‹ Le pèlerinage de Port-RoyalChapitre 19 sur 22 · PHILIPPE DE CHAMPAIGNE · texte numérisé non relu

PHILIPPE DE CHAMPAIGNE

Linas a un joli nom et un joli clocher. C'est un joli village dans un joli vallon, au pied de la tour de Monthlérv.

Dans l'église de Linas on voit trois tableaux qui commémorent trois miracles survenus dans le monastère de Port-Royal de Paris. Le premier est une copie du chef-d'œuvre de Philippe de Champaigne, Les deux Religieuses^ une des gloires du Louvre. Le second est un portrait ex-voto de la petite Marguerite Périer, guérie par l'attouchement de la Sainte Epine. Le troisième représente Claude Baudran, jeune fille de quinze ans, que la même relique avait délivrée d'une tumeur au ventre.

Comment ces épaves de Port-Royal sont-elles venues échouer à Linas?

Ouvrages co:«suLTis : Jacqueline Patcai, par Victor Cousin. — Intermédiaire des chercheurs et curieux du 20 octobre 1894.

M. le curé de Linas a bien voulu mettre à ma disposition les registres de la fabrique, et j'y ai vu que les trois tableaux avaient été légués à la paroisse, en 1842, par M. de Carnet La Bonnardière, gendre de M. Laideguive. Ce dernier était un janséniste notoire du xviii* siècle. D'autre part, M. Carnet de La Bonnardière, conseiller d'Etat honoraire, fut l'un des administrateurs de la petite société janséniste qui s'est mystérieusement perpétuée à travers tout le xix^ siècle et qui s'est chargé de gérer la caisse du parti, la botte à Perette *. J'aurais voulu remonter plus loin, et savoir comment les peintures étaient venues aux mains de M. Carnet de La Bonnardière. Mais, là-dessus, j'en fus réduit aux conjectures. 11 est vraisemblable que les deux ex-voto de Marguerite Périer et de Claude Baudran furent achetés par M. Laideguive, quand l'abbaye de Port-Royal fut vendue comme bien national, pendant la Révolution.

Les trois tableaux sont aujourd'hui suspendus aux murs, en excellente lumière. Pendant près de cinquante ans, ils avaient été relégués dans une pièce dépendant de l'église : les évêques de Versailles jugeaient peu convenable d'exposer dans l'église même des peintures qui rappelaient des miracles opérés en faveur de l'hérésie.

I. Nous avons déjà rencontré ces deux jansénistes en parlant de la fondation de la Société de Saint-Antoine.

Mabcl'ekite Pékiek Ex-voto du miracle de la Sainte-Épine con8er\é dans l'église de Linas.

M^"" Goux, aujourd'hui décédé, a estimé ces scrupules excessifs, puisque personne ne saurait douter ni de la foi ni de la sincérité des miraculées , et il a permis que les ex-voto fussent tirés de l'exil où ses prédécesseurs les avaient confinés. Laissons le tableau où Philippe de Ghampaigne a commémoré la guérison de sa propre fille : tout le monde l'a vu au Louvre, et il en a été déjà parlé plus haut. La copie que possède l'église de Linas est excellente. Le jour où l'original aura disparu dans V inévitable incendie du musée, elle restera pour nous consoler — un peu — du désastre. On sait, d'ailleurs, d'une manière certaine, l'histoire du chef-d'œuvre : exécuté en 1662 pour Port-Royal de Paris, il fut emporté en 1669 à Port-Roy al-des-Ghamps où il décora la salle du Ghapitre ; il devint ensuite la propriété du cardinal de Noailles, et enfin passa au Louvre. Quant aux deux autres ex-voto, les inscriptions latines placées au bas de l'un et de l'autre sont fort explicites : les parents des deux miraculées les ont fait exécuter en reconnaissance de la grâce accordée à leurs enfants. Mais c'est à peu près tout ce que nous en savons.

Le miracle de la Sainte Épine est une des grandes dates de l'histoire de Port-Royal.

Dans les premiers mois de l'année i656, le trouble et l'inquiétude régnaient à l'intérieur du monastère. Censuré par la Sorbonne , Arnauld se cachait pour éviter la Bastille. Aux Champs, les solitaires se dispersaient; les petites écoles étaient licenciées ; la vallée « devenait vraiment une vallée de larmes », selon l'expression de la Mère Angélique. A Paris, les religieuses s'attendaient en tremblant à recevoir la visite du lieutenant civil. Le bruit courait que la reinemère était décidée à en finir avec les jansénistes. « En un mot, dit Racine, le Port-Royal était dans la consternation, et les jésuites au comble de leur joie, lorsque le miracle de la Sainte Epine arriva. » Il arrivait à propos.

Le 24 niars, après vêpres, la communauté faisait une procession en l'honneur d'une épine de la Sainte-Couronne exposée dans l'église. Les hymnes ayant été chantées, les religieuses allaient, « chacune à leur rang, baiser la relique, les religieuses professes les premières, ensuite les novices, et les pensionnaires après. » Or, parmi ces pensionnaires, se trouvait alors une nièce de Pascal, Marguerite Périer, âgée de dix ans. La pauvre Margot, comme on l'appelait au monastère, souffrait d'une fistule lacrymale depuis trois ans et demi. La maîtresse des novices eut la pensée d'engager la petite fille à approcher le reliquaire de son œil malade. L'en-

fant fut guérie, et les médecins certifièrent que cette guérison n'était point naturelle.

