BOUHOURS CRITIQUE
En quel sens il Test : sa critique purement dogmatique, et non descriptive. — Place de Bouhours entre Boileau et Fénelou. — Campagne contre le faux goût italien : VEntretien sur le Bel Esprit, — Que le bel esprit a pour fond le bon sens. Qu'il est simple, sobre et net. Que la modestie lui sied. — La Manière de bien penser. Les pensées « vraies ». Les pensées « claires ». — Nécessité de l'ornement : les pensées c sublimes », ou « agréables », ou «délicates». — Définition de la délicatesse. — Les pensées « naturelles ». Bouhours définit le naturel dans les mêmes termes que Fénelon. — En quoi il est inférieur à Fénelon. Recherche de l'agrément ; le « vrai orné ». — Sa critique manque d'ampleur. — Indulgence pour les beaux esprits médiocres. — Estime pour la littérature futile. L'art des « Devises ». — Bouhours éclectique prudent, mitoyen entre les précieux et les classiques.
Si Bouhours, considéré sur le pied de grammairien, n'est que le second de Vaugelas : pour la curiosité variée, pour la souplesse et l'étendue d'esprit, Vaugelas lui cède sans comparaison. Les limites un peu étroites où celui-ci se renferme, Bouhours lui-même s'y tient sans déplaisir, mais d'autres fois il passe outre et se donne un plus vaste champ. Ses détracteurs Tout voulu qualifier de peseur de syllabes, à qui il ne manque,
pour parfaitement écrire, que de savoir penser: la vérité est qu'il pense, et finement; qu'une belle idée ou une imagination brillante ne le touchent pas moins qu'une phrase faite avec art ; que chez lui, en un mot, le sens grammatical se complète le plus heureusement du monde par le goût littéraire. Déjà il annonçait l'un et l'autre dans les Entretiens d'Ariste et (T Eugène. Un peu plus tard, le gentilhomme bas -breton proposant ses Doutes sur la Langue française y promettait aussi des « doutes sur les pensées », qu'il ne jugeait pas moins curieux ni moins nécessaires. Le projet fut longtemps caressé, différé; tudoxe enfin — c'est le héros de la Manière de bien penser — ' dégagea la parole du basbreton: et cela d'une façon qui assurait à Bouhours une brillante réputation de critique (1).
Au reste, appliqué à Bouhours, ce terme un peu vague de critique littéraire prend une signification restreinte qu'il convient de particulariser d'abord. En effet, les tratravaux accessoires des compilateurs et des rhéteurs élant mis à part, la critique littéraire proprement dite se peut présenter à nos yeux sous deux formes tout à fait distinctes. Ici, dogmatique et absolue, elle a coutume de juger, non de peindre ; elle pose certains principes, d'où elle déduit des approbations et des blâmes ; elle envisage surtout le grand écrivain comme un modèle, le chcf-
(1) Ses ouvrages relatifs à la critique littéraire sont : 1^ le quatrième des Entretiens cCAriste et d'Eugène (le Bel Esprit), 1611 ; 2° la Manière de bien penser, 1687 j 3° les Pensées ingénieuses des Anciens et des Modernes, 1689, auxquelles il faut ajouter 4° les Pensées ingénieuses des Pères de VEglise, 1700. Enfin diverses préfaces de lui sont utiles à consulter.
222 LFi PÈRE BOUHOURS.
d'œuvre comme un vivant exemple des règles du beau. Ailleurs, descriptive et positive, constatant des faits et mesurant des forces, elle étudie l'œuvre d'art ainsi qu'un physicien ferait un phénomène de la nature ; elle cherche dans un livre l'auteur, dans l'auteur un homme; elle écrit chapitre à chapitre cette histoire naturelle des esprits, véritable complément de l'histoire sociale, que le chancelier Bacon a le premier rêvée et définie.
Cette manière de critique, où notre temps a excellé, le XVII* siècle l'ignore ou n'y voit qu'un amusement sans conséquence, a J'ai cette faiblesse, avoue Pellisson comme en s'excusant, d'étudier souvent dans les livres l'esprit de l'auteur beaucoup plus que la matière qu'il a traitée (1)... i> Il ne se doutait guère que cette faiblesselà, réduite en système, deviendrait par la suite une des formes les plus fécondes de l'activité intellectuelle.
Cependant, soit que l'un ou que l'autre prédomine de ces deux courants critiques, on ne les voit presque jamais sans un mélange réciproque. D'un côté, quelque désintéressée que soit l'exposition des faits de la littérature, il n'est pas possible que le sentiment de l'historien ne s'y fasse jour; et qui voudrait bannir de la critique les notions capitales de perfection et de défaut, de proportion et de désordre, celui-là sans doute ruinerait la critique de fond en comble. D'autre part, il y a des occasions où le plus déterminé faiseur de préceptes s'abandonne au charme d'observer et de peindre la vie, où le juge
(1) Cité par M. Marcou dans son Etude sur la Vie et les Œuvres dé Pellisson, 1859.
insensiblement se fait portraitiste. C'est ainsi que le XVII® siècle, bien que peu soucieux de notre moderne habileté descriptive, nous a néanmoins laissé dans ce genre plus d'un essai qui a son prix. Pétrone est délicieux, crayonné par Saint-Evremond. Les portraits littéraires de La Bruyère nous intéressent comme ferait une suite de vigoureuses eaux-fortes. De certains alexandrins de Boileau on voit des profils de poètes se détacher en relief, ainsi que de médailles bien frappées. Et à la manière dont Fénelon accommode une citation de Démosthène ou de Virgile, je sens tout Virgile, tout Démosthène dans une page de Fénelon.
Bouhours n'offre, à la vérité, rien de pareil, car ce n'est pas la peine de compter ici un joli morceau à propos du Tasse et quelques fines remarques, çà et là disséminées, sur Voiture) : il a aussi peu que possible la curiosité de l'historien et Timagination du peintre ; et c'est uniquement à titre d'homme de goût, d arbitre des ouvrages d'esprit, qu'il s'est fait sa place entre nos critiques littéraires.
Place d'autant plus apparente, que ceux-ci, au XVII® siècle, n'abondent guère. Les deux génies critiques les plus puissants qu'ait produits la France, l'un qui brillait avant l'aube du grand siècle, l'autre qui en accompagna le déclin, Montaigne et Bayle, appartiennent proprement à la philosophie, plus curieux qu'ils étaient du jeu des idées que sensibles aux prestiges des belles-lettres. Saint-Evremond est un amateur délicat, qui a effleuré un peu toute chose, « à la française » , sans laisser nulle part de marques bien profondes. Le
Bossu, d*Aubignac ne sortent pas de l'ingrate théorie. Conrart compile, Pellisson narre et loue, plutôt qu'ils ne critiquent. Quoi encore? 11 faut en venir à Boileau et à sa suite. J'y compte Bouhours: au bord de la grande voie ouverte par le satirique, élargie bientôt par La Bruyère et par Fénelon, il chemine de son pas léger, comme aussi Rapin, chez qui Ton a pu relever de curieuses affinités avec Fénelon (1) ; mais tandis que, répandu sur trop de choses, esprit plus actif qu'original, Rapin n'obtint jamais dans le domaine critique une sérieuse autorité : de Bouhours au conti-aire, et de lui seul, on peut dire que sur plus d'un point, placé entre Boileau et Fénelon, il a efficacement secondé l'un, prévenu l'autre.
