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I. Manuscrit communiqué par M. Gazier

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sont pas de saison, ni les subtilités ni les gentillesses de l'esprit. Du Guet va donc user d'une autre méthode.

11 entre dans tous les détails de cette existence malheureuse. Il n'est point un simple directeur de conscience. Il est l'ami diligent qui prend part — et avec quel intérêt affectueux et actif! — à toutes les tristesses qui lui sont confiées. Il surveille attentivement les études du fils de M"' de La Galissonnière, qui a été remis aux soins de son ami Rollin (cet enfant deviendra le célèbre amiral de La Galissonnière qui gouvernera le Canada avec tant de bonheur et défera Byng dans les eaux de Minorque). 11 intervient dans le règlement de certaines affaires de famille. Il ne recule à donner aucun des conseils qui lui sont demandés, même s'ils touchent à l'intimité du ménage. Il répond à tout et donne son avis sur tout, mais avec une dignité si naturelle qu'elle efface tout soupçon d'indiscrétion, et chaque confidence qu'il reçoit, comme chaque conseil qu'il donne, est l'occasion d'une brève maxime de morale chrétienne. 11 parle souvent de ses propres peines ou de ses propres maladies, sachant qu'une trop grande réserve n'est pas propre à gagner la confiance d'un cœur féminin. 11 n'est pas seulement le médecin de l'âme ; il prescrit des remèdes : le lait d'ânesse qui lui semble souverain, surtout

si on évite de le boire « au milieu du bruit et des affaires »; l'opium qu'il faut prendre avec sagesse, et dont une dose très légère « suffit pour calmer le sang et l'empêcher de se porter à la poitrine avec trop d'ardeur » ; le quinquina dont lui-même a ressenti le bon efifet dans une fièvre très ardente, et dont il n'a éprouvé « d'autre inconvénient que d'avoir été un peu, etc.. » Nous sourions de ces minutieuses prescriptions. Mais ce n'est pas la seule amitié qui inspire ici Du Guet. Aux yeux de cet homme de dévotion sévère, mais raisonnable, la santé est une bonne condition pour faire son salut. Aussi avec quel acharnement déconseille-t-il les pénitences excessives ! C'est le fond de toutes ses lettres : « La vertu est toujours sage et prudente, et il est difficile de la conserver avec une santé languissante, qui a besoin d'exercices et de bonnes œuvres, et qui ne saurait remplir aucun devoir... J'ai toujours vu que les excès de pénitence conduisent à la mollesse et y conduisent sans retour... Consultez vos forces avec la même équité et la même attention que vous auriez pour une personne qui vous demanderait des avis. N'allumez pas un tempérament déjà plein d'ardeurs, et que le jeûne et la saison du printemps rendent plus délicat et plus prompt à s'enflammer. Ne mêlez pointa des mouvements surnaturels une activité et un zèle qui auraient

une autre origine. Soyez humble en tout, et dans la pénitence même, dont on perd quelquefois le fruit pour la vouloir rendre extraordinaire... Vous deviendrez plus pénitente et plus sévère contre l'orgueil et l'amour-propre en ménageant plus votre santé et beaucoup moins vos inclinations naturelles. » De ses lettres à M"* de La Galissonnière, Du Guet aurait pu composer un petit traité sur « les excès de la pénitence ». Peut-être eùt-il pu en tirer aussi quelques pages sur les périls d'une sensibilité trop vive. Lisez celle-ci où le conseil se mêle à l'aveu, et où Du Guet nous livre un peu le secret de son propre cœur : « C'est un grand mal que la dureté de cœur, mais c'est un bien qui coûte cher que de l'avoir tendre. Personne, Madame, n'en est mieux instruit que vous, puisque vous éprouvez que tout le pénètre et l'afflige, même ce qui serait une consolation pour beaucoup d'autres... Mais il ne faut pas oublier que l'affliction chrétienne a toujours des bornes, et que les larmes nous ont été principalement données pour effacer nos fautes. La patience et la foi doivent se soumettre tous les sentiments pour les rendre légitimes. Et le cœur qui n'est que tendre sans être soumis peut devenir aussi injuste que celui qui est insensible. Je me dis à moi-même très souvent ces vérités pour ne pas me laisser dominer par les déplaisirs dont cette vie est

pleine, et dont les temps où nous sommes sont mieux partagés que les autres. (Cette lettre est écrite le 3 décembre 1703.) 11 n'est pas question de les changer. Il nous suffit de savoir que Dieu le peut. Ce qui nous regarde est d'en faire un saint usage et de ne laisser pas périr la matière d'une grande moisson. On sème ici dans les larmes ce qu'on recueillera un jour avec joie... » Quel accent et quel style !

