‹ Le pèlerinage à la maison sacrée d'AllahChapitre 39 sur 43 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

TROIS choses nous ont particulièrement frappés pendant notre voyage, à cause de leur importance pour l'avenir ; ce sont : la vitalité prodigieuse de la langue arabe, la puissance formidable de la foi musulmane et la persistance d'une hostilité plus ou moins déguisée de l'Europe contre l'Islam.

Vitalité de la langue arabe. — C'est une manie assez répandue chez certains « Latinisants » de représenter l'arabe littéral comme une langue morte et incompréhensible pour les trois quarts des Arabes. Quant à l'arabe parlé, ils le représentent comme une poussière de dialectes vulgaires, n'ayant aucun rapport entre eux et destinés à mourir, eux aussi, dans un bref délai.

H suffit d'aller en Orient, en Egypte ou en Syrie, pour avoir la preuve que l'arabe, prématurément enterré, est au contraire une langue extraordinairement vivante, avec ses innombrables

journaux, tellement vivante que tous les Européens résidant dans ces pays se trouvent dans la nécessité de l'apprendre pour ne pas être entravés dans toutes leurs affaires.

Mais c'est à Mekka que l'on trouve la plus éclatante conjBrmation de cette vitalité. La langue parlée y est d'une pureté presque littérale et elle n'en est que mieux comprise par les Arabes de tous pays.

Quant aux différences de dialectes, elles sont tellement insignifiantes, qu'elles n'empêchent nullement des Marocains, des Syriens, des Yamanites, etc., de se comprendre parfaitement entre eux dès la première rencontre. La seule gêne appréciable se trouve dans le dialecte égyptien à cause de la prononciation fautive des lettres djim et quaf.

Les milliers de pèlerins Adjems (c'est-à-dire non arabes) se passionnent eux-mêmes pour l'étude de la langue arabe afin de pouvoir lire et comprendre le Corane. Et la plupart d'entre eux la parlent peut-être avec une prononciation imparfaite, mais avec une assez grande correction. Ainsi nous avons pu nous entretenir sans difiBculté avec des Javanais, des Hindous, des Persans, des Khoraçanais, des Bosniaques, des Turcs, des Albanais, des Caucasiens, des Sénégalais, des Soudanais, etc. ^.

1. Notre chauffeur javanais ignorant l'arabe est une exception. En dehors de son métier, il était médiocrement intelli-

Quant aux Arabes et aux Bédouins du Hîdjaz et du Nedjed, nous avons été stupéfaits de la communauté de leurs expressions, de leurs intonations et de leurs pensées avec celles de nos nomades sahariens.

En réalité, l'arabe Uttéral est assimilable au français classique ; il est aussi vivant et utilisé et compris de la même façon. Quant à l'arabe parlé, il ne diffère pas plus dans ses dialectes que le français des paysans du Nord ne diffère de celui des paysans du Midi.

L'étude de cette langue admirable présente un intérêt unique, puisque, de toutes les langues antiques, elle est la seule qui soit encore vivante. Un contemporain du Prophète, s'il ressuscitait, n'éprouverait aucune difficulté à se faire comprendre dans tous les pays de langue arabe. Un contemporain de César en serait réduit à causer avec quelques professeurs et encore il n'est pas certain qu'il s'entendrait parfaitement avec eux. Un contemporain de François I^r serait lui-même fort embarrassé dans ses relations avec les Français d'aujourd'hui.

De toutes les grandes littératures, celle des Arabes est la moins bien connue parce qu'elle est celle dont la traduction est la plus difiBcile et parce que les échantillons de traduction que nous

gent. Et, sur la route même d'El Madina, nous avons rencontré nombre de Javanais parlant parfaitement l'arabe qui ont servi d'interprètes entre nous et lui.

en possédons sont, pour la plupart, d'une inexactitude et surtout d'une platitude déplorables.

H faut en effet, pour la comprendre et la faire comprendre, que le traducteur soit non seulement un savant arabisant, mais aussi un poète et qu'il ait longtemps vécu de la vie arabe et musulmane. Mais celui-là découvrirait des trésors presque inexplorés, d'une beauté incomparable et d'un genre tout nouveau.

Enfin l'arabe présente cet intérêt d'être parlé dans une immense région, de l'Atlantique à la Perse et au golfe Persique et de la Méditerranée au Soudan. Et, depuis l'Inde et la Perse jusqu'aux côtes de l'Océan Pacifique, on rencontre partout d'innombrables Musulmans auxquels cette langue est familière.

Pour la France en particulier, l'étude de l'arabe est d'une utilité incontestable, supérieure à celle de l'étude du grec et du latin, égale à celle de l'étude de l'anglais et de l'allemand. Elle devrait être enseignée dans tous les lycées de France, d'Algérie, de Tunisie et du Maroc.

Puissance de la foi musulmane. — D'après notre récit, nos lecteurs ont pu juger de la puissance formidable de la foi musulmane. Nous ne reviendrons pas sur les miracles d'énergie que nous lui avons vu accomplir^.

1. Notons simplement qu'aujourd'hui le pèlerinage est beaucoup plus nombreux et plus fervent que du temps de Burckhardt et de Burton.

Mais, pour en montrer les conséquences, nous citerons quelques passages de l'ouvrage où S. W. Zwemmer constate les progrès fantastiques de l'Islam réveillé par les malheurs qui l'ont accablé depuis la guerre : « En Russie, écrit-il, depuis 1905, cinquante mille chrétiens de nom sont retournés à l'islamisme (p. 210). L'immense Soudan, avec sa population de cinquante millions d'âmes, la grande tribu des Haoussa, les tribus de la Nigeria et de la Côte d'Or sont en partie islamisées et risquent de l'être entièrement avant longtemps. Le flot monte sûrement, irrésistiblement (p. 235). Au Bengale, plus de dix millions de personnes ont passé à l'islamisme ; en Birmanie, la population musulmane a augmenté d'un tiers en dix ans, etc. «^ Nous ajouterons qu'aux Indes Néerlandaises, d'après ce que nous a dit un ancien consul hollandais, le nombre des Musulmans a augmenté d'une quinzaine de millions pendant ces dernières années.

EnjBn constatons ce que S. W. Zwemmer oublie de signaler, c'est que, chez toutes les nations de l'Europe et de l'Amérique, il s'est produit des conversions à l'islamisme. Et ces conversions, si elles ne sont pas encore très importantes par leur nombre déjà respectable, le sont par la qualité des convertis qui appartiennent à l'élite intellectuelle de leur nation. Rappelons, comme

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