‹ Le père Antoine Lavalette à la Martinique: d'après beaucoup de documents inéditsChapitre 62 sur 110 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

LE P. LA VALETTE ET SON C0301EnCE

On a vu plus haut que le P. Lavalette ne fit aucun cornmerce, ni étranger ni autre, jusqu'à la fia de 1756; du moins aucun imprimé, aucun manuscrit, rien, à notre connaissance, ne le prouve sûrement. Les affirniations contraires qui se lisent dans certains ouvrages et dans des discours ne sont pas. des preuves.

M. Rouillé, après avoir rappelé en France ce religieux^ sous de faux rapports, et décidé qu'il ne retournerait pas aux îles, fut obligé, par l'évidence des faits, de revenir sur cette décision. C'était un commencement de réparation. 11 eût été plus franc et plus juste de reconnaître que des jaloux et des mécontents avaient surpris sa bonne foi, et que les chefs et les principaux habitants de la colonie avaient complètement innocenté le supérieur de la Martinique faussement accusé. A ce prix la réparation eût été parfaite ; elle lui eût fait honneur, et à M. de Machault aussi.

Mais, à partir de 1757, tout change aux Iles du Vent. La guerre a élevé une barrière difficile k franchir entre la

colonie et la mère patrie ; les communications sont à peu près interrompues, le commerce suspendu, les correspond dances ne parviennent que par Cadix et Amsterdam, quand elles arrivent à destination. Il se produit alors à la Martinique, par suite de Taccumulation des sucres, cafés, indigo^ etc., qui ne peuvent plus être expédiés en France que très difficilement ou très rarement, une dépression générale de toutes les denrées du pays, tandis que les marchandises venues d'Europe se vendent à très haut prix. Tout est en souffrance : agriculture, commerce, transactions de toutes sortes.

Le P. Lavalette subit le contre-coup de cette situation générale ; il ne pouvait en être autrement. D'abord, reçut-il fidèlement les lettres qui lui furent adressées par ses supérieurs de Paris et de Rome? On ne le sut jamais. Luimême, après son retour de France, ne donna plus guère de ses nouvelles, ni de celles de la Missioii. Le P. Fayard^ dont nous parlerons bientôt, fut le dernier missionnaire arrivé (1756) à Saint-Pierre, après la déclaration officielle de la guerre.

La rupture des communications avec la France lui créa encore une position bien dangereuse pour un homme d'un caractère si indépendant, d'une nature si entreprenante. Lui, supérieur général de la Mission, préfet apostolique, concentrant dans ses mains tous les pouvoirs, il était séparé du centre de la Compagnie, livré à lui-même, loin de la direction et de la surveillance de ses supérieurs de Paris et de Rome, et au moment où son administration temporelle entrait dans une période difficile et compliquée !

Pénétré, trop peut-être, de sa compétence dans les affaires, n'ayant que peu de confiance dans les conseils de son entourage, peu communicatif, mystérieux et presque muet sur ses entreprises, qu'allait-il devenir? qu'allait-il faire?

S'il ne se fût pas jeté, depuis quelques années, dans des opérations exagérées, il eût attendu paisiblement, sans graves soucis, dans le labeur apostolique de chaque jour, la fin de la guerre anglo-française. Malheureusement pour lui, il était dans l'engrenage, et il ne sut pas ou ne put pas en sortir : il fut entraîné...

On sait qu'il avait fait d'énormes pertes ces .dernières aimées, pertes irréparables qui causèrent de grands désordres à ses affaires. Les dettes cependant le préoccupaient plus que les pertes ; il en avait contracté et en France et aux Iles.

En France, il renonçait pour le moment, à cause de l'impossibilité où il se trouvait d'y vendre ses denrées, à payer ses nombreuses lettres de change, mais il se flattait à tort que ses supérieurs ne les laisseraient pas protester.

A la Martinique, les dettes, moins grandes qu'en Europe, montaient encore à un beau chiffre. Il dit dans son Mémoire justificatif que les « six dernières années de son séjour à la Martinique, il devait de 500 à 600.000 francs, payant intérêt, sans compter les lettres de change qu'il ne pouvait pas payer et qu'il renouvelait à perte pour deux ou trois ans ». Ces dettes ne furent-elles pas plus grandes? Ce point serait difficile à éclaircir, car il ne tenait aucun compte, il n'avait chez lui ni cahier de dépenses, ni cahier de recettes. Quand le P. de la Marche arriva à Saint-Pierre en 1762, en qualité de visiteur, il ne trouva dans la chambre du P. Lavalette aucun papier, qui pût le mettre au courant de la situation financière de la Mission.

