LA. MÈRE MARIE DES ANGES SUIREAU , ABBESSE DE MAUBUISSON
L'abbaye de Maubuisson s'élevait en face de Pontoise, sur la rive gauche de l'Oise, près du village de Saint-Ouen-l'Aumône. Blanche de Castille l'avait fondée en i236 sous le nom de Notre- Dame-Ia-Royale et y avait établi des religieuses de l'ordre de Gîteaux; son corps fut inhumé dans l'église. C'était, selon Viollet-le-Duc, à la fois une maison d'éducation pour les jeunes filles et un établissement agricole.
Aujourd'hui les ruines du monastère du xiii® siècle sont enfermées dans l'élégant jardin d'une maison de plaisance. Des pelouses, des massifs de fleurs, des allées ombreuses environnent les restes des bâtiments conventuels. Une salle capitulaire de proportions charmantes et où
Outrage cONSULTé : Vie de la mère Marie des Anges Suireau et sa conduite pendant quelle a été abbesse de Maubuisson dans les grandes persécutions que les Pères de [ordre de Citeaux lui ont faites vingt-deux ans durant, par la sœur Eustoquie de Brégys.
l'on voit des chapiteaux admirablement sculptés a été restaurée avec goût. Des débris de constructions permettent de deviner le plan du cloître et de la vaste église que l'on fit sauter à la mine en 1798. A quelque distance, une superbe grange dont les hautes charpentes reposent sur des piliers gothiques atteste l'opulence de l'ancienne abbaye.
A la chronique de Maubuisson se rattache le souvenir d'une affreuse tragédie : convaincus d'adultère avec les deux belles -filles du roi Philippe le Bel, Marguerite et Blanche de Bourgogne, les frères Philippe et Gautier d'Aulnay furent écorchés vifs et pendus sur la place de Pontoise ; Marguerite s'étrangla dans sa prison, et Blanche finit ses jours à Maubuisson. Mais c'est seulement de Maubuisson janséniste qu'il s'agit ici : ne remontons point dans le passé plus loin que le règne de Henri IV.
Les filles de Maubuisson avaient alors conservé le droit d'élire leurs abbesses. Elles avaient choisi, à cause de sa vertu et de sa bonne conduite, une fille de la maison de Pisieux, autrefois religieuse de Variville dans le Beauvoisis. Un jour, Henri IV, chassant dans la forêt voisine, demanda d'entrer dans l'abbaye et se rendit au logis abbatial pour saluer l'abbesse. « Madame l'abbesse, lui dit-il, qui est-ce qui vous a donné vos provisions pour l'abbaye? » Un peu
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surprise, mais n'y voyant pas malice, la bonne fille répondit : « Sire, vous me le pouvez donner quand il vous plaira. — Madame l'abbesse, j'y penserai», répliqua le roi en souriant, et il se retira. Une fois qu'il fut parti, l'abbesse apprit ce que signifiait le sourire du roi : Henri IV voulait donner l'abbaye à une autre, à M"* Angélique d'Estrées, abbesse de Bertrancourt en Picardie. M™" Gabrielle d'Estrées, qui demeurait à Bertrancourt, se trouvait trop éloignée de son amant, et avait prié celui-ci de mettre sa sœur plus proche de Paris. Le roi « qui n'était que trop disposé à cette approche », le lui avait promis, et c'était elle qui avait indiqué Maubuisson. Sous le prétexte d'une partie de chasse, le prince avait visité le monastère... Rome envoya des bulles ; l'ancienne abbesse déguerpit; Henri IV revint à Maubuisson, y tint le chapitre, et installa lui-même M*"® Angélique d'Estrées, avec toute sa famille, car elle avait, dit-on, douze enfants qu'elle avait grand soin de traiter chacun selon la qualité du père. Gabrielle habita l'abbaye de sa sœur et, lorsqu'elle fut morte, le roi lui fit élever un tombeau de marbre blanc dans l'église de Maubuisson, — non loin de la sépulture de Blanche de Castille.
M°" d'Estrées sut gouverner le temporel de sa maison. Quant au spirituel, il tomba dans le dernier désordre. Les religieuses ignoraient
tout de leurs devoirs. Elles ne savaient même pas se confesser et, pour éviter les reproches du Bernardin qui leur servait de confesseur, elles avaient toutes ensemble composé trois séries de confessions qu'elles répétaient par cœur, une pour les grandes fêtes, une pour les dimanches, et une pour les jours ouvriers. Elles célébraient l'office du chœur avec une précipitation indécente. Hors de l'office, elles se divertissaient à jouer des comédies pour amuser les compagnies qui les venaient voir. Plusieurs d'entre elles avaient des jardins particuliers où il y avait des cabinets pour donner la collation. Les jours d'été, elles allaient se promener en dehors de l'abbaye et, sur les bords d'un étang, elles retrouvaient les religieux de Saint-Martin de Pontoise, venus pour danser avec elles.
Pour veiller au respect des règles monastiques, il ne restait à Maubuisson qu'une prieure, fille sage, prudente et généreuse, assistée d'une converse nommée Sœur Ambroise. Comme la cour paraissait souvent au monastère, la prieure fermait à clef la porte qui donnait du logis abbatial sur le cloître. Mais un jour le roi survint après compiles, au moment qu'on l'attendait le moins. Il envoya en diligence un de ses courtisans à la porte du cloître pour tâcher d'y entrer par violence ou par surprise. Ce seigneur bouscula la pauvre Sœur Ambroise qui prétendait fermer la
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porte, et courut chercher au dortoir une religieuse qu'il amena de force dans la grande salle où avait pénétré le roi. La prieure alors se précipita dans la salle sans même saluer le roi, fit sortir la religieuse : « N'êtes-vous pas honteux, sire, fit-elle, de troubler ainsi des religieuses, vous qui devriez donner l'exemple à la cour et empêcher les désordres ? » Le roi tourna la chose en plaisanterie et se retira... Mais la bonne prieure ne pouvait à elle seule garder ce troupeau d'indociles brebis.
