CHAPITRE III
B0UH0UB8 GRAMMAIRIENé
La grammaire expérimentale au xvii* siècle ; Vaugelas et son école.
— Bouhours disciple et continuateur de Vaugelas : ce qu'il y ajoute. — Principes généraux de Bouhours : souveraineté de Tusage fondé 1° sur la conversation des honnêtes gens, 2^* sur le style des bons auteurs. — La société polie^ et particulièrement la cour, toute-puissante en matière de langage. — Quel est l'idéal du parler français sous le règne de Louis XIV : contraste avec les préférences des modernes. — Réception d'un mot au xvu* siècle.
— Bouhours, interprète scrupuleux du goût régnant; côté étroit et arbitraire de sa critique. — Le choix des mots. Les mots nouveaux. — Les vieux mots. — Les mots populaires. — Les mots érudits. — Restrictions multiples apportées à l'emploi de certains termes. — Plusieurs mots embeUis et agrandis par le renouvellement de leur sens. — Les nuances de l'expression fixées, les synonymes définis.
On peut, sans crainte d'ennui, feuilleter les trois volumes qui, joints à un petit nombre d'opuscules et de fragments, composent l'œuvre grammaticale de Bouhours (1) : l'esprit y règne, et je ne sais pas, après les
(1) Les Doutes sur la Langue française, 1674. — Les Remarquas nouvelles, etc.^ 1675 ; et la Suite des Remarques nouvelles, 1692. — En outre, les morceaux suivants -A^ La Langue française, qui est le second des Entretiens d'Ariste et d'Eugène, 1671, 2° La substance du chapitre m des Lettres à la Marquise de *** sur le sujet de la Princesse de Clèves, 1678. 3* La Critique de l'Imitation de J.-C. traduite par le S" de Beuil [Saci], 1688, laquelle est purement grammaticale. 4® Une Explication de divers termes français que beaucoup de gens confondent (dans les Mémoires de Trévoux, 1701)-
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Remarques de Vaugelas, de monument plus attrayant de cette époque où la grammaire française eut la singularité de n'être point aride.
Entre les essais laborieux, systématiques et bizarres de nos linguistes du xvi' siècle, Dubois-Silvius, Maigret, Ramus, Henri Estienne» et les premières compilations méthodiques exécutées par l'abbé Régnier-Desmarais et par le P. Bufifier au commencement du xviii% une école de grammairiens prit naissance, telle qu'on n'en a point tu qui exerçât d'aussi bonne grâce un pouvoir aussi efficace . Eloignés pareillement de l'investigation historique des modernes, par où la genèse d'une langue se reconstitue depuis l'embryon, et de cette analyse philosophique, déjà familière à Port-Royal, qui l'anatomise en ses dernières fibres et finit par la résoudre en idées abstraites ; assez dédaigneux du passé, très peu curieux de l'absolu ; doctes, mais plus observateurs; traitant la grammaire moins sur le pied d'une science rigide que comme un art souple et ondoyant, ces philologues ne prétendaient autre chose que d'être les véridiques interprèles de l'usage. Ils n'échafaudaient point de système; ils s'appliquaient à rédiger la coutume présente de la langue. Ils n'écrivirent pas proprement de livres ; mais couchant en marge des livres d'autrui leurs réflexions et leurs doutes, tenant registre des façons de parler du grand monde, ils rassemblaient un jour ces feuilles volantes et donnaient modestement
— Enfin nous savons par les Mémoires de Trévoux (février 1704, supplément) que plusieurs articles du Dictionnaire de Trévoux sont entièrement de la main de Bouhours.
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au public un recueil d' « Observations » ou de «Remarques sur la langue ».
Cette école vint à son heure, achever et promulguer la réforme qui s'était opérée dans les lettres françaises. Malherbe ayant poli et ennobli le vers, la prose ayant reçu de puristes comme Goëffeteau une rectitude, une netteté jusque-là inconnues, de Balzac le nombre et Tartifice savant de la période : c'était le temps que la langue mûre sentait la plénitude de son. génie, qu'elle aspirait, après des turbulences de jeunesse, à se rasseoir, à s'ordonner, à se fixer, et que, répondant à ce grand besoin d'ordre, l'hôtel de Rambouillet d'une part, l'Académie de l'autre faisaient d'autorité la police du discours. Un homme parut alors, en qui se résumaient excellemment et l'Académie et l'hôtel de Rambouillet, un homme dont la modeste gloire est attachée à la durée de la langue française : Vaugelas.