Dès 1671, un d^s Entretiens d'Ariste et d'Eugène^ celui du Bel Esprit, exposait en raccourci tout son système littéraire. Cet Entretien, précédant de peu d'années la publicalion de VArê poétique (2), en développait par avance les plus sages préceptes, tellement que mainte page de Bouhours serait pour maint vers du poète un excellent commentaire. Au surplus, Bouhours avait alors pour
(1) M. Dejob, de Renato Rapino,
(2) Publié en 1674, VArt poétique était déjà connu par les récitations que Boileau en avait faites en plusieurs cercles. Mais il est douteux que Bouhours ait pu beaucoup profiter .de ces lectures. L'achevé d'imprimer de ses Entretiens est du 15 janvier 1671 ; le texte de l'Entretien du Bel Esprit était donc arrêté complètement djans le courant de 1670, et à cette époque VArt poétique, auquel Boileau ne commença de travailler qu'en 1669, ne devait pas être bien avancé.
se guider les satires du même Despréaux, les comédies de Molière : vifs éclairs de boa sens qui contribuèrent à lui ouvrir les yeux sur les fausses routes. Ajoutez qu'il connaissait très bien les Italiens et les Espagnols de la décadence, qu'ayant lu le cavalier Marin et er Balthazar Gracian(l), Achillini et Gongora, il avait principalement retenu de ce commerce l'horreur des concetti et des agudezas, des hyperboles emphatiques et des métaphores extravagantes, dont la contagion avait si longtemps empesté notre littérature. Ainsi, dès son début, malgré des sympathies déclarées pour Gonrart et pour M"* de Scudéry, Bouhours se rangeait en somme ass^z près de Boileau, entre les partisans de la nature et de la raison.
Le bel esprit, à son gré, n'est point celui qui se prouve
(1) Signalons dès maintenant une inexactitude commise au préjudice de Bouliours par M. Nisard, dans son Histoire de la Littérature franc. ^ l. IV,ch. ii, § 1. Avec son parti-pris de discréditer le jésuite, d*en faire nu classique de contrebande, un amateur frivole et de méchant goût, M. Nisard affirme qu* a il aime le précieux aisé dans Voiture, ne le hait pas aiguisé et subtil dans Graciao. » C'est vrai pour Voiture, auquel nous reviendroos tout à l'heure. Quant à Balthazar Gracian, Bouhours en parle à trois reprises dans les Entretiens, et voici comment : la première fois, il cite de lui deux phrases comme des modèles d'emphase inintelligible; la seconde il stigmatise l'hyperbole de ce même Graciao appelant le cœur d'Alexandre un archi-cœur (arcAi-corapow); enfin il prononce sur lui le jugement suivant : u Gracian est, parmi les Espagnols, un de ces ^éniQh incompréhensibles y ii a beaucoup d'élévation, de subtilité..., mais on ne sait le plus souvent ce qu'il veut dire, et il ne le sait pas peut-être lui-même; quelques-uns de ses ouvrages ne semblent être faits que pour n'être point entendus. » M. Nisard prend-il cela pour un éloge? Le traducteur de Gracian, Amelot de La Houssaye, le prenait, lui, pour une c censure m, à son avis moins a raisonnable que magistrale » (préface de l'Homme de cour, traduit de Gracian, 16S5). La censure est déraisonnable, au point de vue de La Uoussaye, par cela seul qu'elle est censure.
226 LE PÂRB B0UH0UB6.
par « une folio dite de bonne grâce, un madrigal, un couplet de chanson vi, qu'on attribue « aux diseurs de jolies choses » et à quiconque sait a Tart de faire agréablement un conte ou de bien tourner un vers »: Bouhours estime môme que c'est un caractère ridicule que celuilà, et il ne sait s'il n'aimerait pas mieux « être un peu hôte que de passer pour ce qu'on appelle communément bel esprit » . Bel esprit reçoit donc ici Tacceplion favorable et sérieuse qu'on lui '\'oit chezBoileau, et qu'il gardera jusqu'à la fin du siècle. C'est proprement le génie : et Bouhours, décrivant les qualités de son bel esprit idéal, ne fait en somme qu'énumércr les caractères du génie français classique, définir, à Tusage de sa nation et de son temps, les éléments constitutifs du beau littéraire.
Or, quel est, dans son système, le principe où tout le reste se foncée? Point d'autre que la raison.
« Aimez donc la raison ...» dit à son tour Doileau. « Tout doit tendre au bon sens ... » Comparez l'auleur des Entretiens : a La véritable beauté de l'esprit consiste dans un discernement juste et délicat. Ce discernement fiit connaître les choses telles qu'elles sont en elles-mêmes, sans qu'on demeure court comme le peuple, qui s'arrête à la superficie, ni aussi sans qu'on aille trop loin comme ces esprits raffinés qui, à force de subtiliser, s'évaporent en des imaginations vaines et chimériques... Le vrai bel esprit est inséparable du bon sens ; et c'est se méprendre, que de le confondre avec je ne sais quelle vivacité qui n'a rien de solide... Il a du solide et du brillant dans un égal degré: c'est, à le bien définir, le bon sens qui brille. »
LE OaiTIQUE. 227
La définition est assez jolie pour être retenue (!)• Uais poursuivons: de cet axiome, que tout se doit subordonner à la raison, dérive en premier lieu cette loi de la forme simple, ce qu'on pourrait appeler la probité et la modestie de Tornement :
« Quand on a de cette sorte d'esprit, on pense bien les choses, et on les exprime aussi bien qu'on les a pensées. On ramasse beaucoup de sens en peu de paroles : on dit tout ce qu'il faut dire, et on ne dit que ce qu'il faut dire. Un vrai bel esprit songe plus aux choses qu'aux mots : cependant il ne méprise pas les ornements du langage, mais il ne les recherche pas aussi : la politesse de son style n'en diminue pas la force... » Et plus loin : « Vous voyez bien que celte beauté doit être simple et naïve, sans fard et sans artifice; et vous devez juger par là de ces esprits qui sont toujours guindés/et qui ne veulent jamais rien dire qui ne surprenne et qui n'éblouisse. )>
c Laissons à l'Italie )>, dira Boileau,
« De tous ces faux brillants J*éclataa(e folie. >
Excluons, continue Bouhours, du nombre des beaux esprits a ces diseurs éternels de beaux mots et de belles sentences, ces copistes et ces singes de Sénèque, ces Mancini, ces Malvezzi, ces Lorédans, qui courent toujours après les brillants et les vivezze (ïingegno... Il n'y a rien qui choque plus le bon sens que tout cela ; et c'est
(1) Elle n'est pa8 sans rapport avec la définition célèbre : le beau est la splendeur du vrai. — M. Nisard {Hist. de la LiU, franc., 1. IV, ch. Il, § 1) chicane Bouhours sur cette défloition ; il lui reproche d'avoir joint le brillant au bon sens : faudraît-il donc appeler bel esprit le bon send qui ne brille pas?
