De Lugo, ibid
3, De Havignan, De l'existence et de l'Institut des Jésuites, 8« édit., p. 180.
partie pour son usage, en sorte qu*il ne pouvait profiter du surplus que par la voie de la vente ou de l'échange. Pour cette raison, il était obligé de faire porter en France, par les vaisseaux de commerce, la majeure partie des produits de ses terres. Il les adressait à des négociants de son choix; ces négociants en disposaient à leur profit et faisaient passer au propriétaire, des denrées et marchandises d'un autre genre, comme vins, farines, toiles, étoffes, ou bien ils payaient en France, à Tordre du propriétaire, la valeur des effets qu'ils avaient reçus.
Inutile de dire que ces expéditions se font aussi de nos jours, même par des missionnaires. Les missionnaires de différents ordres envoient des pays étrangers à des correspondants en Europe, des denrées de leurs terres et des produits de leurs industries pour y être vendus, soit afin de se procurer des ressources pécuniaires, soit afin d Cacheter, en échange, des denrées et produits européens nécessaires à l'entretien de leurs missions. Ces transports, ces ventes et ces échanges n'ont, aux yeux des autorités ecclésiastiques et des gens sensés, aucun caractère de commerce proprement dit.
Du reste, les propriétaires des Antilles ne faisaient ^ au xvui® siècle, que ce que font aujourd'hui nos proprié lai res en France et dans toute l'Europe. On vend ses vins, ses grains, ses bestiaux, les fruits de la terre, etc. , soit dans le pays, soit à l'étranger, selon l'estimation courante du jour ou de l'année ; et personne n'appelle commerçant ou n'accuse de commerce le grand seigneur qui vend ou fait vendre les produits divers de ses propriétés. Pareillement, il y aurait Le P. Ant. Lavalette à la Martinique. fi
injustice à traiter de négoce, en prenant ce terme dans le sens rigoureux, la manière dont s'y prenaient les habitants des Antilles pour se défaire du surplus de leurs denrées" et en percevoir la valeur. Chaque pays a sa méthode, mais toutes les méthodes ont la même fin, laquelle est de retirer du produit des terres une valeur égale.
Enfin, dit le Mémoire à consulter de 1761, « il arrivait tous lés jours que des Français résidant en Amérique et voulant se rendre en France, étaient fort aise de trouver dans nos îles quelqu'un qui pût prendre leurs fonds et les leur faire toucher en France par la voie des lettres de change. Les propriétaires de ces contrées étaient, de leur côté, trop heureux de trouver et de saisir cette voie qui, en accommodant les particuliers prêts à s embarquer, leur procuraient H eux-mêmes la facilité de recevoir le prix de leur denrées. »
Ce qui précède est extrait en majeure partie et du Mémoire à consulter sur les Jésuites de France^ et dû Mémoire sur le P, Lavalette.
' Ce dernier Mémoire, conservé aux archives de la Compa-^ gnie, contient des détails du plus haut intérêt qu'on ne trouve pas ailleurs. En le lisant, on devine de suite l'œuvre d'un Jésuite bien renseigné, qui connaît à fond certains côtés de l'affaire Lavalette, restés dans l'ombre jusqu'à ce jour. Si l'auteur n'a pas vu les faits qu'il raconte, s'il ne les tient pas directement des témoins oculaires, il les a du moins puisés aux meilleures sources. Nous lui emprunterons certaines particularités, d'un grand intérêt. Il faut cependant reconnaître qu'il brouille les dates en plus d'un endroit, et qu'il défend avec trop de ténacité le P. Lavalette et ses amis.
Le Mémoire dit vers le début : « Le P. La Valette, dans l'administration des biens de la maison de Saint-Pierre, se conforma à la méthode du pays, et en cela on ne saurait lui en faire le moindre reproche ». De 1748 à 1755, il resta propriétaire, il ne fit jamais acte de négoce ; et comme propriétaire, il fit, entre ces deux dates, ce que faisaient tous les propriétaires des îles. Les denrées provenant de ses propriétés de la Dominique et de la Martinique, « n entraient que pour très peu dans la consommation ordinaire, puisquelles consistaient en sucre, café, indigo. Il fallut donc les vendre pour les trois quarts et demi. » Et chaque année, cette vente qui se fit en France par ses correspondants de Nantes, de Bordeaux et de Marseille, produisit une somme plus ou moins grande d'argent, suivant la quantité annuelle des produits expédiés.
Cet argent était envoyé par les correspondants au P. de Sacy, procureur général des Iles du Vent, résidant à Paris ^ Celui-ci l'encaissait et l'employait, suivant sa destination, à payer les lettres de change tirées sur lui par le P. Lavalette pour le compte de la maison de Saint-Pie rre-la- Martinique. Il ne bénéficiait nullement de ces fonds : quand il
1. Le P. Dominique de Sacy, né le 25 novembre lt>89 h Houeii, entra au noviciat de la Compagnie le 15 août 1707. A]m*s le nuviciat, il fait deux ans de philosophie (1709-1711), professe la grammaire et leshumanités (1711-1715), suit pendant quatre ans les cours de théologie au collège Louis-le-Grand à Paris (1715-1719) et, là Lmis^ienie nnnée de probation terminée, il revient à Louis-le-Grand e! y ivste (1720-1739) avec les fonctions de surveillant et de dîreetuur de la (Congrégation des Messieurs. De 1739 à 1743 il dirigu la mniisort du retraites au noviciat de Paris, et de 1743 à 1762, il esl à la maison professe de Paris, procureur de la Mission des lies du V'enL,
Les notes de ses supérieurs lui reconnaissent un bon jugement et de rexpérience dans la gestion des affaires temporelles : Jadicitint optimum, rectum, et sanurriy prudenlia magna, experknii^ non médiacri» in rébus temporalibus gerendis.
— Sien avait, il payait les lettres de change ;. quand il n'en avait plus, il renvoyait leg porteurs de lettres. 11 rendait service à la Maison de Saint-Pierre, en remettant à ses créanciers le prix des denrées ; et il rendit volontiers ce service comrrie procureur général de la Mission de la Martinique, tant que ses occupations lui permirent de le faire. Cette opération, très simple et sans nulle apparence de commerce, évitait au P. La Valette les commissions toujours onéreuses, les diminutions et les pertes d'argent causées par le change ou autres dépréciations des valeurs*.
Mais un jour arriva où les lettres de change se multiplièrent tellement^ par suite des emprunts répétés, que le P. de Sacy pria le P. Lavalette de tirer désormais ses lettres sur MM. Lioncy frères et Gouffre, négociants à Marseille. On louait leur probité, on croyait à la parfaite sécurité de leurs affaires ; ils acceptaient d'être les représentants de la Maison de Saint-Pierre. Ils reçurent donc, à partir de 1732, les fonds de la Martinique et se chargèrent de payer directement les créanciers du P. Lavalette.
Celui-ci ne vendait pas seulement en France, par l'en t remise de ses correspondants, le produit de ses terres ; en échange de ce produit, il achetait aussi les marchandises européennes, nécessaires à l'entretien des Missionnaires, à Tameublement de ses maisons et à la fabrication de quelques denrées coloniales.
Naturellement obligeant et serviable^ on le trouvait toujours prêt à rendre service à ceux qui avaient recours à