Par son procédé de critique minutieuse, Malherbe le premier avait donné quelque idée de la méthode empirique en grammaire : Vaugelas la crée définitivement, et l'applique avec un tact incomparable. Le sceptique Le Vayer, par humeur d'indépendance, le barbon Dupleix, par entêtement des vieilles modes, eurent beau contester: les Remarques sur la Langue française (1647) obtinrent d'abord un applaudissement universel, et leur auteur depuis longtemps n'était plus qu'on les consultait encore à la façon d'un oracle. D'ailleurs ce grammairien sans rival laissa une lignée, et la hste est longue des faiseurs de Remarques et d'Observations qui, dans le cours du siècle, l'imitèrent avec plus ou moins de bonheur et d'ha-
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bileté. Quatre noms du moins [sont demeurés de cette multitude : Patru, Thomas Gomeille, les annotateurs et reyiseurs de Vaugelas ; Ménage, qui suppléait à la pau- Treté de son goût par une érudition alors inusitée ; enfin eelui qu'on peut dire à bon droit le plus considérable et le plus renommé, Bouhours (i).
Celui-ci ayaity comme il le dit ingénuement, « une extrême passion pour la langue française » ; passion qui s'était peut-être bien éveillée à la lecture de Vaugelas, qui se confondait du moins avec le culte naïf qu'il ren^ dait à la mémoire de ce prince des grammairiens. Il ne le connut point en personne, mais il vivait dans un monde plein de son souvenir ; Patru surtout, devenu l'ami de l'un après avoir été le conseiller de l'autre, leur fut une, sorte de lien et dut apparemment communiquer au jésuite la tradition de l'auteur des Remarques. Ainsi, admirateur déclaré de Vaugelas, tout pénétré de son esprit, Bouhours eut à la fois cette hardiesse et cette modestie d'en vouloir être le continuateur (2). Dire
(1) La nomenclature complète de cette école montre à quel point le monde d*alors, sans distinction de sexe, de condition et de profession, était occupé de grammaire. Sans parler des quatre auteurs précités, l'on eut successivement : les Nouvelles Observations sur la Langue franc, de M'" Buffet (1668) ; les Nouvelles Remarques, etc. de l'avocat Bérain (1615); Ze Génie de la Langue franc, de d'Aizy (1685); les Réflexions sur V Usage présent de la Langue franc. j du médecin Andry de Boisregard (1689) ; les Nouv. Observations ou Guerre civile des Français sur la Langue de l'avocat grenoblois Aleman (1688) ; et les Mots à la mode du négociateur de Callières (1691).
(2) On lit dans une thèse (p. 159) sur Valentin Conrart, soutenue en 1883 par M. Bourgoin, cette phrase surprenante : « Ménage a eu un disciple, le P. Bouhours, mais il n'a heureusement pas fait école. La curiosité valait encore moins que le purisme ». — Ainsi le puriste Bouhours, Bouhours qui railla si plaisamment les étymologies et le fatras de Ménage, Bouhours que Ménage en revanche
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qu'il le continua, c'est marquer précisément l'étendue de son mérite, il vient le second, et partant ne saurait disputer d'originalité ni d'influence avec le fondateur de la méthode; mais il ne se borne pas aussi à répéter ou commenter servilement les leçons du maître; il y ajoute, et, tout en se guidant sur les fameuses Remarques, ne laisse pas d'aller plus loin et de découvrir du nouveau.
Bouhours en effet représente, dans l'histoire de la grammaire française, une période très voisine du règne de Yaugelas, mais déjà sensiblement différente.
Dans cet espace de trente années qui les séparent, la réforme, mise en train par Yaugelas, a fait du chemin ; le goût s'est affiné, l'oreille a appris des délicatesses nouvelles ; le style a perdu avec ses dernières rudesses quelque chose de sa vigueur primitive ; la phrase, qu'on laissait naguère se développer avec ampleur, s'allège maintenant, s'écourte, et prend des élégances plus maniables. Si les grandes lignes de la langue sont arrêtées dans Yaugelas, elle attend de Bouhours cette certaine ciselure et polissure de détail qui parfait l'œuvre. Enfin, comme l'un personnifie l'art grammatical de cette époque de Louis XIII, marquée du fier génie de Corneille, l'autre, grammairien du grand siècle finissant, fait songer à l'exquise perfection de Racine, fait déjà pressentir la manière alerte, vive et coupée qui caracté-
traitaît de singe de Vaugelas, n'élait pas le disciple de Yaugelas, mais de Ménage? Gela ne se discute pas; et il faut croire ou à quelque étrange lapsus de M. Bourgoin, ou qu'il parle de Bouhours sans l'avoir lu.
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rise le génie da siècle prochain, celle de Montesquieu, celle de Voltaire.
Au reste, une entière ressemblance dans le tour d'esprit, un même point de départ, des rencontres multipliées; tellement qu'il serait difficile d'étudier le grammairien dans Bouhours, sans répéter à son sujet ce que d'autres ont énoncé avec autorité de Vaugelas : redites qui ne seront pas tout à fait superflues, si Ton réussit à démêler, parmi la doctrine héritée du maître, l'apport personnel du disciple.