:Î28 LE PÈBB B0UH0UB3.
à mon avis un plus grand défaut de briller trop que de ne briller pas assez. »
La sobriété ensuite est nécessaire, ou plutôt une manière de fertilité sage et « ménagée par le bon sens ». On 5e rappelle la plaisante tirade de Boileau, à propos de Scudéry et de son « abondance stérile ». Bouhours ne s'élève pas moins fort contre « cette grande fécondité qui dégénère en une abondance vicieuse, en une profusion de pensées fausses et inutiles », pareille qu'elle est « à celle de ces arbres qui, pour être trop chargés de fruits, en portent fort peu de bons ».
« Un vrai bel esprit e?t comme ces gens riches et sages, qui sont magnifiques en tout, et qui ne font jamais de folles dépenses. — A ce compte-là, ce ne serait pas un bel esprit que le cavalier Marin, car il ne s'est jamais vu une imagination plus fertile, ni moins réglée que la sienne... S'il parle d'un rossignol ou d'une rose, il en dit tout ce qu'on peut imaginer; bien loin de rejeter ce qui se présente, il va chercher ce qui ne se présente pas; il épuise toujours son sujet... — Je vous confesse aussi que î»i l'on donnait des lettres de bel esprit, comme on en donne de noblesse, je n^î serais jamais d'avis qu'on en donnât à ces sortes d'auteurs, qui ne ménagent ni leurs pensées, ni leurs paroles, et qui ne laissent rien à penser ni à dire sur les matières qu'ils traitent... »
Bouhours ne manque pas non plus de vanter cette alliance de l'originalité créatrice avec l'imitation réfléchie des grands maîtres, si familière à notre art classique : c( En défendant le larcin à un bel esprit, je ne prétends pas lui interdire la lecture des bons livres, je
ne prétends pas même que ses lectures lui soient inutiles. Je yeux bien qu'il imite les grands modèles de l'antiquité, pourvu qu'il tâche de les surpasser en les imitant... Je veux bien aussi qu'il se serve dans les rencontres des pensées des bons auteurs, pourvu qu'il y ajoute des beautés nouvelles, et qu'à l'exemple des abeilles, non seulement il choisisse ce qu'il y a de bon dans les livres, mais encore qu'il se fasse propre ce qu'il choisit et qu'il le rende meilleur par l'usage qu'il en fait... »
Enfin, pour touche dernière à ce portrait du bel esprit, il ajoute la clarté, si fort prisée de Boileau. A certains cerveaux fumeux tels que l'Espagnol Gracian « dont les ouvrages ne semblent faits que pour n'être point entendus », il aime à opposer le génie net de Malherbe, « lisant ce qu'il avait composé à sa servante, avant que de le montrer aux gens de la cour » ; car (( il ne doit y avoir ni obscurité ni embairas dans tout ce qui part d'un bel esprit : ses pensées, ses expressions doivent être si nobles et si nettes, que les plus intelligents l'admirent et que les plus simples l'entendent ».
Raisonnable, simple, sobre, clair, tel est donc le bel
esprit d'après Bouhours, comme c'est aussi le poète selon
Despréaux. Voilà le tableau achevé. Un dernier trait
toutefois : il sied que le bel: esprit soit embelli encore par
cette dignité de caractère, par cette candeur modeste
que Boileau, lui aussi, recommande au rimeur, et dont
les bons écrivains du siècle de Louis XIV possédèrent si
parfaitement le secret, depuis si parfaitement oublié;
il faut que la vanité de l'homme de lettres soit tem-
280 LB PÉBE BOUHOUBS.
pérée par la pudeur de Thonnête homme. L«s Entretiens ont à ce propos une très agréable page : on la lit d'autant plus volontiers que le conseil y revêt la forme d'un portrait satirique, repris à nouveau, peut-être imité par La Bruyère, et qui nous décèle en Bouhours un fin moraliste^ un observateur spirituel des travers du monde :
« Il ne faut pas, dit Eugène, s'en piquer [d'être bel esprit] ; il ne faut pas même se savoir trop bon gré d'être bel esprit, pour l'être eflectivement : et si j'osais mettre la main à la peinture que vous avez faite, j'y ajouterais la modestie... — J'entre tout à fait dans votre sentiment, repartit Ariste, et je vous avoue que je ne hais rien tant que certains esprits qui s'en font extrêmement accroire. Ils ont dans leur mine, dans leurs gestes et jusques dans le ton de leur voix un air de fierté et de suffisance qui fait juger qu'ils sont fort contents d'eux-mêmes. Ils font profession de n'estimer rien et de trouver à redire à tout. Il ne se fait pas un ouvrage d'esprit qui ne leur fasse pitié : mais, en récompense, ils ne font rien qu'ils n'admirent. Ils prennent quelquefois un ton d'oracle et décident de tout souverainement dans les compagnies. Pour leurs ouvrages, ils en font un grand mystère, ou par affectation, ou pour exciter davantage la curiosité de ceux qui ont envie de les voir, ou parce qu'ils jugent peu de personnes capables d'en connaître le juste prix : ce sont des trésors cachés qu'Us ne communiquent qu'à trois ou quatre de leurs admirateurs (1).
(1) Cf. dans les Caractères de La Bfuyère, chap. i, les portraits d^Arsène et de Théocrine,
LE CRITIQUE. ÎSl
« Il est une autre sorte d'esprits, continua Eugène, qui sont moins mystérieux, mais qui ne sont pas moins entêtés de leur mérite. Ils n'ont pas plus tôt fait une bagatelle qu'ils en régalent tout le monde. Ils sont toujours prêts à réciter leurs madrigaux ou leurs odes, pour s'attirer un peu de louange ; ils se louent sans façon et se donnent de l'encens les premiers. Cependant les vrais beaux esprits sont de l'humeur désirais braves, qui pe parlent jamais de ce qu'ils ont fait... — Je ne sais, dit Ariste, s'il n'y aurait point plus de modestie à n'affecter rien... Il ne faut pas qu'un bel esprit fasse toujours mystère de ses ouvrages, mais il ne faut pas aussi qu'il les montre partout ; il ne doit ni se cacher par affecta^ tion, ni se produire par vanité. »
Les principes qu'on vient d'entendre exposer, d'une façon générale et un peu sommaire, à TAriste des Entretiens reçoivent dans la Manière de bien penser leur expression parfaite et leur entier développement. Outre que Tesprit de Bouhours s'était naturellement fortifié et mûri par l'étude, VArt poétique avait paru dans l'intervalle, non sans profit pour son talent. Ce qui est certain, c'est que l'auteur des Entretiens faisait preuve cette fois d'un style assez ferme, d'un goût assez pur, d'une assez solide raison, pour que la Manière de bien penser fût considérée par plusieurs comme un digne pendant au poème de Despréaux.