Du vivant de Henri IV, nulle autorité ecclésiastique n'eût osé se mêler de réprimer les scandales de Maubuisson ; mais, après sa mort, les moines de Cîteaux commencèrent à s'inquiéter et adressèrent quelques remontrances à M""* d'Estrées : elle fit la sourde oreille. Sur l'ordre de Louis XIII, Dom Boucherat, abbé de Cîteaux, chargea des religieux d'informer sur le spirituel du monastère : on les mit en prison et on leur donna des étrivières. L'abbé lui-môme se transporta à Maubuisson : M™' d'Estrées ne daigna pas se montrer. Enfin en 1618 l'abbé revint, accompagné cette fois du prévôt de l'Ile et de se» archers. Avant de recourir à la force, il tâcha, deux jours durant, d'obtenir une entrevue de l'abbesse : elle se prétendit malade. Alors il fallut faire avancer les archers, enlever les portes barricadées, découvrir l'abbesse qui s'é-
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tait cachée, la porter à demi-nue sur un matelas jusque dans un carrosse et la mettre aux Filles pénitentes .
Pour réformer Maubuisson et y efFacer la trace de tant de désordres et de rébellions, l'abbé de Citeaux s'adressa à la jeune abbesse de Port- Royal, la Mère Angélique Arnauld.
Celle-ci n'était point une nouvelle venue à Maubuisson.
En 1399, ^- Marion, avocat général, avait obtenu du roi le brevet de l'abbaye de Port- Royal pour sa petite-fille Jacqueline Arnauld, alors âgée de huit ans, et afin d'achever son éducation, il l'avait envoyée d'abord à Saint-Gyr, ensuite à Maubuisson, où elle était demeurée deux années.
Pour ne pas s'étonner que de bons chrétiens, comme les Marion et les Arnauld, aient choisi ce monastère passablement scandaleux, il faut se rappeler que les mêmes mœurs régnaient en ce temps-là dans presque tous les couvents de France, et remarquer aussi que M. Antoine Arnauld et M. Marion savaient sans doute ne pas déplaire au roi en plaçant l'enfant dans l'abbaye de M""" d'Estrées.
Rentrée à Port-Royal, la petite abbesse ne songea d'abord qu'à s'y divertir, comme il convenait à son âge. Elle lisait son bréviaire et beaucoup de romans. A seize ans, elle tomba
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malade, et conçut un instant des doutes sur sa vocation reliofieuse. La Grâce retourna cette âme ardente et lui inspira tout à coup la volonté de réformer Port-Royal. Les dix religieuses et les six novices de cette pauvre abbaye ne menaient pas, à la vérité, la vie dissipée des filles de Maubuisson , mais, si elles étaient plus sages, elles n'étaient pas plus dévotes.
Après la célèbre journée du Guichet, où elle refusa à ses propres parents l'entrée du cloître, la Mère Angélique, c'était le nom que la fille d'Arnauld avait pris en religion, renouvela ses vœux (1610). Quelques années plus tard, elle avait ranimé l'esprit de saint Bernard dans l'âme de toutes ses religieuses, et donné une si grande idée de ses vertus et de ses talents que l'abbé de Cîteaux lui confia sans hésiter la charge de réformer les autres monastères de l'Ordre. Ce fut ainsi que, le 16 février 1618, elle se rendit à Maubuisson en qualité de commissaire avec trois religieuses de Port-Royal, parmi lesquelles sa sœur, Marie-Glaire. Elle avait vingtsept ans.
Elle avertit ses compagnes qu'il ne s'agissait de rien moins que de sacrifier leur santé et leur vie, puis se mit à l'œuvre. Dès la première année, elle avait rétabli la clôture et la pratique de la pauvreté, reçu des novices, réformé l'office et les chants, imposé le silence et la mortiûca-
tion. Elle-même balnyait sa cellule, portait le bois, lavait la vaisselle et sarclait au jardin. Déjà ses exhortations et ses exemples commençaient de toucher les anciennes religieuses, quand un étrange événement mit à l'épreuve son courage et son sang-froid.
Le 10 septembre 1619, M""" d'Estrées s'enfuit des Filles pénitentes, et le lendemain, à six heures du matin, elle se présente à Maubuisson, escortée de son frère, le comte de Sanzé, et de quatre gentilshommes de ses amis. Elle laisse ses compagnons en dehors de la clôture. Une des anciennes religieuses, la Mère de la Serre, personne insolente, hardie, qui a « plus l'air d'un archer que d'une fille », et qui est restée d'intelligence avec son ancienne abbesse, lui ouvre une des portes. M™* d'Estrées rencontre aussitôt la Mère Angélique qui se rend au chœur avec ses religieuses.
« Madame, lui dit-elle, je suis venue ici pour vous remercier du soin que vous avez eu de mon abbaye pendant mon absence, et pour vous prier de retourner en la vôtre, et de me laisser la conduite de la mienne.
— Madame, répond la Mère Angélique, je le ferais très volontiers, si je le pouvais ; mais vous
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savez que c'est M. l'abbé de Gîteaux, notre supérieur, qui m'a ordonné de venir prendre la conduite de. cette maison, et qu'y étant venue par obéissance, je n'en puis sortir que par la même obéissance. »
A quoi M™® d'Estrées réplique qu'elle est abbesse et qu'elle va prendre sa place.
« Madame, vous n'êtes plus abbesse, ayant été déposée.
— J'en ai interjeté appel.
