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CHAPITRE IV

(suite dc pbécédbkt).

Perfection delà syntaxe moderne réalisée dans Bouhours. — Ses vues touchant la pureté des phrases; — la régularité de la construction ; — la netteté et l'exactitude du discours. — Un joli mot sur Bouhours grammairien. — Il est puriste, et en quelle manière. — Sa traduction du Nouveau Testament prise comme un spécimen de purisme. — Bouhours et Rivarol. Théorie générale de la langue française, comparée à l'espagnole et à Titalienne. — Ses caractères essentiels : naïveté, clarté, simplicité. — Histoire abrégée de la langue depuis les origines jusqu'au xvn® siècle. — Vues justes et hypothèses erronées. — Stabilité relative de la langue moderne, affirmée par Bouhours.

L'invention, le choix, la définition des mots occupent dans la théorie grammaticale de Bouhours une si large place, qu'il convenait d'y insister d'abord. C'est là ce qu'on pourrait appeler le coloris du langage ; il reste à en étudier le dessin, à considérer cet ensemble de lois essentielles que Bouhours rapporte judicieusement à ces trois catégories : pureté des phrases (la phrase s'entend ici de toute alliance de mots), — régularité de la construction (c'est la syntaxe), — netteté du discours (1); — à quoi il joint, pour finir, quelques observations sur l'exactitude.

Si Vaugelas s'est pu glorifier d'avoir posé à cet égard

(l) Ce sont les chapitres n, m et iv des Doutes sur la Langue. Le chap. I a rapport aux Mots, et le chap. v à YExactitude du style.

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a des principes qui n^auront pas moins de durée que notre empire », le mérite appartient à fiouhours d'avoir fait de ces principes mainte application nouvelle. Avec lui sont abolies les dernières licences, toutes les pièces du discours s'ajustent très exactement, et le style achève de s'organiser sur le plan qu'il a conservé, à peu de chose près, jusqu'à nous.

Sans doute notre vocabulaire a vu en deux siècles des révolutions et des métamorphoses; les mots ont changé et changeront; mais Tart môme qui régit leur groupement s'est-il modifié? Depuis Vaugelas, fort peu. PoinI du tout depuis Bouhours. Cette phrase moderne, tendant à l'analyse et à la précision, trop déshabituée du large mouvement périodique par où Pascal et Bossuet ont un instant réalisé l'absolue perfection, mais dégagée et vive d'allure, se dessine déjà dans Bouhours, d'autant plus apparente qu'elle y contraste avec la phrase négligée et démesurément synthétique où s'attarde Port-Royal. Bouhours se propose de substituer décidément l'une à l'autre. Sa critique n'est donc pas simple jeud'ép'logueur dénigrant, c'est besogne efficace de réformateur. Marquons-en quelques points principaux.

Quant à la liaison des mots, Vaugelas n'en ayant point traité, Bouhours est le premier qui la soumette à un examen sérieux. Que les termes soient accouplés tant bien que mal en des expressions intelligibles, cela ne lui suffit point : ils doivent s'attirer par des affinités réciproques, s'unir suivant ces lois d'harmonie intime que la réflexion découvre à un esprit juste. Se payer d'un à-peu-près, passer condamnation sur une impropriété.

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c'est à quoi nulle autorité ne le peut résoudre, a Rendre la guérison », dit Malherbe : mais Malherbe est en faute, c'est la santé qui se rend. « Acquérir des fluxions », dit Balzac : non pas, car qui dit acquérir suppose une chose souhaitée et cherchée. « Larmes inconsolables y> y dit Lemaitre de Saci : à tort, est-ce que Ton console des larmes ? Ces petits redressements semblent peu de chose en soi : multipliez-les, yous aurez puissamment fait pour la bonne discipline de la langue.

Il y a surtout deux genres d'impropriétés que Bonheurs combat d'un zèle infatigable : premièrement ce qu'on nomme le « parler par phrases », c'est-à-dire ces expressions affectées : « sortir de l'honneur de votre souvenir » (Voiture), « tomber dans la sévérité de la justice » (Port-Royal), « être assujetti au trouble des passions » (id.), dont l'apparente rondeur dissimule le vague ou l'embarras de la pensée ; ensuite les métaphores incohérentes, comme celles-ci, marquées au coin de Port-Royal : a des désordres qui dévorent la face de l'EgUse », « assiégé d'un déluge d'hérésies », « discours arrosé de ferventes prières », etc. Là-dessus Bouhours ne transige pas : la moindre disparate, quand l'usage môme aurait Tair d'y consentir, lui est une chose monstrueuse, attendu que « l'esprit, comme il dit très justement, ne trouve pas son compte dans ces images qui le dissipent et lui font prendre le change » (1).

