‹ Le père BouhoursChapitre 9 sur 53 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

BOUHOUK8 POLÉMISTE.

Que Bouhours a sa place dans Thistoire de la controverse au xvn* siècle.

— Insuffisance polémique des écrivains de la Compagnie dans l'intervalle de la Fréqicente Communion aux J'rovinciales. Le P. Petau ; le P. Gaussin. — Brisa cier et «les hydres de Corcyre»,

— La lignée de Garasse. — Annat et Le Moyne. — Bouhours entre en lice avec la Lettre à un Seigneur de la Cour et la Lettre à Messieurs de Port-Royal, Portée de ces écrits et plan général.

— Port-Royal sectaire. Quelques points de rencontre avec Joseph de Maiître. — Port-Royal rebelle : examen du libelle janséniste Lettre sur la Constance^ etc. — Portrait plaisant de la secte. — Parallèle adroit entre la Requête d'Arnauld et la Préface de institution de Galvin. — Finesse comique et ironie continue ; apparition du persifflage. — Importance attribuée par les jésuites à la Lettre à un Seigneur de la Cour.

La Bruyère, définissaot une certaine classe d'ouvrages, dît avec sa justesse accoutumée : « Ils ont cela de particulier qu'ils ne méritent ni le cours prodigieux qu'ils ont pendant un certain temps, ni le profond oubl. où ils tombent, lorsque, le feu et la division venant à s'éteindre, ils deviennent des almanachs de l'autre aiînée. » Notre temps les connaît bien, ces almanachs de l'autre année : maintenant politiques, brochures ou articles de journal^ réduits à leur plus mince volume ; théologiques dans le grand siècle, accommodés en lettres ou

en dialogues, circulant sous forme de feuilles volantes ou de petits in-douze reliés en veau, ce sont toujours des produits de cette littérature polémique qui s'attaque à des puissances temporaires, flatte des passions d'un jour et, participant de l'action, passe comme elle ou ne dure que par des résultats occultes.

De chacune de ces grandes batailles d'opinions qui remplissent des portions de siècle, après bien du bruit et de la fumée, à peine si la postérité retient un ou deux noms de capitaines illustres : Pascal, Voltaire, Courier, de Maistre, soit qu'ils aient maîtrisé les esprits avec une puissance extraordinaire, soit qu'ils aient prêté à des idées communes une rare et saisissante expression ; encore est-il vrai que la foule qui les admire, les admire souvent de confiance, plus disposée à vanter leur gloire qu'à la vérifier dans leurs œuvres. Mais contre un qui raille ou qui s'indigne ainsi pour l'éternité, combien de renommées subalternes, étouffées bientôt dans le fatras des bibliothèques ! Et cette controverse de la Grâce, d'où sont sorties les Provinciales^ combien n'a-t-elle pas enfanté de ces pages un moment fameuses, que la curiosité d'aujourd'hui déterre, pour que l'oubli demain les ressaisisse I

Parmi ces pages, il y en a que Bouhours a signées: vieilles pages presque abolies par le temps, curieuses néanmoins, et qui valent encore une lecture. Après surtout que le livre capital de Sainte-Beuve nous a enseigné tous les détours et recoins du Port-Royal, n'éprouvet-on pas un intérêt particulier à considérer de près le camp opposé, comment les jésuites entendaient la guerre,

et quel fut enfin leur champion le plus habile? Mais pour qui veut estimer ici la valeur originale de Bouhours, c'est moins à ses antagonistes qu'il sied de le comparer qu'à ses propres compagnons d'armes et devanciers immédiats: il faut d'abord supputer à quoi se réduisaient en France, pendant le précédent quart de siècle, les ressources polémiques de la Société de Jésus.

De la Fréquente Communion (1644) aux Provinciales (1657), tandis que florissait la littérature portroyaliste et qu'une suite d'écrits estimables y aboutissait à un incomparable chef-d'œuvre, le malheur des jésuites fut de n'avoir pas une plume française à mettre en avant. C'est une remarque de Joseph de Maistre, que la plupart des novateurs en matière religieuse se rendent habiles dans la langue vulgaire, d'autant qu'ils ont besoin pour le succès de leurs nouveautés des femmes et des gens du monde. Sans pousser la chose au paradoxe, on ne peut nier du moins que VAurelius de Saint -Gyran, que VAugustinus de l'évéque d'Ypres n'eussent point suffi par eux-mêmes au discrédit des jésuites et au triomphe de la Grâce efficace, et que la Fréquente Communion d'Antoine Arnauld, écrite dans une langue claire, saine et solide, un peu monotone et traînante à nos oreilles modernes, mais qui n'en devait pas moins, à sa date et en son genre, passer pour'ïnerveille, fut comme le premier signal des conquêtes du jansénisme.

L'éclat que fit ce livre aurait dû avertir les jésuites du terrain dangereux où leurs adversaires allaient porter la lutte, et combien il était urgent pour eux-mêmes d'y

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exercer leur ioexpérience. Au coup droit d'Arnauld ils ripostèrent bien par un traité de la Pénitence publique, mais ils le firent avec une telle rusticité de forme et des moyens de discussion tellement surannés, qu'autant valait le silence. L'auteur citait d'entrée de jeu Démosthène et Diodore, il remémorait, par allusion « au sieur Ârnauld )),je ne sais quelle vieille coutume « louable, voire nécessaire à ceux qui ont le gouvernement en main » , suivant laquelle tout promoteur de nouveautés devait paraître en public « la corde au col attachée d'un nœud coulant », afin que, <i si son ouverture n'agréait, il fût incontinent étranglé ». Arnauld ainsi traité, on passait à son livre... : a: Comme il se treuve des corps qui poussent au-dehors des qualités nuisibles, et dit-on qu'il est des yeux à dopble prunelle dont les regards ensorcellent ceux qu'ils ont envisagés. Or, qu'il en soit de même de ce livre, nous en avons de fortes preuves (l). » Et pourtant c'était un personnage d'une capacité rare qui débitait ces bouffonneries, érudit profond, théologien rompu au métier, l'un des plus savants hommes de son ordre et de son siècle, le P. Petau; mais il manquait éminemment du don d'écrire. Or, en ce temps-là, les meilleures têtes de la Compagnie étaient faites sur le même modèle : c'étaient gens de labeur et de doctrine, bardés de scolastique, écrivant, parlant latin du malin au soir, et non pas seulement le rude latin de l'école, mais parfois aussi un latin cicéronien ou virgilien par où s'exprimait en noble prose, en vers agréables, ce qu'ils avaient dans l'esprit de finesse et d'élégance ;

(1) De la Pénitence publique^ liv. I, cii, i.

quant au français, il ne leur était guère plus qu'un patois de rencontre, bon pour les usages de la vie courante. La plupart n'en soupçonnaient ni le mécanisme propre, pi les perfectionnements récents, et chaque fois qu'il leur fallait s'y aventurer, ils y faisaient preuve de la plus inconcevable gaucherie. Tel d'entre eux, comme celui qui releva un jour si vivement les humanistes de Port-Royal (1), avait de l'esprit en latin ; se mélait-il d'écrire en français, adieu Tatlicisme et les grâces, et c'était à se demander si le P. Vavasseur était bien le même homme que Vavassor.

