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LES BATIMENTS DE L ANCIEN MONASTERE. LA

GUÉRISON MIRACULEUSE DE LA FILLE DE PHILIPPE DE CHAMPAIGNE. LA JOURNEE DU 26 AOUT l664-

Dans l'église et dans le cimetière du monastère de Port-Royal de Paris étaient inhumés la Mère Angélique ; la Mère Marie des Anges Suireau, qui après avoir, pendant vingt-deux ans, gouverné Maubuisson, devint abbesse de Port- Royal ; M. Singlin, confesseur des Religieuses ; M. Le Roi de la Potherie, qui avait donné à la communauté de précieuses reliques et le fragment de la sainte Épine dont la vertu guérit miraculeusement Marguerite Périer. On y avait transféré aussi le cœur de M. de Bcrnières, le plus charitable des amis de Port-Royal, qui, par ses entretiens édifiants, avait « fomenté et nourri les

Ouvrages consultés : Divers actes, lettres et relations des Religieuses de Port-Royal, touchant les persécutions et les violences qui leur ont été faites au sujet de la signature du Formulaire. — Philippe et Jean-Baptiste de Champaigne, par A. Gazier. — Annales de la religion (t. XVI, 1802) : Lettre aux rédacteurs sur Port-Royal de Paris.

premiers feux de la conversion de la duchesse de Longuevilie ». Les pèlerins étaient donc invités à vénérer la mémoire de ces saints et à invoquer en particulier la Mère Marie des Anges Suireau.

En un pareil lien, les jansénistes du xviii® siècle devaient prier avec un amer sentiment de tristesse ; depuis longtemps, l'esprit de Port-Royal s'était retiré du monastère; les religieuses molinistes qui occupaient alors les salles du chœur n'y récitaient que des lèvres les psaumes où la Mère Angélique et ses compagnes mettaient une foi si profonde, une ferveur si passionnée. Cette station était sans doute plus douloureuse encore que celle de Port-Royal-des-Champs. Dans le « sacré vallon », la ruine, la désolation, le désert; ici, la profanation sans cesse renouvelée des plus chers, des plus glorieux souvenirs.

Pour nous, pèlerins de dévotion médiocre, et fermés aux ressentiments théologiques, cette station est peut-être la plus intéressante du pèlerinage. Le vieux monastère n'a point péri tout entier. Si la voix qui sort des tombes est propre à toucher nos imaginations, plus forte encore est la suggestion des vieilles pierres pour éveiller en nous les images du passé.

Les principaux bâtiments de Port-Royal sont encore debout. Ils forment une partie de l'hôpital de la Maternité. Des constructions ancien-

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nés ont disparu, d'autres ont été transformées ou remaniées ; mais il n'est pas impossible de restituer le plan et l'aspect du couvent d'autrefois.

Jusqu'à 1625 il n'existait qu'un seul monastère de Port-Royal, celui qu'avait fondé, en 1204, dans une vallée proche de Ghevreuse, Mathieu I. de Marly, cadet de la maison de Montmorency. Gomme tant d'autres, ce couvent tomba, au XVI® siècle, dans un grand relâchement; mais la Mère Angélique le releva et le réforma dans les premières années du xvii*' siëcle, et bientôt la communauté compta quatre-vingts religieuses.

Les bâtiments devinrent trop étroits. Les logements étaient malsains ; il régnait dans le vallon une humidité pestilentielle ; le couvent n'était plqs qu'une infirmerie. La Mère Angélique s'adressa à l'archevêque de Paris, au roi et à l'abbé de Cîteaux pour obtenir la translation des religieuses à Paris, dans un nouveau monastère. Elle acheta un hôtel du faubourg Saint-Jacques, l'hôtel de Glagny, qu'entouraient de vastes jardins, accommoda cette maisoîi à l'usage des religieuses, transforma une galerie en dortoir, lambrissa les greniers pour y pratiquer des cellules, et la salle fut changée en chapelle. La clôture y fut établie le 16 juin 1625, et

le vieux monastère des Champs fut abandonné pendant plus de vingt ans.

Plus tard on renonça à cette installation provisoire, et l'on construisit les bâtiments conventuels qui existent encore aujourd'hui. L'église fut élevée en 1646 et 1647, ^^^ ^^^ dessins de Lepautre. Gondi la bénit et la dédia sous le nom du Saint-Sacrement.

A partir de 1648, une partie des religieuses de Port-Royal retourna au monastère des Champs dont les bâtiments avaient été restaurés et assainis par les Solitaires. Pendant la Fronde, la communauté, selon les hasards de la guerre civile, se réfugia tantôt aux Champs, tantôt à Paris. Les deux maisons coexistèrent jusqu'à la paix de l'Eglise, en 1668. Alors, le roi sépara les deux abbayes et nomma abbesse de Port-Royal de Paris une des sœurs qui, infidèles à la cause, avaient consenti à signer le Formulaire.

Désormais, la maison du faubourg Saint-Jacques restera éti*angère aux destinées du jansénisme. Mais, pendant quarante-deux ans, elle a été la forteresse du parti. Les Arnauld ont fait faction autour de ses murailles. La Mère Ansrélique et la Mère Agnès ont sanctifié son cloître par leurs héroïques vertus. Pascal a prié dans soti église.

Que reste-t-il aujourd'hui du Poft-Royal du xvii* siècle ?

Le mur actuel de la Maternité entoure l'emplacement occupé par l'ancienne abbaye, entre la rue de la Bourbe (boulevard de Port-Royal) et la rue Maillet (rue Cassini), entre le faubourg Saint-Jacques et la rue d'Enfer (avenue de l'Observatoire). Les bâtiments conventuels s'élevaient sur les terrains les plus voisins de la rue de la Bourbe. En arrière s'étendaient de grands jardins potagers ; le couvent faisait commerce de fruits et de légumes. Autour du monastère, des personnes amies de Port-Royal avaient fait bâtir des pavillons, afin de vivre plus près des religieuses : c'étaient les maisons de M. de Sévigné, de M™' de Guéméné, de M™^ de Sablé, de M"* D'Atrye, etc.. Un de ces pavillons, situé sur le faubourg Saint-Jacques , abrite maintenant les bureaux de l'hôpital, mais on ne saurait dire avec certitude à qui il appartenait au xvii° siècle. Les autres ont disparu. Il faut peut-être fixer la place de la maison de M™^ de Sablé au coin de la rue de la Bourbe et de la rue d'Enfer. Mais je n'ose insister ici sur ces conjectures : elles passionnent ceux qui s'y livrent sur place, documents en mains ; elles sont fastidieuses pour ceux que ne travaille pas la manie topographique.