Aussi bien, la fiction qui sert de cadre à ces leçons critiques fait assez voir le but qu'on s'y propose. Eu-
282 LE PÈRE BOUHOUBS.
doxe et Philanthe sont « deux hommes de lettres que la science n'a point gâtés, et qui n'ont guère moins de politesse que d'érudition » ; liés d'amitié, mais d'un tour d'esprit tout à lait différent. Eu doxe (l'on sent l'intention étymologique) a a le goût très bon, et rien ne lui platt dans les ouvrages ingénieux qui ne soit raisonnable et naturel. Il aime fort les Anciens, surtout les auteurs du siècle d'Auguste^ qui selon lui est le siècle du bon sens. Cicéron, Virgile, Tite-Live, Horace sont ses héros. Pour Philanthe, tout ce qui est fleuri, tout ce qui brille le charme. Les Grecs et les Romains ne valent pas à son gré les Espagnols et les Italiens. Il admire entre autres Lope de Vègue et le Tasse; et il est si entêté de la Gerusalemme liberata qu'il la préfère sans façon à l'Iliade et à l'Enéide.» Or, il arrive qu'un jour d'automne, Philanthe s'en vient visiter Eudoxe à sa maison de campagne : il le trouve « se promenant seul dans un petit bois et lisant les Doutes sur la Langue française » ; une causerie s'engage, et voilà la guerre, au premier mot de littérature, déclarée* Mais Bouhours, qui la conduit, n'a garde qu'elle soit éternelle. Tout tourne pour le mieux : quatre journées suffisent au triomphe du bon droit, et Philanthe, peu à peu vaincu et convaincu, fait sa paix avec Eudoxe aux dépens du bel esprit étranger : ((... Je vous avoue franchement, mon cher Eudoxe, que je vois maintenant les choses avec d'autres yeux, et que mon goût n'est presque plus différent du vôtre. Je sens que la lecture des Italiens et des Espagnols ne me plaira pas tant qu'elle faisait. — Vous serez, interrompit Eudoxe, comme ces gens qui sont détrompés du
LE CEITIQUE. 233
monde et qui dans le commerce de la vie n'ont pas tant de plaisir que les autres. Mais assurez- vous que c'en est un grand que d'être détrompé... Je me réjouis que vous quittiez enfin vos fausses idées, et que vous ne soyez plus capable de préférer les pointes de Sénèque au bon sens de Gicéron, et le clinquant du Tasse à l'or de Virgile. »
Bouhours décidément se ressouvient de Y Art poétique. Tout le procédé d'Eudoxe, en cette discussion, consiste à faire passer sous les yeux de Philanthe une foule de pensées bonnes ou mauvaises, tantôt sérieuses, tantôt badines, soigneusement choisies^ analysées^ éprouvées enfin à la pierre de touche du bon sens. Il y en a de latines, d'italiennes, d'espagnoles, aussi bien que de françaises. Car, quant à l'objection de Philanthe, que « chaque nation a son goût en esprit de même qu'en beauté et en habits d, Eudoxe, attaché fermement au principe de la raison absolue, ne s'y arrête même pas : (t comme si, dit-il, la justesse du sens n'était pas de toutes les langues, et que ce qui est mauvais de soimême dût passer pour bon en aucun pays parmi les personnes raisonnables ! d
Mais de quel lien logique relier cette multitude infinie d'extraits? comment les réduire à un ordre satisfaisant? L'ordonnance sera fournie par une phrase de Gicéron, justifiant ainsi son admiration pour l'éloquence de Grassus : « Sententi<e Crassi îam integrw, tam verœ, — tam novx — tam sine pigmentis fucoque puer ili. . , d Bouhours observe, en effet, qu'une pensée est <r ingénieuse D à proportion de sa ressemblance avec celles que
284 LB PâBB BOUHOTJBS.
loue l'orateur romain; c'est-à-dire qu^indépendamment de la clarté, qualité nécessaire et qui se présuppose, la pensée doit être vraie et solide, — qu'elle doit avoir quelque chose de neuf et de brillant par où elle frappe l'imagination, — enfin qu'elle doit rester naturelle et pure de toute affectation.
Bouhours s'occupe donc, dans le premier dialogue, de la justesse des pensées; sévère à ce sujet, et sévère au point de s'attaquer d'entrée de jeu au fameux « Vtctrix causa dits placuit.., » de Lucain, que je crois bien que la postérité admirera toujours en dépit des chicanes d'Eudoxe. Il réfute plus heureusement quelques pensées bizarres de Nicole, de Malebranche (1). Il marque aussi
(1) En particulier, celle où l'auteur de la Recherche de la Vérité, donnant la main aux philosophes jansénistes, réduit l'amour du beau, le goût littéraire à une pure concupiscence, déclare que « toutes les manières d'écrire ne nous plaisent qu'à cause de la corruption secrète de notre cœur », et que par exemple, « si nous aimons dans une pièce bien écrite l'air noble et libre de certains auteurs, c'est que nous avons de la vanité... » Bouhours répond, plaidant ici pro domo sua : « Les ouvrages bien écrits plaisent aux personnes raisonnables, parce que dans les règles les belles choses doivent plaire... La vanité n'a psis plus de part au plaisir que donne la lecture de Virgile et de Gicéron, qu'elle n'en a au plaisir qu'on prend à voir d'excellents tableaux ou à entendre d'excellente musique. L'homme du monde le plus humble est touché de cesbeautéb comme un autre, pourvu qu'il ait de l'intelligence et du goût, etc. » Sainte-Beuve {Port-Royal, t. II, p. 163) estime que « cela s'appelle une page de bon sens, d'un bon sens net et vif, un peu menu et superficiel toutefois », qu'à cette théorie inhumaine, mais profonde, et qui est en somme celle de saint Augustin, il faudrait opposer des raisons puisées dans le christianisme, si on est chrétien, ou du moins, si on tranche du philosophe, dans la nature humaine; a mais point, ajoute-t-il, c'est déjà chez Fauteur jésuite la manière de Voltaire, la raillerie badine et qui court, etc.. b
A ce propos, relevons une légère erreur de Sainte-Beuve : ce n'est point Malebranche, comme il dit {loc. cit.), que Bouhours désigne par le surnom de Singe de Pascal, c'est bien Nicole : les pensées citées par Bouhours se lisent en divers endroits des Essais de morale.
le plus OU moins d'exactitude requis en chaque genre littéraire; dans quel degré l'équivoque est permise; comment le vrai s'accommode de l'hyperbole, « qui ment sans tromper d ; de la métaphore, qui a: est un voile transparent d ; de la fiction qui « imite et perfec* tionne la nature d, au lieu que la fausseté a la gâte et la détruit entièrement d : toutefois c'est pécher contre la vérité — il faut prendre garde à cette vue assez peu commune au temps de Bouhours, — que de mêler dans un sujet chrétien les fictions de la fable païenne.
Le quatrième dialogue est pour guérir l'esprit de toute sorte d'obscurité ; l'on s'y édifie sur les pensées <L à double face t> et les a estropiées >, sur le galimatias et le phébus, que Bouhours distingue très finement l'un de l'autre et dont il met sous nos yeux des exemples fort récréatifs. Cet amour de la clarté l'induit même à quereller un peu Tacite (1), à gourmander TertuUien; mais il s'étale principalement sur une page choisie de l'abbé de Saint-Cyran (2), galimatias opaque où ce
(1) Comparez ce que Bouhours dit de Tacite dans la Manière de bien penser, passim, avec le jugement que Fénelon dans sa Lettre à VAcad, franc., VIII, porte sur le même historien.
