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devait vivre jusqu'à l'âge de quatre-vingt-sept ans.
Parmi les miracles qui suivirent la guérison de Marguerite Périer, l'un de ceux dont les religieuses de Port-Royal conçurent le plus de joie fut la guérison d'une autre novice, Claude Baudran. De cette dernière, nous savons peu de chose. Elle avait quinze ans lorsque l'attouchement de la relique la guérit d'une tumeur au ventre, au moment où les médecins s'apprêtaient à lui faire subir une opération très dangereuse, medicis jam ad periculosissimam sectionem properantibus . Les Nécrologes de Port-Royal nous apprennent encore qu'après la guérison elle promit à Dieu de se faire religieuse, et tint parole. Elle prit le nom de sœur Magdeleine de Sainte-Gertrude. Pour le reste de sa vie, je cite simplement le Nécrologe, car une touchante harmonie s'établit entre l'austère peinture de l'ex-voto et ces paroles d'un accent grave et monastique.
« Elle fut une de celles qui reçurent l'habit de novice au temps que la tempête qu'on excita contre ce monastère en enleva tout d'un coup soixante et quinze filles, tant pensionnaires que postulantes et novices, que l'on nous fitcommandement de rendre à leurs parents. Elle se trouva, comme ses compagnes, contrainte de céder à cette violence, où elles firent paraître autant de
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constance que de douleur. Car, si elles ne purent demeurer dans le monastère d'où on les arrachait par force, elles ne voulurent jamais se laisser fléchir à quitter leur habit de novice, quelque menace qu'on leur pût faire, et se résolurent de le retenir dans le monde, afin de s'y regarder comme bannies dans une terre étrangère, en attendant leur retour. Elles étaient sept novices qui prirent cette résolution. Mais il n'y eut que la sœur Magdeleine de Sainte-Gertrude dont Dieu voulut bientôt récompenser la fidélité, et ouvrir à son âme au bout de treize mois, le sein de sa miséricorde et à son corps la porte de Port-Royal, qui devait être encore sept ans fermée. Elle mourut dans une maison séculière où elle avait vécu comme dans un monastère, et on la rapporta pour être enterrée auprès de nous où elle avait laissé son cœur. »
Claude Baudran est représentée exactement dans le même costume et la même attitude que le peintre avait donnés à Marguerite Périer. Le décor est identique. Les seules différences sont les suivantes : le premier tableau est de moindres proportions, et dans le second, la housse qui enveloppe l'autel est verte au lieu d'être rouge.
Les deux figures forment un contraste poignant. Car le miracle n'avait pas été tout à fait efficace pour Claude Baudran : ses traits maladifs, son teint pâle et transparent trahissent
Clal'de Bavdkan Ex-Toto du miracle de la Sainte-Epine conseoé dans l'église de Linas.
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une incurable tuberculose. Elle mourut à vingt ans.
Les portraits furent offerts à l'église de Port- Royal de Paris par les parents des « guéries » et placées des « deux côtés de la grille du chœur, dans l'église du dehors ». Ils y étaient encore au XVIII* siècle. L'identité entre ces peintures et celles que donna M. Carnet de La Bonnardière ^ Téglise de Linas ne peut faire de doute. L'inscription latine que nous lisons aujourd'hui sous le portrait de Marguerite Périer est, mot pour mot, celle qui est relatée dans le supplément du Nécro loge de 1735.
Les tableaux de Linas sont-ils des originaux ou des copies ? Quel en est l'auteur ?
A la première question, il est difficile de répondre d'une façon certaine. Néanmoins, je penche pour des originaux. Les familles Périer et Baudran ont pu, sans doute, faire exécuter des copies ou des répliques, afin de les conserver comme des souvenirs domestiques. Mais si ces deux tableaux sont venus aux mains de M. Carnet de La Bonnardière ensemble et dans le même état de conservation, il est probable qu'ils sont les tableaux mêmes de l'église de Port-Royal.
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Quant à l'auteur, mon embarras est encore plus grand, et, au terme de ma recherche, j'éprouve une admiration sans borne pour les critiques intrépides qui font sans sourciller des « attributions » de tableaux.
Naturellement on a tout d'abord pensé à Philippe de Ghampaigne. Les relations entre cet artiste et Port-Royal ont été si étroites que l'on s'est accoutumé à considérer Ghampaigne comme le peintre nécessaire du jansénisme.
Il était donc inévitable que, rencontrant deux ex-voto de Port-Royal, on les attribuât tout d'abord à Ghampaigne. Ils furent donnés comme tels à la fabrique de Linas. En 1860 et en 1894, certaines personnes s'émurent de voir ces tableaux hors de l'église et publièrent leurs doléances ; mais on ne mit pas en doute le nom du peintre. Victor Gousin, dans Jacqueline Pascal déclare que le portrait de Marguerite Périer est un Philippe de Ghampaigne « parfaitement authentique ». Mais ce qui enlève toute autorité à son jugement, c'est qu'il n'a jamais vu la peinture dont il parle; car, selon lui, le costume de la « petite guérie » y serait le costume séculier dont parle Jacqueline Pascal dans la lettre que j'ai citée ; or, Marguerite, dans le tableau de Linas, est en habit de novice.