La porte du couvent s'ouvrait sur la rue de la Bourbe. Des cours s'étendaient au nord et à l'est des bâtiments conventuels. Dans la cour du

Nord, un petit escalier extérieur qui a été conservé donnait accès aux parloirs ; puis l'église présentait un joli portail classique, aujourd'hui privé de son degré ; et, immédiatement, se dressait une construction — maintenant démolie — formant un angle droit avec la façade de l'église; là se trouvait l'entrée de la clôture, le tour du monastère.

Pénétrons dans l'intérieur des constructions en quadrilatère qui formaient le monastèremème. Le cloître a conservé, sur trois côtés, ses galeries aux piliers bas et massifs. Plusieurs des escaliers à balustres de bois qui conduisent aux salles du premier étage subsistent encore; Les parloirs occupaient les bâtiments de l'est; ils étaient très vastes, car, parfois, la communauté s'y réunissait toutentière. Les cuisines et le réfectoire donnaient sur la galerie du Midi. La salle du chapitre se trouvait à l'angle nord-ouest du cloître : un simple vestibule la séparait du chœur des religieuses.

Quant à l'église, elle est à peu près intacte, du moins dans la partie autrefois réservée au public ; elle est demeurée la chapelle de l'hôpital. C'est un charmant édifice à coupole d'une parfaite justesse de proportions. Malheureusement des cloisons ont remplacé les grilles qui, face à l'autel, fermaient le chœur des religieuses, au rez-de-chaussée, et la tribune de

rinfirmerie, au premier étage. Le portail s'ouvre dans le bras gauche du transept.

C'est ici qu'on voudrait découvrir quelques vestiges du Port- Royal d'autrefois : ils sont rares et incertains. Voici la grille de l'autel : c'est devant elle que s'agenouillèrent pour communier les Arnauld, Pascal, Nicole, Lancelot; car le Saint-Sacrement qui y est figuré de place eti place semble indiquer qu'elle est contemporaine de l'église. Voici, dans un oratoire qui servait de sacristie, un beau crucifix oii le corps du supplicié est suspendu à la mode janséniste, si tant est que cette sorte d'image soit proprement janséniste, des port-royalistes le nient. Voici, dans une petite chapelle latérale, de jolies boiseries sculptées où l'on a représenté le vase des noces de Gana qui fut le plus précieux et le plus célèbre trésor de Port-Royal. Ce Vase d'albâtre est maintenant au Louvre. Quant aux boiseries, elles me semblent dater d'un temps où Port-Royal n'est plus digne de nous intéresser.

Dans une petite pièce voisine de l'église, deux dalles funéraires sont dresséeâ contre la muraille. L'une, mutilée, porte l'épitaphe d'une abbesse notnmée après la séparation des deux monastères : passons. Sur l'autre, en meilleur état, est gravée l'épitaphe d'Antoine Le Maître, composée par M. Hamon ; voilà enfin du Port-^

Royal, du vrai Port-Royal. Mais comment cette pierre est- elle venue échouer ici, puisque Le Maître, enterré à Port-Royal-des-Champs, fut exhumé en 171 1 et transporté à Saint-Étienne-du- Mont, comme je l'ai rappelé en énumérant les jansénistes ensevelis dans cette église ? C'est une énigme que je laisse à d'autres le soin de résoudre.

Le chœur des religieuses est maintenant isolé de l'église et sert de lingerie à l'hôpital ; du sol à la voûte, ce ne sont que piles de draps et de serviettes. La première travée de ce vaisseau du côté de l'entrée formait l'avant-chœur : là reposent les restes de la Mère Angélique, la plus belle, la plus pure et la plus sainte des figures dePort-Royal, « fille véritablement illustre et digne, par son ardente charité envers Dieu et envers le prochain, par son extrême amour pour la pauvreté et pour la pénitence, et enfin par les grands talents de son esprit, d'être comparée aux plus saintes fondatrices ».

Ces lignes sont de Racine ; elles terminent l'admirable récit qu'il a fait des derniers jours de la Mère Angélique, dans son Abrégé de V histoire de Port-Royal. Relisez ces quelques pages, impérissable chef-d'œuvre du pathétique chrétien. « Elle (la Mère Angélique) était de toutes les processions qu'on faisait alors pour implorer la miséricorde de Dieu. La dernière où elle

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assista, ce fut à celle pour les sept novices, afin qu'il plût à Dieu d'exaucer les prières qu'elles lui faisaient pour demeurer dans la maison. On lui donna à porter une relique de la vraie croix et elle y alla nu pieds, comme toutes les religieuses. Elle se traîna comme elle put, le long des cloîtres dont on faisait le tour ; mais, en rentrant dans le chœur, elle tomba en faiblesse... » Et, dans l'église, ce spectacle d'une foule en larmes : « Le bruit de sa mort (la mort de la Mère Angélique) s'étant répandu, et son corps ayant été, le lendemain vers le soir, exposé à la grille, selon la coutume, l'église fut en un moment pleine d'une foule de peuple qui venait bien moins en intention de prier pour elle que de se recommander à ses prières. Ils demandaient tous avec instance qu'on fît toucher à cette mère, les uns leur chapelet et leur médailles, les autres leurs Heures, quelques-uns même leurâ mouchoirs, qu'ils présentaient tout trempés de leurs larmes... »

Avant de quitter le monastère du faubourg Saint-Jacques, je voudrais, entre tant de scènes mémorables dont cette maison fut le théâtre, en choisir deux pour les rapporter avec quelques détails : la guérison miraculeuse de la fille de Philippe de Champaigne et la visite de l'archevêque Péréfixe, le 26 août 1664. De la première, Racine n'a rien dit ; de la seconde il a fait une

peinture incomparable, mais dans les relations des religieuses dont lui-même s'est servi, on peut recueillir quelques traits qu'il a négligés.

On s'est souvent demandé comment et à quelle date Philippe de Champaigne était devenu l'ami de Port-Royal. Or, dans la Relation de ce qui s'est passé à Port-Royal en 166^, relation publiée par les religieuses, on trouve rapporté un entretien du peintre avec l'archevêque Hardouin de Péréfixe de Beaumont,et un passage de ce dialogue va nous renseigner assez clairement. Toute la scène mérite d'être contée ; car nous reverrons ce même Péréfixe aux prises avec les religieuses de Port-Royal, et sa conversation avec Champaigne nous montre déjà le caractère de ce brave homme bonasse, uû peu hurluberlu et le cœur sur la main.

