‹ Le pèlerinage de Port-RoyalChapitre 3 sur 22 · SAINT-GYRAN. — LA DUCHESSE DE LONGUEVILLE · texte numérisé non relu

SAINT-GYRAN. — LA DUCHESSE DE LONGUEVILLE

En nous rendant de Saint-Étienne-du-Mont à Saint-Jacques-du-Haut-Pas, nous passons devant la place où fut le monastère de la Visitation. Dans le couvent où vécut sainte Jeanne de Chantai, naguère nous aurions pu évoquer quelques souvenirs qui tiennent à l'histoire de Port-Royal : on sait l'amitié spirituelle qui, sous les auspices de sp.int François de Sales, s'était nouée entre les « deux grandes âmes » de M"'^ de Chantai et de la Mère Angélique. Mais les bâtiments des Visitandines, que les dames de Saint-Michel avaient occupés depuis la Révolution, viennent d'être jetés par terre. Il ne reste rien des constructions de Mansart, et le ravissant jardin n'est plus qu'un chantier de démolitions.

Ouvrages consultés •.Mémoires de Godefroi Hermant pour servir à l'histoire ecclésiastique du XVII' siècle. — Nouvelle histoire abrégée de l'abbaye de Port-Royal depuis sa fondation jusqu'à sa destruction, par M"» Poullain. — Madame de Longuecille, par V. Cousin.

Le pieux manuel que nous avons pris pour guide invitait les pèlerins jansénistes à réciter, dans l'église Saint-Jacques-du-Haut-Pas, le Veni Creator, puis le psaume Judica, Domine, nocentes me... Ce dernier psaume est un appel à la vengeance divine ; chaque verset semble une allusion aux tribulations des serviteurs de Dieu, c'est-à-dire des jansénistes, et aux iniquités des méchants qui les persécutent, c'est-àdire des jésuites. La traduction française accentue encore cette inévitable interprétation du texte sacré.

« De faux témoins se sont élevés contre moi et m'ont reproché des choses auxquelles je n'avais point pensé. — Et moi, lorsqu'ils me persécutaient, je me couvrais d'un cilice... — J'agissais comme si chacun d'eux eût été mon père ou mon ami ; je marchais le visage triste et baissé, comme celui qui est dans le plus grand deuil... — Ils ont été dissipés sans être touchés de regret ; ils m'ont mis à l'épreuve ; ils m'ont insulté par des railleries piquantes ; ils ont grincé des dents contre moi, etc.. »

Ces versets prenaient un singulier accent, récités devant la tombe de Saint-Cyran, ces versets que Saint-Cyran lui-même avait dû plus d'une fois répéter dans sa prison de Vincennes.

Ainsi édifiés par des prières appropriées, les

pèlerins devaient vénérer les reliques que leur manuel leur signalait.

« M. Jean Duverger de Hauranne, abbé de Saint-Cyran^ supérieur et confesseur de Port- Royal, est inhumé dans le chœur de cette église. Les corps de M. Monceau^ ancien confesseur de Port-Royal ; de M. Hillerin, curé de Saint- Merry ; de M. Pacori, diacre du diocèse du Mans et de M. le Maistre de Valmont y reposent également. Le cœur de J/™* de Longueville y fut transféré aussi et y repose dans la chapelle du Bon-Pasteur qui est derrière V Œuvre (le banc d'œuvre^. Demandons à Dieu par l'intercession de ces Bienheureux une pleine et entière volonté de le bien servir et d'accomplir sa sainte loi. »

A Saint-Étienne-du-Mont nous étions un peu déconcertés par le contraste que présentent la luxueuse architecture de l'église et l'austère doctrine du jansénisme. Ici rien de pareil. Les port-royalistes sont chez eux à Saint-Jacques-du-Haut-Pas.