Pour Bouhours, aussi bien que pour Vaugelas, Tusage est l'arbitre infaillible et la loi souveraine. L'analogie même, dont le propre est de créer, à côté de l'usage qui conserve ou qui détruit, ne joue qu'un rôle insignifiant : puissance effacée et opprimée, qui ne peut rien sans le bon plaisir de l'usage et contre qui l'usage peut tout (1), si bien qu'on assurerait de celui-ci en toute vérité qu'il est « le roi et le tyran des langues » (2). Or, il existe pour s'instruire des volontés de ce maître deux voies distinctes, en premier lieu « le commerce des honnêtes gens », secondement « la lecture des bons livres ». Les livres aident bien à parler « juste » ou purement, c'est-à-dire à observer une exactitude dans la
(1) Il n'est pas jusqu'aux plus grossières bévues que l'usage, d'après Vaugelas, ne légitime. Ainsi, Thabitude ayant prévalu parmi les dames ignorantes de l'étymologie de dire recouvert pour recouvré^ éminent pour imminent^ il est d'avis qu'il faut parler de la sorte, en dépit du barbarisme.
(2) Les phrase» entre guillemets sont de Bouhours, la plupart tirées de son Entretien sur la Langue française.
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liaison des mots^ un ordre concerté dans les pensées, à quoi la conversation ne saurait s'astreindre. Mais la conversation possède une autorité supérieure : elle est gardienne et maîtresse des éléments mêmes du discours; elle fait, défait les mots à sa guise; et par là elle donne des lois à Técrivain, et seule lui enseigne «à parler noblement et naturellement tout ensemble ». Gela s'entend des « belles conversations », mais lesquelles? Le parler de la province est en mépris; celui du peuple est chose vile, et qui ne compte pas. Reste la bonne compagnie, mélange rare de ce qu'il y a de plus éclairé à la cour et de plus poli à la ville ; et comme la politesse du bourgeois est d'imiter le plus possible Turbanité du grand seigneur, il s'ensuit que la cour, en dernière analyse, est le foyer duquel toute élégance de parole émane. Cette souveraineté de la cour en fait de langage, est-elle d'ailleurs si injustifiable? Certes il est de sots marquis, comme il est de fausses précieuses : et c'est justement le talent du grammairien de les discerner d'avec les bons modèles. Il n'en demeure pas moins vrai que la familiarité royale et les règles de l'étiquette donnent au langage du courtisan un certain tour noble et relevé; que l'habitude de calculer ses expressions et de tout dire sans appuyer y jette des finesses et des nuances ; enfin ce serait miracle, si la galanterie, l'assiduité auprès des femmes n'y insinuait aussi une douceur et une délicatesse particulières. Ce n'est donc pas simple paradoxe de flatterie, qu'un homme né tienne de sa naissance une grâce spéciale pour bien parler. A entendre Bouhours, « il se voit à la cour
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plusieurs personnes qui , sans jamais avoir beaucoup étudié les maîtres, parlent comme les maîtres et peutêtre mieuœ que les maîtres ». Dès lors il est naturel que la langue classique se règle sur le goût de la cour, qu'elle se constitue, tout de même que la société, aristocratiquement, et qu*un grammairien de métier condamne une expression par ce seul motif, « qu'elle déplaît à des pèr- . sonnes d'un rang si relevé que les honnêtes gens doivent faire scrupule de s'en servir » .
Il semble que l'instinct des plus puissants écrivains de nos jours a été de taire du français un idiome abondant, touffu et coloré; peu dépendant des fantaisies de l'usage mondain; ne répugnant point au néologisme utile ; d'ailleurs enraciné profondément dans le passé, et fort nourri des sucs du terroir populaire. Mais l'idéal de la langue, au xvn* siècle, est quelque chose de noble, de net et de choisi, où il n'entre rien qu'une femme d'esprit n'entende de prime abord, rien que le plus raffiné courtisan n'ait pu dire, hier, dans les galeries de Versailles.