Ce jour-là (i6 juillet 1664), Champaigne est venu pour lui faire voir le profil d'une bordure de crucifix qu'il a dessiné. Après en avoir parlé, l'archevêque se plaint d'être accablé d'affaires : les personnes qui, comme lui, sont dans les charges éminentes n'ont pas une heure de temps. Et, montrant un sac de papiers, il ajoute :

Sa LE PÈLERINAGE DE PORT-ROYAL

« Il faut que je lise aujourd'hui tous ces papiers, que j'en fasse moi-même l'extrait. Ceux qui peuvent lire ce qu'ils veulent sont bien plus heureux que moi.

— Il est vrai que vous êtes à plaindre, répond Champaigne; mais je souhaite quelquefois que la paix soit dans l'Eglise ; il y a tant d'habiles gens qui pourraient si utilement la servir et vous soulager. »

Venant d'un ami de Port-Royal, l'allusion est claire. L'archevêque témoigne qu'il la comprend : « Il est vrai, dit-il, que ces gens sont fort habiles, mais ils sont un peu emportés... » Et montrant la quatrième des Imaginaires qui traîne sur sa table : « Voilà de leurs ouvrages, rien n'est plus ingénieux ; comme ils ont de l'esprit, ils savent tourner les choses, et il semble qu'ils ne disent rien ; mais cela ne laisse pas de percer jusqu'au vif; encore s'ils pouvaient être seulement six mois sans écrire, cela donnerait la paix.

— Je connais quelques-uns d'entre eux, Monseigneur, riposte Champaigne, et surtout M. Arnauld ; mais je vous assure que je n'ai jamais vu une plus grande bonté ; car il est doux et simple comme un enfant. »

L'archevêque proteste tout de suite de son estime pour Arnauld et a l'imprudence d'ajouter : « Mais il a de puissants ennemis. »

On devine, à ces mots, le sourire intérieur de Champaigne, qui reprend : « Vous pouvez, Monseigneur, dire un mot au roi pour le détromper et lui faire connaître quelles sont ces personnes et quels sont aussi leurs ennemis.

— Ce sont d'étranges gens que ces ennemislà. Feu M. le cardinal de Richelieu disait qu'il les connaissait bien, mais qu'il était dangereux de les choquer. Si j'en parlais au roi, ils me feraient passer pour janséniste.

— Je crois. Monseigneur, que si vous en parliez au roi, il vous croirait; et je me souviens que c'est vous qui êtes cause si ma fille est religieuse à Port-Royal. Car un jour, étant dans ma maison vous dites tant de bien du livre de la Fréquente communion, qu'ayant appris qu'il avait été fait par une des personnes qui conduisaient cette maison, je me résolus d'y mettre mes filles en pension.

— Il est vrai que le livre de la Fréquente communion est un livre admirable, je ne l'ai jamais lu sans en devenir meilleur et je l'ai lu cinq ou six fois. »

La scène est comique et l'archevêque y fait un piteux personnage. N'oublions pas, cependant, que l'entretien a été conté par Champaigne à une religieuse de Port-Royal, peut-être à sa fille, que celle-ci, ou une autre l'a transcrit de mémoire sans bienveillance, et qu'enfin M. Nicole

qui s'entendait à tympaniser son archevêque a probablement revu les épreuves de la relation imprimée.

L'argument ad hominem invoqué par Gliampaigne nous fournit un précieux détail biographique. Nous apprenons par le peintre lui-même qu'il ne connaissait pas les Messieurs de Port- Royal avant d'avoir entendu parler de la Fréquente communion^ qui parut en i643. Ses relations avec Port-Royal ne se nouèrent qu'au moment où il confia ses deux filles comme pensionnaires aux religieuses, c'est-à-dire en 1648.

Le lien ne fut rompu que par la mort. Champaigne soutint en toutes rencontres les intérêts de Port-Royal. Il peignit pour l'église et le chapitre nombre de toiles, entre autre la célèbre Cène qui est maintenant au Louvre. Il légua 6.000 livres au monastère.

Il avait mis au service des religieuses et des solitaires son art incomparable de portraitiste, peignant certains visages d'après nature, le plus grand nombre de souvenir, ou d'après des masques mortuaires, ou d'après les imagos de cire que la Mère Angélique Saint-Jean exécutait par passe-temps. Enfin, ce fut pour Port-Royal qu'il fit son chef-d'œuvre, le tableau des Deux religieuses^ en souvenir de la guérison miraculeuse de sœur Catherine de Sainte- Suzanne, sa fille.

Des deux filles qu'il avait placées dans le pensionnat de Port-Royal, l'une, Françoise, mourut avant la fin de ses études (cette Françoise pourrait bien être, selon M. Gazier, la petite fille aux mains jointes que Ton voit au Louvre, — simple conjecture mais qui plaît à l'imagination) ; l'autre, Catherine, prit le voile le i4 octobre i656. Cette dernière n'était point religieuse depuis trois ans qu'une attaque de paralysie la força de « passer les jours et les nuits ou dans un lit ou dans une chaise ». On l'avait saignée trente fois en quatorze mois. Les jambes demeuraient inertes ; la fièvre ne cessait ni jour ni nuit.

A la fin du mois de décembre 1661, la sœur qui avait soin de la malade pria la Mère Agnès de faire une neuvaine à son intention. La mère hésita, croyant que Dieu voulait cet état de souffrance, puisqu'il ôtait aux remèdes humains le pouvoir de guérir. (Notez ce scrupule, il est essentiellement janséniste.) Néanmoins elle se décida, à condition que ce serait pour obtenir à la malade plutôt la grâce de bien souffrir son mal que celle de guérir. Cette neuvaine commença le ao décembre et, tant qu'elle dura, on ne constata aucun soulagement.

« Le jour des rois que la neuvaine devait finir, on l'avait transportée à l'église comme un enfant, ce qu'on faisait toujours pour communier, et on

la mena pendant vêpres dans une tribune qui est tout proche de la chambre où elle demeurait. A l'issue des vêpres^ la Mère Agnès s^approcha d'elle pour faire sa prière, pendant laquelle il lui vint un mouvement de confiance que cette pauvre fille serait guérie, quoiqu'elle ne Veut pas espéré les jours précédents^ et que même elle ne le demandât pas à Dieu précisément. »

On reconnaît le moment choisi par Philippe de Ghampaigne pour peindre son sublime exvoto, le moment où une faible lueur d'espoir a caressé les deux visages en prière : la pauvre malade a senti passer en elle ce même mouvement de confiance qui a soudain rendu plus ardente l'oraison de la Mère Agnès et, du fond des ténèbres de son affliction, elle semble entrevoir quelque fugitive clarté.