(1) Cette règle de la métaphore suivie u'était pas toujours exactement observée, même par les bons écrivains du xvu® siècle. Elle a plus d'importance encore aujourd'hui que le style, plus matériel et haut en couleur, s'adresse davantage à l'imagination. Le maître de nos écrivains coloristes, Théophile Gautier, se rencontrait

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Voici une autre réforme sanctionnée par Bouhours. De tout temps le français, à Fimitation du latin, avait usé de l'accumulation des synonymes, et Vaugelas approuvait ce redoublement de la même idée, le comparait à un second coup de pinceau qui achève la ressemblance. Mais Bouhours, inaugurant la précision du langage moderne, se sépare ici de Vaugelas ; il ne permet plus ces redondances, telles que « bornes et limites », a vaincu et surmonté i^ y et professe nettement que « notre langue est plus exacte que la langue latine et la langue grecque pour les synonymes » .

Au regard de la construction, il ne fait souvent que répéter Vaugelas, d'autres fois il le développe. Je ne parle pas seulement de quelques tours spéciaux, îgoorés ou mal accueillis du premier, et que nous trouvons chez l'autre gratifiés du droit de cité; mais sur certains points de syntaxe Bouhours est plus exigeant que son maître. Ainsi, c'était un usage constant, même chez Amyot, même chez Goëffeteau, de donner un seul régime à deux verbes se construisant difléremment (1); Vaugelas, qui s'avisa de l'irrégularité, n'osait pourtant la condamner et se bornait à la déconseiller aux écrivains parfaits. Or, ce conseil de perfection, Bouhours l'érigé en règle obligatoire, laissant dérisoirement la liberté du solécisme aux retardataires de Port-Royal. L'ellipse d'ailleurs, en ce cas manifestement vicieuse, lui déplaît encore que légitime. Lui que nous avons vu effacer de

sur ce point avec Bouhours ; il disait plaisamment : a Je suis très fort.., et je fais des métaphores qui se suivent. Tout est là ! »

(1) Vaugelas donne cette phrase pour exemple : « // embrassa et donna la bénédiction à son fils. »

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la langue, par amour de la précision, les dernières traces du pléonasme, la peur du style « estropié » lui fait fuir le laconisme. Il admet difficilement que le yerbe, exprimé dans un premier membre de phrase, soit sousentendu dans un autre (1). De même, ces locutions vives et rapides, où l'on voit une proposition immédiatement gouvernée par un substantif, lui semblent, à lui,|(( furieusement abrégées »; au lieu de dire, avec l'auteur de la Princesse de Clèves : (iT opinion qu^ elle avait sacrifié», « le bruit que j'étais amoureux », « Fim patience de se justifier», il voudrait ces soudures logiques : l'opinion quelle a que.., le bruit qui courait que,., l'impatience où elle était de.,.: raffinement bizarre (si raffiner un peu n'était son péché d'habitude), à quoi la langue perdrait de la concision, sans qu'on voie bien ce qu'elle ga* gnerait en clarté. On sait meilleur gré à Bouhours du soin qu'il met à purger le style des incidentes mal liées, des participes « en l'air » et qui ne se rapportent à rien, enfin de toutes ces variétés de phrases peu ou point construites que se permettaient trop souvent les écrivains de Port-fioyal.

Mais c'est peu que chaque phrase contente Tesprit et par le travail du détail et par l'équilibre de l'ensemble; il faut que tout y plaise au premier coup d'œil; « rien à la lecture ne doit faire de la peine ; la pensée se doit voir comme la lumière du soleil, sans qu'on y fasse effort ». Bouhours, en conséquence, proscrit l'emploi confus des

(1) Ainsi il désapprouve celte phrase de Saci : « Tai été nu, et vous m'avez habillé; maladey et vous m'avez visité; prisonnier, et vous êtes venu me consoler, »

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t7, des euxy des lui se rapportant à des personnes différentes; remmèlement des pronoms possessifs; les antécédents trop éloignés de leurs relatifs; les constructions équivoques; même jusqu*à certains arrangements de mots qui peuvent produire un semblant d'obscurité. Il s'accuse lui-même d'avoir écrit dans ses Entretiens : « le mattre du monde le plus impérieux », bien que (( la fausse idée attachée à cette phrase ne fasse que passer par Tesprit : mais cela même est trop. » Surtout les longues parenthèses, les incidentes multipliées, les périodes à perdre haleine (Bouhours se donne le plaisir d'en citer plusieurs d'Arnauld, ou des amis d'Arnauld) sont ce qu'on peut imaginer de plus contraire à la netteté de la langue; car le style français, à Topposé du grec et du latin, veut être bref et coupé : définition remarquable où se trouve déjà contenue la formule du discours moderne.

