‹ Le pèlerinage à la maison sacrée d'AllahChapitre 37 sur 43 · DE DJEDDA A BEYROUTH · texte numérisé non relu

DE DJEDDA A BEYROUTH

LE Jérusalem, ayant fait son plein de pèlerins, quitte Djedda le l^r juin vers quatre heures de l'après-midi. Trois jours plus tard, à la première heure, il jette l'ancre devant le lazaret de Thor (Sinaï), où nous devons subir, ime quarantaine de trois jours, et souffrir des injustices internationales, étant donné le parfait état sanitaire du Hidjaz et de notre bateau.

Tout d'abord, on nous fait attendre six ou sept heures avant d'envoyer les - embarcations char-

géesdenoustransporteràquaiavecnos bagages, qiii doivent être désinfectés en même temps que nous.

Et cette descente dans les barques, chargés de nos bagages pour lesquels nous ne trouvons aucun porteur, au milieu de quinze cents pèlerins chargés eux-mêmes de maUes, de caisses et de ballots énormes, restera un des souvenirs les plus odieux de notre voyage.

Le passage à la salle de désinfection, au milieu de cette cohue, la remise de nos effets à l'étuve d'où ils reviendront dans un triste état, ne nous causent pas moins d'exaspération, car ce ne sont que des vexations parfaitement inutiles.

Dans un cas d'épidémie, nous serions les premiers à nous incliner devant les mesures les plus rigoureuses et à nous y soumettre sans aucune protestation.

Mais, dans le cas présent il n'existe pas d'épidémie, et, dans le cas où une épidémie se déclarerait, toutes ces mesures si pénibles, si vexatoires, ne seraient, au point de vue sanitaire, d'aucune efficacité, car plus de la moitié des bagages échappent à l'étuve, qui disloquerait toutes les malles et réduirait en miettes racornies tous les cuirs des valises et des chaussures. Nous avons eu la naïveté d'y laisser mettre une paire de bretelles ; et elle est revenue à l'état pulvérulent. Quant au bateau lui-même, sa désinfection au moyen de quelques gouttes de désinfectant lancées comme avec un goupDlon, ressemble à une

mauvaise plaisanterie bien plus qu'à une mesure hygiénique \

Alors, puisqu'il n'y a pas d'épidémie, puisque ces mesures qui causent tant de fatigues, de dégâts et de dépenses n'ont aucune valeur au point de vue sanitaire, telles qu'elles sont pratiquées, pourquoi l'Europe les impose-t-elle aux seuls Musulmans? Si encore l'état sanitaire du Hidjaz n'était parfait qu'exceptionnellement cette année, on pourrait comprendre que ces mesures ne soient pas interrompues pour une exception. Mais le D^ Ramzi qui, depuis quinze ans, soigne les pèlerins transportés sur le Keneh, et dont la femme et les enfants habitent Mekka, nous a affirmé que, depuis les quinze années qu'il assure ce service, il n'y avait pas eu un seul cas de peste ou de choléra dans le Hîdjaz.

1. Voici ce qu'écrivait le D' A. Proust, en 1896, au sujet du Lazaret de Camaran, qui se trouve à l'autre extrémité de la Mer Rouge, et où ces demi-mesures étaient pratiquées : « Depuis le fonctionnement du lazaret de Camaran, le choléra s'est manifesté au Hidjaz plus fréquemment qu'auparavant, et quelques membres de la Conférence ont pensé que le stationnement quarantenaire imposé à Caraman aux navires arrivant de l'Inde était un danger pour le Hidjaz, pour les pèlerins, et, par conséquent, pour l'Europe. » (Orientation nouvelle de la Politique sanitaire, p. 134.) C'est néanmoins le lazaret de Camaran qui, s'il est sérieusement organisé, est de beaucoup le plus utile de tous. Le choléra et la peste ne naissant jamais spontanément au Hidjaz et y ayant été toujours importés de l'Inde par voie de mer, ce lazaret peut arrêter tous les pèlerins suspects venant de ce pays et empêcher ainsi tout risque d'épidémie à Mekka sufiBsamment protégée, du côté de la terre, par d'immenses déserts où la chaleur sèche, détruit tous les germes nocifs.

Nous devons reconnaître que, pendant les trois journées passées au lazaret, nous jouissons d'un salutaire repos ; la propreté de notre grande chambre nous fait oublier la malpropreté du bateau ; la saine nourriture, l'eau pure et abondante nous rendent nos forces pour supporter l'épreuve la plus redoutable de toutes, celle du réembarquement.

Pour accéder au quai où les barques nous attendent, il faut, en sortant du lazaret, passer par deux portes étroites pratiquées dans des enceintes de fil de fer barbelé.

Quinze cents pèlerins chargés de caisses et de ballots monstrueux s'y écrasent et nous écrasent. Nos poitrines sont aplaties, étouffées, et nos bras sont brisés par le port de nos vaHses. La malheureuse femme d'El Hadj Sliman, coincée entre deux caisses, est sur le point de rendre l'âme ; son mari l'arrache du milieu de la foule, écarte les fils de fer barbelés et la projette au travers avec l'aide d'un agent égyptien ému de pitié.