« Après sa prière, la malade ne se se sentitpoint soulagée, et elle eut la nuit bien plus mauvaise qu'à l'ordinaire. Elle fut ainsi jusque vers les neuf heures, qu'on la leva dans une chaise ; mais à la préface de la messe, qu'elle entendait chanter de sa chambre, il lui vint en pensée d'essayer à marcher, s'appuyant d'abord aux meubles et aux murailles : mais voyant qu'elle marchait avec liberté, elle fut jusqu'au bout de la chambre sans oser en sortir, parce que l'étonnement où elle était d'un changement si merveilleux lui causa un si grand battement de

cœur et un si grand froid par tout le corps qu'elle ne savait ce qu'elle allait devenir. Elle se mit à genoux pour rendre grâce à Dieu et pour adorer le Saint-Sacrement à l'élévation de la messe sans aucune peine ; elle se releva sans difficulté et, quelque temps après , la Sœur qui avait soin d'elle étant revenue, elle se leva et fut de son pied trouver la Mère Agnès à sa chambre pour l'assurer de cette merveille par sa propre vue devant qu'elle en fût avertie par le rapport des autres. Elle entendit ensuite une messe, pendant laquelle elle fut presque toujours à genoux, et de là, elle descendit un degré de quarante marches pour aller devant le Saint-Sacrement et la crèche rendre grâces à Jésus-Christ. »

Tel est le récit du miracle commémoré par la toile de Ghampaigne. Aujourd'hui encore rien n'est plus facile que de suivre sur place toutes les phases de cette scène et de retrouver dans les vieux bâtiments du monastère les lieux où souffrit, pria et guérit sœur Catherine de Sainte- Suzanne. Au premier étage, au-dessus du chœur des religieuses, une grande salle servait d'infirmerie. De leurs cellules, la porte ouverte, les malades pouvaient entendre la messe, car au fond de la pièce une baie grillée s'ouvrait sur l'église (une cloison remplace la grille). Ce fut derrière cette grille que la miraculée s'agenouilla pour rendre grâce à Dieu et adorer le

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Saint-Sacrement. Quant au « degré de quarante marches » qu'elle descendit pour gagner le chœur, on y accède par une porte située à l'extrémité de l'infirmerie. J'ai compté les marches : il y en a trente-huit ; mais le rez-de-chaussée a été exhaussé de plus d'un pied : il y en avait quarante, comme l'assure la relation,

La miraculeuse guérison de la sœur Catherine de Sainte-Suzanne fit peu de bruit en dehors de Port-Royal ; les contemporains n'y prêtèrent pas beaucoup d'attention ; les historiens du jansé'^nisme la mentionnent en quelques lignes ; Racine n'en souffle pas mot. Et cependant elle est un des plus sûrs garants que le souvenir de Port-Royal ne périra pas dans la mémoire des hommes, car elle a inspiré un chef-d'œuvre qui, par son esprit, son accent, sa couleur, est la vivante image du jansénisme. La postérité, la frivole postérité, est plus attentive à une belle peinture qu'aux récits édifiants des hagiographes et aux traités des théologiens. Chaque jour, au Louvre, des passants, émus à la vue des deux religieuses en prière, s'efforcent de déchiffrer l'inscription latine où sont rappelés les faits miraculeux et les actions de grâces de l'artiste. Ce latin est-il l'ouvrage de M. Hamon ou celui de M. Arnauld ' ?

I, Lettre de la Mère Angélique de Saint-Jean à M. Arnauld (fin juin 1662) : « M. Chanapaigne dit >>ier qu'on ne lui a pas encore

Je l'ignore ; mais à coup sûr, qu'il soit de M. Hamon ou de M. Arnauld, c'est tout ce que liront jamais de l'un ou de l'autre les passants du Louvre.

Le 26 août 1664, à deux heures après midi, huit carrosses à la file suivaient le faubourg Saint-Jacques ; ils tournèrent au coin de la rue de la Bourbe, pénétrèrent avec fracas dans la cour de Port-Royal, et s'arrêtèrent devant la porte de l'église. Dans le premier et le troisième étaient des ecclésiastiques; dans le second, M. Hardouin de Péréfixe, archevêque de Paris, avec M. l'Official et M. l'abbé du Plessis de la Brunetière, un des grands-vicaires; dans le quatrième, le Lieutenant civil, le Chevalier du Guet, et M. Lasnier, Prévôt de File, avec son fils; dans le cinquième, quatre commissaires vêtus de leurs robes ; dans le sixième, quelques femmes. Les deux derniers carrosses étaient vides. Au même moment, vingt exempts et quatre-vingts archers que l'on voyait depuis le matin rôder autour du monastère allèrent se poster au coin

donné de qnoi achever son tableaa (il s'agit de l'inscription latine). Il s'en va, mais son nevea achèvera ; et il ne tient qu'à vous oa à M. Hamon qne noas n'ayons la satisfaction de voir ce tableaa, quon dit être tout en vie, et un des plus beaux qui soient sortis de ses

mains. »

6o LE PÈLERINAGE DE PORT-ROYAL

des rues et au seuil de la grand'porte pour empêcher que personne ne pût entrer ou sortir; d'autres formèrent la haie dans la cour, le mousquet sur l'épaule.

La place étant investie, l'archevêque en rochet et en camail sortit de son carrosse : on portait une croix devant lui. Il venait procéder à l'enlèvement de douze religieuses de Port-Royal.