Bouhours note aussi les que et les qui redoublés ; et, sans en faire précisément une faute, il les range, au dernier chapitre Ae% Doutes, parmi ces «néghgences », ces menues défectuosités de style qui font moins de peine à l'esprit qu'elles n'offensent l'oreille. C'est dans ce chapitre qu'il enseigne les dernières finesses de l'art : à éviter les répétitions fréquentes d'une même particule dans une période, d'un même mot spécieux ou fort dans une page; à fuir les rimes, les consonances et les hiatus; enfin à rompre, suivant le précepte de Vaugelas, toute cadence poétique fourvoyée dans la prose. « On fait beaucoup quand on aime beaucoup », « Prenez plaisir à consulter les sages », dit Saci traduisant Vlmi-

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talion. Vous demandez ce que ces phrases si simples peuvent avoir d'incorrect? Prenez garde qu'elles se scandent comme des vers de dix pieds! et nul moyen, pour Bouhours, d'absoudre cela. Ce dernier trait s'accorde bien avec l'ensemble du système : ayant débuté par des rigueurs outrées sur le chapitre des mots, Bouhours finit, sur la cadence des phrases, par un scrupule.

Un critique du xviii® siècle a dit joliment : « On peut comparer le P. Bouhours, en matière de langage, à ces directeurs trop rigides qui troublent les consciences pour vouloir trop les épurer (I). » El de son vivant, par une boutade moins révérencieuse, certain ami (2) Tavait surnommé «Fempeseur des Muses ». Il y a bien du vrai dans ces deux jugements. A parler sans ligure, Bouhours offre à nos yeux le type achevé du purisme, ce mot étant pris ensemble pour une critique et pour un éloge. Le puriste, en effet, connaît parfaitement sa langue et empêche qu'on en mésuse ; mais le malheur est qu'en prétendant la parler constamment le mieux possible, il se prive d'une infinité de manières de la bien parler. Il en extrait une sorte de quintessence, et tient tout le reste pour un résidu méprisable. Il tend par un sentier ardu et étroit à un idéal de perfection, — qui n'est autre pour Bouhours que l'usage de la société polie, — et à droite, à gauche, tout lui est précipice.

Où l'on voit de façon frappante combien une langue se dessèche par le purisme et se décolore, c'est quand

(1) Sabatier de Castres, les Trois Siècles littéraires de la France

(2) L'abbé de La Chambre.

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un puriste se mêle de traduire un écrivain étranger d'une imagination riche et d'un tour d'esprit origujal : il advient alors que le traducteur, rigide et compassé qu'il est, au lieu d'entrer dans le génie de son auteur, plie l'auteur h son propre goût; il le dépayse, il le modernise , il l'affublô de sa diction comme d'une livrée banale (1).

Prenons pour exemple le Nouveau Testament de Bouhours, cet ouvrage si correct et poli, par lequel les jésuites pensaient faire oublier la Version de Moisis et qui tient encore un bon rang parmi les traductions françaises de l'Ecriture, quoique sensiblement inférieur au travail de Saci. Bossuet pourtant blâmait dans ce dernier des tours trop recherchés, trop d'industrie dans les paroles, une affectation de politesse a qui n'est pas du Saint-Esprit )>• Mais s'il est vrai que messieurs de Port-Royal altèrent souvent par une redondance oratoire la naïveté de l'original, s'il leur arrive d'apprêté;* et de giiinder l'Evangile, du moins ils n'en égayent pas la gravité chrétienne, ils ne Tenjolivent pas; ils ne font pas, comme Bouhours s'en est attiré le reproche, parler le Seigneur « à la rabutine » •

L'ingénieux jésuite se félicite, en sa préface, d'avoir donné de l'Ecriture une traduction « aussi pure qu'elle le peut être » ; et de fait, c'est là le pur langage de la cour. On dirait qu'il ne cherche pas de quel ton s'est

(l) A vrai dire, tout le xvii* siècle (et aussi le xviii*) a été puriste en matière de traduction : et voilà pourquoi il ne reste pas de cette époque si fertile en chefs-d'œuvre une seule traduction française de poète grec ou latin, qui soit digne de vivre. Voyez, à ce propos, les réflexions de P.-L. Courier dans la belle Préface de sa traduction d*Hérodote.