Celte année 1644 fut pour les jésuites la plus stérilement féconde en essais de controverse antijanséniste. Pendant que Petau s'escrimait obscurément contre « la Fréquente », plusieurs Pères réfutaient sans plus d'avantage l'injurieuse compilation de la Théologie morale des Jésuites. Pinthereau, dans ses Impostures et Ignorances (2), est illisible. Le Manifeste apologétique de Le Moyne (3), d'une hâblerie plus amusante, d'un ton bizarre que Ton appréciera plus loin, ne se peut guère prendre au sérieux. De Caussin Ton pouvait espérer davantage. Ce religieux, qui a des droits à l'attentioa de Thisloirc, était à coup sûr un homme de talent, plus que cela, de conscience et de caractère. Confesseur de Louis XIII en même temps qu'il l'était de M"^ de Lafayette — cette La Valliére vertueuse qui

(1) Vavasseur, De Epigrammatum delectu.

(2) Les Impostures et les Ignorances du libelle intitulé la Théologie morale^ etc., 1644.

(3) Manifeste apologétique pour la Doctrine des Casuistes..y 1644.

pouvait tout sur le cœur du roi,, — il avait employé contre Richelieu, dont la politique de fer le scandalisait, son double ascendant, et s'était brisé, plutôt que de fléchir, à la dure justice du cardinal. Déporté au fond de la Bretagne, privé de toute charge dans sa compagnie, surveillé comme un prisonnier, il honora son exil par de bien belles lettres, trop peu connues, dont le style nombreux, imagé, offre un surprenant caractère de noblesse et de grandeur (1). Mais Caussin, qui se montrait ici écrivain de marque, n'était plus dans la controverse qu'un manœuvre de plume aussi vulgaire que les autres: une fatalité de platitude, une routine de méchant style l'induisait à de grotesques indignations et à de pires plaisanteries, tantôt à s'étonner d comme il y peut avoir des hommes au monde qui naissent ainsi que des

(1) Voyez surtout la grande lettre du P. Caussin à M"® de La Fayette, réimprimée par le P. Ch. Daniel dans son curieux opuscule: Une Vocation et une Disgrâce à la Cour de Louis XIII , 1861. — J'en détache ici une page éloquente. Après d'amères réflexions sur les maux de son exil, Caussin ajoute :

« 11 me semble qu'après cette tourmente de la cour, je suis entré dans une île fortunée où je ne reçois plus que des grâces. Tantôt je me promène sur le grand théâtre de la nature, où toutes les créatures me servent de degrés pour aller à Dieu. Je sens plus que amais l'éternité de mon âme dans le commerce des intelligences et des êtres. Tantôt je repasse dans ma mémoire les saints mystères de la théologie. Tantôt j'entre dans le grand labyrinthe des temps où je vois passer tant de têtes couronnées comme l'écume des flots de la mer. Mais partout je pénètre par la contemplation dans les profonds abîmes du Verbe incarné, et dans le sein de la Croix où se trouve le remède à toutes les douleurs de la vie... Je suis le maître de mon temps et le roi de moi-même, sans regret du passé, sans perte du présent, sans crainte de l'avenir. Quelquefois je mets la main à la plume et je travaille déjà pour ceux qui naîtront d'ici à plusieurs siècles. »

Remarquez la date, 1637 : combien de gens alors parlaient une elle langue? Ne dirait -on pas du Balzac, avec moins d'artifice peut-être, et plus d' accent ?

poisons et des serpents, et qui n'ont d'autre métier en cette vie que d'infecter des vérités, semer des médisances, ronger des noms et piquer des cœurs » ; tantôt à assurer de son adversaire a: que la chose que Mo mus désirait au taureau, quil eût Vœil sur la corne et non pas la corne sur Vœil, serait désirable en cet auteur » . C'était le ton de sa Réponse aux jansénistes (1).

Ce pitoyable train de polémique dura jusqu'aux Provinciales : les volumes avaient beau se suivre : nul changement, nul progrès. L'on arriva ainsi au Jansè" nisme confondu de Brisacier, chose unique, incomparable pour l'énormité du ridicule, mais dont l'observateur peut se servir comme d'un verre grossissant, pour voir à plein l'absurdité de tout ce procédé polémique. Ayant ouvert le premier chapitre de son factum par déclarer que l'hérésie janséniste est « un hydre effectif et réel, témoin Pline, livre vi, et ^Elian, livre xvi », voici sur quels arguments Brisacier étaye cette proposition capitale : C'est, dit-il en apostrophant son adversaire, « que comme l'hydre fait son séjour dans les eaux et fort peu sur la terre, votre erreur flotte sur l'instabilité de vos esprits frétillants ; que comme les hydres sont changeants en couleur et marquetés de diverses taches, ainsi l'êtes-vous en votre doctrine trompeuse et tachée en quantité d'articles erronés ; et que comme les hydres de Corcyre se tournent contre ceux qui les suivent, et

(1) Béponse au libelle intitulé la Théologie morale, etc., Rouen, li>44. — n y a au8si du même, à la même date, une Apologie pour les Religieux de la Compagnie de Jésus à la Reine Régente : morceau plutôt oratoire, et d'ailleurs médiocre.

les empestent par la seule odeur de leur venin, ainsi faites-YOus, Monsieur le maître, à tous vos disciples qui vous suivent... »

Que s'il fallait définir cette école surannée, l'on en peut marquer le type en deux ou trois traits, plus ou moins accusés selon les cas, d'ailleurs constants : l'élaiage d'une érudition incongrue et bizarre; à tout propos des comparaisons tirées de la sorcellerie, de l'astrologie, de Talchimie, et qui mêlent dans cette dialectique de moine on ne sait quoi du grimoire d'un médicastre: une profusion de textes de l'Ecriture fantasquement tournés en invectives personnelles; nulle ironie, peu de pointe ; en guise de raillerie un burlesque colérique et injurieux, assaisonné parfois d'allusions au bûcher, à la potence, et d'autres gentillesses semblables, qu'il ne faut pas à la vérité prendre au sérieux, mais tout bonnement pour des agréments de style d'un goût archaïque et singulier. Telle était à peu près la manière de Garasse et de cette lignée de Garasse (2) qu'on vit se propager jusqu'au cœur du grand siècle. Tandis que le goût s'était affiné, la langue dégrossie, assouplie, nettoyée de la fausse érudition, ils en étaient encore au même point que les pamphlétaires ou les sermonnaires du temps de la Ligue. Qu'on s'imagine, en face d'ennemis alertes, exercés au maniement d'armes neuves et précises, des troupes disciplinées à la vieille mode, cou-

(1) Le Jansénisme confondu dans l'Avocat du Sieur Callaghan, 1651.

