‹ Le père Antoine Lavalette à la Martinique: d'après beaucoup de documents inéditsChapitre 66 sur 110 · Mémoire justificatif · texte numérisé non relu

Mémoire justificatif

3. Dans sa lettre du 25 mai 1762, le P. de la Marche dit que le P. Lavalette s'était livré au commerce avant l'arrivée du P. Fayard à la Martinique ; mais cette atfirmalion n'est appuyée d'aucune preuve .

4. « Ratio prsecipua totius administrationis P. Fayard, in eo sita fuit ut scribae ofûcio fungeretur, et chirographum suum adscriberet quibusdam schedulis quas nesciebat ad mercaturam pertinere; adeo rudis atque imperitus rerum ejusmodi erat tune temporis. » (lettre du P. delà Marche du 25 mai 1762 au R. P. Ricci).

dant et les colons les plus influents de la Martinique. Peu [ à peu, avec le temps, les relations amenèrent les confidences, et les confidences, des révélations, vagues d'abord, plus précises ensuite, sur les affaires commerciales du supérieur delà Mission. Les deux Pères, appartenant à deux provinces différentes et ne s'éiant pas rencontrés jusqu*au mois d octobre 1757, peu liés par conséquent, ne se communiquèrent pas, pendant des mois, les secrets dont ils étaient dépositaires. Il leur répugnait du reste de croire à la culpabilité de leur supérieur dans une matière aussi grave que le commerce.

Cependant, les révélations se multipliant et des fait» nouveaux venant chaque jour en confirmer l'implacable vérité, il fallut bien ouvrir les yeux. Le P. Fayard revit les pièces auxquelles il avait apposé sa signature par ordre du P. Lavalette, il les étudia minutieusement et acquit la conviction qu'il avait signé, sans le savoir, des effets de commerce ; jamais on ne l'avait appliqué aux affaires, il ea ignorait les premiers éléments. Il se figura donc que le supérieur avait abusé de son inexpérience K Attristé d'une telle conduite, il ne sut contenir sa peine. Il accusa le P. Lavalette, avec trop de vivacité, de faire le commerce. De son côté, le P. de Magloire soutint la même accusation. Tous deux critiquèrent, sans apporter toutefois des faits probants, son administration temporelle, ses opérations financières, ses voyages longs et fréquents, ils lui reprochèrent de compromettre Thonneurde la Compagnie par des actes délictueux 2.

1. « Statim ac sensit decipi se atque illudi à P. Antonio, vestigia relegit » (lettre du P. de la Marche, 25 mai 1762, au R. P. Ricci).

2. « Constat neminem saepius ac apertius quam P. Fayard invectum fuisse tum voce tum scripto in profanas P. Antonii negociationes >♦ {Ibid.).

Il se forma dès lors, parmi les missionnaires, trois partis distincts : celui des accusateurs, auxquels se joignit le P. Michel Delpech *, celui des neutres, qui se tinrent en dehors de la lutte, réservant leurs appréciations, parce que la preuve des accusations n'était pas suffisamment faite dans leur esprit, enfin celui des défenseurs, qui tous appartenaient à la province de Toulouse. Ils s'appelaient Valoux, Pontié, Moreauet Cathala, tous amis dévoués du supérieur, pleins d'estime pour son caractère et le croyant incapable des faits incriminés 2.

Le supérieur général de la Mission crut devoir éloigner de Saint-Pierre les deux religieux qui avaient critiqué sa conduite. Le P. Fayard fut envoyé à la Guadeloupe, vers la fin de 1760, et le P. de Magloire reçut, en 1761, Tordre de rentrer en France ; mais cette mesure administrative devait avoir, l'année suivante, un douloureux dénouement

1. Le P. Michel Delpech, de la province d'Aquitaine, né le 6 février 1696, entré au noviciat de Bordeaux le 2 décembre 1716, prof es des quatre vœux le 2 février 1732, fut envoyé à la Martinique «n 1744. Les notes de ses supérieurs sont excellentes : Judicium optimum, ingenium bonum, prudentia magna. Le 2 juin 1761, il écrivit au R. P. Ricci une lettre qui fut portée en France par le P. de Magloire. Il y est dit : « Ut manifeste videatur nostrarum querelarum nonnisi verissima esse fundamenta, liceat mihi per Vestram Paternitatem, hic breviter recoUigere summa Patris La Valette crimina' Primum est immensum commercium lucrativum, à suc statu tam alienum. »