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énoncé Tévangéliste, mais comment parlerait un personnage du bel air qui aurait à conter la même chose. La préoccupation est visible^ aux premiers mots du premier chapitre. « Abraham genuit Isaac )>, dit saint Mathieu. Assurément, ce n'est point par le yerbe engendrer que la langue actuelle a coutume de signifier les généalogies, et qui dirait que M . Golbert a engendré M. de Seignelay, parlerait fort incongrûment : Bouhours se gardera donc d'écrire qu'Abraham engendra Isaac : « Abraham fut père d^ Isaac », à la bonne heure I ce Aimez Yotre prochain », se peut-il une locution plus claire et plus naturelle? Bouhours cependant la remplace -r- il n'est pas trop question de « prochain » à la cour, — et préfère cette infidélité tortillée : « Aimez ceux avec qui vous avez quelque liaù son » Ailleurs, le Beati pacifîci devient : « Heureux ceii^ qui ont P esprit pacifique », car de dire « les pacifiques » comme on dit « les gi*ands » ou a les anciens », cela serait trop osé. Les Pharisiens ne sont plus « repleii insipientia » (Luc, v, 11), selon l'énergique hébraïsme; ils demeurent « tout interdits ». « Cum adhuc tenebrse essent^}y lit-on ailleurs (Jean, xx, I); «on ne voyait goutte », écrit lestement Bouhours (1). Ainsi disparaissent les termes consacrés, s'évanouissent les vives figures orientales ; partout des gentillesses de style, des

(1) La plupart de ces observations grammaticales se trouvent, entre beaucoup d'autres, dans un manuscrit anonyme de la Bibliothèque nationale (Fr. 24736) : Remarques sur le N. T. du P. Bouhours. C'est un recueil de passages extraits de la l*"® partie de la traduction de Bouhours (les Evangiles), et critiqués en général avec beaucoup de sagacité et de bon sens.

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tours coquets^ de jolis gallicismes ; bref une traduction de l'Eyangile agréable, coulante, exacte même, à laquelle rien ne manque à peu près; que l'air évangélique.

Mais ne gourmandons pas trop aussi le purisme de Bouhours. Quelque travers qu'on y reprenne d'ailleurs, ce purisme-là est bien français : il respecte les irrégularités na!?eSy il recherche le gallicisme, il fait profession de déférer en tout à Tusage, mais ne prétend pas rendre des oracles au nom de la raison abstraite et n'a pas encore dégénéré en pédanterie sèche et ergoteuse. Ce serait faire injure à Bouhours de l'assimiler à tel éplucheur de mots qui venait à sa suite (1), ou de le confondre avec ces a grammairiens rectilignes » (2) qui bientôt foisonnèrent. Son purisme, à lui, procède de Vaugelas et conduit à Voltaire. Encore, s'il eût fait les Commentaires sur Corneille^ je m'assure que, l'auteur des Doutes l'aurait pris sur un ton plus respectueux avec le poète du Cid : car il n'est ni tranchant ni suffisant ; il révère le génie ; il n'impose son opinion à personne. Enfin, il se rétracte de si bonne foi et se condamne de si bonne grâce, l'errata général par lequel il termine son œuvre de grammairien (3) a quelque chose de si honnêtement modeste, que cette candeur fait bien passer sur quelques étroitesses de critique ou quelques

(1) Comme l'abbé Tallemant. Voir à ce propos, dans la Corresp. de Racine, une lettre de Racine à Roileau, du 4 août 1687. ?

(2) Sainte-Beuve. — En tête de ces grammairiens rectilignes, se placent d'Olivet et Condillac. La pierre de touche est sûre: ils sont choqués par la belle ellipse de Racine :

« Je t'aimais inconstant, qu'aurais- je fait fidèle ? »

(3) A la fin de la Suite des Remarques nouvelles sur la Langue.