Qu'un moderne soit contraint par les exigences de sa pensée à créer un vocable nouveau : soit qu'il ait recours à la dérivation latine, soit qu'il mette en jeu la seule iorce plastique delà langue, soit qu'il fouille le résor du vieux langage ou même celui des patois, si son mot est intelligible, expressif et bien sonnant à l'oreille, il est bon et légitime ; il n'a pas à devenir français, il l'est de fait, et bien sévère qui lui demanderait d'autres titres. Les choses, au temps de Bouhours, n'allaient point si simplement. Le mot une fois né, — je le
suppose de bon lieu et viable, — il lui restait tout à faire pour acquérir le droit de vivre. Et auparavant, que d'épreuves et de hasards I II faut d'abord que l'auteur du mot le présente aux « honnêtes gens », dis* crètement toutefois, et sans afficher sa paternité : car tout ce qui porte trop saillant le cachet de l'individu, risquerait d'indisposer ce public épris de distinction autant qu'ennemi de la singularité. Le mot circule, on le tâte, ou étudie sa physionomie. C'est un grand point s'il est agréé des femmes. Mais aussi trop d'engoûment peut être pernicieux, car l'engoûment est sujet à passer, et le mot du même coup. Cependant le jour vient où quelqu'un se hasarde à l'imprimer, moyennant la précau* tion des italiques, ou bien d'un 'powr ainsi 'parler^ d'un si jt*ose dire ou de tout autre « adoucissement » analogue. L'œil s'y accoutume comme a déjà fait l'oreille. Enfin, après plus ou moins de délais et d'aventures, le mot, s'il est a né sous une constellation heureuse », entre décidément dans l'usage. Et notez que les termes rajeunis sont traités sur le même pied que les neufs, n'y ayant point de différence, observe Bouhours, entre les mots récents et des mots en désuétude <k qui sont à notre égard comme s'ils n'étaient pas ». Or, le nombre de ceux-ci n'est pas médiocre, et s'accroît quotidiennement par le caprice de la bonne compagnie^ laquelle n'a qu'à négliger un peu de temps la plus belle diction du monde, pour la faire tomber en roture.
Ces rebuts et ces délaissements ne sont pas du fait de Bouhours, mais Bouhours les enregistre en greffier trop fidèle. Le rôle d'un grammairien, si respectueux
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qu'on le veuille de la coutume, comporterait mieux, ce semble, que cette constatation indifférente des faits. De prêter main-forte à tant d'excellents mots qui ont peine à entrer, à tant d'autres qui sont en péril de sortir, estce donc forfaire à l'usage, ou si c'est lui rendre service ? Mais Tusage lui-même n'est pas toujours cette puissance impérieuse, ce courant rapide et droit auquel il faut qu'on se laisse entraîner : il a souvent des pentes insensibles et des fluctuations incertaines. Où un homme de goût condamne, un autre, aussi homme de goût, approuve : qui comptera, qui pèsera les suffrages? Dans le doute, ne siérait-il pas que le grammairien embrassât le parti le plus libéral? D'ailleurs, il est de l'office du grammairien de <t tirer l'horoscope des mots d naissants ; et un horoscope favorable a parfois décidé d'une belle destinée. Bouhours lui-même a pronostiqué le succès du verbe brusquer^ que Ton commençait à peine à dire; et il y a de certains mots si spécieux qu'il ose les admirer, même avant la pleine sanction de l'usage. Mais ce sont là des hardiesses extraordinaires, trop tôt effacées par sa timidité habituelle. En principe, Bouhours n'aime point à se compromettre ; il attend le cri public, et d'être poussé par la foule, tant il a peur de courir une aventure (1). Cette circonspection, louable quand il s'agit de mots gauches ou difformes, comme assassinaûeur^ coronateuTy inamissibilité^ l'induit plus souvent à des scrupules déraisonnables. On s'étonne, par exemple, de
(1) Il dit quelque part : a Je fus bien surpris, quand je sus qu'on m'accîisait d'avoir inventé une phrase. Gomme ma conscience ne me reprochait rien là- dessus... »
voir le même grammairien recevoir sans peine plusieurs mots importés d'Italie sous Mazarin : bravoure^ réussite^ ^disculper (1), ou ceux-ci tirés du latin : gratitude^ quiétude j minutie, férocité^ affabilité, toutes expressions récentes, vierges du moins du parler usuel et enfouies jusque-là dans le français demi-latin de quelque érudit de la Renaissance, — et répudier pêle-mêle : prosateur^ offenseur y captif y calvitie ^ aménité j fatuité ^ etc., non moins utiles à coup sûr, et aussi bien faits que les autres. Il a du penchant pour sagacité; comment ne pas faire grâce à efficacité? Parce que la locution bien mériter de. . . est calquée sur le latin, est-ce une raison suffisante de Timputer à faute à Ménage? Toutes ces décisions, à parler franc, sont bizarres. Encore se peuvent-elles soutenir par la nécessité où était la langue, à peine reconquise sur le latinisme, de se garder d'une invasion nouvelle ; mais si l'on conçoit la réserve du grammairien à l'endroit de ces mots savants, qui circulent dans une langue à la façon de corps étrangers dans un organisme, du moins devrait-il accueillir plus favorablement ceux qui, formés de la substance même de l'idiome, en attestent la vitalité.
Bouhours, ici encore, se montre d'une rigueur immodérée. Il lui déplaît qu'on ait fait ambitionner ai ambition, et de clairvoyant clairvoyance. On dirait que les noms fprmés à l'aide de l'en privatif, peut-être à cause de l'abus qu'en fait Port-Royal, lui sont
. (l) De bravuraj riiiscita, discolpare. — L'anciea fraûçais avdt de son propre fonds descouper, repris plus tai*d à l'italien sous nno autre forme.