(2) Consultez sur la personne du P. Garasse et sur le ton des pamphlétaires contemporains, dont Garasse est le parangon grotesque, le livre de M. ÇU. Lénient, la Satire en. France au xvi' siècle, 1865.

vertes d'armures gothiques et s'escrimant pesamment avec des ferrailles hors d'usage.

Le coup de foudre des Provinciales, éclatant sur ces entrefaites, ne fit qu'éclairer cette misère. Si l'écrasante supériorité de Pascal rendait une défaite inévitable, du moins il aurait pu y avoir une résistance sérieuse et une belle retraite. Il n'y eut rien du tout que Nouet, et Pirot, et Annat.

Le P. Daniel, un correct et judicieux esprit de la suite de Bouhours, avoue dans ses Entretiens sur les Provinciales que la réponse de Nouet (1) tomba à plat et méritait son sort. Non pas que cette apologie manque absolument de savoir et de bon sens; même on y trouverait çà et là d'ingénieux arguments, et qui, mieux présentés, pouvaient être de quelque poids : mais que dire, au demeurant, d'une compilation indigeste et décousue, où l'on osait s'attaquer à Pascal avec des phrases de cette force : « C'est tout l'avantage de ce mauvais écrivain (!) qui, n'ayant ni solidité, ni science, ni vérité, a eu recours à son fort qui est la bouffonnerie, qui seule a donné cours à son ouvrage, dont il n'a pas été avare, le distribuant pour rien à plusieurs aux dépens de tout le parti et des aumônes du jansénisme» >>

Pirol, dans son Apologie des Casuistes (2), vous a des raisons tout aussi convaincantes : «Et pour cet impie secrétaire » (c'est toujours Pascal), « il devrait, dit-il.

(1) Réponse aux Lettres provinciales^ 1657.

(2) Apologie pour les Casuistes contre les calomnies des Jansénistes, 1657.— 11 est juste d'ajouter que la Compagnie jugea le livre si mauvais qu'elle le désavoua.

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craindre ce qu'autrefois on pratiquait à Lyon enyers ceux qui ont composé de méchantes pièces : on les conduisait sur le pont et on les précipitait dans le ilbône. »

Le P. Annat était, après tout, préférable, et ce n'est pas beaucoup dire : mieux doué et plus poli que ceuxlà^ peut-être qu'il eût raillé passablement, s'il avait possédé les finesses de sa langue, mais il ne paraît point qu'il y fût grand clerc. Annat est homme à intituler un libelle contre le miracle de la sainte Epine ce le Rabat' Joye des Jansénistes )>, et cela en vertu de cet aphorisme préliminaire que a la joie, quand elle est excessive, fait préjudice à la santé du corps i> ; d'où il résulte que, les choses allant tout de même dans l'ordre spirituel, c'est raison et c'est charité de modérer les les transports de joie des miraculés de Port-Royal. Ailleurs (1) il combat le mal de l'hérésie par la a thériaque )) de la saine doctrine. Et voilà le goût de celui qui en manquait le moins.

Toutefois un autre jésuite existait, auquel on ne saurait dénier un véritable talent littéraire, mais de ce talent fleuri, prolixe et boursoufflé, tout d'imagination, qui est justement l'opposé de la netteté et de la vigueur polémiques. C'était le P. Le Moyne ; et il est sûr que les jésuites perdirent peu en ne remployant pas : le manifeste qu'il avait composé naguère faisant assez présumer quelle figure il eût faite aux prises avec Pascal. En ce genre de littérature pratique et militante, où l'écrivain se doit effacer, pour ainsi dire, devant la cause servie,

(1) La Bonne Foi des Jansénistes^ 1657.

OÙ l'élégance rapide d'un coup bien porté est la seule qui soit de mise, Le Moyne s'amuse à faire le bel esprit, à vous éblouir de ses bigarrures, à vous étouffer de ses fleurs, et, se donnant lui-même en spectacle, vous distrait du combat et de l'adversaire. Il s'oublie dans les phrases, il agence des antithèses, il court après les tropes, bien plus qu'il ne conduit des raisonnements : au lieu de démontrer avec force en quoi les jésuites sont calomniéSi il vous dépeint la calomnie comme « une efïrontée qui court sous le masque d'une religieuse 3>, et qui « ne serait pas satisfaite, si elle avait retenu une goutte de son venin et n'avait essayé sur les jésuites toutes ses dents et tous ses ongles». « Croit-on, dit-il encore pour la dé-» fense des jésuites français, que les mêmes ciseaux qui nous coupent les cheveux nous coupent le sens? » et que le même jour que nous prenons une soutane, il se fasse en notre corps une générale révolution d'humeurs et U nous vienne un nouveau sang* dans les veines? Et sans doute qu'une ironie simple et pénétrante l'aurait moins satisfait que ce cliquetis de pointes et d'antithèses que sa verve extravagante lui fournit à foison. Le bonhomme Annat et son argumentation terne en-? nuyaient; Le Moyne, avec ses faux brillants, eût fait rire. Les autres n'entraient même pa^s en compte.

Les choses changèrent cependant, quoique un peu tard. Impatients des échecs de Tordre, honteux de l'insuffisance de leurs aînés, quatre ou cinq jeunes jésuites avaient déjà rompu avec les vieilles routines, s'appliquaient ardemment à l'étude de la langue, et pour la pureté, l'exactitude et l'élégance, renchérissaient sur

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les solitaires de Port-Royal (1). En tête de cette jeune école marchait Bouhours; et juste dix années après les Provinciales^ — un des épisodes marquants de la guerre entre raolinistes et jansénistes, Taffaire du Nouveau Testament de Mons lui en fournissant Toccasion, — il entrait en lice avec sa Lettre à un Seigneur de la Cour et sa Lettre aux Ecclésiastiques de Port- Royal. On a v ii précédemment Tordre des faits, le succès des lettres, et qu'elles furent écrites au sujet d'une Requête présentée au Roi par Antoine Arnauld contre celle de messire d'Aubusson, archevêque d'Embrun; il reste à examiner le dessein et la composition de ces petites pièces qui marquèrent une évolution si décisive dans la controverse des jésuites.

