‹ Le perce-oreille du LuxembourgChapitre 3 sur 5 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

PTE

E temps de tourner ce feuillet, cinq ans ont L passé. Me voici presque majeur. Jeannot est mort; le goinfre est mort, M. le curé de Saint-Louis est mort. Pauvre homme! un autre à sa place fera tonner la chaire. Le page, la reine, autant dire qu’ils sont morts aussi. Pour le reste, je résume.

Un matin, je me suis trouvé sans plus de vêtements qu’un Zoulou parmi d’autres jeunes gens aussi Zoulous que moi. Un médecin s’est intéressé particuhèrement à mes genoux. Il a frappé dessus avec un petit marteau.

Quelque chose clochait, paraît-il: je ne valais rien comme soldat. Maman en a été contente et triste, à cause de mon front à la Napoléon.

Dans ma conscience, 1l y a eu des hauts et des bas. Comme c’est compliqué. Il m’est arrivé de boire un verre de trop et de me coucher un peu gris. Même alors, je n’oublie pas mes Ave et il y en a de plus en plus. Je partage un Ave en dix tronçons que Je compte

sur les os de mon poing: Je vous salue, Marie : un; pleine de grâces, deux... Ces Ave terminés, j'en récite dix supplémentaires pour réparer une négligence possible, plus dix pour être sûr du supplément. Au fond, cela ne s’appelle pas prier.

Dieu? Si je vois le chapeau d’un prêtre, ma main monte d’elle-même vers le mien et salue. Passer près d’une église me fait mal, surtout quand on chante ou que j'entends les orgues. Ge serait bon de lever les mains vers le ciel, de se laisser couler en pleine eau dans la foi, sans écouter le Diable, sans craindre le péché mortel, en acceptant l’idée de la mort, dût-elle vous surprendre tout à coup. Mais je me connais. Croire en Dieu, ce serait croire en Lui absolument, renoncer au mal, même au plus petit, réparer mes fautes, ne pas avoir menti, ne pas avoir respiré certain parfum dont le souvenir parfois me trouble, mener la vie parfaite, pour cela devenir prêtre ou moine. Si j'en parlais, on se moquerait. Assez lâchement, ne pouvant tout, je ne fais rien. Mais j'en porte le regret.

Il y a d’ailleurs un autre obstacle, insurmontable celui-là. Le vœu qui m’a lié à la reine : ne rien dire, pas même à confesse.

Cinq ans ne l'ont pas usé : c’est un ciment.

J’ai beau me dire : « Tu es stupide », j'ai pro-

cubes et les roues m’ont mené moins loin que lui. J'ai lâché tout. Pour être libre, j’ai déchargé les bateaux sur les quais. Un sac sur le dos, une planche sous mes pieds, l’eau dans le bas et dans ma tête la poutre de Montaigne:

le plein vertige. Je suis rentré à la maison, peu fier. Papa m'a dit :

— Fini de rire.

Voilà! C’est avec ces mots comme viatique, que j’entrai dans la vie réelle.

Je ne sais d’où vint à papa l’idée de me placer en apprentissage chez un mouleur en plâtre. Ce métier n’avait guère de rapport avec mes cubes et mes sphères. Pourtant, ce n’était pas laid, le plâtre. Cette poussière To d’un sac, de De qu’on y verse, l’hommeparce qu’il pense, y met un peu du sien et de cette matière plutôt bête, crée un objet qui aura ses bonheurs, ses malheurs, une vie à soi comme une personne. Je m'intéressais surtout aux statuettes. Le patron était un Italien comme le goinfre. Sans doute mangeait-il moins; il bavardait davantage :

— Tou rêves, Marcel. Presto, dépézons.

Au bout du mois, je ne m'étais pas assez dépézé.

Papa me trouva alors un emploi plus sérieux dans les bureaux d’un Percepteur. Là ce fut vraiment « fini de rire ». Chiffres de

De semaine en semaine, à cause de ses dents, M. Poncin était très gros d’une joue, tantôt la droite, tantôt la gauche, jamais les deux joues à la fois. À respirer son haleine, «camphre, créosote, iodoforme » prenaient un sens précis. La main dans la main de son patron, il l’aidait à faire payer les gens. Il disait aussi : les contribuables. Mais là commençait une différence. Ceux qui plaisaient à M. le Percepteur, parce qu’ils payaient vite, ne plaisaient pas à M. Poncin. Pour peu, il eût trouvé que c’était mal. Il préférait ceux qui ne payaient pas, à qui l’on envoie des premiers avis, des derniers avis, des sommations avec frais, toutes sortes de papiers profitables à qui les envoie et c’était lui qui les envoyait : alors c’était bien.

