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LA. SÉPULTURE DES ARNAULD

Le manuel qui nous sert de guide invitait les pèlerins à ne point passer les barrières de Paris sans avoir adressé à Dieu quelques prières, celle-ci par exemple : « O Dieu qui, ayant fait sortir Abraham de la ville (VUr en Chaldée^ le préservâtes de tout danger pendant le cours de ses voyages ; daignez garder vos serviteurs et vos servantes^ et servez-nous de protecteur en partant^ de consolateur dans le chemin, d'ombre pendant le chaud, de couvert pendant la pluie et le froid, de soutien dans la lassitude, d'asile dans le danger, d appui dans les passages difficiles et de port dans le naufrage; afin qu'étant conduits par vous, nous arrivions heureusement au lieu où nous allons pour revenir en bonne santé dans nos maisons. »

On en verra plus loin la preuve, les périls que

Ouvrage consulté : Mémoires historiques et chronologiques sur l'abbaye de Port-Royal (t. VI), par l'abbé Guilbert.

Église de Palaisead Sépulture des Ai*oaul<Js.

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les pèlerins de jadis priaient Dieu de leur épargner n'étaient pas tous imaginaires. On saura quelles mésaventures pouvaient subir les voyageurs entre Paris etPort-Royal-des-Champs. Aujourd'hui, prenons le train de banlieue et rendons-nous à Palaiseau, quatrième station de notre pèlerinage.

Le village, dont la grande rue a gardé un air ancien, est dominé par une gracieuse église : celle-ci dresse sa belle tour romane et les pignons de ses trois nefs sur une jolie terrasse plantée où fut jadis le cimetière. De là une vue charmante s'étend sur la vallée de l'Yvette et sur de lointaines collines.

C'était dans cette vieille église que les pèlerins devaient vénérer les restes de la grande famille des Arnauld. Aujourd'hui, il n'y a plus de reliques. Les ossements et les cœurs inhumés dans l'église ont été dispersés. Une plaque funéraire, reléguée dans le cimetière, est le seul objet qui puisse rappeler le souvenir des sépultures jansénistes.

En 17 10, la démolition des bâtiments de Port- Royal-des-Ghamps était décidée. Mais l'idée de détruire l'église et de déterrer les corps ensevelis dans le monastère n'était peut-être venue à qui que ce fût, lorsque le marquis de Pomponne, fils du ministre, manifesta le désir de faire exhumer les corps des Arnauld, ses parents.

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Cette demande éveilla rattention du cardinal de Noailles, archevêque de Paris. Il fît relever par le chapelain de Port-Royal toutes les épitaplies et inscriptions des tombes qui subsistaient dans l'église et les deux cimetières. Après cette enquête, il fut décidé que l'on raserait l'église et que l'on bouleverserait les cimetières.

Pomponne présenta un placet au roi. Pomponne vénérait sans doute la mémoire des solitaires et des religieuses de Port-Royal, mais il vénérait encore davantage le roi, son maître. Il tâcha de concilier ce qu'il devait aux Arnauld et ce qu'il devait à Louis XIV. Il demanda donc la permission de faire transporter les corps ou cœurs ensevelis à Port-Royal dans la sépulture de ses ancêtres à Saint-Merry de Paris, ou en l'église de Pomponne, afin^ disait-il, que sa postérité perdit la mémoire que ces corps avaient été enterrés dans un lieu qui avait eu le malheur de déplaire à Sa Majesté. Cette flagornerie fit rire le cardinal de Noailles. Le roi hésita, loua les intentions de Pomponne et finit par accorder la permission si humblement sollicitée. On écarta l'idée du transfert à Saint-Merry, ne forte tumultus fieret in populo. Il fut entendu que les restes des Arnauld seraient ensevelis à Pomponne ; mais, en attendant qu'un caveau y fût préparé, ils devaient être déposés provisoirement dans l'église de Palaiseau (le marquis de

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Pomponne était seigneur de Palaiseau). L'opération s'accomplit dans le plus grand secret. Un nommé Coquebrune, domestique afïidé à M. de Pomponne, reconnut les sépultures, sous la surveillance d\in gardien qui avait reçu les ordres particuliers de M. Voisin, secrétaire d'État. On procéda de nuit aux exhumations. On craignait la colère des paysans des environs qui, désespérés de la destruction de Port-Royal, « criaient qu'ils n'avaient plus que ces précieuses caisses et les reliques qu'elles renfermaient pour toute consolation ». On négligea les corps enterrés dans les cimetières et on ne transporta à Palaiseau que les corps et les cœurs inhumés dans l'église de Port-Royal : ce fut dans la nuit du i3 au i4 septembre 1710.