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généralement suspects; je ne dis pas seulement incor^ rompu, inchariiable^ inconvertible, pour lesquels l'événement lui a donné raison ; mais V impardonnable de Segrais, Vinvaincu de Corneille, ineffaçable, inexpéri^ mentéy intolérance, inconduitCy inattention^ que de noms mal à propos sacrifiés ! De même les substantif en menty d'une dérivation si naturelle et d'un si uni' versel emploi : s'il en admet plusieurs, il raye tout net enivrement, déchirement , resserrement, prostemement, brisement, etc., et cette belle et chrétienne expression de Saci, « glorieux rabaissement », n'est rien à ses yeux qu'une témérité barbare.
Au fond, Bouhours n'est pas porté d'un grand zèle pour l'enrichissement de la langue. Que si on l'oblige d'y reconnaître des lacunes manifestes, il s'en console à peu de frais, faisant réflexion que piété manquait à l'hébreu, et que les Latins n'avaient point de mot pour exprimer reconnaissance ou remerciement. « L'abondance, ajoute-t-il, n'est pas toujours la marque de la perfection des langues. Elles s'enrichissent à mesure qu'elles se corrompent, si leur richesse consiste précisé ment dans la multitude des mots... Au reste, les mots que nous n'avons pas sont remplacés par des expressions si belles et si heureuses, qu'on n'a pas sujet de regretter ce qui nous manque (1). » Passe pour cette théorie, si elle n'avait d'autre effet que d'entraver le néologisme; le pis est qu'elle favorise merveilleusement l'épuration, c'est-à-dire l'appauvrissement systématique de la langue : «On en a retranché, dit Ariste, une
{{) La Langue française {Entr, et Ariste et d* Eugène y II)»
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infinité de mots et de phrases, et apparemment cela ne Ta pas enrichie? — Ne pensez pas vous en moquer, réplique Eugène, c'est par ce retranchement qu'on Ta perfectionnée et qu'on en a fait une langue également noble et délicate... On démêle l'or de la terre, et on lui ôte sa crasse pour le rendre pur ; on donne mille coups de ciseau à une pièce de marbre pour en faire une belle statue; il faut tailler et nettoyer un diamant, afin qu*il ait cette pureté et ce feu qui fait tout son prix. Ainsi, pour polir, pour épurer, pour embellii" notre langue, il a fallu nécessairement en retrancher tout ce qu'elle avait de rude et de barbare... »
Les comparaisons sont jolies : mais quoi ! si la scorie entraîne avec elle une part du métal, si le ciseau mutile la statue, si le diamant à force d'être usé se réduit à rien, vantera-t-on le bienfait de ce retranchement?
C'est pitié en effet de voir avec quelle ruineuse facilité la langue se dépouille du meilleur de son patrimoine. Pour un mot démodé qu'elle daigne reprendre, ou qu'elle veut bien garder encore dans le style soutenu (1), combien n'en perd-elle pas de gaieté de cœur! Ecoutez Bouhours : forSy avec son grand air que n'ont pas ses synonymes, « est devenu bas et méchant » ; quant d..., si commode, quasi y charmant sous la plume de M™® de Sévigné, ont vieilli; discorde tout noble qu'il est dans Corneille, est déchu du vers comme de la prose ; on ne
(1) Accoutumance revient sur l'eau. — A présent ^ condamné par Vaugelas, se dit maintenant à la cour. — Angoisse « a vieilli, mais est encore beau dans le sérieux », comme « ces vieux domestiques qui paraissent n'être plus bons à rien, et qui ne laissent pas d'être bons à quelque chose dans le besoin. »(BouhourS| Rem.nouv.y passim.