(2) Sainte-Beuve {Port-Royal, t. II, p. 163*) cite les railleries de Bouhours sur ce morceau de Saint-Cyran, puis s*écrie : « Et voilà comme un homme de goût, un honnête homme, le P. Bouhours, osait juger cet autre personnage que nous révérons!.. » Certes il y a autre chose dans Saint-Cyran, que ce que Bouhours, avec son bon sens « un peu menu et superficiel », affecte d'y voir. Mais songez qu'un jésuite, ayant le moyen de ridiculiser le patriarche du jansénisme, ne pouvait guère manquer de le faire , et qu*au surplus Saint-Cyran, comme écrivain, est suffisamment ridicule. L'authenticité de la lettre en question a été niée par les jansénistes. Il est cependant avéré que les Pères de Louis-Ie-Grand possédaient les originaux de plusieurs lettres de Saint-Cyran, imprimées par le P. Pinthereau fS' de Préville] en 1655. Même en admettait que le
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sombre génie^ qui ailleurs a ses éclairs^ ne déploie rien que ténèbres.
Le second et le troisième dialogue forment le point culminant de l'ouvrage. On a vu que Bbuhours ne se contente pas, en fait de pensées ingénieuses, du vrai tout pur; il y veut encore je ne sais quoi d'extraordinaire qui en relève le prix. Or, ces ornements se réduisent à trois sortes. La pensée peut être « sublime » : il entend par là tout ce qui élève ou transporte l'intelligence, la noblesse soutenue du style aussi bien que ce sublime rapide jaillissant en deux ou trois mots simples des profondeurs de l'âme, et dont la Bible (1), dont Corneille lui fournit les exemples classiques. Ou bien la pensée est a agréable » : et il confond sous ce nom beaucoup trop vague les sentiments touchants qui vont au cœur, les tours naïfs qui chatouillent l'esprit, les peintures « fleuries et délicieuses » qui enchantent l'imagination. Enfin la pensée peut être (( délicate » .
style en soit altéré çà et là par des inadvertances — un peu intéressées — de lecture, Fensemble n'en garde pas moins la valeur d'un document sérieux.
(1) C'est ici le lieu de rappeler que Bouhours, d'accord avec Boileau, soutenait le sublime de la Bible contre les paradoxes érudits de l'évoque d'Avranches. « Le P. Bouhours trouvait un sublime merveilleux dans ces paroles du premier livre des Machabées, où l'auteur dit : Et siluit terra in conspectu ejus,.. Je l'avertis que ce qu'il appelait sublime était une expression fort ordinaire dans les écrits des Hébreux et des Hellénistes, et qui ne renfermait aucun sublime, etc. » {Huetiana.) Huet ne reconnaissait pas davantage de sublime dans le Fiat lux de la Genèse : ce que Boileau, dans la préface de sa traduction du Traité du Sublime^ lui reproche fort vivement.
LE CBITIQUE. 287
Ici Philanthe s'écrie : a Ah ! dites-moi, je vous prie, ce que c'est précisément que délicatesse 1 On ne parle d'autre chose, et j'en parle à toute heure moi-même, sans en avoir une notion bien nette. » Mais Eudoxe, je veux dire Bouhours, ne nous laisse point en peine, car c'est justement son fort que la délicatesse. Tout en assurant qu' (c il ne sait où prendre des termes pour s'expliquer » que (i c'est là de ces choses qui, à force d'être subtiles, nous échappent lorsque nous pensons les tenir», il la définit avec une espèce de coquetterie, avec la délectation intime de l'homme qui s'écoute parler:
(( Tâchons de nous former quelque idée de la délicatesse ingénieuse et ne nous contentons pas de dire qu'une pensée délicate est la plus fine production et comme la fleur de l'esprit: car ce n'est rien dire; et dans un sujet si difficile on ne se tire pas d'affaire avec un synonyme ou avec une métaphore,
« Il faut, à mon avis, raisonner de la délicatesse des pensées qui entrent dans les ouvrages d'esprit par rapport à celle des ouvrages naturels. Les plus délicats sont ceux où la nature prend plaisir à travailler en petit, et dont la matière presque imperceptible fait qu'on doute si elle a dessein de montrer ou de cacher son adresse : tel est un insecte parfaitement bien formé, et d'autant plus digne d'admiration qu'il tombe moins sous la vue.
« Disons par analogie qu'une pensée où il y a de la délicatesse a cela de propre qu'elle est renfermée en peu de paroles, et que le sens qu'elle contient n'est pas si visible ni si marqué : il semble d'abord qu'elle
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le cache en partie, afin qu'on le cherche et qu'on le devine : ou du moins elle le laisse seulement entrevoir, pour nous donner le plaisir de le découvrir tout à fait quand nous avons de Tesprit (1). Car, comme il faut avoir de bons yeux, et employer même ceux de Tart, pour bien voir les chefs-d'œuvre de la nature^ il n'appartient qu'aux personnes intelligentes de pénétrer tout le sens d'une pensée délicate. Ce petit mystère est comme l'âme de la délicatesse des pensées, en sorte que celles qui n'ont rien de mystérieux ne sont pas délicates proprement, quelque spirituelles qu'elles soient d'ailleurs. D où l'on peut conclure que la délicatesse ajoute je ne sais quoi au sublime et à l'agréable, et que les pensées qui ne sont que nobles ou jolies ressemblent en quelque façon à ces héroïnes ou à ces bergères de roman, qui n'ont sur le visage ni masque ni crêpe. Je ne sais si vous m'entendez ; je ne m'entends presque pas moi-même, et je crains à tout moment de me perdre dans mes réflexions. »
Eudoxe se tait, Philanthe admire, et le lecteur moderne se demande s'il n'a point sous les yeux quelque article détaché du Spectateur français de Marivaux? Marivaux n'eût pas désavoué non plus cette page de
(1) Voltaire, au mot finesse du Dictionnaire philosophique j répète la définitiou de Bouhours presque mot pour mot : « I^a finesse, dans les ouvrages d'esprit comme dans la conversation, consiste dans l'art de ne pas exprimer directement sa pensée, mais de la laisser aisément apercevoir; c'est une énigme dont les gens d'esprit devinent tout d'un coup le mot. » Observez que « délicatesse » et a finesse » sont deux idées si voisines qu'elles se confondent; sauf que la délicatesse, suivant la remarque de Voltaire, exprime plus spécialement a des sentiments doux et agréables », la finesse convenant davantage à l'épigramme, la délicatesse au madrigal.
