‹ Le pèlerinage de Port-RoyalChapitre 11 sur 22 · ANGÉLIQUE · texte numérisé non relu

ANGÉLIQUE

Magny était la paroisse de Port-Royal; une lieue à peine le séparait du monastère.

Le chemin traverse la plaine entre deux rangées de pommiers, et, de loin, la flèche d'un joli clocher de pierre annonce le village. L'église, les habitations et les vergers, posés au bord du plateau, dominent les pentes boisées du petit vallon delà Mérentaise, — site aimable et silencieux, qui présente cette grâce si fine, si délicate, particulière à la campagne des environs de Paris, une fois passées les limites de l'immonde banlieue.

Magny, que l'on nomme maintenant Magny-

OuvRAGES CONSULTÉS : PoH-Royal et Magny, par l'abbé Finot. — Les Nécrotoges de Port-Royal. — Le masque mortuaire de la Mère Angélique, par A. Gazier.

les-Hameaux, portait autrefois le nom de Magny-FEssart. De la famille de Lévis la seigneurerie avait passé aux ducs de Chevreuse ; puis, en 1689, Louis XIV la donna aux dames de Saint-Cyr, et cette circonstance mérite d'être remarquée, quand on se rappelle le rôle que joua M""' de Maintenon dans la destruction de Port-Royal-des-Champs.

Le château était une solide forteresse du XII* siècle ; il en reste seulement quelques débris.

Le cimetière entoure l'église el occupe une partie de l'emplacement de l'ancien château. Les cyprès, les tombes fleuries, les touffes de lierre qui voilent à demi les décombres de la forteresse, les bois qui couvrent le penchant opposé de la vallée forment le plus touchant des tableaux.

A lire les noms gravés sur les tombes, on voit tout de suite que ce coin de terre appartient au jansénisme. Ce sont d'abord les noms d'un grand nombre de sœurs hospitalières de Sainte- Marthe : tout à l'heure, à Magny même, nous visiterons la maison de cette communauté aujourd'hui à peu près disparue, mais chez qui survécut si longtemps l'esprit de Port-Royal. Sur d'autres pierres apparaissent les noms de familles connues pour leur invincible attachement aux doctrines augustiniennes. Les plus

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anciennes de ces sépultures n'ont point cent années de date. Rien ne manifeste mieux la ténacité avec laquelle certains chrétiens sont restés fidèles à la religion de Pascal et d'Arnauld. A défaut de la terre de Port-Royal, ils ont choisi celle de Magny pour y dormir leur dernier sommeil; ils ont tenu à être enterrés dans la paroisse de leur abbaye; ils ont voulu reposer près de l'église où sont recueillis les seuls débris du monastère qu'ait épargnés la fureur moliniste.

Cette église est une de ces jolies églises de campagne qui, souvent remaniées du xii' au xvi' siècle, portent la marque de tous les styles, et que les badigeonneurs modernes ont unifiées à leur façon, édifices sans symétrie, sans véritable beauté architecturale, mais d'une grâce rustique si délicieuse, si émouvante ! Ici l'on a ramassé quelques épaves de Port-Royal-des- Champs : un bénitier de marbre blanc, une cuve baptismale de marbre noir, un rétable d'autel qui encadre une jolie statue de la Vierge (cette sculpture ne provient pas de Port-Royal). Selon une tradition — probablement inexacte — le maître-autel serait celui de l'abbaye. Mais ce qui rend l'église de Magny chère aux cœurs jansénistes, c'est les sépultures qu'elle renferme, c'est surtout la longue suite de pierres tombales dressées contre les murailles à l'intérieur de l'édifice.

Au moment de la destruction de Tabbaye, quatre corps exhumés de Port-Royal furent portés à Magny : M. Claude Grenet, curé de Saint-Benoît, supérieur de Port-Royal, ardent défenseur des religieuses persécutées et que rien, même la mort, ne put séparer de cette maison, « puisque, dit son épitaphe, après avoir donné son âme à Dieu, il pria les épouses de Jésus-Christ qui la composent, de recevoir son corps pour y être inhumé et y attendre avec elles l'heureux moment de la résurrection » ; — M. Le Roi de la Potherie qui , ordonné prêtre, renonça par humilité au ministère ecclésiastique, consacra son temps à étudier la vie des saints et à collectionner des reliques, donna la sainte Epine à ses amies de Port- Royal, et légua toutes ses reliques à l'abbaye, avec cent cinquante livres pour l'entretien d'une lampe qui brûlerait continuellement devant elles; — M. de Pontchâteau, dont nous avons conté la vie, en rappelant le passé de la maison des Granges; — le chevalier de Coislin, qui servit sous Turenne et demanda par testament « qu'on l'enterrât dans l'église de Port-Royaldes-Champs, auprès de M. de Pontchâteau, son bon oncle, pourvu que les religieuses ne jugeassent pas le corps d'un pauvre pécheur comme lui trop indigne d'être là avec le corps de tant de gens de bien et de saints ».

