CHAPITRE VI
(suite du précédent.)
Attitudo de Bouhours dans la querelle des Anciens et des Modernes. Conception originale des « grands siècles » littéraires. — La théorie des « milieux » en germe dans Bouhours. Climat et tempérament. — Caractère k ia fois ingénieux et superficiel des aperçus de Bouhours. — Ses réflexions sur le Je ne sais quci.
Conclusion. Bouhours parfait artisan de style : son groupe littéraire.
Cette ambiguïté de goût^^Çtit présumer le rôle joué par Bouhours en cette querelle des Ancienô et des Modernes qui passionna si fort les lettrés pendant le dernier tiers de son siècle. Tient-il pour les Anciens franchement, à la manière de Boilcau, de La Fontaine et de Racine? Doit-on le compter pour un allié de Desmarets, un précurseur des Perrault, des Fontenelle et des La Motte? Ses Entretiens laisseraient la question indécise (1) ; mais son livre capital, la Manière de bien
(1) Voici même deux endroits qui sentent assez leur moderne ; « Nous avons non seulement des Lettres, des Pièces de théâtre et des Satires qui valent bien celles des Grecs et des Romains; mais aussi des Harangues, des Panégyriques et des Plaidoyers qui approchentassez de l'éloquence d'Athènes et de Rome... » {Entretien IL) — u La passion du cardinal de Richelieu pour le théâtre... a fait naître dans notre siècle des poètes dramatiques qui efifaceut presque les anciens. » (Entretien IV.)
penser, le montre en ce culte de l'antiquité, sinon d'un zèle bien fervent, au moins d'une orthodoxie suffisante. L'on a déjà vu qu'an rebours de Philanthe, qui ne goûte pas comme il devrait les Grecs ni les Romains, Eudoxe le judicieux <t aime fort les Anciens, surtout les auteurs du siècle d'Auguste, qui est selon lui le siècle du bon sens ». De môme, après avoir inséré dans les Pensées ingénieuses une impertinente boutade de Fontenelle, à savoir que « l'admiration de l'antiquité n'est que pour faire dépit aux contemporains, .et que tous les temps sont égaux d, Bouhours a bien soin de la désavouer : a Les Anciens, dit-il, qui ont excellé en quelque chose sont des génies rares et qui n'ont guère leurs pareils, ou qui du moins ont l'avantage d'avoir été les premiers et d'être des modèles dans leur art. » Un peu avant, il a pris sur/àitcompte ce vif jugement de M"* de Sévighé : <î: Les Anciens sont plus beaux^ et nous plus/oK5 (1) » ; que s'il le tempère ensuite par ce mot de Pline le Jeune : « J'admire les Anciens, mais cela ne va pas à mépriser avec quelques-uns les esprits de notre temps », il n'y a rien ici, à tout prendre, que de sensé, rien à quoi Fénelon ne fût prêt à donner son assentiment (2). Enfin si, dans la préface de ses
(1) C'est ce qu'une autre marquise, celle-là de Marivaux, et qui est sans doute le prête-nom de Marivaux, traduira un demi-siècle plus tard à sa façon : «... Je vous comprends ; nous sommes plus affectés, et les anciens plus grossiers. » {La seconde Surprise de l*Amow\ act. Il, se. m.) On entend bien que Marivaux n'est pas pour les grossiers, et que le reproche d'affectation ne le fâcherait guère.
(2) oJe vois bien que je cours risque de déplaire aux admirateurs passionnés et des Anciens et des Modernes; mais, sans vouloir fâcher ni les uns ni les autres, je me livre à la critique des deux côtés... » (Fénelon, Lettre sur les Anciens et les Modernes.)