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duretés mal justifiées à Tendroit de Port-Royal : on écarte les scrupules et les chicanes, et Ton a devant soi un observateur attentif et fin, l'un de ceux qui ont le mieux connu et le plus aimé la langue française.

Il en a d'ailleurs exprimé le génie dans un tableau charmant, et qui, malgré les modes changeantes et le travail de fâge, n'a pas cessé d'être fidèle. On sait comment réussit au môme sujet le ferme et brillant pinceau de Rivarol, et le Mémoire stir P Universalité de la Langue française n'est pas encore en oubli. Bouhours, dans le second Entretien d/Ariste et d'Eugène^ a bien du rapport avec Rivarol, et le précédait d'un siècle. Il profila luimême de ce qu'avaient déjà ébauché Henri Estienne en sa Précellence du Langage français sur Vitalien, Louis Le Laboureur en ses Avantages de la Langue française sur la latine; mais ces essais partiels n'ôtent rien à son originalité : si c'est une vue d'ensemble que l'on veut, et une philosophie complète de la langue, Bouhours est le premier qui puisse nous satisfaire (1).

Après avoir constaté la merveilleuse diffusion du français dans l'univers, Bouhours se met à le comparer avec les deux langues sœurs ; et de ce contraste ingénieusement ménagé ressort le lumineux génie de notre idiome :

« Les langues, dit-il, ont été inventées pour exprimer les conceptions de notre esprit, et chaque langue est un art particulier de rendre ces conceptions sensibles et de

(l) Entre Bouhours et Rivarol, l'académicien Charpentier composa un volumineux traité de Y Excellence de la Langue française ; on y relèveruit parmi bien du fatras quelques pages intéressantes.

les peindre ; de sorte que, comme les talents des peintres sont divers, les génies des langues le sont aussi. Il y a des peintres qui excellent en portraits et qui expriment jusqu'aux nuances et aux sentiments des personnes. Il y en a d'autres qui, quelque habiles qu'ils soient, ont de la peine à attraper cet air qui distingue un visage de l'autre : leurs couleurs sont éclatantes, leurs traits sont hardis. . , mais leurs portraits ne sont pas fort ressemblants. Il en est de même des langues: il y en a quelques-unes qui ne sont pas heureuses à peindre les pensées au naturel. Telle est entre autres la langue espagnole. Elle fait les objets plus grands qu'ils ne sont, et va plus loin que la nature ; elle ne garde nulle mesure en ses métaphores, elle aime passionnément l'hyperbole (ne dit-elle pas un cœur géant, un archi-cœurl)... La langue italienne ne réussit guère mieux à copier les pensées : elle n'enfle peut-être pas tant les choses, mais elle les embeUit davantage. Elle songe plus à faire de belles peintures que de bons portraits, et pourvu que ses tableaux plaisent, elle ne se soucie pas trop qu'ils ressemblent... Car cette langue, ne pouvant donner aux choses un certain air qui leur est propre, elle les orne et les enrichit autant qu'elle peut. Mais ces ornements et ces enrichissements ne sont pas de véritables beautés. » Entre le faste et la grandiloquence de l'une et les futiles mignardises de l'autre, la langue française est la seule, au gré de Bouhours, « qui sache bien peindre d'après nature, et qui exprime les choses précisément comme elles sont » . Elle n'aime point les exagérations, qui <K altèrent la vérité » ; c'est pourquoi elle se prive de

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superlatifs et de diminutifs (1) — grandissime, bellissime sont des dictions monstrueuses en la langue, et les rossignolet, les doucelety les mignardelette et blondelette n'y furent qu'une mode passagère. — De même, m elle use sobrement des hyperboles, parce que ce sont des figures ennemies de la yérité ». Réservée sur la métaphore, a elle ne s'en sert que quand elle ne peut s'en passer, ou que les mots métaphoriques sont devenus propres par l'usage. Surtout elle ne peut supporter les métaphores trop hardies »; elle ne tire pas les siennes de trop loin; elle ne les pousse pas trop loin aussi. Et ces métaphores continuées en allégoiies, qui font les délices de l'espagnol et de Titalien, sont chez elle des extravagances. Bien plus, « sa poésie n'est guère moins éloignée que sa prose des façons de parler figurées..; et le langage des poètes français n'est pas comme celui des autres poètes, fort différent du commun langage (2) ».

