CHAPITRE VI
RETOUR A MEKKA
ETANT de retour parmi les premiers pèlerins, nous trouvons Mekka presque entièrement vide de ses habitants; mais le calme et le silence ne sont pas de longue durée ; les caravanes arrivent; avec leurs cheqdefs, le tapage devient assourdissant, et les rues sont tellement encombrées qu'il est impossible, même à un piéton, d'y circuler. Devant une pareille cohue, nous sommes obligés de renoncer à nous rendre au temple et nous remettons au lendemain matin le thouaf obligatoire après la cérémonie d'Arafat.
Dernière vision de la Kâdba. — Nous trouvons la Kâaba revêtue de sa kisoua neuve depuis le jour de l'Aïd El Kebir, et nous restons, devant elle, frappés d'admiration.
Nous avons exprimé plus haut les inoubliables émotions religieuses que nous avons ressenties en présence de la « Maison Sacrée » ; disons maintenant les impressions qu'elle nous a produites au point de vue esthétique.
Pourquoi la Kâaba (c'est-à-dire le Cube), produit-elle une telle émotion religieuse et une telle impression esthétique? Les tentatives des artistes « cubistes » pour démontrer la beauté d'un cube n'avaient jamais réussi qu'à nous en faire constater la laideur.
Mais la Kâaba n'est pas un cube ordinaire; c'est un cube qui attire vers lui trois cent millions de prières, et une beauté pour ainsi dire magnétique, échappant à toute investigation de la logique, en résulte certainement. De même les drapeaux, qui ne sont que des morceaux d'étoffe, dégagent une beauté résultant des sentiments qu'ils inspirent. Et, de plus, la Kâaba est imprégnée de cette beauté mystérieuse que l'Islam imprime à tout ce qu'il touche : gestes de la prière, rites, appels du mouezzine, rythme des invocations et de la lecture du Corane, architecture des mosquées, calligraphie, arts musulmans, etc.
Maintenant, si nous l'étudions avec nos faibles
yeux de théoriciens de l'esthétique, nous remarquons que les proportions de ce Cube, sa hauteur comparée à sa largeur et à sa longueur, qui, différent entre elles, lui enlèvent toute monotonie et toute froideur. Elle n'est pas exactement au centre de la cour ; ses dimensions comparées à celles des arcades et à celles des maisons et des montagnes sur lesquelles elle se détache, sont des plus heureuses. Puis son voile d'un noir inimitable, résultant de deux noirs damassés, celui du fond et celui des inscriptions reUgieuses calligraphiées en lignes à angles aigus ; sa merveilleuse inscription d'or placée aux deux tiers de sa hauteur et enfin le chef-d'œuvre incomparable de sa portière, barrée au milieu par une inscription calligraphiée en grands caractères, ruisselante d'argent et encadrée par d'autres inscriptions et décorations d'or parsemées d'étoiles argentées... tous ces détails réunis composent un ensemble qui ne correspond à aucun système décoratif ou architectural connu, mais qui, en plus de la commotion religieuse, produit une commotion esthétique d'un genre inexprimable, surnaturel.
Nous avons dit précédemment que le malik Ibn Sâoud, pour ne pas être tributaire d'un gouvernement étranger, avait refusé la kisoua qui, depuis des siècles, était tissée en Egypte, et avait fait construire une manufacture pour le tissage du Vêtement Sacré dans la ville sacrée de Mekka ; il avait fait appel à d'habiles tisseurs
et brodeurs de tous pays et principalement de l'Inde. C'est la Msoua tissée dans cette manufacture que nous avons devant les yeux, et nous croyons qu'elle égale en beauté celles qui l'ont précédée ; en tous cas, c'est im chef-d'œuvre *.
Après avoir achevé les sept circuits de notre thouaf, nous sortons par la porte de Safa, pour accomplir le sâï également obligatoire après le grand pèlerinage. Mais la foule est tellement compacte devant les marches de Safa, que nous devons renoncer au sâï en ce moment, et le remettre au soir, après la prière du moghreb.