Le xvii* siècle a bâti dans Paris des églises admirables, comme Saint-Louis (aujourd'hui Saint-Paul -Saint-Louis), la Sorbonne,le Val-de-

Grâce, les Invalides; il en a bâti d'autres dont les dehors apparaissent lourds, disgracieux ou insignifiants, mais dont l'intérieur offre une grande noblesse, comme Saint-Roch, ou un grand charme, comme Saint-Louis-en-l'Ile. L architecture de Saint-Jacques est dépourvue de tout agrément; rien n'y déplaît et rien n'y plaît. La façade du portail, ouvrage de l'architecte Gittard, annonce assez clairement la triple nef de l'église : c'est son mérite unique. La petite tour carrée manque de sveltesse et de grâce. Aucune éléfirance, aucune invention ne relève la banalité du plan de la nef et du chœur. Dans toute la construction pas un détail original ou expressif. On se rappelle ici cette opinion de Saint-Cyran luimême, rapportée par Lancelot, qu'il suffisait quil ny eût rien de choquant dans notre style. Comme Saint-Cyran est bien le paroissien de Saint-Jacques ! Sur les murs on voit peu d'ornements, quelques sculptures sans mérite, et, dans les chapelles, des peintures indifférentes et pauvrement encadrées (exceptons la chapelle de Saint-Pierre où sont placés un joli tableau de Restout et quatre panneaux allégoriques, attribués à Lesueur, qui sont de bonnes copies). Un jour cru et froid éclaire toutes les parties de l'édifice. Donius orationiSy car rien n'y distrait de sa prière et de sa méditation l'âme reployée sur elle-même ; mais non domus

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dominiy car le temple est sans parure et sans magnificence.

Est-ce là simple jeu d'imagination ? Non pas. Cette église n'est point seulement janséniste d'aspect ; l'esprit de Port-Royal ne s'en est point retiré, Port-Royal détruit. Durant tout le xviii^ siècle, ce fut une des paroisses de Paris les plus suspectes. Gochin, ce grand homme de bien, qui a fondé l'hôpital du faubourg Saint- Jacques, étaitcuré deSaint-Jacques-du-Haut-Pas. Son admirable épitaphe latine, que l'on peut encore lire près de la porte de la sacristie, célèbre son inépuisable charité ; mais, ce qu'elle ne dit pas, et pour cause, c'est que ce prêtre excellent était entaché de jansénisme. Au xix^ siècle, un autre curé, M. Martin de Noirlieu, fut le protecteur et l'ami des port-royalistes de sa paroisse ; il confessait les sœurs de Sainte- Marthe et allait souvent en pèlerinage à Port- Royal et à Magny. Il y a quelques années, on voyait encore assis au banc d'œuvre des marguilliers appartenant aux grandes familles jansénistes du xviii* siècle. Aujourd'hui presque tous les port-royalistes de Paris habitent dans la paroisse de M. de Saint-Cyran.

Le faubourg Saint-Jacques, qui commençait à la rue des Fossés-Saint-Jacques, était jadis bordé de maisons religieuses : la Visitation, les Ursulines, les Feuillantines, Saint-Magloire, le

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5aint-Cykan Gravi? par Landry d aprùs P. de Champaigne.

Carmel, les Bénédictins anglais, le Val-de-Grâce, les Capucins, Port-Royal. Ce quartier fut le foyer de la vie spirituelle du xvii° siècle. Puis la flamme s'éteignit. Les monastères furent peu à peu transformés, ruinés, abandonnés. Néanmoins, dans ces parages où déjà presque plus rien ne rappelle le Paris d'autrefois, on peut encore rencontrer des chrétiens obstinés dans la ferme, l'inébranlable conviction que Jansénius fut injustement condamné pour cinq propositions dont il était innocent.

Après la mort de Richelieu, les prisons s'ouvrirent. Le 6 février i643, M. de Saint-Cyran sortit de Vincennes où il était enfermé depuis cinq années. Les souffrances d'une longue captivité avaient ruiné sa santé. Il rentra dans sa maison, près de l'enclos des Chartreux, derrière le jardin du Luxembourg, et se disposa à la mort : ce fut dès lors l'unique objet de ses entretiens avec ses amis. Au mois d'octobre, craignant d'être frappé subitement, il se confessa ; puis il attendit son destin. La liberté de son esprit était si parfaite, qu'il ne cessait de travailler à un grand ouvrage contre les ministres protestants. 11 disait qu'un prêtre est roi, et qu'un roi doit mourir debout : Oportet impera-

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torem stantem mori. Il mourut, frappé d'apoplexie, le II octobre i643, après avoir reçu le viatique des mains du curé de Saint-Jacques-du- Haut-Pas.