psychologie raffinée, où le plaisir que donne la délicatesse est si dextrement analysé par Eudoxe :
« Souvenez-vous, enseigne notre docteur, que rien n'est plus opposé à la véritable délicatesse que d'exprimer trop les choses, et que le grand art consiste à ne pas tout dire sur certains sujets, à glisser dessus plutôt que d'y appuyer ; en un mot, à en laisser penser aux autres plus que l'on n'en dit... L'homme est naturellement si amoureux de ce qu'il produit, et cette action de notre âme, qui contrefait la création, l'éblouit et la trompe si insensiblement et si doucement, que les esprits judicieux observent qu'un des plus sûrs moyens de plaire n'est pas tant de dire et de penser, comme de faire penser et de faire dire. Ne faisant qu'ouvrir l'esprit du lecteur, vous lui donnez lieu de le faire agir; et il attribue ce qu'il pense et ce qu'il produit à un effet de son génie et de son habileté, bien que ce. ne soit qu'une suite de l'adresse de l'auteur, qui ne fait que lui exposer ses images et lui préparer de quoi produire et de quoi raisonner. Que si, au contraire, on veut dire tout, non seulement on lui ôte un plaisir qui le charme et qui l'attire, mais on fait naître dans son cœur une indignation secrète, lui donnant sujet de croire qu'on se défie de sa capacité... »
Idées exquises à la fois et substantielles, toujours bonnes à méditer, mais que notre temps surtout aurait besoin que Bouhours lui rappelât, si certaine dissertation récente sur la Discrétion dans Vwrt et les Sous- Entendus n'avait énoncé les mômes choses avec un
charme d'expression qui eût ravi Bouhours, avec une plénitude et une fermeté de pensée qu'il aurait eu lieu d'envier (1).
Donc, voilà l'ornement — noble, agréable ou délicat — décrété obligatoire, et identifié avec le beau. Soit: mais à condition que l'ornement soit naturel. Dans l'instant que Bouhours, par recherche de l'ingénieux, semble s'écarter un peu de la franche raison clas* sique, la fuite de l'affectation l'y ramène :
Ayez de l'esprit, recommande-t-il, mais gardez-vous
(1) C'est le chapitre ii du livre de M. C. Martha : la Délicatesse dans l'Art (1884). Sous ce titre de Discrétion et de Sous-Entendus, Fauteur y traite précisément de ce que Bouhours entend par « délicatesse ». Il recherche la part du sous-entendu dans la peinture; il le montre dans les lettres, et en particulier au théâtre ; il explique même ingénieusement, peir ce besoin de sous-entendu naturel à l'esprit humain, la plupart des figures que la rhétorique a réduites en artifices de style. Je ne prétends point gâter en les résumant ces méditations esthétiques, beaucoup plus sérieusement approfondies que dans Bouhours, et rehaussées du plus aimable luxe d'exemples ; mais je ne puis m'empêcher d'en transcrire ici quelques phrases, qu'on aura plaisir, je pense, à rapprocher des aperçus d'Eudoie : « L'art même le plus simple demande des finesses, des détours, dont la plupart, si on y regarde de près, reviennent à faire entendre ce qu'on ne dit pas... L'art aime les mystères, non pas les petits et frivoles raffinements, mais ces mystères tout naturels qui sont faits pour réjouir l'esprit et l'âme ; c'est par un certain mystère qu'on intéresse, qu'on retient, qu'on captive l'imagination. Dès qu'il n'y a rien à deviner^ il n'y a plus d'intérêt ni de plaisir... >' Et surtout la conclusion, à savoir u que dans l'art la simple représentation des choses ne suffit pas,... que l'esprit tient à jouir de sa propre activité, qu'il veut des pensées et des sentiments, qu'il aime à les deviner, à les saisir lui-même, qu'il sait gré à l'auteur de ce que celui-ci, par toutes sortes de raisons scrupuleuses, ne lui dit pas. » — Au résumé, si l'on se permettait de comparer ces deux maîtres de la délicatesse, on trouverait chez le moderne tout le goût de Bouhours, mais non pas chez Bouhours un tour d'imagination si pittoresque ni une égale gravité de pensée.
de trop d'esprit. Passez-vous la mesure, vous emportezvous à la poursuite du beau, « Tenllure prend la place du grand et du sublime, l'agrément n'est qu'afféterie, et la délicatesse qu'un raffinement tout pur ». Le raffinement surtout est dangereux : il mène tout droit au galimatias. <r N'oubliez pas que le raffinement est la pire des affectations, et que, comme dans le manège du monde il ne faut pas, selon Montaigne, manier les affaires trop subtilement; on doit bien se garder de pensées trop fines dans les ouvrages d'esprit. Car enfin, s'il y a de la grossièreté à marquer trop ses pas en marchant, c'est peut-être un plus grand défaut de ne marcher que sur la pointe des pieds... d
Il n'est pas de conseil où Bouhours insiste plus fortement dans sa Manière de bien penser, que ce ne quid nimis littéraire. Il le répète, il le varie en cent façons. Ceci, observe-t-il, « est petit à force d'être grand ». « Gela serait beau, si cela l'était un peu moins ». Et le même écrivain qui tout à l'heure analysait la délicatesse avec des recherches dignes de Marivaux, rencontre, pour vanter le naturel, les idées et presque les termes qu'un Fénelon emploiera plus tard :
<c Les pensées qui surprennent, qui enlèvent, qui piquent le plus, ou par la délicatesse, ou par la sublimité, ou par le simple agrément, sont vicieuses si elles ne sont naturelles...
« J'entends [par naturel] quelque chose qui n'est point recherché, ni tiré de loin ; que la nature du sujet présente, et qui naît pour ainsi dire du sujet même. J'entends je ne sais quelle beauté simple, sans fard et sans
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artifice... On dirait qu'une pensée naturelle deyrait venir à tout le monde ; on Tavait, ce semblCi dans la tête avant que de la lire; elle paraît aisée à trouver et ne coûte rien dès qu'on la rencontre ; elle vient moins, en quelque façon^ de l'esprit de celui qui pense que de la chose dont on parle. »
L'auteur de la Lettre à l'Académie française a-t-il mieux dit ? A-t-il dit autre chose (1) ?
Et ce ne sont pas là des généralités vagues. Bouhours, armé de cette excellente critique, parcourt les littératures, élaguant sans pitié les ornements parasites, les fantaisies ambitieuses, tout ce qui lui paraît excéder la juste nature. Un texte suspect lui tombe-t-il entre les mains: c'est merveille de voir comme il le tâte et le dissèque, indiquant vivement l'affectation qui s'y étale, découvrant par une adroite analyse celle qui s'y trouve plus subtilement mêlée, attachant à une phrase, à un mot, de ces menues dissertations qui sont des modèles de sens et d'esprit. Les exubérances de l'imagination italienne lui fournissent surtout une ample matière. Même le Tasse ne lui impose pas ; il ose, quoique moins brutalement que Despréaux, porter la main sur la belle idole ; et ce
(1) a On veut trop de délicatesse : elle dégénère en subtilité. On veut trop éblouir et surprendre, on veut avoir plus d'esprit que son lecteur et le lui faire sentir... ; au lieu qu'il faudrait n'en avoir jamais plus que lui, et lui en donner même, sans paraître en avoir*.. Le goût exquis craint le trop en tout, sans en excepter l'esprit même... Je demande un poète aimable, proportionné au commun deâ hommes, qui fasse tout pour eux et rien pour lui. Je veux un sublime éi familier, si doux et si simple que chacun soit d'abord tenté de croire qu'il l'aurait trouvé sans peine, quoique peu d'hommes soient capables de le trouver. Etc* « {Lettre sur les Occupations de l* Académie française. F. Poétique.)