C'est ainsi que nous le réahsons ; la foule est légèrement éclaircie, mais encore tellement dense que ce n'est qu'au prix des pires difficultés et soutenus par nos methouafs que nous arrivons à accomplir les sept courses rituelles entre Safa et Meroua.
Nous rentrons, barrasses de fatigue mais le cœur exultant de joie, car nous avons accompli tous les rites du pèlerinage, et, de suite, nous songeons au départ.
C'est d'ailleiu:s la pensée de tous les pèlerins au retour d'Arafat, ou du moins de tous ceux '
1. Le cadre de l'inscription d'or est d'une forme différente de celle des cadres représentés sur les anciennes photographies, elle est plus élégante. Malheureusement un léger défaut dans les mesures empêche le raccord d'être parfait dans l'angle Nord-Ouest (l'angle Chami)'.
2. Les autres, après le retour d'Arafat, devront se rendre à El Madina pour visiter la Tombe du Prophète.
qui, comme nous, ont déjà visité la Tombe du Prophète. L'enthousiasme vers le but idéal les soutenait dans les plus dures épreuves, mais aujourd'hui, ce but étant atteint, ils sont pris d'une terreur rétrospective au souvenir des dangers redoutables de la fièvre, de la dysenterie et de l'insolation auxquelles ils avaient été exposés et auxquelles ils avaient vu succomber nombre de leurs compagnons. Aussi, deviendraient-ils désormais une proie facile pour toutes les maladies : « AJlah nous a préservés, pensent-ils, pour nous aider à accomplir le devoir du pèlerinage et c'est par un miracle de sa miséricorde que nous avons pu surmonter tant de fatigues et de dangers. » Et ils sentent davantage les brûlures du soleil, la torture de la soif, le fléau de la poussière ; ils veulent revenir au plus vite chez eux, emportant dans leur cœur le trésor incomparable des souvenirs du pèlerinage, qu'ils craignent de gâter par ceux de nouvelles et inutiles souffrances dans ce chmat torride. Du reste, l'été devient de plus en plus brûlant, et les habitants de Mekka euxmêmes vont émigrer à Thaïf, petite ville située dans la montagne, à une altitude plus élevée et jouissant du chmat de la Syrie, d'où, prétend la légende, elle fut détachée pendant le déluge.
Ce sentiment des pèlerins, nous le partageons nous-mêmes, le plus âgé d'entre nous ayant été sérieusement malade au début de notre séjour à Mekka ; nous louons une automobile assez spa-
cieuse pour emporter avec nous tous nos bagages ; le vendredi 15 Dzou'l Hidja, nous allons, dès le matin, faire notre thouaf des adieux à la Maison Sacrée et nous nous apprêtons au départ. Mais un édit du malik vient de paraître, interdisant le transport des gros bagages dans les automobiles, évidemment dans le but de laisser cette ressource aux caravaniers bédouins. Nous confions les nôtres à des chameliers qui nous les apporteront à Djedda en parfait état et à l'heure exacte qu'ils avaient indiquée, c'est-à-dire le surlendemain après la prière de l'aurore.
KETOUR A DJEDDA
Nous partons très à l'aise dans notre automobile conduite par un remarquable chauffeur bédouin de Syrie. La route est sillonnée par d'innombrables camionnettes et automobiles ; dans certains endroits profondément sablonneux, nous rencontrons parfois une centaine de véhicules enlisés.
C'est là que nous apprécions l'intelligence de notre chauffeur ; au lieu de chercher une route nouvelle dans des parties plates, comme nous le lui conseillons et comme le font beaucoup d'autres automobiles, qui, brusquement, sont arrêtées et ne peuvent plus démarrer, il engage sa voiture dans les creux sillons tracés par une lourde camionnette ensablée. Tous les voyageurs de
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cette eaimomiette sont descendus ; ils la poussent de tous leurs efforts réunis, et notre chauffeur fumant tranquillement sa cigarette nous dit : « Regardez, ils travaillent pour nous ». Et, en effet, après bien des efforts, les pèlerins réussissent à désensabler leur lourde voiture, et, sur les ornières de sable tassé que celle-ci a laissées, notre automobile légère passe sans la moindre difficulté à toute allure.
