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CHAPITRE li

(suite du précédent).

Affaire du Péché philosophique. Origine et sujet de la controverse Dénonciation d'Arnaud. — Bouhours et Le Tellier interviennent. Part de chacun dans les lettres intitulées : Sentiment des Jésuites sur le Péché philosophique. — Analyse de la 1'"* et de la 3*^ lettre. Tactique défensive et offensive. — Prosopopée des sauvages évangélisés. — Résultat final de la controverse. — Les satellites de Bouhours : Le Tellier et Daniel. — Les journalistes de Trévoux. — Valeur intrinsèque de la polémique de Bouhours. S'il est regretter pour les jésuites qu'on ne l'ait pas opposé à Pascal. — Bouhours comparable à Nicole. — Que les disputes de grammair sont mieux proportionnées à son talent.

S'il est au monde un sophisme creux et dont le nomi même soit ignoré des plus doctes, c'est assurément cette curiosité d'école qui s'appela jadis le Péché philosophique; et pourtant il est véritable que le Péché philosophique, en sa saison, fit couler des flots d'encre, que Paris en retentit plusieurs mois, et que les femmes le mirent en conversation, comme elles avaient fait de la Grâce au temps des Provinciales. Bouhours nous ramène à ce débat, dont voici en abrégé l'objet et les circonstances.

En 1686, un professeur de philosophie au collège des jésuites de Dijon avait fait soutenir par un de ses élèves

une thèse sur la matière des péchés. A la suite de quelques théologiens de Técole, il distinguait dans le péché deux aspects : le péché étant philosophique en tant qu^il contredit à la raison et lèse la conscience humaine, théologiquG parce qu'il contient une violation de la loi divine. Or, examinant si ces deux propriétés du péché sont nécessairement conjointes, ce jésuite concluait à la possibilité de la négative, et posait qu'une faute grave, commise sciemment, mais par un homme qui ignore Dieu ou ne pense pas actuellement à Dieu, n'emporte aucune offense envers Dieu et partant ne damne pas (1) : c'est un péché purement philosophique. Encore que'Sainte-Beuve se montre fort coulant pour la thèse en question, n'y trouvant rien qui, tant soit peu expliqué, puisse offenser les consciences modernes (2), on sent bien ce qu'il y a de choquant dans cette subtilité qui présente comme possible une distinction réelle entre le mal et le péché, entre le délit moral et la prévarication religieuse, et qui irait tout droit à faire d'un scélérat couvert de crimes à ses propres yeux un homme innocent devant la Divinité. Il est vrai que le jésuite de Dijon croyait se sauver des conséquences monstrueuses de sa thèse, en déclarant le cas qu'elle suppose infiniment rare ou même pratiquement impossible : à la bonne heure, mais alors que signifie ce jeu d'esprit à vide, et pourquoi ouvrir la porte de la méta-

(1) Voici la thèse en sa tcDeur authentique :

« Peccatiim philosophie um, quantumvis grave ^ in illo qui vel Deum ignorât, vel de Deo non cogitât^ non est offensa Dei. »

(2) Sainte-Beuve, Port^Uoijal^tY, p. 461.

physique à un paradoxe qu'on aurait horreur d'admettre dans la morale?

Cette proposition n'était point entièrement neuve : Pascal avait déjà flétri quelque chose d'analogue dans la quatrième Provinciale. Elle n'était pas non plus spéciale au professeur de Dijon : car vers le môme temps quelques Pères de Douai, de Marseille, ou d'ailleurs, en avaient soutenu d'approchantes. Mais enfin, celui-là eut la mauvaise chance de donner l'éveil et supporta le poids de l'attaque. Il arriva en effet que des extraits de ses cahiers furent envoyés à Arnauld, réfugié alors à Bruxelles ; Arnauld n'en usa point d'abord, et se borna à communiquer la thèse à l'un de ses amis de Louvain, qui, l'ayant publiée, donna occasion à un autre docteur de formuler des thèses contraires marquées au coin du plus âpre augustinianisme. Une polémique s'ensuivit entre la Faculté et les jésuites de Louvain; toutefois la querelle aurait pu longtemps traîner dans robscurité d'une dispute d'école, quand soudain Arnauld, vers la fin de 1689, sortit de son silence et fit un éclat. Non content de poursuivre à Rome la condamnation du Péché philosophique, par quatre Dénonciations successives (1), il jetait l'alarme dans toute la chrétienté, criant à Thérésie, et que les jésuites voulaient établir un nouveau dogme subversif de la morale. La Compagnie s'émut fort de la thèse malencontreuse par où l'un des siens l'avait compromise, et les jésuites français s'empressèrent de confier la défense de leur honneur théologique au