La Lettre d un Seigneur de la Cour, sous prétexte de défendre un évêque agressif des représailles de Port- Royal, a de fait une bien autre portée ; elle dépasse les circonstances présentes, elle frappe, en l'enveloppant, lo jansénisme tout entier. Il est vrai que ce dessein général ne paraît pas nettement à première vue, faute d'un plan régulier qui simplifie la marche de la réfutation. Bouhours s'avance un peu à l'aventure, fait des crochets et des sauts, assujetti qu'il est à suivre pied à pied son adversaire janséniste ; mais aussi, de chaque point attaquable de la Requête, il se fait comme un centre d'opérations plus étendues, lance des pointes alentour, et bat tant de

(1) Racine écrit : « Les Jésuites s*en prenaient à une certaine politesse de langage qu'ils leur ont reprochée longtemps comme une affectation contraire à l'austérité des vérités chrétiennes. Ils ont fait depuis une étude particulière de cette môme politesse... » {Abrégé de l'Histoire de Port-Royal.)

pays, qu'il se trouve avoir enfin mené contre le jansénisme une campagne en règle.

Et d'abord sa tactique est simple autant qu'adroite. Laissant là l'ennuyeux détail tbéologique, rebattu cent fois et qui ne convainc personne, il ne s'occupe ni à spécifier les fautes qui entachent d' hétérodoxie la Version de Mons, ni à scruter les cinq propositions de Jansénius, ni à aucune de ces subtilités dogmatiques où la contestation est éternelle. Cette tbèse fameuse de la distinction du droit et du fi^t, il y touche à peine, et c'est pour déclarer, avec la seule autorité du bon sens, que la question de fait qu'on agite n'est rien qu'un stratagème pour sauver subrepticement le droit. Loin donc de s'enfoncer en ces débats ténébreux, il manœuvre au grand jour, il entame le jansénisme par son cAté plus manifeste et palpable ; je veux dire qu'il y met en évidence ce caractère d'indépendance et de résistance qui, en religion^ signifie infailliblement la secte; satisfait d'avoir convaincu des sectaires, sans déduire en quoi ils le sont. Les solitaires de Port-Royal se comportent en tout comme des hérétiques, l'hérésie est donc à Port- Royal : c'est en deux lignes tout le raisonnement où se fonde la Lettre à un Seigneur de la Cour. La conclusion va de soi, la majeure une fois démontrée; et, en guise de preuve, il ne s'agit que de crayonner un portrait, de nous représenter une assemblée de docteurs inquiets et indociles, entêtés de leur propre sens, sourds aux condamnations qui les accablent, insaisissables à force de faux-fuyants et de réticences, indomptables par leur opiniâtreté : toute chose qui tombe sous la vue, qui ne

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requiert ni un puissant effort dialectique chez Vécrivain, ni, de la part du lecteur, la moindre compétence théologique ; toute chose enfin qu'un homme d'esprit peut dire, et qu'un homme du monde peut entendre. Pascal de même, engagé dans ses premières Lettres en des disputes métaphysiques où la plupart auraient eu peine à le suivre, s'élaitjeté, par un changement de front victorieux, sur la morale des casuistes. Mais Pascal a cet avantage, que la méchante casuislique flagellée par ses mains a de quoi émouvoir toutes les curiosités et soulever toutes les consciences; au lieu que !e point de vue de Bouhours^ valable pour les catholiques orthodoxes, ne Test aussi que pour eux seuls. A quiconque ne serait point prévenu de la nécessité de l'unité religieuse, à l'incrédule, au dissident, sa démonstration demeure indifférente: Pascal est compris, partout où pense un honnête homme.

Après une manière d'exorde, à la fois modéré et goguenard, où il concède à la Requête de Port-Royal « quelque chose d'assez éclatant pour éblouir, de la politesse et des endroits assez délicatement touchés », tout en ajoutant que a Ton a fait pour celte Requête ce que les poètes font ordinairement pour leurs pièces de théâtre, qu'on eu a fait des lectures secrètes dans les ruelles, qu'on a mendié les suffrages de ces personnes que le monde regarde comme les arbitres du mérite », Bouhours entre en matière sur un mot d'Arnauld, dont il essaie de tirer une offense envers la majesté royale :

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« M. Arnauld trouve mauvais que M. l'archevêque d'Embrun ait comparé notre grand monarque avec un conquérant [Gyrus] que Dieu menait comme par la main en toutes ses entreprises ; il aime mieux le comparer avec un prince [David] qui fut trompé par un méchant serviteur. Il lui importe peu que le Roi soit conquérant, mais il lui importe extrêmement que le Roi ait été trompé. 11 veut que cela soit; il tâche de le persuader à tout le monde et à Sa Majesté même. Mais comment prouve-t-il ce fait, qui est le fondement de tout son discours et qu'il était fort à propos de bien prouver? Les princes sont exposés à être quelquefois surpris : David Ta été en une rencontre ; Charles le Chauve a déclaré par une loi expresse qu'en cas qu'il le fût, ses sujets étaient obligés de l'en avertir: voilà les preuves par lesquelles il établit que Sa Majesté a été surprise. Ne sont-elles pas solides et convaincantes? Qui eût jamais deviné que les Capitulaires de Charles le Chauve eussent entré dans la requête de Port-Royal pour prouver que Louis XIV a été surpris dans l'affaire des Jansénistes? »

Tout ceci n'est encore qu'un agréable badinage dans le goût habituel de Bouhours ; mais l'ironie ne tarde pas à devenir plus sérieuse, lorsqu'ayant montré que le Roi n'a rien fait ici que dûment informé et selon le vœu de toute l'Eglise, il s'écrie :

« Que voulez-vous, Monsieur ! c'est le style des Jansénistes d'accuser de surprise tous ceux qui ne sont pas de leur sentiment. A les ouïr parler, les Papes ont été surpris, quand ils ont condamné le livre de Jansénius ; les évêques de France lont été, quand ils ont dressé un

formulaire dans l'Assemblée générale du clergé ; la Faculté de théologie a été surprise, quand elle a effacé le nom de M. Ârnauld du catalogue des docteurs.... »