Enfin le flot qui nous étreint nous emporte avec lui, nous lance au dehors de la dernière porte et nous nous retrouvons tous les trois sur le quai, à bout de souffle et le corps tout meurtri. Les souffrances dont nous nous plaignons sont subies par tous nos frères pèlerins, et, malgré elles, aucune injure n'est proférée, aucun mauvais coup n'est porté. Sans cette fraternité du pèlerin pour le pèlerin, quelles scènes d'horreur ces ter-

ribles bousculades n'eûssent-elles pas engendrées !

L'embarquement et le passage des barques sur la branlante échelle du navire, avec nos bagages, sont encore les causes des plus pénibles efforts, et nous nous affalons à notre place sur le pont, rompus de fatigue.

Après cette dure épreuve personnelle, nous pensons avoir le droit de conclure ; que le lazaret de Thor soit prêt pour toute éventualité d'épidémie, rien de mieux. Mais qu'il soit utilisé uniquement contre des pèlerins en pleine santé et venant d'un pays où l'état sanitaire est excellent, tandis que les voyageurs venant de l'Inde, où la peste et le choléra sévissent constamment, passent Ubrement devant ce même lazaret, cela est non seulement contraire à toute justice, mais encore au simple bon sens.

La dure leçon que Londres a reçue, cette année, avec une violente épidémie de variole importée de l'Inde portera-t-elle ses fruits, et l'Angleterre, véritable maîtresse de Thor, y apportera-t-elle des modifications plus conformes à la justice, à la raison et à la sécurité sanitaire de l'Europe? Nous voudrions l'espérer, mais les vexations qu'elle impose aux pèlerins musulmans, à Suez et à Thor, par sa pression tjn'annique sur les autorités égjrptiennes font partie de son programme poUtique contre l'Islam bien plus, semble-t-il, que de ses préoccupations sanitaires, et, d'autre part, aucune de ces préoccupations ne compte pour elle

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dès qu'elle entrave, en quoi que ce soit les intérêts de son commerce.

Au moment même où nous écrivons ces lignes, les journaux nous apprennent qu'une grave épidémie de choléra ravage le Haut-Sindh ; ils signalent aussi trois cas de peste au Pirée ; cinq cas de peste à Salonique et de nombreux décès dus à une maladie inconnue et très contagieuse, qui s'est déclarée dans un hôpital de Bombay. Maintenant que tous les pèlerins musulmans sont rentrés dans leurs foyers, voilà pour les directeurs du lazaret de Thor l'occasion de démontrer son utilité en y arrêtant tous les bateaux se rendant de Bombay à Londres. Le feront-ils? Il est permis d'en douter ; ce n'est que contre les Musulmans qu'ils ont le droit d'exercer leur rôle d'inquisiteurs.

Le nom de notre bateau Jérusalem n'est-il pas suggestif? A l'époque de Pâques, des hordes d'Abyssins, de Coptes, d'Orthodoxes, d'Arméniens, de Levantins, de Juifs Polonais, de Tchécoslovaques, de Slaves, etc., envahissent Jérusalem^ et nous n'avons jamais entendu dire qu'on les parquât dans des lazarets. Et, pourtant, la malpropreté de la plupart d'entre ces pèlerins constitue pour la santé publique un danger beaucoup plus grand que la propreté de la majorité des pèlerins musulmans s'ablutionnant cinq fois par jour.

Le jour suivant, de bonne heure, nous arrivons

en vue de Suez ; notre bateau n'étant qu'un méprisable bateau de pèlerins musulmans, les autorités le négligent pour s'occuper des bateaux de marchandises, de bestiaux, de pétrole, et pour les faire passer avant le nôtre. C'est l'après-midi seulement que nous sommes autorisés à pénétrer dans le canal.

Là, nous éprouvons une touchante surprise. Notre bateau, si méprisé tout à l'heure, est reconnu comme un bateau de pèlerins par les travailleurs des deux rives du canal, et, tous, ils lâchent leurs outils de terrassement pour lever les bras vers nous, en nous acclamant avec le plus émouvant enthousiasme. ,

Tout le long du canal, ces acclamations nous ont suivis, poussées par ces humbles travailleurs, auxquels nous apportions, pour ainsi dire, un peu de l'air des villes sacrées. Puis, ils reprenaient leur besogne avec plus d'ardeur, dans l'espoir d'amasser la sonune nécessaire pour effectuer le pèlerinage à leur tour.

A Port-Saïd, pendant la nuit, notre bateau s'emplit de charbon, et, la poussière noire ayant tout envahi, on lave le pont pour la première fois.

Deux jours plus tard, dans la matinée, nous arrivons en vue de Beyrouth ; le Jérusalem jette l'ancre en face du lazaret, et les soucis du débarquement vont recommencer.

Mais ici, notre arrivée a été annoncée télégra-

phiquement et très complaisamment par M. Maigret, consul de France à Djedda ; et le distingué docteur Ahmed Cherif, directeur du lazaret, nous facilite les choses et nous reçoit en véritable ami. Le séjour au lazaret n'est qu'un excellent repos pour nous et pour tous les pèlerins, et nous pouvons juger du Ubéralisme de la France qui ne leur impose, pour leur passage en Syrie, aucune des tracasseries dont nous avons tant souffert à Suez et à Thor.

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