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dit plus délecter, desservir, ni accueillir, étrangeté ni dé faveur i enfin, qui le croirait? ces mots irréparables, tant ils sont naïyement français, ces mots qu'il semble qu'on ne puisse arracher au français sans blôssure : 5t/at?6, et gentil, et courtois, un beau jour les voilà jetés au rebut comme archaïsmes : vraies mutilations de la langue, vraies barbaries de Tusage, où la complicité passive des grammairiens n'est pas ce qui £6lche le moins. Cependant, hormis Molière et La Fontaine, qui suivant simplement leur génie, continuaient la vieille veine gauloise, hormis les solitaires de Port-Royal, peu soucieux d'atticisme et qui retardaient volontiers sur le style actuel, toute la littérature obéissait docilement à cette tyrannie des Académistes et des c honnêtes gens ». Depuis Dupleix et Le Vayer, réfractaires à Vaugelas, peu de protestations, et tardives; celles-là, il est vrai, d'autant plus significatives, qu'elles partent de génies sages qui, soumis de fait à la réforme, ne peuvent se défendre de contempler avec un douloureux retour tant de dégâts qu'elle a faits. C'est d'abord La Bruyère qui, dans son chapitre de quelques Usages^ après un dénombrement mélancolique des pertes de la langue, laisse échapper ses regrets sous la forme respectueuse d'un doute : « ... Est-ce faire pour le progrès d'une langue que de déférer à l'usage? Serait-il mieux de secouer le joug de son empire si despotique ? Faudraitil dans une langue vivante écouter la seule raison, qui prévient les équivoques, suit la racine des mots.., si la raison, d'ailleurs, veut qu'on suive l'usage?» C'est Fénelon qui, plus hardiment, dans sa Lettre à r Académie
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française, s'empare des expressions de Boubours, mais afin de conclure en sens opposé : « Notre langue manque d'un grand nombre de mots et de pbrases, il me semble même qu'on Ta gênée et appauvrie depuis cent ans en voulant la puriQer. Il est vrai qu'elle était encore un peu informe et trop verbeuse ; mais le vieux langage se fait regretter, quand nous le retrouvons dans Âmyot, dans le cardinal d'Ossat, dans les ouvrages les plus enjoués et les plus sérieux... On a retranché, si je ne me trompe, plus de mots qu'on n'en a introduit. D'ailleurs, je voudrais rCen perdre aucurty et en acquérir de nouveaux (1). »
Il manque à Bouhours d'avoir eu de ces tendresses et de ces pitiés pour les beaux mots vieillissants, d'avoir tempéré par le respect de la tradition son idolâtrie de l'usage. Mais étant posé que l'usage est omnipotent et impeccable, ses pires caprices sont sacrés ; et tout ce qui a cessé une fois de lui plaire, Bouhours le condamne sans examen et le sacrifie sans regret.
Que s'il fait bon marché des mots gothiques, à plus forte raison écarte-t-il les mots roturiers ou devenus tels, les mots peuple, et qui ont pris sur les lèvres de l'artisan ou du campagnard un goût insupportable aux personnes polies. « Bas et populaire », il n'est pas pour un mot de stigmate plus flétrissant. C'est le temps où Boileau veut bien appeler un chat un chat, mais
(1) Joignez le témoignage du puriste d'Olivet, qui disait à son tour: tt On a voulu épurer notre langue. Peut-être a-t-on fait comme ces médecins qui, à force de saigner et de purger, précipitent leur malade dans un état de faiblesse d'où il a bien de la peine à revenir. »
non pas qu'on traduise ignoblement par âne le substantif grec Svoç, ni qu'un interprète d'Homère maintienne au fidèle Eumée sa qualité de porcher; où il note de « bassesse » le verbe bruire; où Louis XIY, plus scrupuleux que Boileau^ se choque de la locution rebrousser chemin, trop rustique et gauloise. On trouve dans Bouhours, touchant ces dégoûts de la belle langue, les plus curieux renseignements. Nous apprenons de lui que parerais au sens étymologique de a père et mère » n'est pas noble, que le verbe tracasser^ que Pexpression adverbiale à l'aveugle^ que le gallicisme énergique faire les dégoûtés, et même cet autre faire merveilles sont des dictions bonnes pour la populace ; il va sans dire que vergogne ne se peut soufifrir ; enfin « parler proverbes », ainsi que font les rustres, c'est de quoi disqualifier un bel esprit: les honnêtes gens ont leurs proverbes à eux, qui sont les senlences, comme le peuple a ses sentences, qui sont les proverbes (1). Et ne vous plaignez pas que tant de délicatesse aille épuisant la langue. La langue, si vous en croyez Bouhours, ne s'appauvrit nullement ; car enfin, « on n'est pas moins riche, pour avoir tout son bien en pierreries 1 »
(1) Voltaire, qui se souvient quelquefois de Bouhours, dit pareil* lemeot : « Les maximes sont nobles, sages et utiles ; elles sont faites pour les hommes d*esprit et de goût, pour la bonne compagnie. Les proverbes nejsont que pour le vulgaire... » [Ecrivains du Siècle de Louis XlVf art. Boileau.) -^ D'ailleurs, ce mépris de la classe aristocratique pour les proverbes date de loin. Quand les trouvères en citent dans quelque chanson de geste, ils ne manquent guère de s'excuser auprès de leur noble auditoire par ce vers ou autre équivalent :
a Gom li vilains le dit en reprovier ».
Voy. les Epopées françaises de M. L. Gautier, l'^^part , liv. I, ch. ix.