— Votre appel n'est point vidé, et cependant la sentence de déposition rendue contre vous subsiste à mon égard et dans votre ordre ; et je ne dois point vous considérer ici que comme déposée, puisque j'ai été établie dans cette maison par M. de Gîteaux et par l'autorité du roi. G'est pourquoi ne trouvez pas mauvais si je m'assieds à la place de l'abbesse. »
Et la Mère Angélique s'y assied en effet, soutenue par ses novices. Elle harangue ses sœurs et les exhorte à communier pour implorer l'assistance du Saint-Esprit dans la tempête qui va s'élever. Après la messe, M"' d'Estrées affecte de se promener dans la maison, comme si elle y commandait encore, et exige qu'on lui remette toutes les clefs : on les lui refuse. Elle dîne seule dans la chambre de la Mère Angélique : celleci est passée au réfectoire avec ses filles Un. Père bernardin, confesseur du couvent, mande
la Mère Angélique au parloir, et l'exhorte inutilement à céder à la force.
C'est l'heure de l'office. La communauté se rend à Féglise. Alors une porte s'ouvre par où se précipitent M. de Sanzé et les quatre gentilshommes; on voit briller des épées nues, on entend un coup de pistolet. « Sortez, crient ces énergumènes, ou nous vous ferons violence. — Je ne sortirai que si l'on me fait sortir de force, et dans ce cas seulement je serai excusée devant Dieu. » M""^ d'Estrées fait mine d'arracher le voile de la Mère Angélique. Mais les sœurs « qui étaient des agneaux deviennent des lions ». Une grande fille, dont le père est gentilhomme, s'élance contre l'intruse : « Gomment! crie-t-elle, misérable que tu es, tu as la hardiesse de vouloir ôter le voile à M""® de Port- Royal! Ah! je te connais! je sais qui tu es. » Et là-dessus, elle lui tire son voile, et le fait voler à six pas de là.
Les gentilshommes saisissent par le bras la Mère Angélique et la traînent jusqu'à un carrosse. Les religieuses accourent : neuf ou dix d'entre elles montent dans le carrosse, trois escaladent le siège du cocher, deux ou trois montent en arrière comme les laquais, les autres se pendent aux roues. Le cocher refuse de toucher ses chevaux. Alors la Mère se jette hors de la voiture, rassemble ses filles, leur fait prendre des
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« eaux cordiales », parce que la peste est à Pontoise; puis elle les place sur deux rangs, comme pour la procession : les postulantes en tête, ensuite les novices, les professes les dernières avec elle. Elles passent ainsi le pont de l'Oise et entrent dans la ville en silence, voiles baissés. Tout le monde s'étonne d'abord en voyant cette procession singulière. Mais bientôt le peuple de Pontoise se doute de l'événement, et se met à crier : « Voilà les filles de la bonne madame de Port-Royal ! Elles ont laissé le Diable dans leur monastère ; elles y ont vraiment laissé la peste, cette infâme, cette perdue, qui les en a chassées. »
La procession pénètre dans la première église qui se trouve sur sa route : c'est celle des jésuites. Tandis que la Mère Angélique y délibère avec quelques amis qui sont venus la rejoindre, les Carmélites, les Ursulines, THôtel- Dieu lui font offrir l'hospitalité de leur maison. Mais il est décidé que la communauté se réfugiera au Grand-Vicariat'. La communauté se remet en marche. Dès qu'elle est arrivée à la maison du grand-vicaire, des personnes charitables s'empressent de lui envoyer des lits, de la vaisselle, de l'argent. Puis la clôture est établie, et
I. L'église des jésaites de Pontoise a été démolie. Le gprand-vicariat est ce charmant logis de la Renaissance où le musée est maintenant installé.
la vie régulière reprend aussitôt dans ce monastère improvisé.
Trois jours après, le Parlement ayant rendu un arrêt de prise de corps contre M""^ d'Estrées, le chevalier du guet se met en route pour Maubuisson à la tête de deux cents archers en armes et en cuirasses. Dès qu'on lui signale la venue de cette troupe sur la route de Paris, M"* d'Estrées se sauve par une porte du jardin avec son frère et ses quatre gentilshommes ; la Mère de Serre qui a facilité son équipée va se cacher dans une « armoire de pierre, en haut d'une voûte » ; le confesseur saute par-dessus le mur et court se réfugier chez les jésuites de Pontoise.
Le prévôt trouve la maison vide, laisse cent archers pour garder l'abbaye et se rend à Pontoise avec les cent autres. Il annonce avec politesse à la Mère Angélique que Sa Majesté désire qu'elle retourne à Maubuisson et reprenne le gouvernement du monastère. La Mère donne à ses religieuses l'ordre de partir sur-le-champ. Il est dix heures du soir. Toute la ville accourt avec des flambeaux pour escorter les religieuses. Sur deux lignes, les voiles baissés, les filles de Maubuisson reprennent le chemin de leur maison entre deux haies d'archers à cheval, la torche au poing. Au milieu de toutes ces lumières, parmi les bénédictions du peuple, elles descendent les
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rues raboteuses de Pontoise, traversent le pont, puis la prairie, réintègrent le monastère et se rangent dans les stalles du chœur pour chanter le Te Deum.
Le lendemain, le chevalier du guet, que M. de Cîteaux a chargé de s'emparer de M°* de La Serre, perd la journée à de vaines perquisitions dans les caves et les greniers de Maubuisson. Le soir seulement, guidés par une des novices, les archers découvrent la fugitive. Au nom du roi, ils lui ordonnent de quitter sa retraite. La rebelle refuse insolemment. On va quérir la plus grande échelle de la maison, et on parvient à arracher à la Mère de la Serre la cassette où sont entassés les papiers de M™* d'Estrées. Mais impossible de la déloger, car elle est « si bien accommodée dans cette niche qu'on ne peut l'enlever de force sans se mettre en péril évident de tomber ». Après avoir longtemps disputé avec cette religieuse a dont la grandeur du visage leur fait peur », les archers se décident à lui mettre le pistolet sur la gorge en la menaçant de mort si elle ne descend de sa niche. Enfin elle capitule, et on l'enferme dans un cachot en attendant que M. de Cîteaux désigne le monastère de l'Ordre où elle fera pénitence.