On l'ouvrit. Ses entrailles furent portées à Port-Royal. Son cœur fut légué à M. d'Andilly, le plus intime de ses amis, sous cette condition que M. d'Andilly se retirerait du monde et embrasserait la retraite. Son corps fut porté à Saint-Jacques-du-Haut-Pas et inhumé dans le chœur de l'église. Trois évêques : M. de Chalcédoine, M. de Bordeaux, M. d'Amiens honorèrent ses funérailles de leur présence. L'un d'eux ne put s'empêcher de dire au curé de la paroisse qu'il avait un grand trésor et un précieux dépôt dans son église. Les soldats qui avaient gardé le prisonnier à Vincennes vinrent pleurer sur son tombeau.

Les jésuites ne purent dissimuler la joie que leur causait la mort de M. de Saint-Cyran. Mais, en même temps, pour souiller la mémoire de leur ennemi, ils répandirent le bruit que celuici était mort sans avoir reçu les sacrements. L'imposture était trop grossière. Ils inventèrent alors une autre calomnie et dirent que M. de Saint-Cyran n'avait plus sa connaissance lorsqu'on lui avait apporté le viatique. M. Le Prince lui-même se chargea de démentir cette fausseté ; ce qui n'empêcha pas le P. Brisacier

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d'écrire « que M. de Gyran a été si extraordinairement dévot à Dieu (|Uè, pour honorer son inaccessibilité, il a voulu mourir sans confession ».

Les amis de Saint-Cyran composèrent une épitaphe qui fut placée au lieu de sa sépulture. Elle était ainsi cotiçue (je traduis) : « Ci-gît Jean du Verger de Hauranne, abbé de Saint-Cyran ; il joignit — ce qui est très rare — le savoir à la plus profonde humilité ; il eut l'amour et le zèle le plus ardent pour l'unité de l'Eglise, la tradition des Pères et l'antique vérité ; pour l'Église catholique, seul objet de son entier dévouement, il écrivit contre les hérétiques de notre temps ; profondément regretté de tout le clergé français et des gens de bieti, il mourut le n octobre i643, âgé de soixante-deux ans. » Les armes de l'abbé et des devises accompagnaient cette inscription.

Cet éloge parut insupportable aux jésuites. Aussi l'ayant fait graver en taille douce, ils y répondirent par une contre-épitaphe, « si pleine d'injures les plus atroces et de calomnies, dit Godefroi Hermant, qu'on s'est abstenu de l'insérer dans cette histoire, de peur de la déshonorer ». Nous qui n'avons pas l'âme aussi scrupuleuse, nous aurions voulu connaître la contreépitaphe des jésuites, tl nous a été impossible de la découvrir.

Quant à l'épitaphe janséniste, les pèlerins du XVIII* siècle pouvaient encore la lire sur la tombe de Saint-Gyran. Elle a depuis disparu. N'en accusons pas les jésuites. Car la place de la sépulture est encore marquée. Derrière le maître-autel un des losanges de pierre qui forment le pavé du chœur porte ces mots assez mal gravés : Ici repose Jean du Verger du Hauranne, abbé de Saint-Cyran, mort le il octobre 16k3, célèbre par sa science et par ses vertus. Peutêtre, après la Révolution qui avait saccagé l'église Saint-Jacques-du-Haut-Pas, s'aperçut-on que la pierre de Saint-Gyran avait disparu ou avait été brisée, et la remplaça-t-on alors par cette inscription sommaire. Ou bien, peut-être, fut-elle enlevée un jour parce qu'elle rompait la symétrie des dalles en losange qui couvrent le sol du chœur : cette dernière hypothèse est la plus vraisemblable.

Ne nous indignons pas trop contre l'impiété des hommes : cette pauvre épitaphe, pauvrement gravée sur un carreau de pavage, au fond du chœur d'une église nue et sans beauté, est celle qui convient à l'abbé de Saint-Gyran ; luimême était à la fois trop humble et trop orgueilleux pour désirer une autre sépulture. Que l'on regarde son célèbre portrait par Ghampaigne, popularisé par la gravure de Morin, ou bien la peinture plus saisissante encore, plus

expressive, qui est conservée à Magny, ce front puissant et généreux, au-dessous duquel luisent les yeux passionnés, fiers et impérieux, tandis que tous les autres traits du visage expriment le renoncement, la miséricorde, presque la tendresse. Ce mélange d'orgueil et d'humilité, c'est le tout de Saint-Cyran et c'est le tout du jansénisme dont Saint-Cyran a été le fondateur, l'inspirateur, le théologien, le moraliste : sur ses exemples et ses maximes se modelèrent les caractères, les mœurs, les doctrines et la politique de Port-Royal. Ses livres aujourd'hui à peu près illisibles, tant le style en est difficile et broussailleux, mais dont ses disciples se chargèrent de publier la substance dans des abrégés ou des extraits, furent l'aliment moral du XVII* siècle.