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Avec ces quatre cercueils, on déposa dans l'église sept cœurs enfermés dans des boîtes de plomb (parmi lesquels, ceux de M. Bouille, le vigneron des Granges, de la Mère Marie-Angélique Suireau, abbesse de Maubuisson, et de M. Retard, curé de Magny), et douze autres cœurs sans inscription.

Le curé de Magny était alors M. Davril, frère d'un jésuite; il reçut sans joie le dépôt de ces restes hérétiques, et les enterra devant l'autel de la Vierge « sous des pierres blanches, avec des noms et chiffres suffisants pour en faciliter la recherche. » En même temps, comme il voulait refaire le pavage de son église, il fit apporter un grand nombre de pierres tombales arrachées soit de l'église, soit du cimetière de Port-Royal. Son successeur, M. de Vaucocourt., que n'animait point la passion moliniste, voulut remettre les choses en meilleur état, et, vers 1780, modifia ces premières dispositions. Mais les dalles précieuses n'en demeurèrent pas moins pendant plus d'un siècle rongées et verdies par l'humidité, usées par les pas des fidèles. Ce fut seulement en 1862 qu'un curé plus respectueux, M. l'abbé Lejour, fit relever toutes les pierres et les plaça contre les murs de l'église. Malheureusement ce travail fut accompli sans méthode ni discernement. Des tombes qui n'appartenaient point à l'abbaye sont confondues avec celles des

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port-royalistes. Des inscriptions sont cachées par le mobilier de l'église.

A la même époque, on exhuma les cercueils et les boîtes où étaient enfermés les cœurs (sur seize cœurs ensevelis, on n'en trouva que onze); puis on les inhuma de nouveau. Ce fut alors que Ton fit dans l'église une singulière découverte. Devant le maître autel, on trouva ensevelis les corps d'une jeune femme et de deux enfants nouveau-nés. L'examen des ossements et diverses circonstances permettent de croire que ces restes étaient ceux de Marie-Louise Séguier, duchesse deLuynes, morte dans le château de Vaumurier, en i65i, à l'âge de vingt-sept ans, en mettant au monde deux jumeaux. On suppose qu'enterrés dans l'église de Port-Royal, ces corps furent, en 171 1, portés à Magny, sans que la famille ait cru devoir le constater par un acte spécial.

Tout Port-Royal revit dans les épitaphes françaises ou latines qui décorent maintenant les parois de l'église de Magny. Ces inscriptions racontent tout le passé de l'abbaye depuis le xiii* siècle ; car les tombes du moyen âge et de la Renaissance montrent leurs gravures élégantes et leurs caractères gothiques parmi les tombes des jansénistes, simples rectangles de pierre qui n'ont d'autre ornement que le latin de M. Hamon ou de M. Dodart. Et l'on songe avec mélancolie à la destinée posthume de ces

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anciens bienfaiteurs et de ces anciennes abbesses de Port-Royal, dont le dernier sommeil a été un jour troublé par les fossoyeurs de M. d'Argenson. Ils étaient pourtant innocents de tout jansénisme, Bouchard IV de Marly et Marguerite de Lévis, sa mère, dontles pieuses et admirables effigies sont gravées entre des colonnettes et des pinacles, Eudes de Montfaucon et Elide de Galardon, qui prient gravement, les mains jointes et droites, sous les trilobés élégants d'une double ogive, et l'abbesse Béatrice de Dreux qui trépassa en iSaS, et l'abbesse Jeanne de la Fin, qui, au xvi* siècle, décora avec tant de goût le chœur de son église !

Du grand Port-Royal, du Port-Royal du XVII* siècle, voici les noms les plus obscurs et les noms les plus glorieux. Ce sont d'abord trois curés de Magny, qui montrèrent une particulière affection pour la maison de Port-Royal : M. Retart, qui donna l'hospitalité aux solitaires et aux enfants chassés de l'abbaye, et qui, un vendredi saint, tomba mortellement malade « pour avoir prêché plus de trois heures avec une ardeur extraordinaire »; — M. Félix l'Air, qui, au plus fort des persécutions, ne cessa de recommander les religieuses aux prières du prône, et qui, frappé d'interdit, vint finir sa vie au monastère; — M. Jean Besson, dont on verra, un peu plus loin, l'admirable épitaphe. Puis les grands soli-

taires : M. Raphaël Le Charron d'Espinoy de Saint-Ange, qui fut à la fois le jardinier, le vitrier et le lampiste de Port-Royal-des-Champs, et mourut dans les bras de son ami, M. de Sacy, ayant toujours refusé de prendre femme ou d'accepter une abbaye, ab utroque hoc vincido liber, lit-on sur sa tombe; — M. Arnauld d'Andilly qui vécut « dans le dégoût des choses périssables, tout entier aux choses éternelles », peritura fastidiens, aeternis intentus ; — M. Henri- Charles Arnauld de Luzancy, « que la prière dont il faisait ses délices occupait dans le repos et consolait dans le travail » ; — M. Bouilli, le vigneron de Port-Royal; — M. Le Cerf, prêtre de l'Oratoire, qui vint dans la solitude à soixantedouze ans; — M. de Saint-Gilles, le prote et l'émissaire secret du parti, « la consolation de M. Singlin, disait Fontaine, par les voyages qu'il entreprenait; de M. Arnauld, par les ouvrages qu'il composait; de M. de Sacy, par les entretiens qu'il avait souvent avec lui ; des religieuses, par les négociations dont il se chargeait, et de tous ses amis, par les bons offices qu'il était toujours prêt à leur rendre », vendéen aventureux et bouillant, mais que le goût de la pénitence ramenait toujours aux Granges, dans sa petite chaumière, le Palais de Saint-Gilles, où il aimait prier, manier le rabot, lire du grec et jouer de la flûte d'Allemagne ; — M. Jean Doamplup qui