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Mais toute rareté n'est pas joyau, et Bouhours ne veut pas non plus dans la langue de ces vocables de provenance étrangère, de signification technique, qui sentent le philologue ou l'antiquaire. Non qu'il ait une aversion particulière pour le mot propre; mais d'étonner les « honnêtes gens » par un appareil d'érudition, cela ne lui semble guère moins choquant que de les dégoûter par une trivialité populaire. Cette « couleur locale » qui flatte si fort le goût moderne, c'est justement ce que le XVII* siècle évite le plus qu'il peut. Qu'un écrivain d'aujourd'hui veuille décrire une nature ou une civilisation extraordinaires, il tâche d'exciter en nous à l'aide de mots précis et neufs des sensations neuves et fortes ; mais l'écrivain classique, au lieu de déranger les habitudes d'imagination de son lecteur, accommode le sujet aux mœurs ambiantes et aux conventions du temps ; il laisse les termes propres aux gens de métier ; et s'il a à parler de quelque objet singulier^ exotique, suranné, il l'exprime par équivalent, ou en termes^ généraux, ou par périphrase. C'est ainsi que Bouhours écrira volontiers coupe au lieu de calice, et qu'il mettra un vase où le latin dit une amphore. Par le même principe, il recommande que les noms de personne étrangers, auxquels l'oreille française n'est pas faite, soient sauvés par une circonlocution. Nommer Parrhasius, Lycophron. ProtagoraSf cela n'est pas trop du grand monde : on fera bien de chercher à la place quelque tour ingénieu-
(1) De même, Bussy reproche à Boileau d'avoir employé dans sa Satire X,non seulement les termes d'astrolabe et de parallaxe^ mais le mot axe\
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sèment vague. Maharbal, dans Bossuet, deviendra avantageusement € un brave Africain x» , et Annibal, a: le plus rusé capitaine qui fut jamais >. C'est déjà cette théorie de la périphrase^ dont les versificateurs du xvm* siècle vont faire les terribles applications que Ton saH.
Voilà donc le vocabulaire purgé des mots trop neufs et des mots trop vieux, des populaires et des érudits. Il y a plus. Certains mots reçus par Bouhours ne le sont que sous condition, privés d'une partie de leur sens^ réduits, si Ton peut dire, à leur minimum de volume et d'énergie. C'est une de ses vues favorites, qu'une quantité d'expressions, élégantes au figuré, ne doivent pas s'employer dans leur acception propre et originelle. L'observation parfois tombe juste; mais qui soupçonnerait que, d'après Bouhours, fléchir, foudroyer^ édi' fier{i)y ne valent rien hors du sens métaphorique? A contre-biais, évaporation, e /fusion, ne sont susceptibles que du sens physique : plus d! a évaporation d'esprit » ni di «effusion de cœur ». Le verbe affectionner veut absolument après lui un nom de chose. Primitif est mauvais, hormis deux significations consacrées. Il faut s'abstenir d^impatient dans la belle acception latine : « impatient du joug ». De même ces adjectifs : insa^ tiablCy incurable^ ambitieux, quelque commodément qu'ils semblent s'adapter à un régime, « ne soufifrent pas de queue » ; et c'est mal parler que de dire : « msatiable de biens », « incurable à tous remèdes », a ambitieux d'honneurs ».
(1) Ainsi fléchir le bras, une église foudroyée, l'édification du Temple, seraient autant d'expressions vicieuses.
Ajoutez que les mots sont soumis à une sorte de régime de castes, plusieurs qu'on ne veut pas complètement abolir étant relégués dans un rang inférieur ou immobilisés dans un coin étroit de la langue. Ainsi débonnairetéj suavité, indélébile sont exclusivement du langage mystique. Il faut réserver purification à la Bible. Gracieux, antique^ au moins dans l'étendue entière de leur sens, appartiennent à la poésie. D'autres, tels que hobereau, émerUlonné^ ne se souffrent que dans la conversation et sur le ton de la plaisanterie. Enfin, dernier raffinementi Ton en voit, comme mignon^ qui ont une grâce particulière dans la bouche des dames.
Mais Tusage dont Bouhours est l'interprète ne se borne pas à gêner les mots par ces rigueurs minutieuses ; s'il les trie avec un soin extrême, s'il les veut peu nombreux, il les fait aussi valoir en perfection. La langue, si frugale, est en même temps exquise. Dans le style aussi bien qu'en tout le reste, le génie du siècle de Louis XIV fut moins en efl^et de créer une matière abondante et riche, que de donner aux plus simples choses un ordre et un éclat admirables. Du groupement de mots ordinaires on sut alors tirer des ressources infinies. Les tendresses que les poètes de la Pléiade croyaient mieux peindre, à la guise italienne, avec quelque diminutif puérilement mignard. Racine, sans violenter l'oreille, les exprime divinement par un tour de phrase créé. Et non seulement on possède l'art de ménager les mots ; mais les mots eux-mêmes se spiritualisent ; ils reçoivent plus
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d'âme : leur sens s'affine, ou s'approfondit, ou se transfigure par un emploi métaphorique.