Le Du Guet des lettres de direction est aujourd'hui bien oublié. Peut-être son nom l'est-il plus encore que ses ouvrages ; ceux-ci ont été parfois réimprimés au xix® siècle; mais on n'a pas toujours pris soin de les donner au public sous le nom de leur auteur. J'ai entre les mains une édition de la Conduite d'une Dame chrétienne «revue sur celle de 1730, par M. l'abbé Paul Caron » (Paris, i856; Charles Douniol, llibraire) : à la première page, on annonce que cet opuscule fut publié « au commencement du siècle dernier, sous le voile de l'anonyme », mais on se garde bien de soulever ce voile, dans la crainte que le nom d'un malencontreux hérétique ne détruise tout d'un coup la vertu d'un si bon livre. Du Guet, d'ailleurs, n'est pas le seul janséniste dont les éditeurs modernes aient tenu à respecter — scrupuleusement — l'anonymat.

Si l'on est d'un goût trop profane pour affronter le Du Guet moraliste, et si pourtant l'on sou-

haite de connaître cet esprit charmant, il faut prendre un petit livre intitulé Explication littérale de r œuvre des six Jours, mêlée de réflexions morales. Et même, dans ce commentaire de la Genèse, pourra-t-on se contenter d'une centaine de pages, celles où est décrite la création des plantes et des animaux. On y retrouvera le Du Guet dont la conversation enchantait Saint- Simon, quand tous deux se promenaient dans le jardin de La Trappe.

Du Guet paraphrase, verset par verset, le premier chapitre de la Bible. Il assiste à la création en spectateur émerveillé ; il décrit, tableau par tableau, la divine féerie qui se déroule sous ses yeux ; il y découvre sans cesse des raisons nouvelles d'admirer l'universelle harmonie d'un monde où tout se combine et s'organise en vue de l'humanité future ; il célèbre les ingénieuses bontés de la Providence, et sur ce dernier point il devance Bernardin de Saint-Pierre.

Cette peinture du monde naissant offre parfois un singulier mélange de bel esprit et d'enfantine candeur. Mais elle dénote aussi une observation attentive et charmée de la couleur des choses et du mouvement des êtres; et cela, au temps de Du Guet, est une nouveauté littéraire.

Dieu a créé le ciel et la terre, séparé la lumière d'avec les ténèbres, la terre d'avec les eaux ; il a créé les plantes ; la terre reçoit sa

parure de prairie et de forêts. « La première chose qui me frappe, dit Du Guet, est le choix que Dieu a fait de la couleur générale qui embellit toutes les plantes qu'il vient de produire. Le vert naissant dont il les a revêtues a une telle proportion avec les yeux qu'on voit bien que c'est la même main qui a coloré la nature et qui a formé l'homme pour en être le spectateur. S'il eût teint en blanc ou en rouge toutes les campagnes, qui aurait pu en soutenir l'éclat ou la dureté ? S'il les eût obscurcies par des couleurs plus sombres, qui aurait pu faire ses délices d'une vue si triste et si lugubre ? Une agréable verdure tient le milieu entre ces deux extrémités, et elle a un tel rapport avec la structure de l'œil qu'elle le dilate au lieu de le tendre, et qu'elle le soutient et le nourrit au lieu de l'épuiser. » Sensible à la couleur, Du Guet ne l'est pas moins aux nuances. Sans doute les hommes n'ont pas attendu jusqu'au xix® siècle pour goûter la variété des verdures dans les prés ou dans les bois ; mais ils ne s'avisaient point d'en raisonner, la plume à la main. Écoutez Du Guet : « Mais ce que je croyais d'abord n'être qu'une couleur est une diversité de teinture qui m'étonne. C'est du vert partout ; mais ce n'est nulle part le même. Aucune plante n'est colorée comme une autre. Je les approche, je les compare, et en les comparant je trouve que la différence est sensible.

Cette surprenante variété, qu'aucun art ne peut imiter, se diversifie encore en chaque plante, qui est dans son origine, dans son progrès et dans sa maturité d'une espèce de vert diflférent; et je suis moins surpris après cette observation, qui augmente mon admiration, que les nuances innombrables d'une même couleur m'attirent toujours et ne me rassasient jamais. » Et cette sorte de méditation devant une fleur : « Elle ne vient que d'éclore, elle a encore toute Su beauté, son éclat, sa fraîcheur. Y a-t-il parmi les hommes des teintures si vives et en même temps si douces? L'art a-t-il pu inventer des étoffes aussi déliées, et d'un tissu aussi uni, et si délicat? Approchez des feuilles que je tiens la pourpre même de Solomon : quel cilice grossier en comparaison ! quelle rudesse ! quelle interruption dans le tissu ! quelle différence dans le coloris ! Mais quand cette fleur serait moins belle dans chaque partie qu'elle n'est, peut-on imaginer une plus admirable symétrie dans son tout, une plus régulière ordonnance dans ses feuilles, une plus grande justesse dans ses proportions ? »

La vue des arbres fruitiers dont les branches tombent jusqu'à terre et des arbres des forêts, stériles mais utiles pour les édifices et pour la navigation, inspire à Du Guet des réflexions que l'on devine. Mais ce qui est neuf, c'est l'admira-

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ble précision avec laquelle il décrit toutes choses, c'est cette parfaite propriété des termes qui charmait Saint-Simon.