N'est-ce pas là en etfel, saisi par une plume ennemie et railleuse, tout le jansénisme contentieux des Arnauld : Tautorité du pape dans la catholicité, la juridiction des évoques dans leurs diocèses contestées ou éludées; toutes les sentences qui les frappent arguées d'abus et de nullité ; à chaque fois toute chose remise en question, des réappels sans fin, un procès éternel? Bouhours, qui voit bien cela, n'a garde aussi d'oublier le trait le plus caractéristique du parti : « Ils ne se font nul scrupule de se révolter contre TEgUse et contre toutes les puissances, mais ils se font scrupule de souffrir qu'on leur reproche leur révolte. Cela me fait souvenir de ces femmes qui font fort les prudes et qui ne sont pas fort sages : si l'on dit un mot contre leur honneur, elles font autant de bruit que si elles étaient chastes comme des Vestales ; » ils trouvent étrange qu'on les traite d'hérétiques; c'est là, à les entendre, une atroce calomnie dont ils demandent justice au Roi : pendant que le Roi lui-même les qualifie de sectaires et de fauteurs d'hérésies; que le Clergé de France, que les Parlements, que les Universités, que les ordres religieux, que les docteurs catholiques leur donnent le môme nom; qu'entin (et ceci est le dernier coup) une seule espèce de gens les reconnaissent pour orthodoxes, à savoir les Calvinistes C'est après cet imposant défilé de témoins que l'apologiste de M. d'Embrun hausse le ton, et conclut non sans éloquence : « L'auteur de la Requête de Port-Royal a tort

de se plaindre de la liberté de l'archevêque d'Embrun, qui a parlé comme toute la terre parle et comme la postérité parlera. Mais tous les catholiques ont le droit de se plaindre de la hardiesse d'un homme qui ose dire que Thérésie de Jausénius est une hérésie imaginaire, que l'Eglise a pris un fantôme pour une chose réelle, et que la doctrine qu'elle a condamnée dans un livre ne se trouve nulle part . »

Bien plus, dans leur obstination à demeurer de l'Eglise en dépit de l'Eglise, MM. de Port-Royal vont jusqu'à imaginer que leur doctrine est agréée à Rome, et l'opiniâtre Arnauld n'est pas éloigné de se donner pour un homme précieux au Saint-Siège ; de manière qu'on dirait, par un renversement étrange, que leurs ennemis sont ennemis publics de la foi, et que ce sont eux les orthodoxes. Ces prétentions suggèrent à Bouhours une ingénieuse page ; il feint qu'ayant supposé, sur la foi de la Requête, qu'ils avaient quelque fondement de parler ainsi, il a « eu la curiosité de lire tout ce qui est venu de Rome sur le chapitre des Jansénistes, pour voir s'il n'y avait rien qui leur fût favorable )^ ; et il entre par ce biais dans une énumération détaillée de tous les décrets, bulles et brefs par où les papes, depuis vingt ans, ont lancé l'anathème au jansénisme ; puis quittant cette triomphante ironie : « Après cela, deroande-t-il, est-ce une chose supportable qu'ils soutiennent à Sa Majesté, sans fondement, sans preuve, sans apparence, que leur foi a été solennellement approuvée par le Saint-Siège? Comment osent-ils citer pour eux ce qui a été fait contre eux ?. . . »

Dans cet ensemble de passages apparaît comme un présage du grand de Maistre. Ce qu'on Yoit ici légèrement effleuré, celui-là s'en emparera derechef avec cette vigueur qui le distingue et y mettra la griffe du lion ; ce qui flotte épars dans la lettre du jésuite, il le ramassera en un faisceau serré ; et nous aurons enJin la page noblement violente qui ouvre son chapitre sur le jansénisme, celte page où la sagacité de Sainte-Beuve reconnaît la plus redoutable critique dont on ait jamais atteint Port- Royal au défaut de Tarmure :

a L'Église, depuis son origine, n'a jamais vu d'hérésie aussi extraordinaire que le jansénisme... Le jansénisme nie d'être séparé ; il composera même, si l'on veut, des livres sur Tunité, dont il démontrera l'indispensable nécessité ; il soutient, sans rougir ni trembler, qu'il est membre de cette Eglise qui Tanathématise. Jusqu'à présent, pour savoir si un homme appartient à une société quelconque, on s'adresse à cette même société, c'est-àdire à ses chefs, tout corps moral n'ayant de vie que par eux; et dès qu'elle a dit : Il ne m'appartient paSy ou II ne m' appartient plus y tout est dit. Le jansénisme seul (1) prétend échapper à cette loi éternelle. Il a l'incroyable prétention d'être de l'Eglise catholique malgré l'Eglise catholique ; il lui prouve qu'elle ne connaît pas ses enfants, qu'elle ignore ses propres dogmes, qu'elle ne com-

(1) Non pas tout seul peut-être, mais du moins plus que les autres. De Maistre exagère ici pour le besoin de sa thèse. Bouhours, au contraire, s'attache à montrer dans ce procédé du jansénisme un point commun avec des hérésies antérieures, et il cite des textes qui ne permettent pas le doute. Ce qui est vrai, c'est que le jansénisme a usé de cet artifice avec une industrie et une opiniâtreté qui frappent d'abord, et le marquent d'un trait distinctif.

prend pas ses propres décrets, qu'elle ne sait pas lire enfin; il se moque de ses décisions, il en appelle, il les foule aux pieds, tout en prouvant aux autres hérétiques qu'elle est infaillible et que rien ne peut les excuser (1). » Les rencontres de pensées, même d'expressions, sont manifestes : bien qu'après ces accents de Joseph de Maistre, si tonnants et si vibrants, la voix deBouhours ne semble plus à notre oreille qu'un écho s'af faiblissant dans le lointain.

Non content de s'en prendre à l'intime esprit de MM. de Port-Royal, à ce souffle de superbe et d'indocilité qui les anime, Bouhours va plus avant ; il s'appUque à tirer de leur conduite la preuve d'une rébellion effective contre les autorités ecclésiastiques et séculières, et les ayant déjà déclarés hérétiques, il ne les lâche point qu'il n'en ait fait des factieux. Là, son animosité se donne libre cours, et ramasse partout des armes. Les vertus mêmes et jusqu'à la retraite de ces soUtaires leur sont imputées à crime. Un asile où fleurit obscurément le renoncement chrétien, la mortification, Tamour plus parfait de Dieu, voilà le Port-Royal selon Arnauld. — Non pas ! répliquerait volontiers Bouhours, mais un nid de mutins qui complotent, une officine où s'élaborent de pernicieux libelles, un repaire où des coupables fuient les atteintes de la loi et se font un mérite de la nécessité qui les presse... Et il se complaît à décrire

{{) De l'Eglise gallicane^ chap. m (Du Jansénisme. Portrait de ceUe secte).