(1) Nouvelle Hérésie dans la Morale, dénoncée au Pape et aux EvéqueSi aux Princes et aux Magistrats,

P. Le Tellier, et en attendant au P. Bouhours (1). Telle fut l'origine des trois Lettres intitulées Sentiment des Jésuites sur le Péché philosophique, attribuées communément à Bouhours, mais dont il est certain que les deux dernières tiennent davantage de Le Tellier.

On aurait mauvaise grâce à donner trop de poids à ces petites feuilles. La première en particulier, la seule qui soit entièrement de Bouhours, n'offre rien de plus qu'uji programme d'apologie, plutôt fait pour annoncer une réponse que pour servir de réponse. Encore est-il vrai, malgré Texiguité de cette pièce et son peu d'importance doctrinale, que le fin jésuite y montre de l'esprit et de l'habileté. Battre en retraite, sans donner à l'ennemi trop d'avantage, est toujours une manœuvre délicate ; et c'était justement le cas, puisque l'insoutenable thèse du Péché philosophique ne laissait auxjésuitesque la ressource du désaveu. Bouhours le fait en leur nom, ce désaveu, dès le premier mot et de la manière la moins équivoque : il déteste le Péché philosophique et dans ses conséquences et dans le simple énoncé de la thèse ; il a de la joie qu'on l'ait découvert, il n'est pas moins animé que le dénonciateur à le livrer à Tanathème. Franchise adroite par sa véhémence même, franchise surtout piquante parce qu'elle va frapper d'un coup oblique Arnauld et les siens : a Pressez, leur ditil, la condamnation de la nouvelle hérésie; nous ne ferons point après cela des distinctions de sens, pour

(1) a Les jésuites... ont chargé le P. Le Tellier de les désavouer [les thèses]. Cependant le P. Bouhours, pour arrêter par avance ces méchants effets, a fait afficher par tout Paris une petite lettre, etc.» {Histoire des ouvrages des Sçavans, février 1690.)

sauver le nôtre des anathèmes, nous ferons encore moins de protestations par-devant notaire contre ce que nous aurons signé. »

Mais ce n'est pas là tout : nonobstant la vigueur de son argumentation contre le Péché philosophique, il y a deux endroits où le dénonciateur prête le flanc. D'une part, incomplètement renseigné sur les cahiers du professeur de Dijon, il le charge outre mesure, en lui imputant des conséquences morales que le jésuite avait lui-même formellement répudiées. En second lieu, s'il combat victorieusement le Péché philosophique, il le fait par des armes suspectes et dont l'orthodoxie a droit de s'alarmer; opposant erreur à erreur, rigorisme à relâchement, il affecte de voir dans cette thèse, non seulement le sophisme isolé d'un particulier, mais bien le corollaire de la doctrine des jésuites touchant les péchés d'ignorance invincible ; en sorte qu'il veut qu'on étende à celle-ci la réprobation encourue par le Péché philosophique, que l'on tienne partant, selon le système augustinien, que la conscience de la faute n'est point requise pour être coupable (1). Bouhours signale ces deux points favorables à un retour offensif des jésuites (les Lettres ultérieures en tireront le parti convenable); puis il met fin à cette première escarmouche en relevant d'un ton aigre-doux les dévotes et charitables assurances dont Arnauld a coutume d'envelopper ses diatribes : (c Du reste. Monsieur, vous jugez bien qu'après vous avoir rendu avis pour avis, nous ne man-

{{) « Requirilur ad peccandum nolitia facti, sed non notiiin malitîœ. »

querons pas de vous rendre au pied des autels vœux pour vœux, et que nous prierons Dieu avec tout le zèle possible qu'il vous comble de toutes sortes de grâces, surtout qu'il répande dans votre cœur la douceur et la charité, qu'il vous fasse connaître combien la mauvaise foi est opposée à la morale de Jésus-Christ, et enfin qu'il vous donne un esprit docile, humble et soumis aux décisions de l'Eglise. » Arnauld répliqua, dans sa troisième Dénonciation, sur le même ton, mais qui ne lui était pas aussi naturel et séant qu'à Bouhours. Plaisant échange de charités théologiques : on eût dit, répétée exactement entre les deux docteurs, la scène connue d'Arsinoé et de Gélimène !