Nous revoyons, en les traversant en grande vitesse, Chemeïsa, les AJameïne, Bahara, Hadda, etc., puis nous sortons des montagnes et, au fond de la plaine, nous apercevons les blanches maisons de Djedda se détachant sur l'horizon bleu de la Mer Rouge où fument de nombreux navires dans l'attente des pèlerins.
Nous sommes logés chez Abd Allah Mousa Boukhari, gendre de notre premier methouaf à Djedda, prévenu de Mekka par dépêche :
appartement de famille, bien aéré, nourriture raffinée ; nous jouirons d'un excellent repos jusqu'à notre départ que nous croyons prochain.
Après la prière de l'aser, nous nous rendons au consulat de France, que nous trouvons assiégé par une multitude de pèlerins de Syrie, de Perse, de Mésopotamie, du Elhoraçane et du Moghreb, venant faire viser leurs passeports ; ils ont brisé la porte et blessé un des Cawas !
Nous tournons le consulat pour nous adresser.
du côté opposé de l'édifice, à une porte grillée et nous réussissons à attirer l'attention d'un Cawas auquel nous remettons nos cartes. M. Gault, le vice-consul qui avait si cordialement partagé les émotions de notre arrivée à Djedda, descend en toute hâte et nous fait le plus chaleureux accueil. Il en est de même du consul de France, M. Maigret, que nous avions rencontré à Suez, arrivant de Baghdad, et qui est un des hommes les plus avertis des choses de la Mésopotamie, de la Sjrrie et de l'Arabie.
Mais nous apprenons une nouvelle qui nous désespère : le gouvernement égyptien, évidemment sous une pression étrangère, interdit à tous les pèlerins du Moghreb le passage par l'Egypte.
Malgré l'aide et les démarches en notre faveur de notre dévoué consul, nous sentons que nous nous exposerions à trop de tracas si nous persistions à prendre la voie de Suez-Alexandrie, et nous nous décidons pour celle de Bejrrouth. Nous allons saluer le vénérable cheïkh Abd Allah Zanil, quaïmaquam de Djedda, qui se montra si prévenant à notre égard ; et nous apprenons qu'im vapeur russe, le Jérusalem, est en partance pour la Syrie. C'est le bateau qui a amené les pèlerins tunisiens, et son armateur profite du temps que ses passagers mettront à se rendre à El Madina et à en revenir, pour transporter à Beyrouth les pèlerins de Syrie, de Mésopotamie,
de Perse, du Khoraçane et de la Turquie^.
La réputation du Jérusalem n'est pas brillante, mais nous n'avons pas le choix : l'aimable secrétaire du consulat. Si Hassen Triqui, retient nos places et nous nous embarquons le 31 mai sur ce bateau d'un tonnage à peine supérieur à celui du Keneh, qui nous amena avec six cents pèlerins. Nous en trouvons quinze cents à bord et nos cabines de « première classe » sont de véritables cachots, sans air, sans lumière, inhabitables ! Au lieu du repos que nous escomptions, nous allons supporter les fatigues les plus dures de notre voyage.
Abandonnant nos cabines, nous nous entendons avec deux familles de notables sjrriens pour organiser, à l'avant du pont-promenade, une sorte de campement où nous jouirons d'une tranquillité relative.
1. C'est pour la réalisation de cette fructueuse combinaison que le départ des pèlerins d'Algérie et de Tunisie est retardé à la dernière minute. Pendant que les pèlerins algériens se rendaient à El Madina, leur bateau, le Plata, à l'exemple du Jérusalem, ramena à Djibouti un millier de pèlerins du Somaliland, de Zanzibar, du Natal, etc.
« C'est Votre Seigneur qui fait avancer les navires sur la mer, afin que vous puissiez chercher la plénitude de ses bienfaits. »
(El Corcne, XVII, 68.)