La communauté était prévenue. Cinq jours auparavant, M. de Péréfixe s'était déjà rendu à Port-Royal pour sommer les rebelles de signer le Formulaire : d'une voix, elles s'y étaient toutes refusées. Le prélat les avait privées des sacrements ; dans son courroux, il s'était oublié jusqu'à traiter de « petite pimbêche » la vénérable abbesse, la Mère Madeleine de Sainte-Agnès de Ligny, sœur de M. l'évêque de Meaux, et, comme la communauté en larmes protestait qu'elle préférait la mort à la privation des sacrements, il lui avait lancé cette dernière menace : « Allez, allez, vous ne mourrez pas avant que de me revoir, je vous réponds que ce sera bientôt. »

Il tenait parole, et l'appareil dont il s'était entouré cette fois ne laissait aucun doute sur ses intentions. Des présages, d'ailleurs, avaient annoncé la catastrophe : dans l'église, le 24, après vêpres, une corde s'étant rompue, la lanterne qui contenait le saint ciboire était tombée sur la

PORT-ROYAL DE PARIS 6l

pierre de l'autel. On savait aussi que, ce même jour, l'archevêque avait dîné chez les jésuites de la rue Saint-Antoine et que, le aS, sorti de grand matin, il était allé de couvent en couvent afin de s'assurer des places pour les religieuses qu'il avait dessein de chasser de Port-Royal. La communauté avait donc passé la nuit à gémir et prier devant le tabernacle. Dans la matinée, un conseil avait été tenu pour décider quelles protestations on élèverait contre les violences de l'archevêque. La Mère Agnès s'était rendue au parloir où l'attendait M. d'Andilly, et tous deux avaient récité le verset Hœc dies quam fecit Dominus ; puis, sans ajouter un mot, elle était retournée près de ses sœurs pour les consoler et les réconforter. A ce moment, on avait appris aux religieuses l'arrivée des carrosses de l'archevêque.

Ce fut dans tout le monastère une explosion de douleur et de larmes. Les sœurs entourèrent la Mère Agnès et la supplièrent de les bénir. Elle s'en excusa d'abord, mais finit par céder aux instances de la Mère Angélique de Saint- Jean. Déjeunes professes faisaient entendre des cris de tendresse et de désespoir, et il fallut que la Mère Angélique de Saint-Jean leur rappelât qu'elles se trouvaient dans une des tribunes de l'église et en présence du Saint-Sacrement. Elles se turent et suivirent la Mère Agnès jusque dans

sa chambre. Là, elles l'entourèrent et lui dirent adieu; les unes l'embrassaient sans pouvoir parler; les autres se jetaient à ses pieds et y demeuraient à demi mortes ; d'autres se recommandaient à ses prières etla suppliaient de proaoncer une parole dont elles pussent se souvenir jusqu'à la mort. Et, au milieu du désordre de toutes ces âmes affligées, la vieille religieuse priait, muette et résignée. Alors la sœur Marguerite de Sainte- Thècle se dirigea vers la fenêtre et, montrant dans la cour les archers de l'archevêque, elle s'écria dans un saint transport : « Ah ! ma Mère, que cela est beau ! notre humiliation est à son comble; l'admirable chose! Pour moi, cela me fortifie davantage que tout ce que l'on pourrait dire. »

M. de Péréfixe, en descendant de son carrosse, se trouva en face de M. d'Andilly, qui se jeta à genoux. Il le releva et le tira à part. M. d'Andilly chercha à intercéder une dernière fois en faveur de Port-Royal ; il demanda que, si l'on dispersait la communauté, on permît du moins à ses trois filles et à la Mère Agnès de venir habiter chez lui, dans sa terre de Pomponne. « Gela ne se peut », répondit l'archevêque, et il entra dans l'église, suivi des magistrats, des officiers et des exempts. Avant de s'agenouiller devant l'autel, il envoya un de ses aumôniers au parloir pour avertir Tabbesse qu'elle eût à ouvrir la porte des

PORT-nOYAL DE PARIS

sacrements, qui faisait communiquer Téglise avec le cloître et le chœur des religieuses.

Si l'on veut aujourd'hui reconstituer le drame sur place, on éprouve un moment d'embarras. Il n'existe plus aucun passage visible entre Téglise et le chœur des religieuses, et il est impossible de découvrir la trace d'une porte qui aurait été murée. Mais entrez dans la petite chapelle du baptistère, celle que décorent les beaux lambris sculptés dont j'ai parlé en décrivant l'église, et observez que deux panneaux de cette boiserie forment les deux battants d'une armoire. Ouvrez-les et vous verrez que, intacts à l'extérieur, ils présentent à Vintérieur la marque d'une serrure arrachée depuis longtemps. Cette armoire a donc été bâtie dans le chambranle d'une ancienne porte. La serrure était celle de la « clôture » du monastère et nous tenons le passage par où M. de Paris se rendit de l'église dans la partie conventuelle des bâtiments de Port-Roval.

Il n'y pénétra pas seul, mais accompagné de ses secrétaires, de son porte-croix, et de plusieurs ecclésiastiques, et, lorsque ce cortège fut entré, et que la porte eut été refermée, comme l'exige la Règle, il ordonna que la communauté se rendît au chapitre.

Les scènes qui suivirent ont été maintes fois décrites. Dans son Abrégé de l'Histoire de Port-

Royaly Racine en a fait une peinture pleine de vie et d'action, en résumant la Relation des religieuses. C'est ce procès-verbal, dressé à Port- Royal, que je voudrais reproduire. Il n'offre pas, je le reconnais, toutes les garanties d'impartialité : les saintes filles qui l'ont rédigé étaient incapables de prêter à leur archevêque une inconvenance qu'il n'eût point dite ou commise ; mais, que celui-ci fît un geste trop familier ou lâchât une parole inconsidérée, elles étaient aussi incapables de ne le point publier. Puis elles avaient trop d'esprit pour ne point le mettre au service d'une cause qui était le tout de leur cœur et de leur conscience. Avouons enfin que cet étrange archevêque, à la papa^ le mot est de Sainte-Beuve, ne comprenait rien aux nobles entêtements et aux scrupules raffinés des religieuses de Port-Royal. Sous ces réserves, voici le procès-verbal : forcé de l'abréger un peu, je m'efforce d'en respecter l'accent et le mouvement.

Quand la communauté est assemblée au chapitre, l'archevêque lui représente la douleur qui l'accable d'être obligé « d'user de remèdes extrêmes pour guérir le mal extrême qu'il a trouvé dans cette maison ». Il fait valoir sa longue patience ; il rappelle les délais qu'il accorda, les avertissements qu'il prodigua, et cette dernière visite où il promit de revenir

SOUS peu pour ôter du monastère les religieuses qu'il jugerait convenable. Puis, élevant la voix : « C'est aujourd'hui, dit-il, mes chères Sœurs, que je viens exécuter ce dessein. Voici celles que je prétends ôter; qu'elles écoutent, s'il leur plaît, attentivement. » Et il lit un « catalogue » de douze religieuses : la Mère abbesse, la Mère Agnès, la Mère Angélique de Saint-Jean, etc., auxquelles il ordonne de quitter Port-Royal et de demeurer jusqu'à nouvel ordre dans les couvents qui leur seront désignés.