Après ces scènes dramatiques, la Mère Angélique reprit son ouvrage quatre jours interrompu. Saint François de Sales, qui l'était venue visiter peu de temps avant l'algarade de M™* d'Estrées, la soutenait de son amitié et de ses exhortations. Elle resta près de cinq années à Maubuisson, respectée des anciennes religieuses, tendrement aimée de ses novices, régnant, selon le mot de saint François, sur un train d'avettes qui toutes travaillaient à fournir la ruche de miel.
M"' d'Estrées n'était point femme à subir l'affront qu'elle avait reçu à la face de ses anciennes religieuses sans méditer une revanche. Le maréchal son frère intriguait à la cour en sa faveur. M. de Sanzé et ses amis venaient tirer des coups de feu sous les fenêtres du couvent. Cinquante archers continuaient de tenir garnison dans l'abbaye. La Mère Angélique craignait toujours quelques représailles de l'ennemi. Pour mettre Maubuisson à l'abri d'un coup de main, il fallait lui donner une abbesse dont la naissance et le crédit tinssent en respect M""' d'Estrées et les siens. Le roi choisit Charlotte de Bourbon Soissons, petite-fille de Louis I", prince de Condé. En attendant les bulles, la Mère Angélique resta encore quelques mois à la tête du monastère;
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mais, comme elle s'entendait mal avec M"" de Soissons, elle demanda et obtint de retourner à Port-Royal.
A cette nouvelle, « trente religieuses qui avaient fait profession entre ses mains — je cite V Abrégé de Racine — se jetèrent à ses pieds, et la conjurèrent de les emmener avec elle. L'abbaye de Port-Royal était fort pauvre, n'ayant été fondée que pour douze religieuses. Ce nombre était alors considérablement augmenté, et les trente filles de Maubuisson n'avaient à elles toutes que cinq cents livres de pension viagère. Cependant la Mère Angélique ne balança pas un moment à leur accorder leur demande. Elle se contenta d'en écrire à la Mère Agnès, et, sur sa réponse, elle les fit même partir quelques jours devant elle. Ces pauvres filles n^ abordaient qu'en tremblant une maison qu elles venaient, pour ainsi dire, affamer; mais elles y furent reçues avec une joie qui leur fit bien voir que la charité de la Mère s'était aussi communiquée à toute la communauté. »
A la brève narration de Racine, il faut ajouter un détail qui peint au vrai la Mère Angélique et Port-Royal. Envoyant les religieuses devant elle, la Mère Angélique leur imposa de garder le silence jusqu'à son arrivée, dans la crainte que leur venue necausâtdans la communauté quelque c remuement » et quelque dissipation. Mais,
comme il était cependant nécessaire qu'on les pût reconnaître à Port-Royal, elle leur fit mettre à toutes un billet sur leur manche où était écrit leur nom. Ses ordres furent suivis. Quand les trente religieuses arrivèrent sur la colline qui domine Port-Royal et aperçurent la pointe du clocher, elles dirent toutes ensemble ce verset : Pone^ Domine, custodiam ori meOy et ostium circumstantiœ labiis meis, puis elles se turent. Huit jours après, la Mère arriva au monastère et rendit la parole aux trente muettes.
Si la nomination de M"' de Soissons intimida M""^ d'Estrées, elle n'en fut pas moins funeste à l'abbaye de Maubuisson. Mal gouvernée, la maison fut bientôt accablée de procès et de dettes ; les revenus étaient engagés, les troupeaux vendus . L'abbesse était une personne douce, affable, qui toujours tenait son rang, très régulière et très austère pour elle-même. Mais le départ des sœurs qui avaient suivi la Mère Angélique avait privé le monastère de ses meilleurs sujets. M""^ de Soissons reçut une douzaine de religieuses sans sérieuse vocation, et dès lors l'esprit qui régna à Maubuisson fut celui d'une piété molle et d'une dévotion facile. Les religieuses ne songeaient qu'à complaire à leur abbesse, et la traitaient comme une idole. Elles s'appliquaient surtout à la musique, et leur grand divertissement était de faire des procès-
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sions dans les jardins, têtes nues, les cheveux épars, couronnées d'épines, en chantant des hymnes et des motets. On les voyait rarement en vêtements religieux ; elles ne portaient plus de voiles, mais de jolis couvre-chefs de toile empesée qu'elles ajustaient au miroir, et elles montraient leur visage aux grilles du parloir. Ce n'était plus un scandaleux désordre comme sous le gouvernement de M"^ d'Estrées, mais une indépendance et une dissipation très éloignées de la règle monastique.
Quand elles apprirent que leur abbesse était sur le point de trépasser, ces mauvaises cisterciennes mirent toute la maison au pillage pour s'approprier les meubles, les argenteries et jusqu'aux tableaux pendus dans l'église. Elles pénétrèrent même dans la chambre de la mourante et voulurent lui enlever son manteau de petit gris. La pauvre abbesse ne put que gémir : « Ayez un peu de patience, je ne durerai plus guère. » Elle s'éteignit deux heures plus tard.
L'œuvre de la réforme était à recommencer. L'abbé de Cîteaux demanda à la Mère Angélique de lui envoyer une des religieuses de Port-Royal. Ce fut la Mère Marie des Anges Suireau qui partit pour Maubuisson en qualité d'abbessc.
Le i6 avril i6i5, la tourière de Port-Royal avertit la Mère Angélique qu'il venait d'arriver « une charette pleine de filles de Chartres qui demandaient à entrer au monastère ». L'abbesse les accueillit aussitôt « avec cette large effusion de charité qui était le caractère de sa vertu ». Mais au premier coupd'œil, elle devina qu'une seule de ces cinq postulantes resterait à Port-Royal. Les quatre plus âgées étaient des personnes riches et spirituelles, qui « croyaient que la religion leur était due » : elles retournèrent bientôt chez elles. La cinquième, Marie Suireau, fille d'un avocat de Chartres, n'avait que seize ans ; elle montrait une vocation véritable.