Ainsi le bien de M. Poncin différait du bien de son patron. Entre les deux, je restais neutre. Cependant ce désaccord me tracassait.

Voilà de mes niaiseries, c’est entendu. Mon ami Charles le disait aussi :

— Le Bien, le Mal, tu prononces cela comme s’il y avait des majuscules; il n’y en a pas.

Quand même si entre deux hommes, sur un vague coin de la terre, le bien de l’un n’est pas le bien de l’autre, qu’en est-il entre tous les hommes, sur toute la terre?

Un jour, j’eus ma petite aventure. Pensant à ses avis, M. Poncin vérifiait ses registres, quand il donna du doigt dans un petit carré vide. Oh! ce doigt! Il me parut voir la queue d’un chien frétiller devant un trou de lapin. Ce carré était destiné à mentionner la somme qu'un contribuable aurait dû verser depuis longtemps. Le contribuable s “appelait Mme veuve Lapierre. La somme était de cinq francs. Il s’agissait précisément d’un chien.

— Voilà qui est bien, dit M. Poncin. Nous allons envoyer un premier avis.

Le lendemain, une petite vieille parut au guichet.

— J'ai reçu ce billet. Je suis.

— Oui : Mme veuve Lapierre.

Elle n’était pas en pierre du tout. On eût dit du bois, tailladé, crevassé, une épaule vers en haut, une épaule vers en bas, une pauvre mantille qui s’accrochait de son mieux pour ne pas glisser par terre. « Il est stupide, pensai-jJe, d’ ennuyer cette vieille pour cinq francs. » Mais j'étais au service de mon Percepteur :

— Ces cinq francs, expliquai-je, sont dus pour votre chien.

— Je n’ai plus de chien, Monsieur.

— Vous en avez eu.

— Il est mort.

— N'importe. Vous devez cinq francs.

— C’est une somme.

Parbleu! je le savais bien.

— C’est la loi, Madame.

Tout compte fait, elle n’avait pas les cinq francs.

— Alors, au suivant.

Je lançai cet appel avec une certaine joie.

Un mois plus tard, M. Poncin reprit ses registres, tomba dans le carré vide de Mme veuve Lapierre :

— De mieux en mieux. Ce contribuable s’obstine. Nous allons taper dur.

Un avis partit: avec frais. Le lendemain, en bois plus que jamais :

— Je suis.

— Je sais : Mme veuve Lapierre.

Décidément, il me parut impossible d’extorquer à cette femme cinq francs plus les frais. Comment faire? Dire carrément : « Ne payez pas. On vous oubliera », le Receveur et Poncin se trouvaient dans mon dos. Je pris un moyen terme. Très haut, pour qu’is l’entendent :

— Votre chien, Madame, ne me regarde pas, vous devez cinq francs et les frais : payez.

Et en même temps, je clignais de l’œil, je remuais la tête : « Non, non, ne payez pas », tandis que mon doigt, lui renvoyait son

papier : « Reprenez cela. Allez-vous-en. »

Oui de la bouche, non de la tête, d’abord la dame n’y comprit rien. Puis elle me dévisagea en plein, sourit un peu et très vite au bord de la paupière, un petit, un tout petit clin d'œil, répondit au mien.

— Ah! bien, fit-elle. Bien, bien, je repasseral.

C'était réglé. Elle ne repasserait plus.

Après je ne fus pas tout à fait tranquille, J'eus même quelque remords. J’avais secouru de mon mieux cette veuve Lapierre : c'était bien. Mais j'avais desservi mon Percepteur et c'était mal. Je m’en ouvris à Charles :

— Tu as, me dit-il, agi suivant ton cœur.

Seulement, primo (il leva le pouce), ton premier patron t'a congédié. Secundo (il leva l'index), si tu continues, cela ne traînera pas chez le second. Tertio (le pouce et l’index fouillèrent dans une poche), voici de quoi mettre un peu de noir dans le carré de ta veuve.

Et il me glissa cinq francs.

Encore un Bien. Et le meilleur.

IT

E brave Charles! Primo, secundo : de la C méthode et de la bonté au bout. C'était tout lui. Une dent lui manquait à gauche en haut. Cela formait un petit trou, juste de quoi pousser un bout malicieux de langue qui corrigeait ce qu’elle disait parfois d’un peu sévère. Ah! si j'avais travaillé comme lui! Je n’eusse pas été en peine de cent sous pour calmer,avec du noirsur du blanc, ma conscience.