L'abbesse prend la parole : « Monseigneur, nous nous croyons obligées, en conscience, d'appeler de cette violence et de protester, comme nous protestons présentement, de nullité, de tout ce que l'on nous a fait et qu'on pourra nous faire. » Et la communauté, toute d'une voix : « Nous en appelons. Monseigneur; nous protestons, nous protestons !

— Quoi ? s'écrie M. de Paris, vous en appellerez de votre archevêque ? Voyez, prenez garde à vous. Vous n'en faites que pis vos afTaires. Je me moque de cela. Protestez, appelez, faites ce que vous voudrez ; mais vous m'obéirez. »

Et se tournant vers sa suite : « Vous savez ce que vous avez à faire. » Le ton et le geste marquent le dessein d'user de la force, si l'on ne se rend autrement. En effet, à peine a-t-il prononcé cette parole que deux ecclésiastiques

s'avancent comme pour gagner la porte et aller quérir les exempts. Mais l'abbesse et plusieurs sœurs s'approchent de lui et l'assurent que, nonobstant qu'elles protestent et appellent, elles obéiront sans violence. Toute la communauté se jette alors aux pieds du prélat : elle lui demande miséricorde ; elle lui représente l'excès de sa douleur, qu'il la rend orpheline, qu'il va donner le coup de la mort à la mère Agnès, âgée de soixante -treize ans, et qui depuis deux mois a eu trois attaques d'apoplexie; que c'est lui mettre un poignard dans le sein; que, au jour du jugement. Dieu jugera la sentence portée contre Port-Royal, et que l'innocence sera reconnue... « Oui, oui, répond-il en se moquant, nous verrons, quand nous y serons, qui aura raison de vous ou de moi. »

Quelques religieuses embrassent celles de leurs sœurs qui sont condamnées à l'exil. Mais l'archevêque interrompt ces adieux et fait passer les douze prisonnières dans le chœur où elles se mettent en prière, et il continue de vitupérer les autres demeurées dans le chapitre ou dans le vestibule. A la Mère Agnès et à la Mère abbesse qui toutes deux sont sœurs d'évêques, il reproche de mal respecter ce caractère en sa personne ; et, les raillant : « Véritablement, tout le monde se damne, et s'il n'y a que vous qui alliez en Paradis, il y aura bien de la place de

reste. . . » Comme la Mère Agnès, qui a été accommoder quelques hardes, tarde à revenir, il entre en colère : « Que ne veut-elle pas venir ? On a assez usé de douceur ; il est temps d'agir d'une autre manière ; si elle ne vient de bon gré, on la prendra à quatre par les pieds et par la tète, et on la fera bien sortir de force. »

Lorsqu'elle est arrivée, il se dirige vers la porte des Sacrements, suivi de toutes ses prisonnières, afin de rentrer dans l'église et de gagner les carrosses. Mais il est si peu maître de lui qu'il passe devant cette porte sans la voir et s'en irait pénétrer dans le cloître, si la Mère Angélique de Saint-Jean ne lui montrait son chemin. Sur le pas de la porte, cette religieuse demande une « obédience » indispensable pour lui permettre de passer la clôture. L'archevêque répond que son ordre suffit; mais, touché de ce respect de la règle, il ajoute : « C'est sortir en bonne religieuse. » Cependant les ecclésiastiques qui sont dans le chapitre avec le reste de la communauté se défendent mal contre les indignations et les larmes des religieuses.

A la porte des Sacrements, on fait l'appel da celles qui doivent quitter Port-Royal. La Mère abbesse supplie l'archevêque de lui dire où on la conduit. Pour toute réponse, il la prend rudement par Tépaule : « Allez, allez, sortez ; il suffît que je le sache. »

Quand elles traversent l'église, ce qui surtout excite la pitié des assistants, c'est la Mère Agnès qui, à cause de son grand âge et de ses incommodités, a peine à monter en carrosse, bien qu'on ait été chercher une chaise pour lui en faciliter l'entrée. Mais on se réjouit en voyant la constance peinte sur son visage ainsi que la fermeté qui paraît dans les autres religieuses.

M. d'Andilly s'approche de la Mère Agnès, sa sœur, pour lui faire ses adieux. Elle lui dit tout bas, mais dans une résolution qui marque assez sa confiance et sa force : « Il semble, mon frère, que, comme Caïphe a dit autrefois qu'il était nécessaire qu'un homme mourût afin que toute la nation ne pérît pas, on puisse dire aujourd'hui qu'il est presque nécessaire qu'une maison soit détruite pour la vérité, afin que toutes les autres n'en perdent pas la connaissance. » Ensuite les trois filles de M. d'Andilly, toutes trois religieuses de Port-Royal et toutes trois frappées par la sentence de M. de Paris, viennent l'une après l'autre s'agenouiller devant leur père. Ce dernier bénit chacune d'elles, la conduit par la main jusqu'à la balustrade de l'autel afin de l'offrir à Dieu une seconde fois, dans le lieu même du premier sacrifice, et l'accompagne à son carrosse. Il montre la même bonté aux autres religieuses et lie les quitte point jusqu'à leur départ.

Devant la porte du monastère, un gros de

peuple s'est assemblé pourvoir passer ce singulier cortège. Un ecclésiastique qui traverse la foule demande ce que l'on veut faire à ces pauvres filles. Les uns lui disent que c'est qu'elles ne veulent pas être de notre loi, et qu'ainsi on va les enlever pour les punir; les autres, au contraire, soutiennent qu'elles sont de bonnes filles, mais que c'est qu'elles ont des ennemis ; d'autres, que c'est parce que les Jésuites leur en veulent et qu'ils ont fait dessein sur leur maison ; quelques-uns ajoutent encore que ces Pères sont d'étranges gens, et qu'ils ne seront jamais contents qu'ils n'aient tout. [Ces propos populaires furent rapportés aux religieuses par M. Lancelot, parfois émissaire secret de Port-Royal, parfois son « reporter ».]

Les prisonnières parties, l'archevêque ne quitte pas encore le monastère. Il confère avec son grand-vicaire et avec le lieutenant civil, et, après que les religieuses ont dit none dans le chœur, il vient les y retrouver. A sa suite, on voit pénétrer dans la clôture du couvent M. le lieutenant civil et son laquais, qu'il prie que l'on fasse entrer pour porter sa robe, parce qu'il est fort incommodé, M. le Prévôt de Tlle et M. le Chevalier du Guet. Ces personnes dont la présence étonne les sœurs entreprennent de vérifier la clôture et scruter la maison, à la recherche de quelque porte secrète.