Dès l'enfance elle avait ressenti le désir de la vie religieuse. Ses parents, tous deux animés d'une grande piété, la regardaient comme « prévenue de Dieu ». Elle n'avait point de joie plus vive que de chanter des cantiques avec sa mère, tandis qu'elles filaient ensemble. Son père lui apprenait à se mortifier. « Il tâchait d'inspirer cet esprit à ses enfants (Marie avait deux sœurs, l'une qui se maria, et l'autre qui fit profession à Port-Royal) jusque dans les choses qu'il leur faisait prendre pour leur santé, choisissant les
La mkke Makie des Anges Scireau
Portrait original par P. de Chnmpaigne.
Appartenant à M. Gazicr.)
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vendredis pour leur faire prendre les remèdes dont ils avaient besoin et, entre autres choses, certains bouillons fort amers et désagréables qu'il leur faisait prendre à dessein ce jour-là; afin de purifier leurs âmes en honorant la mort de Jésus- Christ par cette petite mortification, en même temps qu'ils purgeaient leurs corps par la vertu de ce remède. » Or, tandis que les deux aînées refusaient parfois ce breuvage, la petite Marie le prenait sans mot dire.
M. Suireau n'était point riche. Marie désespérait de trouver un monastère qui l'accueillît avec sa très petite dot, quand des capucins, amis de la Mère Angélique, la déterminèrent à se rendre à Port-Royal. Elle ne tarda pas à y justifier la bonne opinion que Tabbesse avait, dès l'abord , conçue de son mérite , et édifia tout le monastère par la douceur de son esprit et la gravité de son maintien, a Ma Mère, voilà une petite novice qui fera quelque chose », disait M"* Bouloyer, intime amie de la Mère Angélique. Au bout d'un an, elle prit l'habit, et fit profession l'année suivante, après une grave maladie dont elle avait pensé mourir. Elle alla travailler avec quelques religieuses de Port- Royal à la réforme de l'abbaye du Lys ; elle connut dans cette maison les plus cruelles pri- ^vations et les plus rudes épreuves. Enfin, lorsqu'il fallut accomplir la même œuvre à Mau-
buisson, ce fut sur elle que s'arrêta le choix de la Mère Angélique.
La vie de la Mère Marie des Anges Suireau fut écrite par une religieuse de Port-Royal, la sœur Eustoquie de Brégy, sur des mémoires que lui avait fournis une religieuse de Maubuisson, la Sœur de Sainte-Candide : celle-ci, à la demande de la Mère Angélique, s'était faite l'historiographe du monastère sous le gouvernement de la Mère Marie des Anges. Son récit a été revisé, contrôlé et publié par Nicole (neveu de la Mère Marie des Anges) sous ce titre: Vie de la Mère Marie des Anges Suireau et sa conduite pendant quelle a été abhesse de Maubuisson^ dans les grandes persécutions que les Pères de V Ordre de Citeaux lui ont faites vingtdeux ans durant. C'est en même temps une chronique de la réforme et un portrait de l'abbesse, c'est aussi le tableau le plus minutieux et le plus vivant de l'intérieur d'un couvent de femmes sous le règne de Louis XIIL Il faut sans doute quelque bonne volonté pour aborder la lecture de cet ouvrage de plus de six cents pages, bourré d'histoires édifiantes, dont les unes sont admirables, et les autres d'une décevante puérilité, écrit à la hâte et sans souci des redites, à la diable, serait-on tenté de dire, s'il ne s'agissait d'un livre de dévotion. M. Nicole s'était chargé d'y mettre de l'ordre et du
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style; mais « il est aisé, ajoute un biographe, de s'apercevoir, par les négligences qui s'y trouvent encore, qu'il n'y mit pas la dernière main ». Cependant, çà et là, des grâces involontaires, des malices mal réprimées, parfois même l'agrément d'un récit vif et passionné trahissent la plume féminine ; on dirait alors que la religieuse écarte furtivement son voile, que ses paupières baissées se relèvent un instant pour découvrir le feu du regard, et que sur ses lèvres closes passe le soupçon d'un sourire. Nous avons déjà puisé dans cette biographie plus d'un détail, en contant, la première réforme de Maubuisson par la Mère Angélique; nous la consulterons maintenant pour esquisser la figure et l'œuvre de la Mère Marie des Anges.
D'accord avec M™* de Longueville, qui s'intéressait à Maubuisson, la Mère Angélique annonça à la Mère Marie des Anges qu'elle devait succéder à M"" de Soissons. L'humble religieuse, qui jugeait une telle charge au-dessus de ses forces, demanda si elle était obligée d'obéir. On lui dit qu'en pareille circonstance elle n'y était point obligée, mais que l'on croyait que Dieu réclamait d'elle qu'elle acceptât. Elle se soumit avec des larmes. Ensuite elle eut
scrupule de son chagrin et, au premier chapitre, « elle s'accusa d'avoir pleuré dans cette occasion ».
Ayant reçu le brevet du roi, elle partit en compagnie de la Mère Agnès, qui devait demeurer seulement six mois à Maubuisson, et de huit autres religieuses de Port-Royal. Dès son arrivée, elle commença par écarter six novices sans vocation qu'avait reçues M™^ de Soissons. Celles-ci firent de grandes difficultés pour s'en aller : il fallut les assurer qu'elles pourraient retirer la moitié de leur dot et l'argenterie qu'elles avaient apportée en cadeau; il fallut aussi les persuader que, ayant promis à M""* de Soissons de ne point quitter Maubuisson après sa mort, elles n'étaient point enchaînées par cet engagement. M""^ de Longueville dut ellemême leur enlever leur voile et les renvoyer chez leurs parents,
La réformatrice se trouva alors en face des « anciennes » dont la plupart étaient entrées sous le gouvernement de M""^ d'Estrées. Ennemies de toute réforme, elles conspirèrent, intriguèrent et se révoltèrent. Mais la nouvelle abbesse les obligea de garder le silence dans l'église 011 elles avaient coutume de converser. Elle obtint qu'elles consentissent, dans le chœur, à ne plus couvrir le chant des novices de leurs vieilles voix discordantes. Plus de jolis couvre-
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chefs empesés, mais des voiles sombres faits d'une toile grossière. Plus de « petits biens », plus de « petits meubles», de «petits jardins», de « petites basses-cours » : le vœu de pauvreté exécuté dans toute sa rigueur.