Il était en passe de devenir quelqu'un. Que je ne fusse personne ne l’offusquait pas. Au temps du plâtre nous sortions ensemble, lui correct en noir, moi en blouse pleine de poussière. Le plus gêné, ce n’était pas lui. Il habitait avec sa mère à Bagneux. Un gentil pavillon, deux cerisiers devant la porte, quelques mètres de jardin. Il m'avait dit :

— Quand tu voudras, je suis libre le dimanche. Ton couvert t'attend.

J’allais, je n’allais pas, en égoïste, suivant

ma convenance, non à la sienne. Je laissais passer des mois :

— Ah! re-voilà notre Marcel.

Jamais d’autres reproches.

Pendant tout un temps, ses traits m'ont échappé. Je les retrouve maintenant : long, maigre, un beau front, le cheveu rare, le visage singulièrement rouge,entre deux dents la petite fenêtre pour le gentil bout de langue. En promenade, il m'arrivait de marcher très vite. Il s’essoufflait, le front en sueur.

— Pardon, Charles. Je t’ai fatigué.

— Mais non! Tu sais que je transpire toujours.

C'était presque vrai. Même chez lu', quand il ne bougeait pas, des perles de sueur lui venaient tout à coup. Cela nous faisait rire.

J’arrivais de grand matin. Après déjeuner, sa brave maman nous servait un café solide qui m’excitait un peu.

— Je vous laisse bavarder.

C’était le bon moment. Tandis que nous causions, on entendait : boum... boum... les coups de pied que lançaient des joueurs de foot-ball sur un terrain tout près. Puis un hurlement sauvage quand la balle touchait le but. Ce vacarme agaçait Charles. Il lui gâtait ses dimanches. Il m’agaçait aussi.

Pourtant il se mêlait si bien à nos entretiens

— Cela ne va pas, Charles? Tu es...

Du coin de l’œ1l, 1l me montra sa mère.

— Allons, dit-il, avec un sourire forcé, sers-to1.….

Lui-même ne mangea guère. Le café servi, la mère partie, il quitta la table, piétina dans la pièce, alla jusqu’à la fenêtre, en revint, y retourna, se planta derrière les rideaux. Je le rejoignis; il ne parut pas s’en apercevoir. Nous étions au rez-de-chaussée. Dans la rue, presque personne : deux ou trois passants, quelques joueurs de foot-ball, une auto en pleine vitesse. Soudain, il poussa un petit gémissement. Je levai les yeux. Lui toujours si rouge, il était blanc. En suivant son regard, je vis qu’il observait une jeune fille. Elle marchait vite, ne se doutant de rien, tirée en avant par un gros chien en laisse. « Voilà, pensai-je, mon Charles amoureux. Mais pourquoi être si pâle? Et ses yeux! »

Ses yeux, en effet, si paisibles d'habitude s’ouvraient tout grands, avec une certaine angoisse. Les paupières sautaient tout le temps. Je l’appelai :

— Charles!

Il ne répondit pas. J’appelai plus fort :

— Charles.

Il regardait toujours. Je m’éloignai. Il resta quelques instants encore et quand la jeune

haut. Je l’aimais beaucoup. Elle aussi. Du moins je...

Il s’embrouilla alors dans une histoire d’une simplicité stupide. Elle venait à sa rencontre. Tout en marchant, elle s’arracha une bague, la glissa dans son sac, croyant qu’il ne s’en apercevrait pas. Il n’avait rien dit, mais durant toute la promenade, avait ruminé une seule idée. Si elle cachait cette bague, elle avait ses raisons. Et quelles raisons, sinon qu’elle l’avait reçue? Et de qui?

— J'ai rompu.

Je le regardai avec stupeur. Que j’eusse raisonné de la sorte, soit. Mais lui, qui enchaînait ses primo, secundo, avec tant de logique. .

— Pour si peu, Charles! Et si vite, sans être sûr.

— Du jour au lendemain,

— Tu lui as dit pourquoi.

— Elle doit le savoir.

Vraiment, le moins raisonnable des deux, ce n’était pas moi. C’eût été comique. Mais il souffrait.

— Tu as eu tort. En tout cas, puisque tu as rompu, pourquoi la guetter encore. Tu te fais mal.

— Plus que tu ne crois. Elle travaille à Paris. Nous prenons quelquefois le même

dut arranger la laisse et lui caressa le museau, Charles frappa du pied.

— Si seulement j'étais son chien.

C'était aussi poignant qu'illogique. Passe encore si ç’avait été moi. Mais lui! Et pour qui? J'avais eu le temps d'examiner cette demoiselle Jeanne. Mince, fluette, le nez fait n'importe comment, on en voit par cent mille.

Voilà ce que je pensais.

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