152 LE PÈRE BOUHOUBS.

cette activité souterraine et tortueuse, cette démangeaison de cabales, tout ce qui se mêle enfin d*intrigues et de passions humaines dans la piété de ces hommes, trop trai« tés en conspirateurs pour ne pas Tétre un peu devenus :

« Ce sont des gens de bien^ qui n'ont nulles prétentions dans le monde, des solitaires qui ne se cachent que pour mieux servir Dieu dans la retraite et dans le silence, des prêtres dont la vie est irréprochable, des chrétiens qui ne se conduisent que par les maximes de la conscience et de la religion. Voilà les éloges qu'ils se donnent eux-mêmes avec une modestie toute chrétienne. Mais, Monsieur, ces gens de bien ont une haine enragée contre leurs adversaires; ces hommes détachés de la terre ont des intrigues à la cour, font des assemblées secrètes et remuent toutes sortes de machines pour venir à leurs fins; ces saints solitaires sont occupés nuit et jour à composer des libelles scandaleux dont ils remplissent la France ; ces bons prêtres mettent leur piété à mépriser les ordonnances de leur archevêque, quand elles ne leur sont pas agréables ; enfin ces parfaits chrétiens ne font nul scrupule de déchirer en toute rencontre de grands prélats... »

Bouhours, en ne voulant voir de Port-Royal que ce manège politique commun à tous les partis, exagère visiblement, et ne fait point justice, mais quoi! c'est la polémique même d'exagérer et d'être injuste. Après cela, quoi d'étonnant que de deux ou trois faits choisis et colorés avec art il compose un monstre menaçant pour la sûreté de TElat; qu^il fasse rejaillir sur tout Port- Royal un vieux pamphlet antifrançais de Jan-

sénius (1) ou les menées de quelques ecclésiastiques du parti pendant les troubles de la Fronde; qu'il ai^e chercher dans tous les recoins du passé de quoi rendre inquiétant l'avenir? Il faut dire qu'une certaine Lettre sur la Constance et le Courage qu^on doit avoir pour la Vérité j factum janséniste publié en 1661 à l'occasion de la signature du Formulaire, donnait aux jésuites de fortes prises , et qu'un aussi habile homme que Bouhours ne devait pas négliger. C'était un écrit plein d'un zèle amer, d*un mysticisme orageux et sombre^ où les jansénistes étaient représentés comme autant d'hosties saintes, en butte à une tyrannie diabolique qui rappelait les persécutions primitives. Certes, il y a quelque chose de touchant et de poignant dans ce cri d'une conscience qu'on sent que le martyre n'effraye pas; mais il est sûr aussi que Bouhours n'avait pas à presser beaucoup le texte d'un tel écrit pour en tirer les discours les plus graves contre l'autorité, pour le convertir en un traité exprès d de la Désobéissance 3>.

Ce chef important d'accusation, auquel il touche dans sa première Lettre, se trouve développé à fond dans la lettre à Messieurs de Port-Roy al^ réfutation détaillée de l'apologie du libelle janséniste que Nicole avait publiée dans l'intervalle (2). Bouhours avait ici la partie belle: reproduire, sans même les discuter, ces exhortations à ne point faiblir, ces mépris des ordres souverains, ces malédictions empruntées mot à mot aux Pères de l'Eglise

(1) Mars Gallkus, 1635.

(2) Lettre à Mv L'Archevêque d'Embrun, où Von montre l'imposture insigne de son Défenseur touchant la Lettre sur la GoDstaoce, etc.

154 LE PÀBB BOUHOUBS.

et dont rien n'est changé que l'objet, c'était la meilleure façon de répondre. Quand les jansénistes s'appliquent cette phrase de saint Cyprien : Les Infidèles, les Juifs, et les Hérétiçues nous menacent^ et tous ceux dont Satan obsède V esprit et le cœur témoignent de leur rage envenimée par leurs paroles furieuses^ quand ils se prévalent de Téloquence des confesseurs; Bouhours les somme de s'expliquer sans âgure; il écrit eu toutes lettres les noms qu'ils prononcent tout bas ; il leur demande € qui sont ces méchants, ces hérétiques, ces infidèles qui les menacent et qui les persécutent? qui sont ces ennemis de Dieu et ces adversaires de la vérité qui leur mettent les armes à la main? qui sont ces hommes aveuglés par les ténèbres de leurs vices, que Satan obsède et qui imitent la conduite de rAntechrist? :> Qui donc, sinon leurs supérieurs, le Pape, le Roi, l'Archevêque de Paris? En sorte que ces mêmes anathèmes que les Pères fulminaient contre les tyrans persécuteurs des fidèles, sont par eux rejetés sur les puissances légitimes qui gouvernent l'Eglise. Quant à eux, si on les croit, ils sont justement <r des Mathathias pour venger la loi de Dieu; des Élies pour soutenir les intérêts du ciel ; des Daniels pour défendre la vérité opprimée ; des enfants de la fournaise pour triompher d'un monarque victorieux y> .

Et pour ce qu'ils ajoutent, que cette résistance qu'ils vont prêchant au peuple est toute spirituelle et ne connaît d'armes que la patience et la prière : tt Croyez-moi, Messieurs, leur répond judicieusement Bouhours, il y a danger que votre exhortation à la déso-

LE POLEMISTE. 155

béissance ne fasse plus d'effet que votre exhortation à la patience... Après avoir excité les peuples à ne point se soumettre, pensez-vous les retenir en les priant de se laisser égorger ? d Et là-dessus il observe que les huguenots de l'autre siècle en disaient tout autant, Jean Huss de même, et que ces belles paroles semées dans le peuple n'ont pas laissé d'y germer en des guerres sanglantes ; bien plus, il ne fait pas difficuUé d'assimiler de tout point les prêtres de Port-Royal aux terribles prêtres du Thabor : a Après les libelles diffamaloires, vous pousseriez les choses plus loin, aussi bien que les Hussites, si vous aviez affaire à un empereur Sigismond!... i> C'est Bouhours qui semble ici pousser les choses un peu loin ; il veut trop prouver, et il passe le but. Des sectateurs de Jean Huss aux disciples de Saint-Gyran, quel infranchissable abîme I Hé I quoi, le pacifique Nicole, et Hamon, et Saci, et Lancelot, ces citoyens débonnaires, ces respectueux sujets, est-ce bien eux de qui l'on veut parler? sont-ce là ces rebelles prêts à tout mettre à feu et à sang? Et ne savons-nous pas d'ailleurs que le jansénisme manquait de force expansive ; qu'il était de ces doctrines faites pour un petit nombre, qui peuvent bien diviser les consciences et contrïster l'Eglise, mais non pas mettre les armes aux mains violentes des foules? Toutefois cette vérité pour nous évidente, observateurs désintéressés et éloignés que nous sommes, devait paraître moins claire à des contemporains et à des adversaires; et Ton conçoit bien que l'avenir du jansénisme ait pu alarmer longtemps les plus fermes intelligences.