Le P. Lavalette savait-il lui-même bien exactement ou il en était? Le P. de la Marche en doute beaucoup dans sa lettre du 25 mai 1762 au R. P. Ricci, général de la Compagnie de Jésus : « Ce père, dit-il, n'ayant rien écrit sur le cahier dés recettes et des dépenses, avancera beau-

coup de choses ou fausses ou incertaines * ». Il conseille donc de ne pas ajouter une foi absolue au Mémoire que le P. La Valette se propose d'adresser au Général pour sa justification. Le fait est que beaucoup de choses sont erronées dans ce travail ; dates, chiffres, récits, recettes, dépenses, achats et ventes, tout aurait besoin d'être contrôlé ; les faits racontés ne sont même pas toujours à leur place. On s'aperçoit que l'auteur n'a pas de notes sous les yeux; il écrit de mémoire, et la mémoire n'est pas sûre, quand elle n'est pas délibérément infidèle ; si on compare le Mémoire justificatif avec les lettres du P. de la Marche et celles des missionnaires de Saint-Pierre, il est bien difficile de ne pas croire à une altération voulue de la vérité. Le silence calculé est un autre mode d'altération : le P. La Valette ne dit rien ou presque rien de ses opérations commerciales dans les dernières années de son séjour aux îles. Aussi n'est-ce pas à ce Mémoire justificatif que nous aurons désormais recours. Nous puiserons à d'autres sources inexplorées. *

La situation du P. Lavalette était donc inquiétante, en 1737. Aux îles seulement, cinq à six cent mille livres de dettes, payant intérêt, sans compter les lettres de change non payées et renouvelées à perte !... Gamment faire face il tant de dettes ? Gomment conserver son crédit ?

Vendre les propriétés de la Dominique ? Il ne fallait pas

1. tr Cum nihil habeat relatum ac digestum in codicem acceptiel expensi, multa effutietaut falsa aut incerta » (Arch. gen. S. J.).

y songer ; elles avaient beaucoup perdu de leur valeur, depuis le commencement de la guerre, et, de plus, les esclaves que Tépidémie avait enlevés, n'avaient pas été remplacés, et par suite l'agriculture avait été négligée. La diminution du produit des denrées était considérable. C'est ce que le P. de la Marche constata en 1762 *.

Vendre les maisons de rapport à Saint-Pierre? Elles constituaient, à cette époque, le seul revenu fixe de la Mission ; sans ce revenu, il eût été impossible de la soutenir?

Le P. Lavalette ne pouvait pas songer non plus, endetté comme il l'était, à faire de nouveaux emprunts pour payer l'intérêt des dettes existantes 2.

Si l'on s'en rapporte à son Mémoire^ il eut alors un moment de terrible désespoir. « J'ai regretté, dit-il, je me suis repenti de m 'être livré à une entreprise, quelque bonne qu'elle fut, qui ne m'a apporté que peines, fatigues, dangers et désagréments... » Use demanda s'il n abandonnerail pas tout.,. A notre avis, il eût mieux fait de tout abandonner^ que de se lancer, tête baissée, dans les opérations que nous allons indiquer sommairement.

Soucieux de faire honneur à ses engagements, redoutant par-dessus tout une faillite et ses conséquences, persuadé du reste que la guerre finirait bientôt et que la paix rétablirait ses affaires gravement compromises, il se ressaisit et reprit courage... Mais, dans la lutte nouvelle où il s'engage, il sort de la voie prescrite aux prêtres et aux religieux.