La plus vraie des langues en est aussi la plus claire ; et cette clarté proverbiale, qui sait rendre lumineuse la brièveté même, est une chose où Bouhours ne manque pas d'insister. Elle paraît, à ses yeux, dans l'emploi con-

(1) Comparez Rivarol {Mémoire sur l'Universalité de la Langue française) : « Si on ne lui trouve pas [au français] les diminutifs et les mignardises de la langue italienne, son allure est plus mâle. Dégagée de tous lesi protocoles [il y faut comprendre sans doute les superlatifs] que la bassesse invente pour la vanité. ., elle en est plus faite pour la conversation... Elle est de toutes les langues la seule

■qui ait une probité attachée à son génie. »

(2) Cf. Rivarol : « Les métaphores des poètes étrangers ont toujours un degré de plus que les nôtres ; ils serrent leur style figuré de plus près et leur poésie est plus haute en couleur. Il est généralement vrai que les figures orientales étaient folles, que celles des Grecs et des Latins ont été hardies, et que les nôtres sont simplement justes. »

tinu des articles et des pronoms; elle éclate dans cet ordre logique du discours, dont le français a le privilège d'élre esclave : n Les Grecs et les Latins ont un tour irrégulier; il finissent le plus souvent leurs périodes par où la raison veut qu^on les commence... Les Italiens et les Espagnols font à peu près le môme : l'élégance de ces langues consiste en partie dans cet arrangement bizarre ou plutôt dans ce désordre et celte transposition étrange de mots. Il n'y a que la langue française qui suive la nature pas à pas... La merveille est que dans la poésie même, où toutes les langues ont plus de liberté, elle garde cet ordre [naturel] autant qu'elle peut (I). »

C'est cette lucidité qui la rend merveilleusement propre et à la discussion des affaires et à l'analyse des sentiments. «Langue d'Etat », disait Charles-Quint (2). « La langue du cœur», ajoute Bouhours: non pas des sens remués, ni de Timagination échauffée : cela est le fait d'autres langues qui, plus attachées aux dehors des choses, enfoncent moins aussi dans l'âme; « le cœur ne seni point ce qu'elles disent, et elles ne disent point ce que le cœur sent. » Jugement peu équitable à première vue, quand on se souvient de Pétrarque, du Tasse, de sainte Thérèse; définition exquise, si Ton fait réflexion qu'au moment où la formulait Bouhours, La Rochefoucauld

(1) Cf. Rivarol : a Ce qui distingue notre langue des langues anciennes et modernes, c'est l'ordre et la construction de la phrase. Cet ordre doit toujours être direct et nécessairement clair... La syntaxe française est incorruptible, c'est de là que résulte cette admirable clarté, base éternelle de la langue : ce qui n*estpas clair n'est pas français, » — Cf. aussi Voltaire, au mot langues du Dict. phiL

(2) Cf. Rivarol : « Sûre, sociale, jmsonnable, ce n'est plus la langue française, c'est la langue humaine. »

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avait donné les Maximes^ Racine composé Andromaque^ M"® de Sévigné commençait à écrire à sa fille !

Enfin, cette langue qui ne sait pas mentir a pour dernier caractère de dire le yrai simplement. Elle est ennemie née de toute étrangeté ; « elle souffrirait plutôt des barbarismes que des afféteries; et si elle était capable d'affecter quelque chose, ce serait un peu de négligence... Bella ancor chHncolta » . Sa simplicité est d'abord sensible en la prononciation : car « son premier soin est de contenter l'esprit, et non pas de chatouiller l'oreille». Tandis que le castillan vous enfle la bouche de « termes vastes, résonnants » , pleins «de pompe et d'ostentation » ; que Titalien vous amuse au gazouillement de ses diminutifs, à ses syllabes voluptueusement modulées, à son perpétuel cliquetis de rimes et d'allitérations, le français, avec « ses mots d'une longueur raisonnable », peu sonores, peu variés d'accent, ornés toutefois a de cet e muet que les autres langues n'ont pas » et qui donne à notre rime une grâce singulière, se distingue par une harmonie sérieuse et mâle. Les autres peuples, selon Bouhours — qu'on peut bien accuser ici de quelque vanité nationale, — « chantent, râlent, déclament, soupirent, sifflent : il n'y a proprement que les Français qui parlent.» C'est encore en vertu de cette simplicité que la langue hait les mots composés comme charme-souci, suce-fleurs^ et autres inventions de la Pléiade ; qu'elle fuit les (( phrases » ; qu'elle n'aime pas les périodes trop arrondies; qu'enfin tout ornement lui est à charge, qui sent trop l'étude et l'apprêt, a Pour plaire, il ne faut point avoir trop d'envie de plaire. Le beau langage res-

semble à une eau pure et nette, qui n'apoint de goût, qui coule de source, qui va où sa pente naturelle la porte, et non pas à ces eaux artificielles qu'on fait venir avec violence dans les jardins des grands et qui y font mille différentes figures* Car la langue française hait encore tous les ornements excessifs : elle voudrait presque que ses paroles fussent toutes nues, pour s'exprimer plus simplement; elle ne se pare qu^autant que la nécessité et la bienséance le demandent. »