LE OBITIQUB. 243
n'est pas un médiocre honneur pour la Manière de bien penser , que les attaques qu'elle essuya du marquis Orsi et de tous ces beaux esprits de delà les monts, armés pour la défense de leur Jérusalem délivrée et de \t\kv Aminte[\).
Ce n'est pourtant pas sans intention que j'ai dit de Bouhours qu'il marchait au bord de la route que tient Despréaux. A dire le vrai, il la côtoie seulement ; il y a un pied, et un pied ailleurs. Sans doute, si on se bornait à la plupart des citations précédentes, rien de plus nettement classique que sa doctrine : mais il y a de lui d'autres jugements assez différents, qu'on ne saurait taire : prenez une moyenne, vous aurez quelque chose de supérieur au goût de l'école précieuse, d'un peu inférieur toutefois à cette haute et magistrale critique dont nous avons coutume d'associer l'idée au nom de Despréaux ou bien de Fénelon. Bouhours aime sincèrement le vrai : mais vous surprendriez vite, sous cette affection tout honnête et légale, je ne sais
(1) Voltaire, qui attrape juste tout en courant, dit à ce sujet dans sa notice sur Bouhours, déjà citée : a S'il juge trop sévèrement en quelques endroits le Tasse et quelques autres auteurs italiens, il les condamne souvent avec raison... Ce petit livre de la Manière de bien penser blessa les Italiens et devint une querelle de nation. On sentait que les opinions de Bouhours, appuyées de celles de Boileau, pouvaient tenir lieu de lois. » Alliance de noms singulièrement honorable pour le jésuite! — Ce que Voltaire a bien vu, M. Nisard [loc, cit,) ne l'a pas voulu voir. Il marque complaisamment les points où Bouhours pactise avec le précieux, point du tout ceux où le même Bouhours combat le précieux à outrance. De là une appréciation beaucoup trop sévère, en partie fondée sur des inexactitudes de fait qu'on a dû précédemment relever (Part. I» ch. VI, et Part. II, ch. iv).
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quelle sympathie secrète, je ne sais quel faible inavoué pour la beauté façonnée et attifée : contraste notable avec Fénelon, qui aime la nature toute seule, et passionnément.
Ainsi les deux systèmes de critique coïncident sur une certaine étendue, mais ne se touchent plus par les points extrêmes. Fénelon a sur le naturel des maximes absolues, que Ton ne trouverait pas dans Bouhours. Bouhours a des complaisances pour les pensées ornées, auxquelles Fénelon ne souscrirait sûrement pas. Ces mots de « fleuri », de « délicat » reviennent sous la plume du jésuite avec une facilité qui se rend suspecte à la longue. Le bel esprit pour lui, c'est <( le- bon esprit fleuri » ; ou bien le bel esprit « ressemble au Renaud du Tasse, qui avait des nerfs extrêmement forts sous une peau blanche et délicate (1) ». Fénelon se passerait bien de ces fleurs, de cette peau si blanche et délicate. Bouhours, de son côté, n'eût jamais professé que (c la rareté est un défaut, et une pauvreté de la nature » ; il n'aurait pas reproché à l'écrivain «d'habiller, d'orner de broderies » la vérité « nue ». Il préfère, je le veux, aux pointes de Sénèque l'éloquence magnifiquement abondante de Cicéron : serait-il homme à priser plus que les belles draperies cicéroniennes la nudité nerveuse de César, le costume serré et sévère de Démosthène ? En résumé, sa critique va moins droit que celle de Fénelon, et tend moins haut. A de certains endroits,
(1) Et la suite : « Sa solidité et sa pénétration ne l'empêchent pas de concevoir finement les choses, et de donner un four délicat à tout ce qu'il pense... » {Entretiens d'Ariste et d'Eugène^ IV,)
elle tourne au mauvais Fonlenelle; et par la théorie duo: vrai orné d, qui poussée à bout transporterait des idées aux mots tout le travail d'écrire, elle donne un fâcheux avant-goût du a: bon assaisonné d, de la basse cuisine littéraire de l'abbé Trublet (1).
Ce n'est pas tout : cette critique, fine et subtile, est étroite, oc Le censeur qui est grand dans sa censure se passionne pour ce qui est grand dans l'ouvrage : il méprise une exacte et scrupuleuse délicatesse, d Ainsi dit Fénelon, et il fait comme il dit. C'est à l'âme qu'il regarde d'abord un auteur. La qualité d'une pensée isolée lui fait bien moins de souci que la force logique du discours, l'ordre général d'où chaque pensée prend sa valeur, la véhémence et la sincérité de la passion. Bouhours, au contraire, apportant dans le métier de critique ses habitudes de grammairien, s'arrête au détail, ne voit le beau que par pièces : je me figure, devant le plus imposant édifice, un observateur minutieux qui tournerait son attention à la coupe des pierres ou à l'effet décoratif de quelques marbres. Même le sublime et le pathétique, Bouhours les rapetisse par l'explication qu'il en donne ; au lieu d'y reconnaître la vive et simple
(1) Voy. M. Nisard, Hist. de la Littérature française, liv. IV, ch. ii, § 2. — Les raisoDnements de Trublet sont pleins de termes culinaires. Il tient que le bon en littérature est une bonne viande cuite à point; le beau, c'est cette bonne viande en ragoût; en sorte que Técrivain de génie est un cuisinier qui confectionne supérieurement les ragoûts. Bouhours tombe une fois dans cette espèce de comparaisons qui eussent réjoui peut-être le bonhomme Chrysale ; mais c'est du moins afin d'exprimer une opinion saine. Il n'est pas, comme Trublet, pour la cuisine épicée : « Un excellent potage de santé, dit-il, vaut mieux qu'une bisque pour les personnes de bon goût, » (Manière de bien penser, IL)
expression de la nature, le vrai révélé au génie par une directe intuition, il a l'air de les admirer comme le dernier effort de l'art et comme des ornements de prix plaqués sur un fonds de vérité commune. En revanche, beaucoup d'ingénieuses bagatelles, de colifichets, sans conséquence prennent à ses yeux une importance démesurée. Ne parle-t-il point quelque part (1) des € madrigauXy chansons, rondeaux, sonnets,... et autres poèmes qui ont en petit l'invention et les agréments de l'épopée, sans que la lecture en soit ennuyeuse comme Test celle de quelques-uns de nos poèmes épiques d ? Un Fénelon se plaira à illustrer de son aimable prose VOEdipe de Sophocle ou les Géorgiques de Virgile ; Bouhours s'attarde à examiner sérieusement je ne sais quel sonnet de r Avorton (2), qui est au-dessous de toute critique. Fénelon se donnera carrière sur la tragédie, sur l'histoire, sur l'éloquence; Bouhours choisit, pour en faire un traité exprès — le plus long des Entretiens dCAriste et d^Eugène^ — l'art des devises !
