LES PROCÈS DU P, LAVALETTE DEVAHT LES CONSULS, ET* FRANCE
Les sieurs Lîoncy et Gouffre se déclarèrent en raîlliie, comme nous Tavons vu, le 19 février 173G. Cette même atiûee, la guerre éclata entre les deux puissances europt^ennes, les communications furent interrompues entre les îles du Vent et la France j et les Anglais capturèrent la plus grande partie des denrées expédiées par le P. Lava- , lette pour le payement de ses lettres de change.
Sur Tordre du P. le Fores tier^ provincial de Paris ^ lequel tenait à empêcher les plaintes de se produire parmi les créanciers de la maison de Saint-Pierre, le P* de Sacy pava chez M, Rey, à Marseille, pour près d*un million de traites échues. Ce million provenait de quelques fonds du P. La va lette, des avances faites sur la caisse des Missions, enfin d'emprunts considérables.
Le 17 avril 1756, le P. Claude Frey succède au P. le Forestier. Ne partageant pas les idées de son prédécesseur sur le supérieur de la Martinique et le payement de ses dettes, il prit pour devise : ni avances, ni emprunts.
Cependant beaucoup de traites restaient ix payer. A cause de la guerre, le P, Lavalette se trouva dans Vimpossibilité
de le faire, et, au lieu de se borner à dire à ses créanciers, que des événements de force majeure seuls l'empêchaient de les rembourser, il se jeta, à Tinsu de ses supérieurs, oublieux des lois de l'Église et des règles de l'Ordre, dans les opérations commerciales les plus décevantes ; il inonda FEurope de nouvelles lettres de change. 11 espérait sans doute que le provincial de Paris les acquitterait, contraint et forcé.
Vain espoir ! Le P. Frey demeura irréductible dans son opposition et ordonna au P. de Sacy de renvoyer à la maison de Saint-Pierre tous les solliciteurs ou de leur conseiller d'attendre la fin de la guerre.
Les solliciteurs ne tardèrent pas à affluer à la procure des missions, surtout à partir de 1758. Éconduits avec de bonnes paroles, ils murmurèrent ; puis des bruits fâcheux circulèrent, des menaces se firent entendre.
La consigne était donnée ; le P. de Sacy, en religieux obéissant, s'y soumit. On a conservé un certain nombre de lettres de lui, écrites alors aux créanciers. Aux uns il dit qu'il a les mains liées : « Je voudrais de bien bon cœur, écrit-il le 20 avril 1758 à M. Jacquier, négociant à Bordeaux, pouvoir accepter la lettre de change à votre ordre pour 10.250 livres, incluse dans la lettre dont vous m'avez honoré le 16 du courant ; mais j'ai les mains liées pour toute acceptation des lettres de change, tirées sur France et ailleurs, par le P. Lavalette. »
A d'autres il conseille de s'adresser directement au P. Lavalette : « J'ai prié Monsieur X., dit-il à M. de Cazotte, de vous conseiller de renvoyer à la Martinique les lettres de change dont vous êtes porteur, parce qu'en effet, je ne voyais que ce seul moyen pour en avoir l'acquittement. Je reçus avant-
hier de Marseille une lettre, qui me confirme dans cette pensée. On m'y marque que plusieurs des traites de la Maison de Saint-Pierre, sont revenues de France à la Martinique, et que le P. Lavalette les a payées* ».
11 écrit encore à M. de Cazotte, à la date du 17 février 1759, de ne pas s'inquiéter, la Maison de Saint-Pierre pouvant faire honneur aux engagements contractés : « Toutes les personnes des îles que j*ai vues, dit-il, m^qnt assuré que les revenus de cette maison étaient plus que suffisants pour faire honneur à toutes les dettes qu'elle avait contractées. Je n'ai pas été fâché du témoignage qu'elles m'ont rendu. Car à présent je suis, sans contredit, le plus fort créancier de cette maison. Je lui ai fait gratuitement les plus grosses avances, pour tâcher de la soulager dans les malheurs que la guerre et la faillite des Lioncy lui ont fait essuyer, et pour lui donner le temps de prendre des arrangements, qui allassent à y remédier ^ ».