2. Ces missionnaires appartenaient à la même province que le P. Lavalette et à cause de cela, d'après le P. de la Marche, • Patri Antonio addictissimi propter mutua quibus inter se connecti soient Tiecessitudinis vincula unius ejusdemque provinciœ tolosanae socii, non quidem intrà provinciœ suœ limites ac terminos, sed ubi Mbenda est ipsis vit» consuetudo cum sociis aliarum provinciarum * (lettre au R. Ricci, 25 mai 1762).

pour le supérieur général. Nous le raconterons dans la suite de cette histoire.

Ce que nous venons de dire montre jusqu'à révidence la vérité de cette parole que nous lisons dans un travail de M. Deligny, procureur, imprimé à Paris en 1761 : « Jamais le P. Lavalette n'a insinué à ses supérieurs qu'il commerçât^ ni qu'il destinât au trafic les gros emprunts qu'il a faits de leur consentement *. »

M. Deligny ignorait lui-même à cette époque, ce qui se passait dans la Mission de la Martinique : « Les supérieurs du P. Lavalette, dit-il, ont ignoré et ignorent encore le commerce de ce Père; aucun Jésuite de France n^ert est persuadé, parce qu'aucun d'eux n'en a de preuves certaines.... Si le P. Lavalette a commercé, son premier soin a été de se cacher d'eux, de les tromper, de leur dérober toutes ses démarches, de supprimer toujours, le nom de commerce, d'en éloigner toutes les idées, d'y substituer des vues et des motifs honnêtes et conformes à sa profession, dans toutes les permissions qu'il leur a demandées de faire des emprunts ou des acquisitions^ Jamais les supérieurs n'eussent autorisé aucime de ses démarches, si elles eussent tendu à rien de ce qui touche le commerce.

Le P . Lavalette n'en pouvait douter ; et la preuve en est, qu'il savait que les supérieurs n'avaient aucun pouvoir de lui permettre un commerce interdit à tout religieux, et nommément aux Jésuites par leur Institut .... Il savait

1. Ce travail a pour titre : « Réponse au mémoire intitulé : Mémoire sur les demandes formées contre le Général et la Société de» Jésuites au sujet des engagements qu^elle a contractés par le ministère du P. Lavalette. »

encore que depuis la naissance de la Société jusqu'à son temps, il était inouï qu'aucun supérieur eût donné à quelque Jésuite que ce fut, soit de vive voix, soit par écrit, la permission de commercer. Il ne la leur a donc pas demandée ».

Et M. Deligny jetait ce défi aux adversaires du P. Lavalette : « Si Ton a des preuves certaines de son commerce, qu'on les montre, et qu'on fasse voir ensuite qu'elles ont dû parvenir, et qu'elles sont parvenues en effet à la connaissance des supérieurs ..... On peut assurer que qui que ce soit ne produira aucune lettre de ce Père, qui donne lieu de «roire que les supérieurs aient été instruits de son commerce par lui ou par d'autres *. »

On ignorait donc en France en 1761 le commerce fait par le P. Lavalette. Le P. Fayard, dit le P. de la Marche (23 mai 1762), l'avait dénoncé à Paris et à Rome 2; d'autres missionnaires avaient aussi prévenu le Provincial de Paris et le Général, à partir de 1759 3. Mais la plupart des lettres de ces religieux ne parvinrent pas à destination. On n'en trouve aucune trace ' dans les archives de la Compagnie, où l'on conserve si précieusement tant de correspondances de l'époque, et de plus une lettre du P. Delpech nous apprend que les lettres des missionnaires étaient souvent interceptées.

Le P. Lavalette les interceptait-îl, comme Tafïîrme le P. Delpech, ou furent-elles saisies en route par les corsaires

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