Revenons à la Lettre à %m Seigneur de la Cour y dont

156 LE PÂBE BOUHOUBS.

celle-ci n'est rien qu'un développement accessoire. Après y avoir fourni mainte preuve de cet esprit séditieux qu'on respire à Port-Royal, Bouhours se résume, et, d'un crayon léger et spirituel au possible, il retrace la physionomie même de la secte : fine esquisse, mais qu'il juge à propos de ne pas signer, Taltribuant à certain ami qu'il a, très au courant des choses de Port-Royal :

« Ces humbles solitaires (lui fait-il dire) ressemblent fort à ces anciens philosophes qui cachaient un grand orgueil sous une modestie apparente. Il n'y a rien qu'ils ne sacrifient à l'ambition secrète qu'ils ont de s'élever au-dessus du reste des hommes. L'esprit de domination est l'esprit qui les possède: ils veulent absolumient être chefs de secte. Ce sont de nouveaux apôtres qui prétendent établir un nouvel Evangile dans le monde : le Pape et la cour de Rome leur font' pitié; l'Eglise sera toujours dans la confusion et dans le dérèglement jusqu'à ce qu'elle soit gouvernée par leurs conseils.

«Ces messieurs ont un amour-propre incroyable; ils adorent toutes leurs pensées ; si l'on n'est de leurs amis, on n'est point ami de la vérité ; pour être honnête homme et vraiment chrétien, il faut être dévoué à tous leurs sentiments et trouver admirable tout ce qui vient d'eux. Avec cela vous pouvez tout faire impunément. Pourvu que vous blâmiez la conduite de M. l'archevêque de Paris, que vous disiez des injures à M. l'archevêque d'Embrun et que vous haïssiez le P. Annat de tout votre cœur, votre salut est assuré, votre prédestination est indubitable (1). »

(1) Cette phrase rappelle un peu le mot de Saint^EvrçDdond

«ae^V^--"

LE POLEMISTE. 157

Il est malaisé, en dépit qu'on en ait, de ne point sourire à ce dernier trait; cela est trouvé, cela achève excellemment un morceau où tout d'ailleurs est peint au vif et de main d'ouvrier. C'est ici Port-Royal vu sous un mauvais jour et par ses fâcheux côtés, têtu, rancuneux, cabaleur, mais enfin c'est Port-Royal. Ce janséniste si remuant, si intraitable, si sûr de la prédestination des gens moyennant qu'ils haïssent le P. Annat de tout leur cœur, il me semble en vérité le voir. Bouhours cependant ne fait que Tindiquer d'un dessin sommaire; que n'a-t-il poussé son esquisse et marqué davantage les choses? Nous aurions peut-être dans noire littérature satirique un pendant au révérend Père que Ton sait, celui des petites Lettres, dont le patelinage dévot a tant fait rire aux dépens de sa compagnie. Ces peintures moqueuses, ces fictions vives et égayées qui évoquent d'un coup à l'imagination tout un ordre de travers ou de ridicules, combien ne valent-elles pas d'arguments en forme?

Co'fi^3ersat^on de M. d*Aubigny) : œ Ceux qui prêchent ou qui écrivent sur la Grâce... sont persuadés de ce qu'ils disent : capables toutefois de changer de sentiment, s'il arrive un jour que les jésuites trouvent à propos de changer d'opinion »; elle rappelle surtout le mot de Voltaire [Siècle de Louis XIV ^ ch. xxxvi) ; « Le fameux Arnaud... haïssait les jésuites encore plus qu'il n'aimait la Grâce efficace. » — Ce sont d'assez bons auxiliaires pour le jésuite que es deux maîtres sceptiques. On a dit que Pascal, par ses railleries sur les moines et sur les casuistes, avait ouvert la voie aux sarcasmes des philosophes, ce qui est vrai. Mais, dans sa façon de réfuter les jansénistes, Bouhours aussi a je ne sais quoi qui sonne comme e rire de Voltaire : les finesses tout humaines, l'agrément profane ont altéré le sérieux de la controverse théologique ; il s'agit de faire rire le monde ; le siècle de la plaisanterie approche. Au reste il s'est teint débité de bons mots sur les jésuites depuis deux siècles, qu'on n'est pas fâché de voir un jésuite spirituel jouer à son tour les messieurs de Port-RoyaU

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Boubours pouvait fhiir sur cette jolie page; Mais, sa réfutation terminée, il yeut encore frapper le coup de grâce ; et comme c'était un lieu commun de la controyerse moliniste, d'ailleurs fondé en raison, de rapprocher le dogme janséniste des confessions protestantes, il imagine de confronter la Requête d'Amauld avec celle que Calvin, dans une semblable occurrence, adressa au roi François !•' (1). Notez qu'à l'entendre, l'idée ne vient pas de lui ; c'est un gentilhomme huguenot de sa connaissance qui lui a fait part de cette conformité merveilleuse : car Boubours a volontiers sous la main, quand il est las de parler à la première personne, quelqu'un de ces familiers mystérieux. Il se met donc, lui et son huguenot, à collationner les phrases de Calvin avec le texte d'Arnauld ; il y découvre de singulières concordances : non pas, comme il avoue avec une feinte équité, que l'apologiste de Port-Royal ait copié délibérément l'original de Genève, mais parce qu'il est très naturel qu'au même état d'esprit corresponde le même mouvement du discours. On objectera qu'en bonne logique, il y a peu à conclure d'un tel parallèle ; et sûrement MM. de Port-Royal n'avaient pas tort, quand ils répliquaient au jésuite qu'un homme accusé n'a souvent pas deux nH)yens de se défendre, et que l'innocent comme le coupable peuvent être induits à tenir dans un procès pareil un même langage. Gela est vrai; et cela n'empêche pas qu'après avoir lu les extraits d'Arnauld et de Calvin, l'imagination d'un catholique orthodoxe

(l) C'est la préface de V Institution de Galvla.

en retient contre le docteur de Port-Royal une prévention fâcheuse. Or, la grande affaire en polémique n'est pas d'avoir raison, ni même d*avoir des raisons, c'est de faire des impressions; et celui-là est le plus excellent polémiste, qui les fait plus fortes et plus durables. Ce n'est donc pas en vain que Bouhours a choisi pour clore son pamphlet un argument d'une rigueur contestable : il est insidieux et insinuant, le reste n'importe guère.