Enfin, il écrit, le 2 avril 1756, à M. Jacquier, négociant à Bordeaux, qu'il ne peut plus rien faire pour les créanciers, n'ayant plus de fonds au P. Lavalette : << N'ayant aucun fonds au P. Lavalette, étant même tellement en avance avec lui, qu'il ne me reste même pas de quoi satisfaire aux besoins les plus pressants des autres missions dont
1. Lettres sur les opérations du P. Lavalette, p. 50. Paris, 17 novembre 1759.
2. Ibid,, p. 44. — Dans la lettre au même du 17 novembre, il dit : « J'ai fait par pure bonne volonté et sans y être obligé en aucune sorte, de grosses avances pour aider le P. Lavalette dans le contretemps fâcheux où Favaient jeté, au commencement de 1756, la banqueroute de ses correspondants de Marseille et les suites qu'elle devait avoir par le défaut des payements qu'auraient exigé les lettres de change sans nombre que ces correspondants avaient acceptées » (Ibid., p. 49.)
je suis chargé, il ne m'est pas possible de faire honneur en aucune façon aux lettres tirées parle P. Lavalette * »
Inutile de citer d'autres lettres du P. de Sacy, le contenu est toujours le même : il a les mains liées, il faut s'adresser pour le payement des traites au P. Lavalette, du reste il n'a plus ni fonds appartenant à ce Père, ni fonds de la caisse des Missions.
Les réponses du P. de Sacy, les seules qu'il pût donner dans les circonstances difficiles où il se trouvait, n'eurent pas le don de satisfaire les porteurs de lettres de change. « Las d'attendre le retour de la paix pour recevoir le montant de leurs lettres, las de solliciter, de menacer et de ne rien obtenir, quelques créanciers imaginèrent de traduire au Consulat de Paris, le P. de Sacy, en sa qualité de Procureur général des missions. Le P. de Sacy, assigné et comparaissant, répondit, comme il était naturel, qu'il n'avait ni tiré, ni endossé ^ ni accepté les lettres de change, et qu'il n'avait point de fonds à celui qui les avait tirées. En conséquence, il fut renvoyé, sauf aux porteurs des lettres de change à se pourvoir contre le P, Lavalette, Telle fut la jurisprudence uniforme et toujours soutenue du Conseil de Paris jusqu'en 1760, et tant que les porteurs ne s'adressèrent qu'au P. de Sacy 2 ».
Cependant, au mois de janvier 1760, la veuve Grou et
i , Lettres sur les opérations du P, Lavalette, p. 67.
2. Mémoire à consulter pour les Jésuites de France, délibéré à Paris le 10 mars 1761, et signé : Lherminier, Gillet, Mallard, Taboue, de la Monnoye, Babile, Thevenot d'Essaule.
Louis Grou, son fils, prirent une route nouvelle pour obtenir le payement dune lettre de change de 30.000 fr., tirée par le P. Lavalette sur M. Rey, en 1757, et dont voici la teneur :
« A Saint-Pierre Martinique le onze may 1757 pour trente milles livres.
« Monsieur à deux ans de datte il vous plaira paier par cette première lettre de change, la deuxième, trois, quatre et cinq ne Tétant, à Tordre de M. Pierre Rachon la somme de trente mille livres tournois, valeur reçue comptant dudit sieur, que vous passerez au compte de notre maison, suivant Tavis de votre très humble et obéissant serviteur.
« Bon comme dessus. Lavalette.
« A Monsieur Rey Taîné, négociant à Marseille ^ ».
Cette - lettre, dont Téchéance tombait aii 6 juin 1759, après avoir passé successivement de M. Rachon à M. Charlery, à M"** veuve Grou et à M. Louis Grou, son fils, négociant à Nantes, fut présentée à M. Rey, le 23 juin 1758 et le 12 mai 1759. Faute d'acceptation et de payement, on en fit faire le protêt ^ ». ' "
]\{me Grou « était puissamment riche, dit le Mémoire sur Lavalette^ elle n'avait pas un besoin actuel d'argent. C'est ce qu'elle ne cessera d'écrire plusieurs fois, et au P. de Sacy et au P. Claude Frey, sans pouvoir en obtenir un billet d'assurance de sa dette, parce que le premier ne le pouvait pas, ayant les mains liées, et parce que le second ne le voulait pas. Outrée de ce refus, elle perdit patience », •et, le 19 novembre 1759, elle et son fils présentèrent une
i. Mémoire à consulter pour les Jésuites de France, pp. 11 et 13; — Mémoire pour les Jésuites ^la^. du P. de Montigny. 2. Afémoire ins. du P. de Montigny.