Malgré tout, ce style porte la marque de son temps ; il a quelque chose de grêle et de sec ; il dessine mieux qu'il ne peint ; il rend le mouvement plus exactement que la couleur, et les meilleurs morceaux de VŒuvre des six jours sont encore ceux où sont décrites les merveilles de la faune.

Les mœurs des poissons suggèrent à Du Guet des remarques dont souriront peut-être ceux qui se résignent à tenir pour mystérieux quelques-uns des desseins de la Providence : il loue le Seigneur d'avoir permis que certains poissons viennent d'eux-mêmes se jeter dans les filets des pêcheurs, tandis que d'autres remontent les fleuves « pour communiquer les avantages de la mer aux pays qui en sont éloignés ». Mais on ne saurait rien lire de plus gracieux ni de plus élégant que les pages consacrées aux oiseaux. A-t-on jamais mieux observé et décrit le vol de l'hirondelle? « Ce n'est point sa rapidité ni sa durée qui font le principal sujet de mon admiration ; c'est la liberté de ses mouvements, c'est le dessein qui la conduit, c'est le< nombre infini d'inflexions, d'écarts, de détours, c'est la dextérité avec laquelle elle évite ce qui se trouve sur sa route ; c'est l'attention qu'elle a à

la proie qu'elle poursuit, enlevant sans s'arrêter les moucherons qui sont sur son passage ; c'est l'esprit; au-dessus même de Thumanité, avec lequel elle sait allier tant de choses à la fois, sans jamais s'y méprendre, qui m'épouvante. » Même délicatesse dans la peinture des abeilles, des fourmis et des animaux domestiques. Et, il faut l'avouer, même souci de découvrir en tout et pour tout les secrètes raisons qui ont dirigé la volonté divine. Avouons aussi que l'allure oratoire du style, sa forme constamment interrogative empêchent parfois que nous ne sentions de prime abord la grâce de l'expression et la fraîcheur des tableaux.

Le talent descriptif de Du Guet se distingue encore par une autre originalité. C'est la première fois, je crois, qu'un écrivain emprunte aux peintres leur vocabulaire, traduit la beauté d'un paysage par les mêmes expressions dont usent les artistes en parlant de leurs compositions, et fait du pittoresque au sens littéral du mot. On l'a déjà pu remarquer; en voici un exemple encore plus caractéristique : « Dieu vit toutes les choses qu'il avait faites, et elles étaient très bonnes... L'univers est à ses yeux comme un tableau qu'il vient de finir et à qui il a donné la dernière main. Chaque partie a son usage ; chaque trait a sa grâce et sa beauté ; chaque figure est bien située et a un bel effet ;

chaque couleur est appliquée à propos ; mais le tout ensemble est merveilleux ; les ombres mêmes donnent du relief au reste. Le lointain, en s'attendrissant, fait paraître ce qui est plus proche avec une force nouvelle; et ce qui est plus près de la scène reçoit une nouvelle beauté par le lointain dont il n'est séparé que par une diminution imperceptible de teintes et de couleurs. Les deux plans de la Création et de la Rédemption sont peints dans le même tableau ; mais l'un plus près de nous, et l'autre dans l'éloignement. » Qui donc, avant Du Guet, s'était avisé de ces agréables artifices de langage ? Personne, me semble-t-il; mais, si je me trompe, je suis sûr du moins qu'on ne trouvera rien de pareil chez aucun écrivain de Port-Royal. Tant d'agréments et de recherches sont à l'opposé du goût janséniste.

Si Du Guet était uniquement l'ingénieux et brillant auteur de l'Œuvre des sixjours^ il serait peut-être malséant de le compter parmi les port-royalistes. Mais, par l'austérité de sa vie, la pureté de ses mœurs, la solidité de sa doctrine, — nous l'avons trop brièvement montré — il tient à Port-Royal, il y tient fortement.

On Ta enterré dans la nef de Saint-Médard devant le chœur, à côté de Nicole : c'était bien sa place.

L'ABBAYE DE MAUBUISSON

La mkre Angélique

Poilrail original par P. de Champaigne.

(Appartenant à M. Gazior.

L'ABBAYE DE MAUBUISSON

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