Pour désarmer ses adversaires la Mère Marie des Anges n'avait d'autres ressources que la douceur et la prière. Elle s'employait à inventer des amusements pour la bonne Mère Jousselin, dont un accident avait troublé la cervelle : un jour que les religieuses se promenaient sur le grand chemin, elles avaient aperçu leur confesseur qui revenait de Paris et toutes s'étaient mises à courir au-devant de lui ; la Mère Jousselin avait été la plus agile et était arrivée la première; mais ayant effrayé le cheval du confesseur, elle en avait reçu un coup de pied dans la tête et l'on avait été obligé de la trépaner . Elle réprimandait sans aigreur la Mère de Ricarville qui, d'humeur peu austère, se divertissait à composer des chansons sur ses sœurs et à les fredonner dans le dortoir et dans le cloître. Elle pardonnait, au lit de mort, la Mère Balincourt qui, après avoir quitté Maubuisson pour un monastère non réformé, y était revenue ensuite, mais avait gardé en secret au fond d'un tiroir un petit trésor de loou 12 pistoles. A force de prier Dieu, elle rendait douce et humble comme un petit enfant cette terrible Mère de la Serre qui
avait été jadis l'âme damnée de M'"'' d'Estrées. Elle-même donnait à ses filles l'exemple de l'humilité et de la pénitence. Elle cachait sous un grand air d'onction et de douceur un tempérament vif et ardent, et parlait peu, bien qu'elle eût le goût de la conversation. Elle se mortifiait dans son esprit et se mortifiait aussi dans sa chair, se refusant à interrompre les jeûnes et les abstinences, même lorsqu'elle était en proie aux terribles migraines dont elle souffrit toute sa vie. Elle faisait son dîner de pain et de potage, et ne mangeait à la collation que trois onces de pain avec un peu de fruit. Sa cellule était encore plus nue et plus pauvre que celle des autres religieuses. Elle se faisait réveiller un peu avant matines , afin d'aller elle-même sonner la cloche, comme il était écrit dans la Règle, et participait aux travaux les plus fatigants de la maison et du jardin. Extrêmement charitable, elle donnait de grandes aumônes, et veillait à ce qu'une exacte justice fût rendue à tous les villageois qui dépendaient de son abbaye. Elle avait des mots et des regards tendres pour reprendre les personnes faibles ; elle leur parlait bonnement, les consolait, les excusait. Elle eut grande pitié de M""* d'Estrées qui, après s'être enfuie des Filles-Pénitentes, vivait misérablement dans un faubourg de Paris avec un seul garçon qui la servait, un de ses douze
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bâtards, disait-on : elle lui envoyait secrètement des aumônes.
La charité et l'amour de la pénitence furent des traits communs à toutes les religieuses que forma Port-Royal. Mais ce qui distinguait la Mère Marie des Anges entre tant de femmes admirables, c'était une sorte de mysticisme résolu et tranquille, une confiance sans limite dans le pouvoir de la prière, une paix prodigieuse. Un jour qu'elle était très malade, M. de Saint-Cyran passa par Maubuisson et s'entretint avec la sœur qui soignait l'abbesse. Cette sœur s'avisa de lui dire : « Mon Père, voulez-vous la voir? — Le peut-on? demanda Saint-Cyran. — On le peut en ouvrant cette porte. — Oui ; mais ne s'en apercevra-t-elle point ? N'en aura-t-elle point de peine ? — Non, car je viens de sortir d'avec elle et je suis assurée qu'elle est en oraison : car elle y entre aussitôt qu'elle est seule. » La sœur ouvrit la porte du petit parloir : on pouvait de la grille apercevoir le lit de l'abbesse. Saint-Cyran fut un quart d'heure à admirer la paix merveilleuse de la Mère au milieu des plus affreuses douleurs; puis il dit avec une petite exclamation : « Il faut avouer que c'est une âme bien possédée de Dieu. »
Cette sorte de possession fit la consolation et la force de la Mère Marie des Anges dans les tribulations et les peines. Les vingt-deux années
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durant lesquelles elle gouverna Maubuisson furent un martyre, selon le mot de la Mère Angélique.
S'il eût suffi de soumettre à la règle quelques religieuses, l'ordre eût été vite rétabli dans le monastère ; mais la Mère Marie des Anges rencontrait des adversaires autrement dangereux: les Pères de l'Ordre de Cîteaux, dont relevait Maubuisson.
La même année qu'elle s'installait dans son abbaye, Urbain VllI, sur les instances de la Mère Angélique, donnait un bref qui séparait Port-Royal de l'Ordre de Cîteaux, et le plaçait sous la juridiction de l'ordinaire. Les cisterciens ne voyaient point sans dépit leur échapper une maison que la vertu de sa réformatrice avait déjà rendue très célèbre. Ils pouvaient craindre que la nouvelle abbesse de Maubuisson, issue de Port-Royal, ne voulût un jouï* suivre un si mauvais exemple. Ils s'appliquèrent donc à se rendre maîtres du monastère afin d'y diminuer les pouvoirs et l'autorité de l'abbesse. Ils trouvèrent des auxiliaires et des espionnes jusque dans le cloître.