Ce travail qui s'accomplit autour de lui^ Bouhours l'observe en témoin sagace, et l'approuve. Timoré à l'excès quand il s'agit d'introduire des mots nouveaux, il (écrit avec joie cette rénovation intérieure par où la langue s'enrichit sans se charger ; il applaudit à ces empreintes hardies, dont l'usage frappe des mots communs. Tels fier, changeant son sens primitif (le férus latin) pour cette acception délicate qui nous permet l'alliance de mots « fier et tendre » ; habile, passant du sens de docte à celui d'adroit ; fâcheux y pour dire un importun; comédien^ un maître en l'art de feindre; entendu , versé dans un art ; brillant, « une argumentation brillante ». Le substantif tour a pris une extension remarquable : « tour de visage », « cela a du tour ç . Soutenir, gâter, empoisonner^ détruire (Mîthridate détruit, a dit Racine) sont devenus de beaux mots en devenant métaphoriques; de même s'^ embarquer (dans une entreprise), entrer (dans la pensée de quelqu'un), pousser (un sujet), donner (dans un piège), et mortifier, et sacrifier, et s^entêter, et raffiner, et cent autres. Savoir le monde, étudier un homme, ont eu de la hardiesse en leur temps. Un attachement^ pour dire une affaire de cœur, quelle charmante invention, et tout à fait digne de la galanterie française !
On continuerait longtemps d'énumérer, à la suite de Bouhours, les conquêtes que la langue faisait en profondeur, au moment même où elle resserrait ses limites. Mais ce n'est pas tout. Moins une langue possède de
matériaux, plus elle doit s'efforcer qu'il n'y en ait point de banal ou d'inutile ; plus il importe que chaque mot soit doué d'une vertu distincte, que toute idée générale, au lieu de flotter d'un synonyme à Tautre, fixe dans chaque synonyme un de ses aspects divers. De là ces a définitions de mots », si fort prisées jadis qu'elles étaient devenues un divertissement de bonne compagnie, que Bussy exilé y occupait des soirées, que les femmes d'esprit s'en proposaient et s'en envoyaient par lettres. La grammaire ici confinait à la psychologie, l'analyse des mots conduisant naturellement à celle des sentiments. Telle observation de Bouhours ne serait pas déplacée dans un recueil de réflexions morales ; et réciproquement, qu'est-ce que certaines pensées de La Bruyère, que de jolies définitions de mots? Chez les prédécesseurs de Bouhours, Vaugelas, Ménage (1), nous trouvons peu de chose sur ce chapitre des synonymes ; l'esprit subtil et raisonneur du xviii® siècle s'y exerça au contraire à loisir : mais ainsi que Gorbinelli, Bouhours avait déjà préparé les voies; et si maint grammairien apporta ensuite à celte étude plus d'application et de méthode, nul n'y a surpassé le jésuite en finesse de vue et en industrie d'analyse.
J'avoue que là comme ailleurs il arrive à Bouhours de raffiner; et, par exemple, c'est pousser un peu loin la passion de l'exactitude que d'avancer qu'on doive plutôt dire le succès d'une tragédie et la réussite d'une
(1) Voy. rintroduclion du Dictionnaire des Synonymes de M. Lafaye. n nomme sur la même ligne Vaugelas, Ménage, et Bou- . hours: Bouhours, ce me semble, doit être distingué.
comédie f ou de chercher une différence entre a la beauté qui passe » et « la beauté qui se passe ». Mais on aime à l'entendre expliquer comment misérable et malheureux^ « ces deux frères «jumeaux, ont eu en vieillissant «des deslinées contraires » ; et soit qu'il attache des significations distinctes à des mots de radical identique, comme originel Q\ original^ promenoir et promenade, vacances et vacations^ attache et attachement, relâche et relâchement, appareil et apparat, déshonnête et malhonnête^ homme de la cour et homme de cour, etc. ; soit qu*il particularise les nuances diverses d'une même idée générale, en quoi joli diffère de beau, vieux d^ancien, un bon office d'un service, un bon mot d'un beau mot, une sentence d'une maxime, V élection du choix, le transport de la translation, etc.: il se montre toujours le grammairien le plus avisé et le plus pénétrant du monde.
Dans la langue ainsi épurée et définie, rien d'arbi-
traire ne subsiste, rien de hasardé ; tout est dit justement et proprement ; l'art de la Quance supplée à la richesse du coloris. Supposez un peintre n'ayant sur sa palette qu'un choix restreint de couleurs, et peu éclatantes, mais qui sait en composer une gamme de tons harmonieux et fins : c'est à peu près l'image de l'écrivain, tel que le voit et tel que le veut Bouhours.