70 LE PELEr WAGE DE PORT-ROYAL

Dans le jardi^ les visiteurs rencontrent le jardinier de Port-Royal, c'est un vieux gentilhomme anglais qu'on appelle M. François, et qui a quitté son pays pour la foi; depuis vingt-deux ans, il s'est retiré au monastère des Champs, puis à celui de Paris : il y travaille par charité et par pénitence. L'archevêque, à qui quelqu'un signale cet étrange personnage, l'interpelle et lui ayant dit qu'il est plus propre à porter l'épée que la bêche, lui intime l'ordre de déloger dès le lendemain. A ce congé un peu rude, M. François répond en plaisantant que depuis vingt ans il travaille sans salaire, et que, si on le met ainsi à la porte, il exige récompense. Mais l'archevêque, qui n'entend pas la raillerie, lui déclare qu'il est bien de taille à servir le roi dans ses armées.

Quand on a visité la clôture et constaté que tout est régulier, on sort du jardin pour rentrer dans le monastère. A ce moment le lieutenant civil et tous ces messieurs veulent laisser passer les religieuses devant eux. Mais une de celles-ci les supplie de trouver bon qu'elles demeureiit et dans les règles de la civilité et dans celles de la régularité qui ne leur permettent pas cela. Ils passent donc les premiers. Lorsqu'on approche du chapitre, une des sœurs fait observer que la présence du lieutenant civil et des autres messieurs n'est point nécessaire. Entendant ce propos, M. le Cheva-

lier du Guet dit aussitôt : « Non ! Non ! nous sortirons. Hélas ! il n'était pas besoin de nous, ce sont des agneaux. » Le lendemain, M. de Paris avouera que, s'il a fait entrer dans la clôture tant de personnes laïques et tant de gens d'épée, c'était qu'on lui avait assuré que deux mille personnes se cachaient dans le jardin pour sauver les religieuses.

L'archevêque et les ecclésiastiques s'obstinent à haranguer les sœurs et à leur parler encore d'obéissance et de signature. Ces discours durent plus dune heure. Cependant l'archevêque marque une impatience extraordinaire : il a ordonné à cinq religieuses de la Visitation de venir à Port-Royal pour prendre la direction du monastère. Elles ne viennent pas. 11 envoie émissaire sur émissaire, des laquais, des exempts. Point de filles de Sainte-Marie : « Quoi donc ! s'écriet-il, ne pourrai-je venir à bout de ce que je voudrai? Que cela est bizarre, quelle bizarrerie! »

Enfin, le carrosse des Visitandines arrive à cinq heures, et l'on entend frapper à la porte des Sacrements. Les religieuses de Port-Royal déclarent qu'elles ne peuvent recevoir les Filles de Sainte-Marie. M. de Paris ouvre lui-même la porte et fait entrer la Mère Eugénie et cinq autres religieuses. La communauté proteste. L'archevêque plaisante et oblige tout le monde à se ranger dans la salle du chapitre, les sœurs

de Port-Royal en haut dans les premières places, celles de la Visitation en bas et formant un groupe séparé. 11 se radoucit un instant pour exposer à ses « chères Filles » qu'il leur donne la mère Eugénie comme supérieure. Ses paroles soulevant de nouvelles protestations : « Ah! ah, reprend-il, je me moque bien de votre appel, je pense que oui, il fait beau voir que des Filles comme vous se mêlent d'appeler de leur archevêque ; vous êtes folles d'appeler, taisez-vous seulement... Encore une fois, prenez garde à vous; vous voyez ce que je viens de faire, j'en pourrais bien faire encore autant et vous faire défiler ainsi peu à peu... » On l'entend à peine, car les cris redoublent. Chacune l'interrompt pour invoquer la justice, la règle, les coutumes. Il ordonne qu'on l'écoute ; il fait l'éloge de la Mère Eugénie et des Filles de Sainte-Marie : a Vous ne perdrez rien à vos Mères, puisque vous éprouverez que celle-ci aura les mêmes sentiments qu'elles avaient. » Une telle comparaison déchire le cœur des sœurs de Port-Royal et déchaîne de nouvelles indignations.

Tout le temps que l'archevêque loue les vertus de la Mère Eugénie, celle-ci reste à genoux la tête contre terre. Des ecclésiastiques lui font des signes pour l'engager à se relever. Mais le prélat, qui est le seul à les apercevoir, croit comprendre qu'on le veut interrompre, ce qui l'im-

patiente encore davantage. Les cinq autres religieuses de la Visitation sont à genoux, les mains jointes, le voile baissé.

Quand il a terminé son discours, M. de Paris installe les intruses dans le chapitre d'où la plupart des Sœurs s'enfuient aussitôt. Quelquesunes étant demeurées dans la salle, il leur ordonne de baiser leur nouvelle supérieure et, comme elles refusent, il leur prend la tête et leur dit : « Faites cela pour l'amour de moi; baisez la bonne mère. » Puis, s'étant levé pour sortir du chapitre, il s'adresse à la cellérière, en la prenant par le bras : « Or ça, ma bonne fille, entendez raison, obéissez... Il a fallu donner cela à la violence de vos ennemis »... Il fait approcher la Sœur Madeleine de Sainte-Christine Briquet, lui met la main sur l'épaule et, d'un ton affectueux, lui dit à l'oreille qu'il la veut traiter favorablement et que, à cause de cela, il ne l'a point chassée de la maison. « Monseigneur, répond-elle, après que vous m'avez ôté ce que j'y avais de plus cher, je ne puis regarder comme une faveur d'y être laissée avec les personnes que vous voulez y mettre. » La communauté, assure-t-elle, recevra les filles de Sainte- Marie, mais elle n'en fera pas moins appel. Ces mots rallument le courroux de l'archevêque. « Vous êtes folle ; folie que votre appel ! » et, ce disant, il lui donne un petit soufïlet et lui serre

la main. « Folie tant qu'il vous plaira, Monseigneur, riposte la religieuse. Nous ne laissons pas de nous porter aujourd'hui pour appelantes ». Et elle déclare qu'on obéira à la Mère Eugénie, mais dans les choses purement extérieures et non contraires à la règle de Port-Royal. « Ha ! Ha ! fait l'archevêque, vous me parlez procès, vous me parlez chicane. — Monseigneur, je n'entends pas la chicane... mais entre ici et demain nous tâcherons de dresser un acte, quelque incapables que nous soyons de nous en bien exprimer. »

M. de Paris s'agenouille un instant et se dirige vers la porto des Sacrements, lorsque des religieuses lui présentent un procès-verbal de ce qui vient de se passer dans le monastère et le supplient d'y mettre sa signature. 11 répond que sa parole ne suffit que trop, et qu'on l'ofFense d'en douter. Après quelques exhortations, il se décide enfin à quitter Port-Royal : « Ne songez plus qu'à signer et tout ira bien ; je vous permettrai d'élire une d'entre vous pour abbesse, et je vous promets que vous serez bientôt rétablies. » A leur demande, il bénit les religieuses, se recommande à leurs prières, les assure qu'il les honorera souvent de ses visites et gagne son carrosse. La communauté rentre au chœur pour y dire les vêpres. Il est six heures du soir.