1. Lettre du 25 mai 1762 au général Laurent Ricci : « Prœdia, maxime Dominicanœ insulœ, inculta jacere passus est... Fruges vel terrœ non mandatas, vel idoneae expertes culturœ. »

2. Restait la vente du tafia. Cette vente lui facilitait le payement de quelques lettres de change, tout au plus.

D'après la Lettre d'un négociant de la Martinique (5 août 1759) que nous avons déjà citée et qui jie cache pas son admiration pour les talents du P. Lavalette, l'utilité et la grandeur de ses entreprises, celui-ci « établit à Saint-Pierre un comptoir sous la raison de Rachon, Cartier et Compagnie, avec qui pussent répondre, sous ses ordres, la maison de Moreau et Lioncy à Marie-Galante, celle d'Isaac Juda régie à la Dominique, et celle de Chapuis à la Grenade * ». L'établissement du comptoir de Saint-Pierre se fit à Tinsu des supérieurs majeurs et des consulteurs de la Mission. Ce fut le premier pas ; les autres suivirent.

Il ne se borne plus à vendre les denrées de ses terres ou à les échanger contre les productions de l'Europe, il achète dans les îles voisines de la Martinique des quantités de marchandises pour les revendre, en vue d'en tirer profit. Mais, par prudence, il ne fait pas lui-même ce commerce ; il a des courtiers.

A la Dominique, son agent est un juif, Isaac Juda, qui est autorisé à lui procurer le café et le chocolat ; la pre- mière procuration que lui a délivrée le P. Lavalette est du 30 décembre 1757, la seconde, du 23 mai 1759; dans les pactes commerciaux, le nom seul du juif doit paraître ^.

1. P. 15. — V. aussi le Mémoire à consulter pour Jean Lioncy,., y p. 16 (5 septembre 1760). '

2. Lettre du P. de la Marche au général Ricci : « In insulà dominicanâ, accersendum curavi judœum, qui ibi commoratur et cui nomen est Isaac Juda... Prœdictus judseus à me interrogatus non dubitavit exhibere mihi binas procurationes sibi tradilas à P. Antonio et ab eodem subscriptas. Prior procura tio data die trigesima decembris 1757 potestalem ipsi faciebal emendi copiam, nullis deûnitam terminis, earum ex quibus cafTaeum et cocolatum soient confîci. Per procurationem posteriorem datam die vigesimâ tertiâ maii 1759, P. Antonius dabat eidcm mandatum emendi saltem ducenta caffaei librarum millia, quarum prœdictus pater in se recipiebat pretium

A Saint-Eustache, île hollandaise, l'agent s'appelait Constance. Il fut longtemps à son service, puis il se retira à la Dominique, où il conserva, dans un ordre parfait, toute sa correspondance commerciale avec le P. La Valette ; il la montra sans difficulté, en 1762, au P. de la Marche, et lui exprima toute la tristesse qu'il éprouvait de voir ce religieux en relation d'affaires avec des gens, qui presque tous sans vertu, sans probité, sans honnêteté, sans fortune, avaient fini souvent par s'enrichir au détriment de la Mission des Iles du Vent *.

Un troisième agent, à la Guadeloupe, du nom de Valentin, communiqua également au P. de la Marche les preuves irréfutables du négoce interdit aux prêtres.

Enfin, le P. Lavalette avait sous ses ordres un homme, connu à Saint-Pierre, très attaché aux missionnaires, le négociant Dutesca, qui lui servait d'agent ambulant aux îles de Sainte-Lucie et de Saint-Vincent, partout où il jugeait à propos de l'envoyer 2.

Comme preuves du commerce, le P. de la Marche trouva

solvendum, periculum et impensas quaslibet alias ; eâ tamen lege ut in pactionibus, quae ad ejusmodi mercaturam pertinebant solum Isaaci nomen appareret » (Arch. gen. S. J.).

i. « Pridiè cal. febr., Arundineto (Roseau) discessimus, et dùm viam carperemus ad praedium nostrum in eâdem insulâ Dominicanâ situm, serô divertinnîs in villam Dni Constance, qui per mullos annos proxeneta fuit patris Antonii in insulâ sancti Eustachii, quœ Batavorum ditioni subjacet in America. Nihil moratus est exhibere mihi totam et quidem immensam négocia tionum sibi à P. Antonio olim commissarum seriem miro à se digestam ordine ; et simul ingemuit quod P. Antonius négociation um suarum adhibuisset socios quorum plerique virtute, probitate, integritate non minus destituti quam fortunis, rem suam prius angustam aut potius nuUam in immensum saepè auxerant cum maximo possessionum ac fortunarum missionis detrimento » (Ead. epist.).

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