Il n'y a pas lieu d'insister sur la deuxième Lettre, qui ne tend qu'à laver le professeur de Dijon de la morale qu'on lui impute et à pallier le mauvais sens de sa thèse.

Quant à la troisième, — que la part principale en revienne à Bouhours ou bien à Le Tellier, — une noble et vigoureuse page la recommande à notre attention. Il n'est plus ici question du professeur de Dijon ni de ses écrits, et puisqu'aussi bien Arnauld s'est attaqué à la doctrine de l'ordre tout entier, c'est la doctrine de l'ordre dont on entreprend la justification. L'auteur de la Lettre établit en effet que la théologie des jésuites n'a que faire de cette fiction du Péché philosophique, car de deux choses l'une : ou l'homme fait mal et sait ce qu'il fait, dans ce cas c'est Topinion commune des jésuites, qu'il y a péché vrai, formel et théologique ; ou il fait le mal à son insu, et alors le Péché philosophique n'est pas davantage en cause, attendu qu'il n'y a point de péché du

tout. A cette doctrine si raisonnable de « Tignorance invincible y>j le jansénisme se glorifiait en vain d'opposer le dogme monstrueux qui vous damne froidement pour un acte que vous ne savez pas illicite, que vous croyez excellent, que vous tenez pour obligatoire (1). Les jésuites avaient ici beau jeu, s'il est vrai que cette théologie soit persuasive, avec qui conspirent la raison et la conscience humaines. Aussi^ dans le christianisme féroce de ses adversaires, l'auteur trouve l'occasion d'un beau mouvement, d'une prosopopée saisissante et qui peut aller de pair avec ces autres prosopopées théologiques de Pascal dans la quatorzième Provinciale, et de Boileau dans l'Epitre sur V Amour de Dieu.

Il suppose ces rigides réformateurs (c'est là, ajoute-til très finement, de ces cas métaphysiques et qui n'arrivent point) évangélisant les barbares du Canada ou du Japon : qu'arriverait-il, s'ils se mettaient à leur prêcher l'effroyable sévérité de leur foi, s'ils leur disaient :

a II est vrai, mes frères, que vous ne saviez pas que toutes les choses dont vous venez de me parler fussent des crimes; cependant, pour les avoir faites, vous méritez le feu éternel. Ce que je vous dis là est un des fondements de notre loi. — Loi cruelle 1 diraient ces sauvages,

(1) On trouve dans la préface du t. XXXI des Œuvres d*Amauld (éd. de 1780, in-4) ces trois thèses du D^ Steyaert de Louvain, qui formulent la doctrine avec toute la précision possible :

« Potest fieri ut guis peccet peccato vero, fo)^mali et theologico, etsi simpliciter nesciat se peccare.

« Potest fieri ut quis peccet^ etc., etsi firmiter judicet se recie facere.

« Imo, etsi eadem finnitudine Jitdicet se teneri ita facere, adeo ut peccaturus esset, ni faceret, »

loi cruelle, qui yeut qu'on lui obéisse sans la eonnatlre ! Est-il croyable qu'une telle loi soit du vrai Dieu?.. Que votre Dieu nous menace, si vous voulez, des.plus horribles supplices au cas que nous ne gardions pas ses commandements, maintenant qu'on nous les a déclarés; qu'il nous punisse encore, et même durant toute l'éternité, pour les actions que nous savions bien qui offensaient l'auteur de la nature, personne ne le doit trouver mauvais ; mais qu'il nous ait déjà condamnés à des flammes éternelles pour des choses que nous ne savions pas lui déplaire, cela est-il d'un maître équitable? Et après cela qui voudrait le servir?.. »

Voilà d'éloquents sauvages, et qui raisonnent ^nsé* ment. Les jansénistes peuvent bien dogmatiser, subtiliser. (( Jugez, répond l'autre, quels progrès ferait l'Evangile avec de tels prédicateurs! » et je ne sache pas d'argutie doctorale qui tienne contre ce simple argument de missionnaire.