A vrai dire, cette beauté maigre et « nue», cette eau limpide et « qui n'a pas de goût » paraîtrait aux modernes, et non sans raison, un symbole assez peu attrayant de simplicité. C'est ici la mode d'un siècle plutôt que Timmuable complexion de l'esprit français. De fait, on ne conçoit pas nécessairement le français avec ce caractère de simplicité outrée, non plus qu'avec cet air noble et majestueux que Bouhours lui suppose essentiel. Mais Bouhours, en traçant l'image de notre langue, la copie telle qu'elle est devant ses yeux, avec certaines particularités accessoires et transitoires : l'important est qu'il en saisit aussi les grandes lignes et la physionomie permanente . La langue française, en effet, peut bien passer de la noblesse aristocratique à la familiarité populaire, elle peut être colorée plus ou moins; mais le jour où elle ne serait plus la langue « vraie » et la langue « claire » par excellence, le jour où l'idéal de Bouhours cesserait d'être en cela réalisé, il n'y aurait plus de langue française.

Qu'Ariste et Eugène louent magnifiquement la langue

adulte et revêtue de cette politesse classique qui les enchante, il n'y a rien là d'étrange ; le singulier et l'inattendu, c'est qu'ils s'intéressent aussi à ses origines, qu'ils la suivent jusqu'en « ces siècles grossiers » tant méprisés de Boileau^ qu'ils mêlent en un mot dans leurs dialogues mondains une histoire abrégée du vieux français.

Ils ne Élisaient au reste que remplir un programme déjà tracé par Vaugelas. Celui-ci expose, à la fin de la préface de ses Remarques, ce qu'aurait pu faire <l un homme éloquent » , exploitant cette veine historique : « ...Descendant du général au particulier de notre langue, ne l'eût-il pas considérée en tous les états différents où elle a été? N'eût-il pas dit depuis quel temps elle a commencé à sortir comme d'un chaos?... N'eût-il pas représenté notre langue comme en son berceau, ne faisant encore que bégayer, et ensuite son progrès, et comme ses divers âges, jusqu'à ce qu'enfin elle est parvenue à ce comble de perfection où nous la voyons aujourd'hui?... La gloire en est réservée à une personne qui médite notre rhétorique : c'est celui qui doit être ce Quintilien français, que j'ai souhaité à la fin de mes Remarques. >>

Le Quintilien français (entendez Patru) était fort nonchalant, et n'exécuta rien : Bouhours s'avisa de le remplacer.

Bouhours n'était point un homme de patiente et profonde recherche ; mais incapable de remonter aux sources originales, son érudition allait jusqu'à connaître ces grands érudits qui dès le xvi* siècle jetèrent les

bases de notre grammaire historique. Ainsi, comme Yaugelas lui avait suggéré le dessein de cet essai, les Henri Estienne, les Fauchct, les Pasquier lui en fournirent tous les matériaux, lui-même ajoutant de son fonds ce talent de coordonner et de présenter les choses en quoi réside, selon l'expression moderne, Tart du vulgarisateur. Maintenant que par Tétude exacte des textes, par la sûreté des méthodes philologiques, la formation des idiomes romans nous est connue avec une précision en quelque sorte mathématique, il est clair que ces pages de Bouhours sont destituées de valeur : ce qui s'y trouve de vrai nous semble banal, ce qu'il y a de faux, trop faiblement appuyé pour donner prise à la réfutation; un intérêt toutefois s'y attache, c'est qu'elles nous sont un document unique des idées que se pouvait faire, sur l'histoire de la langue française, un esprit docte et curieux du xvii* siècle.