Cet épisode dramatique est un des grands

souvenirs de l'histoire du jansénisme. M. de Paris y fit les affaires des jésuites d'une façon peu glorieuse, et elles furent admirables dans leur fol entêtement, les nobles filles de Port- Royal. Et pourtant, comment ne point penser à la maxime de Pascal : « C'est être superstitieux de mettre son espérance dans les formalités ; mais c'est être superbe de ne vouloir s'y soumettre. » Était-ce autre chose qu'une formalité de signer le formulaire ? Non sans doute, aux yeux de M. de Péréfixe, lequel jugeait que les religieuses de Port-Royal étaient « pures comme des anges et orgueilleuses comme Lucifer ». Mais on peut récuser son témoignage. Ecoutons donc M™* de Sévigné, une amie, une véritable amie de Port-Royal.

Exilée de son monastère avec sa tante la Mère Agnès, la Sœur Marie-Angélique de Sainte-Thérèse Arnauld d'Andilly a été conduite à la Visitation du faubourg Saint-Jacques. Là, sur les instances de Tabbé Bossuet, elle s'est enfin résignée à « signer ce diantre de formulaire ». M°" de Sévigné, dans une visite qu'elle fait à la Visitation, en apprend la nouvelle : « Voici encore, écrit-elle, une image de la prévention ; nos sœurs de Sainte-Marie m'ont dit : « Enfin, Dieu « soit loué ! Dieu a touché le cœur de cette o pauvre enfant; elle s'est mise dans le chemin a de l'obéissance et du salut. » De là, je vais à

y6 LE PÈLERINAGE DE PORT-ROYAL

Port-Royal; j'y trouve un certain grand solitaire (Arnauld d'Andilly) que vous connaissez, qui commence par me dire : « Eh bien! ce pauvre « oison a signé ; enfin, Dieu l'a abandonnée, elle « a fait le saut. » Pour moi, j'ai pensé mourir de rire en faisant réflexion sur ce que lait la préoccupation. Voilà bien le monde en son naturel. Je crois que le milieu de ces extrémités est toujours le meilleur. »

Sans manquer à nos devoirs de pèlerins, nous pouvons goûter le bon sens de M"" de Sévigné.

A partir de 1668, Port-Royal de Paris, séparé du monastère des Champs par une décision du roi, n'eut plus rien de commun avec le jansénisme ; au xviii* siècle, il devint même un foyer de molinisme. En 1790, les religieuses en furent chassées. Port-Royal devint Port-Libre et on en fit une prison. Le 26 frimaire de l'an II, deux cents détenus y étaient entassés. Plus de mille prisonniers y passèrent, qui jusqu'au 9 thermidor « fournirent, tantôt au choix, tantôt au hasard, des victimes à l'échafaud. »

Il semble qu'un peu de l'esprit de Port-Royal était, malgré le temps et malgré les souillures du molinisme, resté dans la vieille maison. Car

voici comment un contemporain nous décrit la prison de Port-Libre :

a Les mémoires du temps attestent que la maison d'arrêt de Port-Libre ne se démentit jamais d'une sagesse et d'une prudence qui la sauvèrent des malheurs éprouvés par d'autres (les suites de la fable de la conspiration des prisons). Des hommes de mérite, des gens de lettres, des femmes distinguées se trouvèrent réunis dans cette maison. La décence y était sévèrement respectée. On vivait en société ; les riches exerçaient la bienfaisance ; les gens d'esprit charmaient l'ennui par des récits agréables, souvent par de petits poèmes. Une nouvelle, une soirée, le préau de la cour, le jardin, le vieil arbre de la cour de V Acacia, tout était une occasion aux poètes d'accorder leur lyre. »

Et l'auteur de cette peinture enchanteresse, M. Camus, de l'Institut national, archiviste de la République et membre du Conseil des hospices civils, n'avait point perdu le souvenir des amusements des prisonniers : « Lorsque, dit-il, je passe sous le vieil Acacia, j'entends Vigée chanter dans un moment de peine :

Pleurez cet arbre généreux.

Il consolait la peine et rassurait la crainte ;

Sous son feuillage on fut heui'cux.

Et je lui réponds : — Vigée, vous vous trompez ;

l'arbre n'a point été arraché : il restera. Vos vers resteront aussi. »

Ce n'était pas Vigée qui se trompait, c'était Camus.

Un décret de la Convention avait transféré les Enfants-Trouvés de leur ancien établissement du parvis Notre-Dame à l'abbaye du Val-de- Grâce. Mais un autre décret affecta cette dernière maison à un hôpital militaire, et les Enfants- Trouvés remplacèrent les détenus à Port-Libre qu'on nommait communément la Bourbe. A cette époque, on plaça dans la chapelle un saint Vincent de Paul en marbre du sculpteur Stouff qui avait été commandé par Louis XVI, avant la Révolution et qui se trouve maintenant dans la cour des Enfants assistés.

Plus tard, l'hôpital d'accouchement, installé depuis Fan IV dans la maison de l'Oratoire (rue d'Enfer) , fut réuni au service des Enfants- Trouvés. Et la Bourbe devint l'hôpital de la Maternité.

Quelle que soit notre piété pour les souvenirs du jansénisme, nous ne pouvons trouver mauvais que la maison de prière soit devenue une maison de charité. Bien plus, c'est la meilleure garantie que ces souvenirs ne seront ni effacés ni profanés. On a pu craindre naguère que, dans son désir de moderniser l'hôpital, l'Assistance publique ne jetât par terre ce qui reste du

monastère de Port-Royal. Mais, on est là-dessus rassuré : les vieilles constructions seront respectées, et sous les piles de linge qui recouvrent sa sépulture, la Mère Angélique continuera de dormir en paix son dernier sommeil.

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