Ce n'est pas qu'on veuille médire de la Devise : cette espèce de « métaphore peinte i> (3), composée d'un corps, par où l'objet de la comparaison est figuré aux yeux, et d'une ^me, c'est-à-dire de quelques paroles italiennes, espagnoles ou latines, qui donnent finement à entendre le sujet de cette comparaison, a quelque chose d'assez ingénieux pour occuper un moment la curiosité d'un homme d'esprit : elle eut assez de vogue en son temps
(1) Préface du Recueil de vers choisisj 16^3;
(2) Manière de bien penser ^ IV,
(3) Entretiens d'Ariste et d'Eugène y Vt,
pour mériter quelque mention de la critique. Issue des mœurs militaires du moyen âge, en rapport étroit avec le blason et le cri féodal, la devise avait été perfectionnée par les humanistes d'Italie et transformée en un véritable genre littéraire, qui eut ses législateurs et ses connaisseurs, sa vérité, ses élégances et ses règles. Motif de décoration galante aux fêtes de la cour, jeu de société aux ruelles précieuses, les devises prospérèrent en France jusqu'à la fin du grand siècle. Il y en eut de toute sorte : d'amoureuses, de pieuses, dé laudatives; d'imprimées, de gravées et de peintes; pour les carrousels et pour les pompes funèbres, au frontispice des livres et sur le cachet des lettres. La marquise de Sévigné ne les haïssait pas ; des gens s'illustrèrent à en composer; les jésuites surtout y étaient passés maîtres, et l'on avait vu leur P. Ménestrier en compiler des volumes, leur P. Le Moyne les célébrer du même air qu'il eût fait la plus belle découverte de l'esprit humain. Bou-
hours donna donc, lui aussi, dans cette mode : à quoi il n'y aurait pas grand mal; mais il y donna avec des transports immodérés, une furie d'admiration, disons le mot, puérile.
Une devise sans défaut lui semble un chef-d'œuvre de l'art ; et il déclare d'un grand sérieux que « cette science admirable » a une étendue presque infinie, que néanmoins elle est courte, parce qu'elle ne prend que « le fin des choses... et parce qu'elle instruit en un moment » ; que <t loin de charger l'esprit de matières, elle ne le nourrit que d'essence 3> ; qu'elle <t emprunte les beautés de la peinture et les charmes de la poésie » ;
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pour conclure, oc que la Devise est le moyen le plus excellent d'instruire un prince i>, car il y <t apprend aisément et avec plaisir, non seulement la morale et la politique, mais encore l'histoire héroïque et l'histoire naturelle 2>. Voilà un enthousiasme singulièrement placé, et de bien grands mots pour quelle petite chose ! Réduire l'histoire héroïque et l'histoire naturelle en devises I Gela fait songer à Thomme de Molière qui veut mettre en madrigaux toute l'histoire romaine... Il ne faudrait pas que Bouhours continuât longtemps dans cette voie, pour s'y rencontrer avec l'abbé Cotin.
La Manière de bien penser, exempte de telles fadaises, pleine d'ailleurs d'excellentes remarques partielles, n'en manque pas moins de ces vues d'ensemble qui seules permettent de saisir la supériorité caractéristique d'un génie, ce par quoi il diffère du peuple des jolis esprits. Non pas que Bouhours méconnaisse les grands hommes : il les nomme, les cite tous avec honneur, et même Pascal, ce qui est sans doute pour un jésuite de ce temps-là un bel effort de justice. Mais s'il ne leur fait pas l'indignité de les rabaisser au niveau de la foule, il les humilie autrement, faisant monter la foule jusqu'à eux.
On rapporte que Despréaux s'était plaint à Bouhours de n'être pas cité suffisamment dans la Manière de bien penser; Bouhours, dans ses Pensées ingénieuses, qui suivirent, croyait lui avoir donné satisfaction : « Hé bien, vous voyez que je ne vous ai pas oublié? — Il est vrai, mais vous m'avez mis là en bien méchante com-
pagnie ! » Je ne sais si l'anecdote est vraie ; mais il est vraisemblable que Boileau avait médiocrement de joie à lire son nom, dans la table du volume, accolé à ceux de Fontenelle et de M"* de Scudéry. Cette implacable « haine des sots livres », ce dédain des beaux esprits médiocres est précisément ce qui manque à Bouhours. Le grand Corneille, à son goût, <t se connaît parfaitement en passions délicates 7> ; mais ceci vous rappelle un peu l'éloge décerné à Fontenelle, lequel <t pense toujours délicatement y>. Despréaux est n un des meilleurs esprits de son siècle d ; soit, mais Costar aussi est donné pour une autorité. La Rochefoucauld « a je ne sais quelle finesse que tous les bons auteurs n'ont pas d; mais les moindres bagatelles de Louis Le Laboureur « ont quelque chose qui enchante i>. Supposé qu'un étranger n'eût pour s'éclairer sur la littérature du siècle de Louis XIV que ces deux volumes du jésuite : la Manière de bien penser et les Pensées ingénieuses, comment se reconnaîtrait-il en ce pêle-mêle de noms illustres et de réputations éphémères ? Et quelles gloires à ses yeux brilleraient davantage ? Racine avec ses tragédies, ou le chevalier de Cailly avec ses épigrammes ? Madeleine de Scudéry, ou Pierre Corneille? Pascal, ou bien M. de Méré?
De vrai, le héros de Bouhours, celui qui éclipse tous les autres, c'est, je crois bien, Voiture. Celui-là a tous les dons en partage : il est naturel, il est brillant, il est la délicatesse même; il a la grâce et le je ne sais quoi; on l'exalte sans cesse : vient-il à faillir, la faute est excusée aussitôt, ou palliée, c'est l'ombre d'une faute, c'est une
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belle négligence... Celte admiration nous est une pierre de touche pour apprécier le goût de Bouhours, encore qu'elle ne doive pas trop nous étonner. Voiture en effet, si passé aujourd'hui, avait pour son siècle d'infinis prestiges : La Fontaine en faisait ses délices ; M"* de Sévigné disait tant pis à qui ne le goûtait pas ; Boileau même oubliait à son nom de froncer le sourcil. Mais si Boileau ne le dédaigne pas, Boileau du moins ne l'eût pas idolâtré : il fallait quelque préciosité pour mettre si haut ce joli homme, tandis qu'on avait le choix entre tant de demi-dieux.
Est-ce donc un précieux que Bouhours? On l'a montré out à l'heure travaillant de concert avec les partisans de la raison classique. D'autre part, plusieurs n'hésitent pas à le ranger en cette famille de beaux esprits qui, échappant à l'influence de Boileau, relient l'hôtel Bambouillet au salon de M"* de Lambert et font une succession continue de Voiture et de Sarasin à Fontenelle, à La Motte, à Marivaux.
Le fait est que Bouhours appartient à Tun et à l'autre parti, et c'est dans cette physionomie double que réside justement son originalité. Ami de Boileau, ami de Sapho, son tour d'esprit est à l'avenant des habitudes de sa vie : il a le goût mêlé, comme il a le caractère conciliant. Trop sensé pour s'inféoder aux retardataires précieux, il n^a pas non plus assez de résolution pour s'en séparer nettement, et vit en paix avec tout le monde. Ce n'est pas un de ces critiques intrépides et novateurs, capables de maîtriser et de redresser le goût public ; c'est un esprit mitpyen,
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éclectique, docile aux diverses influences ambiantes, et ses écrits nous donnent, à le bien prendre, comme Télixir et la fleur des opinions littéraires de la bonne compagnie de son temps.