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fut sacristain à Paris et solitaire aux Champs ; — M. Nicolas Thiboust, chanoine de Saint-Thomasdu-Louvre qui vint à Port-Royal âgé de quatrevingts ans et y vécut encore douze années, méditant chaque jour ces simples mots : « Un Dieu ! un moment, une éternité ! » ; — M. de Gibron, fils du sénéchal de Narbonne, le cuisinier des domestiques des Granges ; — M. de Pontchâteau, dont Fépitaphe résume avec une surprenante énergie les combats et les pénitences. Puis les « amis » de Port-Royal : Du Gué de Bagnols, les Lecouturier, Pierre Borel, Hillerin, curé de Saint-Merry, le compagnon de Fontaine. Enfin les religieuses de l'Tabbaye : la Mère Angélique de Saint-Jean Arnauld, la Mère Marie des Anges Suireau, la Mère Madeleine de Sainte Agnès deLigny, la Mère Agnès dé Sainte Thècle Racine. Toutes les grandeurs et toutes les gloires de Port-Royal sont évoquées d?ns l'église de Magny, humble Panthéon des saints et des saintes qui peuplèrent la «solitude» deFabbaye.

Il ne faut point se contenter de lire les noms écrits sur les tombes; il faut encore déchiffrer les épitaphes ; car, par leur style et leur accent, elles révèlent l'esprit même des morts dont elles rappellent les mérites. Les unes, peu nombreuses, sont en français, les autres en latin.

Je ne puis résister au désir de citer tout en entier une admirable épitaphe, celle de M. Jean

Besson, curé de Magny, écrite dans une langue si pure, si solide, si concise et si harmonieuse qu'on la pourrait donner comme un modèle de prose française :

« Sous l'égout de cette église a voulu être enterré Messire Jean Besson, prêtre du diocèse d'Angers, curé de cette paroisse durant trentedeux ans. L'attrait qu'il eut pour la pénitence lui en fit embrasser les plus grandes austérités. Quoique d'un tempérament délicat, il ne buvait que de l'eau, portait le cilice, couchait sur une planche, se levait la nuit pour prier, jeûnait presque continuellement, et selon l'ancienne discipline, pratiquait les mortifications avec une joie qui se répandait jusqu'au dehors. Ardent amateur de la sainte antiquité, il tâcha de s'en approcher en tout le plus qu'il lui était possible. Tout son temps était partagé entre la prière, l'étude et particulièrement de l'Écriture sainte et le soin des âmes que Dieu avait confiées à sa conduite. Egalement attentif à leurs besoins spirituels et corporels, après leur avoir rompu le pain de la parole, il distribuait celui du corps aux indigents avec une tendresse paternelle. Ses soins et ses libéralités n'ont pas trouvé leur fin dans celle de sa vie : il continue de les instruire après sa mort dans les écoles de charité qu'il a fondées à la nomination du curé et des marguilliers de celte paroisse, auxquels il a joint

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l'abbesse de Port-Royal-des-Cliamps, par un effet de son affection et de son estime pour cette célèbre abbaye. Il a aussi fondé quatre messes par an. Enfin, par son testament, il donne entièrement aux pauvres ce que son amour pour eux lui avait laissé de reste. Il sortit de l'autel le dimanche des Rameaux avec la maladie qui consomma son sacrifice le samedi saint, septième jour d'avril, l'an de Jésus-Christ 1708, le 60® de son âge. »

On ne peut lire à haute voix un tel morceau sans être ému par la noble ingéniosité de ces phrases robustes, toutes gonflées de sève latine.

Le grand « épitaphiste » de Port-Royal fut M. Hamon. Avec une merveilleuse variété de termes, il a gravé sur les tombes des « messieurs » et des religieuses l'éloge de leurs vertus et le récit de leurs pénitences. L'austérité des inscriptions qu'il composa pour tant de sépultures était, selon le mot de Sainte-Beuve, « tressée d'élégance ». Il savait admirablement le latin et l'écrivait plus purement que le français. 11 excellait dans ces brusques raccourcis et ces fortes antithèses qui font toute la beauté du style lapidaire : « Pieusement grave et saintement joyeux, Pie gravis et sancte hilaris » ; ou bien encore : « Grande par les dons de l'esprit, plus grande encore par le mépris où elle les

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