11 est superflu de s'attarder aux suites d'une controverse qui, de part et d'autre, se prolongea fastidieuse ment dans quelques libelles. La question, aussi bien, avait perdu dès 1690 beaucoup de son intérêt, Rome l'ayant tranchée par une double sentence : la thèse de Dijon était condamnée textuellement, ainsi que les jésuites s'y devaient attendre, mais en même temps plusieurs de ces propositions inhumaines où s'opiniâtraient les disciples de Jansénius. Ainsi s'apaisa peu à peu tout ce fracas, et le Péché philosophique s'en alla rejoindre dans l'oubli tant d'autres jouets qui ont amusé un instant la raison humaine.

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Boubours ne se môla plus de controverse (1): il ne l'avait fait que deux fois dans sa vie, à vingt-trois ans d'intervalle. Mais ce n'est pas au nombre des pages qu'il faut ici mesurer Pœuvre : quelques feuilles volantes, les premiers essais de Boubours, avaient suflB pour faire date cbez les jésuites, et pour faire école. On sait comme en usaient ses devanciers, le détestable ton de leurs écrits polémiques: et voilà qu'il laissait après lui, formés par son exemple et par ses conseils, un groupe de religieux polis et diserts qui, sans être aucunement des écrivains supérieurs, savaient du moins s'aider de la plume, exprimaient en bons termes des choses raisonnables. Deux Pères surtout lui faisaient cortège, dont l'un occupe une place honorable entre les historiens français, l'autre, établi dans la charge de confesseur du roi, ne s'est rendu que trop fameux par la politique : Daniel et Le Tellier. Avant que d'écrire l'histoire ou de gouverner la conscience royale, ces satellites de Boubours s'employaient à repousser les attaques jansénistes; Daniel publiait ses Entretiens de Cléandre et d'Eudoxe (1694), qui, tout en péchant par ce vice capital de réfuter les Provinciales avec un retard de quarante années, offraient toutefois des pages substantielles, sensées, presque éloquentes (2); Le Tellier, que nous avons vu associé à Bouhours dans l'affaire du Péché philosophique, avait déjà plaidé d'un style ferme, dans sa

(1) On peut citer pour mémoire une Remontrance à Mgr V Archevêque de Rouen (1697), où il parait qu'il collabora avec le P. Daniel : cela est insignifiant.

(2) Voyez surtout, cité par Sainte-Beuve en son Port-Royal^ t. UI, p. 429, un touchant passage de Daniel sur les jésuites missionnaires.

Défense des Nouveaux Chrétiens (1687), la cause des jésuites de la Chine. Tout cela certes ne pouvait passer pour chef-d'œuvre, mais cela élait suffisant, estimable, et lisible aux lecteurs les plus délicats.

Cependant, à l'entrée du xviii® siècle, sur les pas de Daniel et de Le Tellier^ voici venir une autre génération, les Buffier, les Lallemant, les Bougeant, les Tournemine, plus souples, pins alertes, unissant à un réel savoir je ne sais quoi d'aisé et de primesautier, vrais talents de journalistes; c'est le temps que la Compagnie s',empare à son tour de la puissance de la presse périodique ; les Mémoires de Trévoux paraissent. Ainsi, les belles clartés de Port-Royal éteintes, à mesure que le jansénisme épaissit ses fumées et se démène tristement dans Tombre, la Société de Jésus brille plus que jamais d'une pléiade d'écrivains ingénieux, incisifs, prêts à se défendre, prompts à assaillir, se faisant de l'esprit qu'ils ont une arme aussi bien qu'une parure.

Est-ce à dire que l'honneur d'un tel changement appartienne en définitive àBouhours? Parce que d'habiles gens sont venus après lui, faut-il estimer que c'est à cause de lui qu'ils furent tels? Il y aurait à cela quelque sophisme. Que Bouhours fût un de ces initiateurs puissants qui mettent leur sceau sur les âmes et remuent jusqu'à l'avenir, non certes; tout ce qu'on prétend, c'est que Bouhours, à son heure et dans sa sphère, ne fut pas non plus un personnage inutile ; qu'il donna une impulsion, qu'il exerça une influence dont on serait peutêtre empêché de définir nettement l'étendue, mais que l'étude des faits et les témoignages contemporains

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nous montreut çà et là très sensible. Gardons-nous de le surfaire, mais reconnaissons-lui ce mérite d'avoir hâté et facilité, dans la polémique de son ordre, une évolution que le progrès du temps y rendait d'ailleurs nécessaire.