Ces idées sont plus justes, elles reposent sur une connaissance du passé moins imparfaite qu'on le pourrait croire. Non seulement à partir d'Amyot et de Ronsard, qu'il est à même d'étudier directement, Bouhours donne des variations du langage un exposé succinct, mais net et satisfaisant; non seulement il marque, d'après H. Estienne, les emprunts que notre vocabulaire du moyen âge fit à la vénerie et à la tauconnerie : mais à la suite de Pasquier, de Fauchet, il explore les origines; il considère comment s'est effectuée la romanisation de la Gaule; il s'arrête aux monuments primitifs de notre langue, citant le Gode de Guillaume le Conquérant, citant ces Serments de 842, dont force philologues

n'avaient pas célébré encore Tantiquité vénérable. Bouhours arrive ainsi au point où le français prend naissance, espèce de « jargon » composé « de gaulois, de latin et de tudesque ». Mais, s'il discerne les éléments du mélange, il se trompe sensiblement sur leurs proportions respectives. Tandis qu'il exagère la part du celtique, lequel n'a laissé dans le roman que des traces négligeables, qu'il exagère surtout celle des idiomes germaniques, qui l'ont enrichi de quelque matière, mais sans altérer nullement sa forme et sa structure intime, il méconnaît l'importance dominante du latin populaire, où notre français cependant est contenu tout entier, comme l'homme mûr l'est dans le jeune homme. L'article, les auxiliaires être et avoir lui semblent chez nous d'importation tudesque : hypothèse que suffiraient à ruiner, je ne dis pas les inscriptions et les chartes de la basse latinité, mais certains textes classiques qui sont entre les mains de tout le monde : qu'est-ce que le ille emphatique, si fréquent chez les comiques romains, qu'un acheminement à l'article? et lorsqu'on rencontre dans Cicéron, dans Tite-Live la forme périphrastique habeo dictum, n'a-t-on pas un exemple anticipé de notre auxiliaire avoir?

Mais au temps de Bouhours, on a peu l'idée de cette loi d'évolution continue, suivant laquelle le germe analytique contenu dans le latin s'est développé librement dans les langues romanes. Et des années aussi passeront, avant que la phonétique ait déterminé le mécanisme précis par où les mots latins peu à peu sont devenus mots français. Bouhours voit bien en gros que DeuSj

homo^ mori revivent, un peu modifiés, dans notre idionoe; mais à ces modifications si intéressantes il ne découvre d'autre raison qu'un hasard, un caprice, tout au plus un artifice d'euphonie. A ce qu'il pense, nos aïeux ont dit indifféremment Dieu et Diex; ils ont prononcé d'abord hom, puis homej parce que cela est plus doux; à l'infinitif mori, ils ont ajouté un r, ce qui a fait mourir : on l'eût fort surpris sans doute, si on lui avait fait observer que Diex^ cas-sujet, correspond à DeuSf comme Dieu, cas-régime, à Deum; que hom diffère de home tout de même que homo fait de hominem ; que mourir ne se peut du tout dériver de mori, mais bien d'une forme archaïque et populaire morire ; et qu'enfin, partout où il pense apercevoir le jeu du fortuit et de l'arbitraire, régnent des lois d'une constance et d'une simplicité merveilleuses, que l'instinct du peuple a trouvées, et au prix desquelles les inventions concertées des savants font pitié.

Mais parce qu'il ne possède pas la clé de cet ordre, Bouhours le tient pour un désordre et « une pure barbarie ». Faut-il s'en étonner? Un siècle occupé, comme le xvii", à créer ou parfaire la langue, n'a pas trop le loisir de spéculer sur le détail de ses vicissitudes passées. Si Vaugelas et les siens n'ont eu qu'une connaissance médiocre des transformations historiques du français, il y a du moins, dans cette histoire, un fait capital qui ne leur a pas échappé : ils ont eu conscience qu'» dater de leur siècle les grands changements prenaient fin, que la langue entrait dans une ère de stabilité relative:

« C'est, dit Bouhours, la nature des choses vivantes de

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changer de temps en temps; et s'il y a quelques langues modernes qui ne changent point, elles doivent ôlre comptées entre celles qui sont mortes. Je ne prétends donc pas que la nôtre ne change point du tout... Quelques mots et quelques façons de parler pourront s'établir ou s'abolir, selon la bizarrerie de l'usage ; mais ce changement sera tout au plus comme une légère maladie qui arrive dans la force de l'âge, et qui ne change ni le tempérament ni l'humeur. 7>

Bouhours a entrevu seulement quelque chose du passé de la langue française : mais il en a prédit, dans ce peu de mots, tout l'avenir.

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