Tel est ce morceau de polémique oublié, dont j'ai tâché de donner une idée fidèle en me plaçant, comme il est logique, au point de vue particulier du polémiste. Je sais qu'il en est d'autres, que ce n'est point le lieu de discuter. Ce que Bouhours ici qualifie de révolte criminelle, des âmes sincères Tout tenu pour une résistance vertueuse et pour une fidélité inviolable au devoir. Et CQtte Lettre sur la Constance^ que tout politique avisé tiendrait un insolent cri de guerre contre l'autorité, n'était sans doute, pour le prêtre exalté qui l'écrivit, qu'une protestation commandée par la conscience.

Ainsi le monde moral est soumis à deux forces contraires, pareillement nécessaires à l'équilibre universel : le principe d'indépendance a ses beautés prestigieuses, le principe d'autorité a ses énergies salutaires. Mais tandis que ceux qui ont lutté pour celui-là sont récompensés par de larges et éclatantes sympathies, à cause de ce penchant secret que nous avons à la révolte : on méconnaît trop volontiers ces serviteurs de Tautorité

160 LB PÈRE BOimOUBS.

qui se prodiguèrent à la défendre. La sagesse serait^ en ces conûits, de n'épouser aucune haine et, réserve faite de nos préférences intimes^ d'admirer sincèrement de part et d'autre des vertus, des fidélités, des dévouements qui honorent la nature humaine.

Au surplus, de quelque point de vue qu'on veuille considérer le jansénisme^ il est clair qu'on ne peut attendre de Bouhours la pleine vérité sur Port-Royal, non plus qu'il ne siérait de demandera Pascal un jugement équitable sur les jésuites. Cherche-t-on dans une satire ou dans un plaidoyer Timpartialité de l'histoire ?

Il y a donc des points où la censure de Bouhours manque évidemment de mesure et de justesse, et le contraire étonnerait : car de prétendre qu'un polémiste ni n'exagère les fautes, ni ne déprécie les quaUtés de son adversaire, ce serait vouloir l'impossible. Tout ce qu'on est en droit de lui demander, c'est ce respect de soi et du public qui empêche de descendre à certaines armes grossières, aux propos bas, aux personnalités outrageantes, d'oublier en un mot sous le harnais du pamphlétaire les manières de Thortnête homme. Or, il faut rendre cette justice à Bouhours que de ses plus virulents discours jamais l'urbanité n'est bannie : urbanité qui parait mieux par le procédé de ses contradicteurs. Il n'y eut personne en effet de plus injurié que lui. Ârnauld, Quesnel lui donnaient largement du « menti' ris impudentissime » et de « l'efifronlé calomniateur ». On dressait la liste de ses calomnies (1), et Ton en trouvait

(1) Voyez Le P» Bouhours convaincu de ses calomnies^ etc.

cent vingt, exactement numérotées ; on le damnait tout nf; on intitulait un chapitre de la Morale pratique des Jésuites : « Le P. Bouhours convaincu d'être non seulement calomniateur, mais de Vêlre avec une opiniâtreté qui fait craindre qu'il ne soit endurci dans son péché. » Bouhours n'eut jamais à se reprocher ce mauvais ton et ces grotesques violences. On a vu que sa Lettre d un Seigneur de la Cour débute par «ne espèce de compliment sur le style de la Requête janséniste. Elle se termine par des paroles courtoises à l'adresse d'Arnauld : Bouhours serait « ravi d'avoir à louer son obéissance et à se réjouir de sa conversion » . Yient-il à parler des religieuses de Port-Royal, ce n'est pas sans quelque atténuation qu'il les réprouve; il plaint ces « brebis égarées »; il compatit à leurs peines : n'en accusant que mieux d'ailleurs le docteur qui les inspire, et disant joliment de ces saintes entêtées, de qui le parti prétend (aire des victimes, que ce sont des martyres en effet, (t les martyres de M. Arnauld! » La modération en polémique a cela d'excellent, qu'elle affine la plaisanterie, n'ôte rien à la malignité.

Quant à la forme, c'est ce qui fait le prix de ces Lettres : les contemporains durent se plaire, et qui ne se plairait? à ce style très pur, artistement travaillé, où ne manque pas le sel comique. Mais comique est un peu trop dire; la raillerie de Bouhours, ici comme ailleurs, est chose particulière et qui veut être expliquée : peu de verve et d'humeur, mais une ironie légère, subtile, partout discrètement répandue. Ce n'est pa» sans raisi que Ménage le baptisa, au temps de Leur dispute, « m<

révérend Père goguenard ». Mais le propre mol qui lui convient, c'est celui que le xviii* siècle allait bientôt mettre à la mode et choisir pour sa devise, celui qui devait caractériser le babil galant de Marivaux comme la facétie corrosive de Voltvaire : le persiflage.

Cette sorte d'esprit était quasi introuvable au xvn** siècle. Sans parler de Pascal, dont Tironie puissante est plus que cela, et n'est pas cela, Voiture ni Chapelle, M™* de Sévigné ni La Fontaine, Boileau pas plus que Molière, n'en off*rent guère de veslige. Veut-on cependant le goûter chez un contemporain de Bouhours, et plus vif encore, et plus exquis? il faut relire les jolies lettres dont Racine adolescent contrista ses anciens maîtres de Port-Royal, et qui montrent l'infinie souplesse de son génie et quel dangereux pamphlétaire il aurait pu être. Il ne s'agit point ici de comique naïf et pétulant, de franc et large rire ; mais figurez-vous quelqu'un de ces impassibles plaisants qui, le regard acéré et gênant, les lèvres pincées, la voix claire et froide, vous servent très poliment des impertinences. Tel Racine, quand il lui plaît d'être ce Racine-là, et, proportion gardée, tel aussi Bouhours.

Grâce à ces qualités de style, plus encore que par la solidité de l'argumentation, la Lettre à un Seigneur de la Cour peut passer pour le manifeste le plus décisif que les jésuites de France aient jamais lancé contre le parti janséniste. Eux-mêmes en jugèrent de la sorte; et, loin d'envisager les deux Lettres de Bouhours comme des écrits éphémères, dont l'affaire du Nouveau Testament de Mons aurait épuisé l'à-propos, bien des années plus tard,

lorsque la dispute du Péché philosophique vint ranimer les hostilités languissantes, ils les publièrent de nouveau sans changement notable (i) : ils estimaient qu'il y avait ]k des vérités bonnes à dire, tant que vivrait le jansénisme. Mais ce dernier épisode, où fut engagée plus directement la plume de Bouhours, veut une rapide analyse.

(1) Voy. à l'Appendice, Bibliographie, ^, 2 et 3.

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