Et maintenant que l'on a jugé de son rôle effectif, on peut se demander quelle était au juste la portée de son talent, de quoi il était capable si les jésuites l'avaient produit plus souvent et de meilleure heure. Le P. Daniel, qui nous donne l'opinion des Pères familiers ou disciples de Bouhours, déplore que ses supérieurs ne l'aient pas deviné dès le temps des Provinciales^ comme il atteignait à la maturité de la trentaine. J'entends bien qu'il eût mieux fait qu'Annat et les autres ; mais, tout considéré, est-ce un malheur pour les siens, est-ce un bonheur pour lui de n'avoir pas affronté le choc de Pascal? N'en déplaise à Daniel, aujourd'hui la question se pose à peine. Avec ses menues habiletés et ses élégances fragiles, Bouhours, comme on dit, n'était pas de force, et se fût brisé comme verre.

Au fond, c'est un homme de beaucoup d'esprit, qui sait parfaitement bien écrire, deux conditions suffisantes pour guerroyer agréablement de la plume ; mais ce n'est que cela, et en vérité il faut autre chose pour faire un polémiste supérieur. Il y a une ardeur de sang, une longueur de souffle, une impétuosité d'âme qui lui manque; il s'irrite, et n'a pas le secret de s'indigner; il raille finement, mais ne fait point de ces morsures sanglantes ni de ces marques au fer chaud ; des mots éloquents lui échappent, mais cette éloquence soutenue, simple et

forte, qui vient du cœur et qui prend aux entrailles, cette éloquence-là n'est point la sienne. Louez en lui, tant qu'il yous plaira, des idées fines et la correction attique de la forme. J'y voudrais sentir davantage le feu sacré, la passion communicative sans laquelle on est condamné à rester froid et à laisser froid. Il est vrai, les écrivains qui ont cela ne sont pas chose commune ; et quand la nature a tant fait que d'en susciter un dans quelque grande lutte intellectuelle, elle prend du temps, elle ne se hâte pas de lui donner un antagoniste à sa mesure. Il s'arrange ainsi des duels où les vrais combattants sont espacés par des siècles : Pascal frappe, attendez de Maistre.

Mais Pascal hors de cause, et aussi le grand Arnauld — celui-ci le dialecticien de Sorbonne par excellence, triomphant dans l'argumentation doctorale, — Bouhours était de trempe à ne le point céder aux bonnes plumes de Port-Koyal, à Buettre plus d'une fois peut-être l'avantage et les rieurs de son côté. Supposé qu'on l'eût attaché à cette besogne ingrate, il aurait fait sûrement un bon « polémiste de corvée » (1), comme était Nicole à Port-Royal : raisonneur moins délié que celui-ci, mais plus vivement plaisant, plus expert en délicatesses de style, doué, ce semble, de facultés équivalentes, quoique dissemblables.

Mais ceci n'est pas sans un peu de conjecture, puisque dans le fait Bouhours ne fut qu'un polémiste d'occasion, et que les occasions lui furent rares. Ou plutôt son talent polémique prit sa pente ailleurs, se joua

(1) Sainte-Beuve, sur Nicole.

plus à Taise en de plus humbles régions. Au lieu de poursuivre péniblement le jansénisme dans la théologie, il ne cessa pas de le harceler sur la grammaire; diligent et subtil anatomiste du langage de ces messieurs, il railla la pesanteur ou la rudesse des termes qu'ils affectionnaient, il gourmanda leurs constructions louches, il s'émerveilla avant Voltaire de leurs phrases à longue queue et des robustes poumons qu'il fallait pour les hre sans perdre haleine. Il mit dans toutes ces critiques bien de l'ingéniosité, les assaisonnant par des anecdotes malignes (1), les tournant parfois en petits dialogues divertissants (2) ; bref, où quelque autre eût fait la mine d'un pédant vétilleux, il sut avoir raison avec enjouement et se moquer sans aigreur. Peut-être est-ce là l'espèce de satire pour laquelle il était véritablement né. Encore que le bon Père se flattât d'une connaissance particulière des choses de la théologie, j'avoue que je me fie bien autrement à son expérience de grammairien. Le pied lui glisse ailleurs; sur ce terrain de la grammaire, il va d'un pas agile; il vous mène agréablement et sûrement; il est chez lui.

(1) Voy. au chap. i, des Doutes sur ia Langue française^ p. 24, ce qu'il rapporte touchant l'origine de l'adjectif incharÛable .

(2) Voy. iàid., pp. 25-28, le dialogue entre l'auteur, l'Abbé, la Marquise et le Chevalier.

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