A l'entrée d'une des chapelles latérales de la nef de Saint-Jacques, — dans le voisinage de saint Expédit et de saint Antoine de Padoue, — une plaque de marbre fixée sur un pilier indique qu'à cette place furent inhumées les entrailles de M°* de Longueville. L'inscription célèbre la charité de la duchesse et rappelle que celleci par ses libéralités contribua à la construction de la nef de l'église. La première pierre du

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chœur avait été posée, en i63o, par Monsieur, frère de Louis XÎII. Les travaux interrompus furent repris en 1675, grâce à la duchesse de Longueville.

La sœur du grand Gondé fut la plus illustre et la plus puissante des protectrices de Port- Royal. En i668, elle négocia la « paix de l'Église » qui, durant les dix années qui suivirent, suspendit les persécutions. Il convenait donc que les pèlerins jansénistes fussent conviés à lui demander son intercession. Mais, n'eût-elle point mérité par un pareil bienfait cette sorte de canonisation officieuse, la duchesse de Longueville en eût été digtie par la grandeur de ses pénitences.

Elle avait quarante-deux âfts, lorsqu'elle se mit sous la conduite de M. Singlin, fit sa confession générale et rédigea son examen de conscience, extraordinaire morceau de psychologie, où le sentiment chrétien s'exprime avec des finesses et des préciosités qui rappellent encore l'hôtel de Rambouillet. Depuis quelques années, l'héroïne de la Fronde, l'amante de Marsillac et de Nemours cherchait, sans la trouver, « la voie qui mène à la vie ». Lorsqu'elle eut rencontré M.Singlin,elle sentit qu'elle était enfin «à la vraie entrée du chemin de la vie chrétienne ». Elle vit clair en elle-même, et découvrit la source de toutes ses misères et de toutes ses hontes : « Go

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n'est pas que je ne reconnusse bien que l'orgueil avait été le principe de tous mes égarements, mais je ne le croyais pas si vivant qu'il est, ne lui attribuant pas tous les péchés que je commettais, et cependant je vois bien qu'ils tiraient tous leur origine de ce principe-là... J'ai toujours mis ce plaisir que je cherchais à tout ce qui flattait mon orgueil, et proprement à me proposer ce que le Démon proposa à mes premiers parents : Vous serez comme des Dieux ! Et cette parole qui fut une flèche qui perça leur cœur, a tellement blessé le mien, que le sang coule encore de cette profonde plaie, et coulera longtemps, si Jésus-Christ par sa grâce n'arrête ce flot de sang... » Et elle se soumit, avec de grands troubles et d'incessants scrupules, aux mortifications de l'esprit et de la chair que lui imposait son directeur. A la mort de M. Singlin, elle s'adressa à M. de Saci, puis à M. Marcel, le curé de Saint-Jacques. Elle entretenait une correspondance suivie avec Pavillon, l'évêque d'Aleth.

Elle s'était fait bâtir un hôtel dans une des cours du Carmel où enfant, elle avait été souvent conduite par sa mère. Cette demeure n'a pas encore disparu : on y peut parvenir par la haute porte cochère qui s'ouvre au numéro 282 de la rue Saint-Jacques. Le bâtiment est fort détérioré ; mais il y reste un magnifique esca-

lier. Que de fois Arnauld, Nicole, Saci, de La Lane et les autres Messieurs de Port-Royal ont gravi ces degrés pour aller demander à la duchesse de Longueville secours ou asile ! Ce fut dans cette maison que se tinrent les réunions des deux évêques médiateurs et des théologiens jansénistes, réunions d'où sortirent la paix de l'Eglise et le rétablissement des religieuses de Port-Royal. « Ce fut ainsi, dit un historien janséniste, que cet esprit d'intrigue et propre aux grandes négociations, qu'avait eu la princesse autrefois et qui lui avait fait commettre tant de péchés, fut sanctifié et tourné à l'honneur de la Religion dans une des plus saintes et des plus belles œuvres qu'on ait jamais vues. »

En 1671, la duchesse de Longueville fit ajouter un corps de logis à l'abbaye de Port-Royaldes-Champs : une galerie couverte mettait en communication cette maison avec une tribune de l'église. Dès lors, elle séjourna tantôt au Carmel, tantôt à Port-Royal. De dures épreuves, dont la plus cruelle fut la mort de son fils, le comte de Saint-Paul (relisez la célèbre lettre de M™® de Sévigné du 20 juin 1672) la rapprochaient chaque jour davantage de la famille spirituelle qu'elle s'était donnée.