Leur prétention, contre laquelle ne cessa de s'élever la Mère Marie des Anges, était de ne
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laisser entrer à Maubuisson aucun prêtre séculier ni aucun religieux d'un autre ordre. Les sœurs devaient, toutes et en toute occasion, se confesser au moine de Cîteaux désigné pour ce ministère. En même temps ils soutenaient que les officiers et officières du couvent échappaient à la dépendance de l'abbesse et ne relevaient que de l'Ordre,
Dans un mémoire qu'elle rédigea pour un avocat général chargé de défendre un couvent de filles contre les moines de Cîteaux (cité par Sainte-Beuve), la Mère Angélique a énuméré avec esprit quelques-uns des abus particuliers aux moines confesseurs de religieuses : « Quand les abbesses sont altières, les confesseurs sont leurs valets... Si les abbesses sont dans l'humilité et le respect dû au sacerdoce, comme elles doivent être, ils se rendent maîtres et tyrans... Entre autres choses, ils veulent qu'on plaide, et sur la moindre occasion font intenter de grands procès, qui sont des occasions d'entretenir des religieux procureurs à Paris pour solliciter... La table des confesseurs est une très bonne table d'hôtes, c'est un concours perpétuel de religieux... Il s'en trouve des douzaines à la fois qui se viennent rafraîchir. On y envoie des bacheliers dont il faut faire ensuite les frais de doctorat. Il y a des neveux de confesseurs qu'il faut pourvoir... » Telles étaient les mœurs que
l'Ordre voulait maintenir à Maubuisson, et que la Mère Marie des Anges voulait en proscrire.
Le premier confesseur qu'on envoya aux religieuses fut un jeune bachelier, étudiant en théologie, nommé Dom Guinet, fort attentif au soin de sa santé ; sous prétexte que l'air de Maubuisson ne lui valait rien, il se réconfortait par la chère la plus fine : excellents bouillons, œufs frais tous les matins, poulets, chapons et lapins, et joignait à ses remèdes des délicatesses, telles que « confitures sèches, noix confites, écorce de citron et d'orange, conserves, pâtes et sirops battus dans son breuvage ». Ayant écarté deux Oratoriens, amis de l'abbesse, il mit les têtes à l'envers avec ses maximes de spiritualité et de « dévotion délicieuse ». Pour mieux assurer son empire, il fit avec quelques religieuses une cabale contre la Mère Marie des Anges. Celle-ci, au bout de trois années seulement, obtint d'en être débarrassée. Nommé abbé de Barberie près de Gaen, il se signala ensuite dans l'Hermitage, assemblée de dévots dont les extravagances causèrent quelque bruit en Normandie.
Après lui ce fut dom Jean du Rouët, qui ne faisait ni grand bien ni grand mal. Dom Catoire lui succéda. Celui-là qui avait d'abord mérité l'estime de la Mère Angélique, était fort ignorant, savait à peine quelques mots de latin, mais
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passait pour fort habile en affaires. Aussitôt installé à Maubuisson, pris d'une passion furieuse de tout gouverner, il se mita espionner l'abbesse et à décacheter ses lettres. Puis il eut la malencontreuse pensée de faire venir dans le monastère deux religieuses de Montdidier, véritables illuminées dont les transports et les propos affolèrent toute la communauté. Elles prêchaient l'état de nudité spirituelle où l'âme devient incapable de pécher, puisqu'elle s'abondonne à la nature et n'écoute plus que la voix de Dieu. Elles criaient: « O amour ! ô amour ! on te renie ! » Et l'une d'elles dit un jour à une sœur que s'il lui venait l'idée d'aller toute nue à l'église, elle devrait le faire en toute hâte. A la fourberie de ces créatures, la Mère Marie des Anges avait tout de suite reconnu qu'elles étaient les jouets de Satan. Elle finit par les chasser. Mais le désordre était si grand que les Pères de Cîteaux se décidèrent à appeler Saint-Cyran pour apaiser le trouble des imaginations : il passa trois semaines à Maubuisson ; lorsqu'il s'en alla, le calme était rétabli (i633).
A partir de cet instant, les ennemis de la Mère Marie des Anges deviennent plus audacieux et plus redoutables. C'est que maintenant il ne s'agit plus seulement des prérogatives de l'Ordre de Cîteaux sur un couvent de filles. Les partis religieux sont aux prises. La publication
du livre de Petrus Aurelius a rendu la mêlée plus ardente. C'est le commencement de l'assaut contre Port-Royal. En atteignant l'abbesse de Maubuisson, on atteindra Saint-Gyran et la Mère Angélique. Derrière les moines de Cîteaux nous entrevoyons les jésuites.
On veut enlever de Maubuisson la Sœur Candide, le bras droit de l'abbesse : on y échoue. Mais un nouveau confesseur, Dom Maur, se mêle à la fois du spirituel et du temporel, entreprend des bâtiments, veut transformer l'abbaye et réformer jusqu'à l'apothicairerie. Un ecclésiastique qui visitait parfois les religieuses, le curé d'Us, est écarté du monastère. Puis apparaît un autre confesseur, Dom Bénin, ennemi déclaré des jansénistes et personnage assez ridicule. La guerre continuel De nouveau, on veut enlever Sœur Candide, On défend à l'abbesse de communiquer avec les personnes du dehors. Enfin en 1648, sentant qu'elle ne peut faire tout le bien qu'elle eût souhaité, la Mère Marie des Anges écrit à la Mère Angélique qu'elle croit « que Dieu agréerait qu'elle sortît de Maubuisson ».
La Mère Angélique, qui n'ignore rien de ce qui se passe à Maubuisson, entre dans les vues de la Mère Marie des Anges. M. Singlin vient
I. On trouvera dans l'appendice II le récit d'un curieux épisode de cette guerre entre l'abbesse et les Pères.
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conférer avec celle-ci. Les Pères de Cîteaux se réjouissent d'un événement que depuis vingt ans ils ont préparé par leurs tracasseries. Tout le monde est d'accord pour mettre une ancienne religieuse de Port-Royal, Tabbesse de Lieu- Dieu, à la place de la Mère Marie des Anges.