L'abbesse de Port-Royal ordonna d'abord de ne point divulguer l'événement au dehors. Mais Dieu « ne voulut pas qu'il demeurât caché ». Le public en fut averti. Les grands -vicaires de Paris interrogèrent les médecins et proclamèrent la vérité du miracle. Le 27 octobre, une messe solennelle fut célébrée dans l'église de Port- Royal, où la relique avait été définitivement installée. Sœur Euphémie (Jacqueline Pascal), la tante de Marguerite (personne n'osait plus appeler Margot une fillette honorée de la grâce divine), a conté la cérémonie et décrit l'attitude de l'enfant : «... Cependant toutes les sœurs, avec leurs grands voiles baissés, chantèrent à genoux devant la grille l'hymne Exite flliœ Sioii, et l'antienne O Corona, avec des cierges allumés, aussi bien que la petite guérie, qui était devant notre chœur, tout devant la grille, habillée en séculière fort proprement, mais fort modestement avec une robe grise et une coiffe, et à genoux sur deux grands carreaux, afin qu'elle fût assez haute pour être vue d'une foule de peuple qui grimpait oîi il pouvait pour la voir. Ensuite de quoi on ôta l'autel, et M. le grand-vicaire dit la sainte messe, qui fut chantée avec beaucoup de solennité : pendant quoi le milieu de la grille demeura ouvert, afin que

le peuple eût la consolation de voir la petite qui en était proche, sur un prie-dieu couvert d'un tapis, avec un cierge allumé devant elle et une chaise pour s'asseoir quand elle en aurait besoin. Elle demeura là avec autant d'assurance que si c'eût été sa place ordinaire, se levant et s' agenouillant quand il fallait, avec autant de modestie que si elle eût été bien dévote^ et d'aussi bonne grâce que si on lui eût bien fait étudier... » Après un Te Deum^ la communauté continua à chanter les offices, les grilles refermées, tandis que la foule se pressait dans l'église. Devant la porte, on vendit un si grand nombre de sentences de M. le grand -vicaire « qu'on estime « qu'il y en eut pour cent francs à un sol la « pièce ».

Cette sentence fut, sinon le salut de Port- Royal, du moins le signe d'une trêve dans la persécution. Le miracle, pour Pascal, c'était la réponse de Jésus-Christ défendant ses filles. « On l'entend aujourd'hui, s'écriait-il dans la seizième Provinciale, cette voix sainte et terrible qui étonne la nature et qui console l'Église. » Plus tard il reprendra encore l'argument. « Voici une relique sacrée. Voici une épine de la couronne du Sauveur du monde, en qui le prince de ce monde n'a point de puissance, qui fait des miracles par la propre puissance de ce sang répandu pour nous. Dieu choi-

sit lui-même cette maison pour y faire éclater sa puissance... » Pascal sera ému de cette marque de la bonté divine qui le touche d'une façon si directe et si particulière, puisque la a petite guérie » est sa nièce ; il en concevra un désir plus ardent encore de conduire les âmes au Dieu qui venge si magnifiquement ses serviteurs persécutés.

La reine-mère se trouva fort embarrassée, o Elle avait peine à croire (je continue de citer Racine) que Dieu eût si particulièrement favorisé une maison qu'on lui dépeignait depuis longtemps comme infectée d'hérésie, et que ce miracle, dont on faisait tant de récit, eût même été opéré en la personne d'une des pensionnaires de cette maison, comme si Dieu eût voulu approuver par là l'éducation que l'on y donnait à la jeunesse. »

C'était toujours l'argument de Pascal. Pour un chrétien il était irréfutable. Les jésuites interloqués n'y faisaient que de piètres réponses. Ils ne pouvaient nier formellement le miracle : la science et l'Eglise étaient d'accord pour en certifier la vérité. D'ailleurs, chaque jour amenait des guérisons nouvelles ; de toutes les provinces du royaume , on demandait des linges qui eussent touché la Sainte Epine, et la relique opérait ainsi, même à distance. Il fallut donc que les jésuites inventassent des interpré-

tations ; les uns dirent que c'était un miracle du diable, les autres que Dieu l'avait permis pour démontrer à ces religieuses hérétiques que Jésus-Christ était mort pour le salut de tous les hommes.

La persécution contre Port-Royal se ralentit, et on vit les solitaires revenir à leur solitude.

Sainte-Beuve a discuté — un peu lourdement — le miracle de la Sainte Épine. En cette affaire, deux choses sont de pareille évidence : l'entière bonne foi des religieuses , et la surprenante opportunité du miracle.

Les parents de Marguerite Périer tinrent à perpétuer un tel souvenir, et firent peindre le portrait de leur fille. Marguerite est représentée tout de blanc vêtue, dans son costume de novice. Elle esta genoux, le buste droit, les mains cachées sous le grand scapulaire, le visage sérieux, dans une attitude un peu raidie et conforme à la règle. Devant elle, sur un petit autel recouvert d'une housse rouge à grands dessins, entre deux cierges allumés et posés dans des chandeliers rouges, est placé le reliquaire qui renferme la Sainte Épine. Au-dessus de l'autel apparaît la grille de la clôture ; dans le fond, les stalles du chœur.

L'enfant a les joues roses ; sa mine fraîche éclate gentiment, au milieu des voiles blancs, avec un air de bonne santé. Marguerite Périer

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