requête aux Consuls de Paris, « à ce qu'il leur fut permis d'assigner la Compagnie et Société générale des Jésuites en France, isles, pays et obéissance du Roy, en la personne du P. de Sacy, et autres procureurs généraux de Tordre, en leur grand couvent et maison commune à Paris, rue Saint- Antoine, pour être tous condamnés solidairement, et par les voies admises en telles circonstances par les édits à payer à la veuve Grou et fils, les trente mille livres portées en la lettre de change, avec intérêt » .
Le P. Joseph AUanic * était, depuis trois semaines, provincial de Paris, en remplacement du P. Claude Frey de Neuville, nommé Supérieur de la Maison professe. 11 avait reçu sa nomination le 27 octobre. Comme son prédécesseur, il était peu favorable au P. Lavalette ; comme lui, il ne voulait ni emprunts, ni avances. Le gouvernement de la province restait donc dans les mêmes dispositions vis-àvis des créanciers. Le P. Allanic ne fit rien pour arrêter la requête de la veuve Grou et de son fils.
Le '29 janvier, le P. de Sacy fut assigné avec les Provinciaux et Procureurs généraux « à comparoir le lendemain matin en la chambre du Conseil, au Consulat de Paris pour y répondre et procéder aux fins de la requête, et voir adjuger les conclusions avec intérêts et dépens. »
1 . Le P. Mathieu Jean-Joseph Allanic, né au diocèse de Vannes le 4 février 1701, entra au noviciat de Paris le H septembre 1719 et flt sa profession à Quimper, le 2 février 1735. Après avoir professé six ans les humanités, un an la rhétorique et six ans la philosophie, il fut procureur deux ans à La Flèche, recteur à Nevers (1741-1744), à Vannes, à La Flèche et à Louis-le- Grand (1744-1759), puis Provincial. Il mourut à Rennes presque subitement sur la fin de 1760. C'était un homme de valeur, ses notes l'indiquent : ingenium, Judicium^ prudentia et experienlia maxima, talentum ad omnia.
Le P. de Sacy, assigné en son propre et privé nom, comparut le lendemain à l'audience des juges consuls, et requit la décharge de la Compagnie assignée dans sa personne, ladite compagnie n étant aucunement engagée par ledit titre, et les demandeurs n* ayant pu s'adresser à elle y mais bien à la maison où était demeurant le tireur de la lettre.
La veuve Grou et son fils « argumentèrent de ce que les maisons de V Amérique et de la Martinique faisaient des retours au P. de Sacy, c'est-à-dire qu'on lui faisait passer des fonds, en qualité de procureur général des Missions, avec lesquels il payait quelques lettres de change, à quoi le P. de Sacy répondit que sa maison ne bénéficiait aucu^ nement de ces fonds; quil acceptait et payait les lettres de change toutes les fois quon lui en avait fait les fonds ; qu'autrement il ne les acceptait point et renvoyait au tireur * » .
La veuve Grou et son fils ajoutaient « que la Société était gouverné3 par le P. Provincial assigné, et que le P. La Valette n'avait souscrit la lettre de change qu'en conséquence de ce qu'il avait été nommé et choisi supérieur de leur maison à la Martinique par ledit P. Provincial'..., que les Jésuites étaient solidairement garants de l'administration de leur député..., d'autant que le P. Lavalette ne pouvait, aux termes de ses vœux, faire aucune sorte d'affaires personnellement dans la société civile ». Le P. de Sacy répondit que « le P. Lavalette n'avait pu engager la Compagnie en général, mais seulement la maison où il était demeurant, aucune maison n'étant responsable pour Vautre et chaque maison étant particulière pour ceux qui la composent \ que si une maison régissait ses affaires à son