Le jour que la nouvelle abbesse doit arriver, la Mère réunit novices et professes dans la salle du chapitre et leur tient le discours suivant: « Mes sœurs, il y a vingt-deux ans que je suis dans cette maison, oii par la miséricorde de Dieu, je ne suis point venue chercher du bien et de l'honneur, n'aj^ant aucun égard au temporel, mais seulement à suivre la volonté de Dieu qui m'avait engagée par obéissance à accepter la charge pour vous aider et travailler à votre salut; mais voyant que tout ce que j'ai pu faire vous a été fort peu utile, je me suis résolue de me servir d'un moyen qui, comme je l'espère de la bonté de Dieu, vous sera plus avantageux pour vous aider à avancer dans la vertu, si vous saviez en bien user : c'est de vous donner une nouvelle Mère. Mais prenez garde à ne pas agir envers elle comme vous avez fait jusqu'à cette heure; Dieu vous en punirait très sévèrement. »
Comme le secret a été bien gardé, les religieuses demeurent un moment stupéfaites. Par un soudain revirement, elles tombent dans une profonde consternation, elles qui ont si
bien travaillé au départ de leur abbesse. Elles se jettent à ses genoux, s'accrochent à son manteau, l'empêchent de poursuivre son discours; elles versent des torrents de larmes et poussent des clameurs de désespoir. Leur douleur fait un tel tapage que les converses, ignorant ce qui se passe au chapitre, accourent dans la salle; elles joignent bientôt leurs cris furieux à ceux de toute la communauté, tandis qu'à l'écart quelques jeunes sœurs qui aiment tendrement la Mère pleurent en silence. Une douzaine de religieuses se précipitent chez un des Pères, qui loge à Maubuisson, et l'accablent d'injures. Toutes sont malades de chagrin. Une bonne vieille de quatre-vingts ans est prise d'un tel saisissement qu'elle reste trois jours sans pouvoir parler. Les unes parcourent la maison en se lamentant, les autres se réfugient dans les greniers pour dévorer leur peine...
Lorsque la mère de Lieu-Dieu se présente accompagnée des commis et notaires de l'archevêché, chacune s'enferme dans sa cellule Cependant la cloche sonne pour assembler la communauté. Les sœurs gagnent le chœur en rechignant. La chantre se refuse à chanter le Te Deum^ et il faut qu'une fille « fort simple » entonne le chant d'action de grâces, mais d'une voix si basse que l'on dirait un De Profundis. Le moment venu de rendre l'obéissance à la nou-
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velle abbesse, personne ne veut bouger de sa stalle et Ton met tant de mauvaise grâce au baisemain, que cette pauvre abbesse, tout interdite, se met, elle aussi, à pleurer et finit par s'évanouir.
Quelques jours après, la Mère Marie des Anges quitta Maubuisson. Elle était alors gravement malade, et les cahots de la route lui causèrent de cruelles souffrances. Cependant, lorsqu'elle traversa Paris, elle voulut s'arrêter quelques instants à Saint-Jacques-du-Haut-Pas pour y prier sur la tombe de M. de Saint-Cyran. Elle rentra à Port-Royal, et, le lendemain, demanda à être renvoyée au noviciat, de peur, disait-elle, qu'ayant si longtemps commandé, elle n'eût désappris à obéir. La Mère Angélique, opposée à cet excès d'humilité , l'établit maîtresse des converses. Plus tard, elle fut élue abbesse de Port-Royal. Elle mourut en i658 et, peu de temps après sa mort, un linge que l'on avait trempé dans son sang guérit une postulante d'une grosse loupe.
Nous ne pousserons pas plus loin la chronique de Maubuisson, qui désormais n'appartient plus à l'histoire de Port-Royal.
Les efforts de la Mère Angélique et de la Mère Marie des Anges ne furent pas perdus.
Elles n'étaient pas parvenues à faire de ce monastère un second Port-Royal. Du moins, l'une y avait réprimé le scandale, et l'autre maintenu les droits de Tabbesse contre les moines confesseurs.
L'esprit de saint Bernard était rentré dans la maison ; il s'y maintint jusqu'au siècle suivant, grâce à Louise Hollandine, princesse de Bavière, qui gouverna Maubuisson pendant près de cinquante années. Son père, l'électeur Frédéric V, avait été élu roi de Bohême, puis détrôné et proscrit, s'était réfugié en Hollande ; elle était sœur du père de Madame et du père de Madame la princesse et de ses sœurs, de la mère de l'électeur de Hanovre, fille de la sœur du roi d'Angleterre Charles I", tante de deux rois d'Angleterre ses fils, et grand'tante de l'impératrice Amélie, femme de l'empereur Joseph. Après avoir énuméréces parentés et ces alliances glorieuses, Saint-Simon ajoutait : « Tout cet éclat fut absorbé sous son voile. » Femme d'un rare savoir et d'un grand esprit, elle se montra la plus simple, la plus humble des religieuses, « la première à tout et la plus régulière ». Elle vécut jusqu'à quatre-vingt-six ans et, toujours d'après Saint-Simon, elle « conserva sa tête, sa santé et sa régularité entières jusqu'à sa mort et laissa sa maison inconsolable ».
Si l'on voulait écrire l'histoire de Louise Hol-
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landine, on devrait peut-être apporter quelques retouches à Fédifiant portrait tracé par Saint- Simon. Cette princesse était née dans la religion protestante et elle se convertit en Hollande : or, si l'on en croit la chronique scandaleuse, elle n'avait quitté sa mère que pour dissimuler une grossesse, et elle n'entra en religion qu'après l'assassinat de son amant. Au dire de la Palatine, elle avait coutume de jurer « par ce ventre qui a porté quatorze enfants ». La même Palatine raconte encore : «Je lui demandais comment elle avait pu s'habituer à la sotte vie du couvent; elle me répondit en riant : « Je ne parle à mes « religieuses que pour leur donner mes ordres. » Elle avait dans sa chambre une religieuse muette pour être dispensée de lui parler. » Si ces divers témoignages sont vrais, nous serions en présence d'une de ces figures de femme complexes, romanesques et passionnées dont le xvii' siècle nous offre une collection si extraordinaire... Mais laissons Louise Hollandine; rien ne la rattache à Port-Royal, bien que Saint- Simon ait prétendu le contraire.
LINÀS