Quel était le caractère de ses rapports avec les Messieurs de Port-Royal ? Quelques lignes

de Racine vont nous l'apprendre. On les peut lire dans un opuscule intitulé : Diverses particularités concernant Port-Royal^ sorte de mémento que Racine avait rédigé à la suite de ses conversations avec Nicole.

Nicole et Arnauld, écrit Racine, « furent tous deux cachés pendant cinq ans à l'hôtel de Longueville, et, excepté les six premiers mois, y vécurent toujours à leurs dépens. M™^de Longueville était alors occupée de ses restitutions (sur les instructions de M. Singlin, elle indemnisait les provinces qui avaient particulièrement souffert pendant la guerre « dont elle avait été complice et même instigatrice ») et peut-être n'eût-elle pas été bien aise de cette nouvelle dépense. Ils l'entretenaient tous les jours des cinq à six heures. M. Arnauld s'endormait souvent, après avoir roulé ses jarretières devant elle, ce qui la faisait un peu souffrir. M. Nicole était le plus poli des deux et était plus à son goût. M"* de Longueville se dégoûtait fort aisément ; et d'une grande envie de voir les gens passait tout à coup à une fort grande peine de les voir... M. Nicole dit qu'à sa mort il perdit beaucoup de considération : « J'y perds même, dit-il, mon abbaye ; car on ne m'appelait plus M. l'abbé Nicole, mais M. Nicole tout simplement. »

Voilà qui nous change un peu du ton révéren-

cieux et édifiant des biographies jansénistes. Les familiarités d'Arnauld, l'humeur brusque et changeante de M""* de Longueville, et tout ce que Nicole raconte 4e Nicole, autant de traits que Racine a recueillis avec un soin qui n'était peut-être pas exempt de quelque ironie. D'ailleurs, tout ce bref recueil d'anedoctes est un délice pour qui, tout en aimant Port-Royal, souhaite de voir ces admirables bonshommes de solitaires un peu plus vivants, un peu moins figés qu'ils n'apparaissent à travers les écrits des hagiographes.

M™" de Longueville n'a pas eu à se plaindre de Port-Royal. Les jansénistes ont gardé pieusement sa mémoire. L'un d'eux — peut-être Nicole — écrivit un jour sous ce titre : Caractère de il/™* de Longueville^ un merveilleux portrait, le plus délicat et le plus flatteur que l'on ait jamais fait de cette femme tant de fois portraiturée. C'est une page, une simple page, mais où l'on sent que l'écrivain s'est appliqué, il faudrait même dire amoureusement appliqué, n'étaient l'âge du modèle et le caractère du peintre. Sainte-Beuve l'a trouvée dans un manuscrit janséniste de la Bibliothèque nationale et l'a publiée à la suite de son article sur M""* de Longueville dans ses Portraits de femmes. Il est donc inutile de la transcrire. Citons seulement ceci : «...Elle disait si bien tout ce qu'elle disait,

qu'il aurait été difficile de le mieux dire, quelque étude qu'on y apportât... Elle parlait sensément, modestement, charitablement et sans passion... Elle écoutait beaucoup, n'interrompait jamais et ne témoignait point d'empressement de parler... Tout son extérieur, sa voix, son visage, ses gestes étaient une musique parfaite ; et son esprit et son corps la servaient si bien pour exprimer tout ce qu'elle voulait faire entendre, que c'était la plus parfaite actrice du monde. » Nous serions de mauvais pèlerins, si, rencontrant sur le chemin de notre pèlerinage les reliques et le souvenir deM"^ de Longueville, nous ne nous empressions d'ajouter à la froide épitaphe de Saint-Jacques des louanges aussi exquises.

M"* de Longueville mourut le i5 avril 1679. « Dès qu'elle eut les yeux fermés, dit le même historien janséniste que je citais plus haut, M. de Harlay, archevêque de Paris, recommença à vexer les Religieuses de Port-Royal. On devait bien s'y attendre ; il ne daigna pas visiter une seule fois la princesse dans sa maladie, pendant que le roi lui-même envoyait fréquemment savoir des nouvelles. »

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