Remarquons d'abord qu'au xviii® siècle, on ne considérait pas ces tableaux comme des œuvres
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de Philippe de Gbampaigne, En effet, Piganioi de la Force décrit ainsi les peintures de l'église de Port-Royal de Paris : « On voit... au côté gauche de la grille du chœur, un tableau qui représente M"* Périer, telle qu'elle était lors de sa guérison, avec cette inscription au bas... De l'autre côté est le portrait de M"' Claire Baudran en symétrie avec celui de M"* Périer... Dans le chœur des Religieuses est un tableau qui représente la Cène... Ce tableau est original et a été peint et donné par Philippe de Champaigne... Le tableau qui est sur le retable de l'autel est une copie de celui dont je viens de parler. » {Description de Paris ^ 1763, t. VII, p. 261.)
Plaçons-nous maintenant devant les tableaux mêmes, et notons nos impressions successives et contradictoires.
Première impression. — Cette peinture austère, ce décor sobre, cette simplicité d'attitude, et surtout ce renoncement de l'artiste à toute sensualité de ligne ou de couleur, c'est du Philippe de Champaigne.
Deuxième impression., après un coup d'œil donné à la copie de la Guérison de Sœur Sainte- Suzanne. — Non! ce n'est pas le peintre qui a su faire transparaître sur les visages de la Mère Agnès et de la sœur Sainte -Suzanne ce divin
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émoi d'espoir et de joie, ce n'est pas le même qui a exécuté ces deux figures charmantes, mais si calmes, presque glacées, où rien ne se révèle, ni trouble, ni surprise, ni reconnaissance. Ce n'est pas le même qui donna, ici, à la couleur et aux lignes des draperies cette chaleur contenue, cette magnificence apaisée et qui, là, exécuta ces étoffes sans moelleux et ces robes blanches sans accent. Ce n'est pas du Philippe de Ghampaigne.
Raisonnement. — De pareilles impressions ne signifient rien. La Guérison de Sœur Sainte- Suzanne est un chef-d'œuvre, et le chef-d'œuvre de Champaigne. Mais ce peintre était extrêmement fécond. Tout n'est pas au même niveau dans son œuvre . Rien ne prouve d'ailleurs avec certitude que ce soient là des peintures originales. Ces défauts, qui nous choquent, sont peut-être imputables à un copiste. Sans même recourir à cette hypothèse, il est imprudent de soutenir qu'un tableau n'est pas de tel ou tel peintre, sous prétexte qu'il nous satisfait moins qu'un autre tableau du même auteur. Est-ce que les tableaux de Linas présentent un contraste profond, évident, avec la manière habituelle de Champaigne? Assurément, non. Donc...
Première objection. — Donc, ils pourraient être de Champaigne. Mais pourquoi Champaigne
serait-il forcément leur auteur ? Il travailla beaucoup pour Port-Royal ; il fut, si l'on veut, le peintre ordinaire de Port-Royal. Il ne fut pas le seul. On en peut citer d'autres, et notamment M''* Boulogne qui fît dans l'abbaye de fréquentes retraites, et ne peignit jamais que des tableaux de piété « pour honorer les mystères, pour peindre en elle-même l'image de Jésus- Christ souffrant et mourant». D'autre part, il faut observer que le portrait de Marguerite Périer a été commandé par les parents de cette petite fille et non par les religieuses. Or, six ans plus tard, Pascal meurt, n'ayant jamais permis que Ton fît son portrait. Mais, après sa mort, on prend dans le plâtre l'empreinte de son visage. Désireux de conserver l'image de leur parent, les Périer commandent à un peintre, nommé Quesnel, un portrait d'après le masque. S'ils avaient été déjà en relations avec Chanipaigne, dont le renom était alors éclatant, pourquoi se seraient-ils adressés à un autre ? Et qui sait si l'ex-voto de i656 n'est pas de ce Quesnel ? Quant au portrait de Claude Baudran, il est à n'en pas douter de la même main que celui de Marguerite Périer.
Deuxième objection. — Champaigne excellait à peindre les mains. Dans presque tous ses tableaux les mains sont placées en évidence.
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C'était sa virtuosité, son divertissement, son péché d'artiste. Il n'y a jamais renoncé. Pourquoi aurait-il donc ici dissimulé sous le scapulaire ces fines et jolies mains d'enfant, au lieu de les joindre dans une pose de prière ou de les tendre grandes ouvertes pour l'action de grâces ?
On pourrait ainsi, devant les tableaux de Linas, monologuer longtemps, très longtemps, tant qu'on n'aura pas mis la main sur une gravure du xvii* siècle reproduisant l'un des deux ex-voto et portant cette mention : Champaigne pinxit.