Les jansénistes n'ont jamais pardonné à Pomponne la bassesse à la faveur de laquelle il avait obtenu l'exhumation des Arnauld et peut-être provoqué la profanation de toutes les tombes de Port-Royal. « Ce marquis ne pensait pas à la contradiction qui se trouvait entre un aveu si peu sincère et si insultant à la mémoire de ses ancêtres, et la piété qu'il témoignait pour empêcher la profanation de leurs sépultures. M. de Pomponne eût mieux fait de laisser ces pieuses cendres dans l'état où la divine Providence les avait réduites que de les acheter à ce prix. » Et les jansénistes virent un châtiment divin dans

la mort soudaine des jeunes fils de Pomponne, comme si Dieu avait voulu priver le renégat de cette postérité « citée dans le placet et disparue subitement comme une ombre ».

Les corps furent posés sur des bancs dans une chapelle souterraine de l'église de Palaiseau. On fit faire une boîte nouvelle pour enfermer le cœur de la Mère Angélique, la boîte primitive ayant été corrodée de rouille et d'humidité. On ouvrit celle qui contenait le cœur de M. Arnauld, le docteur, et l'on constata que ce cœur était intact : « L'odeur n'en était pas défavorable, ne sentant rien de corrompu, mais seulement le fer blanc humide et rouillé. » Tout resta en cet état jusqu'en i^aS. A cette époque, Pomponne se décida à faire creuser une fosse dans cette même chapelle : corps et cœurs y furent descendus. Le 3o septembre, on y célébra l'office des morts. Un dominicain prononça un discours funèbre. Une épitaphe fut accrochée à la muraille et relata les noms des défunts, la translation et l'ensevelissement.

Cependant, les jansénistes n'étaient pas encore rassurés sur le sort de leurs reliques placées dans des bières de chêne et désignées par de simples étiquettes en parchemin. Ils redoutaient l'humidité de la terre où les bières étaient enfouies. Ils craignaient surtout que le curé de Palaiseau, alors animé de bonnes intentions,

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n'eût pour successeur un ami des jésuites. Un « pieux gentilhomme » dont le nom est resté mystérieux, ne voulut pas attendre la mort du curé pour donner aux restes des Arnauld une sépulture plus sûre et plus durable. Le 20 juillet 1748, il les fit exhumer de nouveau et enfermer dans une grande auge de pierre recouverte d'une dalle faite exprès.

On devine avec quelle ferveur les portroyalistes du XVIII* siècle venaient s'agenouiller sur ces tombes. Les noms qu'énumérait l'épitaphe collective étaient les plus saints et les plus glorieux du jansénisme : Arnauld le docteur, le plus grand homme du parti, mort dans l'exil, et dont le cœur seul était revenu à Port- Royal, car son corps était resté dans l'église Sainte-Catherine de Bruxelles.

Et même par sa mort leur fureur mal éteinte N'aurait jamais laissé ses cendres en repos, Si Dieu lui-même, ici, de son ouaille sainte A ces loups dévorants n'avait caché les os.

— la Mère Angélique, dont le corps reposait à Port-Royal de Paris, mais dont le cœur avait été conservé aux Champs ; — Arnauld d'Andilly, le chef et le modèle des solitaires ; — la Mère Agnès, admirable religieuse, d'une piété si délicate, d'une raison si droite, et en qui le rude, l'intraitable génie des Arnauld se tempérait d'un

peu de tolérance et de beaucoup de tendresse; — la Mère Angélique de Saint-Jean, héritière du grand esprit de la Mère Angélique, et qui, au temps des persécutions, fut l'âme de la résistance ; — et d'autres Arnauld encore. La postérité de l'avocat Arnauld (il eut vingt enfants), c'était le cœur et la moelle de Port-Royal.

Les « loups dévorants » dont parle Boileau, respectèrent les sépultures de Palaiseau. Mais l'indifférence des hommes a consommé ce que n'avait pas tenté la passion des partis religieux. Si vous pénétrez dans l'église de Palaiseau, vous y découvrirez sans peine la chapelle jadis signalée aux pèlerins, « au-dessous de celle qui est à côté droit du Maître-Autel ». Elle sert maintenant de sacristie. Vous n'y trouverez plus aucune trace de la sépulture des Arnauld. Les tombes furent, dit-on, ouvertes pendant la Révolution, et ce qui restait des ossements fut inhumé dans le cimetière, qui alors s'étendait autour de l'église. Puis, il y a une quarantaine d'années, ce cimetière fut supprimé, et l'on en créa un autre dans la campagne, deux cents mètres plus loin. Que devinrent les restes des solitaires et des religieuses ? Nul ne le sait.

Près de la porte du nouveau cimetière, on a dressé le long du mur deux plaques mortuaires. L'une à demi brisée, portait l'épitaphe de Pabbé Nicolas Bertin; parmi toutes les vertus

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de ce saint prêtre, il en est une que la disposition des lettres gravées met en évidence, l'amour de la vérité, adamavit veritatem^ et cela sent son jansénisme. L'autre pierre est intacte, c'est celle qui fut posée en ijaS dans la chapelle des Arnauld ; on y lit l'énumération des corps et des cœurs ensevelis par les soins de Pomponne. Cette énumération est très longue. Me voyant occupé à la déchiffrer, le marbrier, qui m'a ouvert la porte du cimetière, me fait cette simple remarque : « Voilà une inscription qui a du coûter bien cher ; il y a beaucoup de lettres. »

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