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Pensées ingénieuses des PèreSy il ose contredire ouvertement ces € superstitieux de l'antiquité qui disent que tout le bon sens et la délicatesse étaient avant Jésus- Christ :», il a non moins nettement déclaré dans la préface des Historiens latins de Corbinelli : oc Les connaisseurs prendront plaisir à voir qu'une infmité de pensées dont les modernes se parent ont été dérobées aux Anciens, et cela seul pourra faire ouvrir les yeux sur le mérite de ces grands hommes, et guérir peut-être quelques esprits prévenus, qui n'ont pas pour l'antiquité tout le respect et toute l'admiration qu'elle mérite, d
Tout cela, certes, n'est point d'un contempteur des Anciens : pourtant il y aurait quelques observations à faire sur la façon dont il les entend et le degré où il les estime. Et d'abord, c'est une antiquité rétrécie et tronquée que l'antiquité de Bouhours : elle tient, ou peu s'en faut, dans la Rome d'Auguste. Quant à ces divines sources grecques d'où toute beauté s'est épandue sur le monde, il n'est pas de ces privilégiés, comme Racine et Despréaux, Bossuet et Fénelon, qui en approchent et qui s'en délectent : on peut douter même qu'il ait le moyen d'y puiser directement, j'entends une solide connaissance des lettres helléniques. Il cite bien de temps en temps Aristote, mais c'est peut-être habitude de professeur ; Homère lui est moins familier qu'il ne faudrait; il se tait d'Euripide, de Platon; et le peu de citations grecques où il s'aventure, vagues, dénuées du vif sentiment de l'original, décèlent un travail de seconde main et un savoir qui ne dépasse pas la surface.
Puis, à cette antiquité imparfaitement vue, Bouhours
rend des hommages qui ne sont point sans détours et sans réserves. Si loin qu'il aille dans l'admiration des Anciens, on dirait toujours qu'il manœuvre de façon à n'avoir pas sa retraite coupée. Il ne s'écrie pas d'enthousiasme; il mesure ses paroles : au moment où vous le croyez compromis, il vous a un presque, un du moinSf un correctif ou une réticence qui sauve tout. Bien plus, dans le dessein, et jusque dans le titre de ses ouvrages^ j'aperçois comme une arrière-pensée de mettre Anciens et Modernes sur la même ligne, d'égaler les mérites, d'effacer les démarcations. Esprit des Anciens, esprit des Modernes, il oppose continuellement l'un à l'autre, ou plutôt il les rapproche, il les entremêle; et bien habile (lui dans tout ce mélange discernerait ses véritables préférences !
On verrait volontiers dans cette impartialité le signe d'une vaste compréhension critique. Celui-là, en effet, semble à première vue bien proche du vrai, qui, tout en se gardant d'insulter par de misérables chicanes à la majesté des génies antiques, ne prétend pas non plus situer le beau parfait par-delà Tère chrétienne, dans une région qu'il nous faille à jamais désespérer d'atteindre. Et pourtant cette première vue est trompeuse. Si en thèse absolue Téclectisme de Bouhours paraît irréfutable, si cette éternelle et fatale prééminence de l'antiquité dans l'art tient en quelque façon du paradoxe : dans l'ordre pratique et relatif, — et comment mieux juger d'une idée, que par les fruits qu'elle porte? — ce paradoxe, appuyé des plus fermes génies du xvir siècle, devenait une vérité très féconde.
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Retour aux Anciens, que voulait dire cela, sinon retour à la nature ? Ainsi, par un singulier contraste, la tourbe des beaux esprits, infatués du moderne, traînait en réalité dans l'ornière; et tel renouvelait en créateur les lettres françaises, qui se déclarait humblement l'esclave de l'antiquité. Du jour que Montaigne avait écrit : d Je vois que les bons et anciens écrivains ont évité l'affectation et la recherche, non seulement des fantastiques élévations espagnoles et pétrarchistes, mais des pointes mêmes plus douces et plus retenues qui sont Tornemenl de tous les ouvrages poétiques des siècles suivants (1) y>, la question de la précellence des Anciens était posée et, pour tout ami de la beauté vraie, résolue ; et Boileau déclarant ensuite avec autorité : € Il n'y a que le goût ancien qui puisse former parmi nous des auteurs et des connaisseurs (2) i>, ne faisait que tirer du mot de Montaigne une conclusion pratique. Au fond, il s'agissait fort peu de savoir la plus ou moins grande quantité de génie départie à l'espèce humaine selon les lieux et les âges, et si, aussi bien, les Modernes n'avaient pas de puissants cerveaux à opposer aux Anciens : toute la question était, lequel valait mieux de se laisser conduire aux capricieuses clartés de l'Arioste, du Tasse, de Lope, ou bien de s^orienter plus sûrement par la contemplation d'Homère et de Virgile; de gagner des premiers la contagion des modes passagères et des ajustements frivoles, ou d'apprendre chez les autres le mépris de tout ce qui n'est point la nature. Or, nul plus
(i) Essais, II, X {De quelques Livres), (2j Boileau, cité par d'Olivet.
que Bouhours ne répugne aux <£ fantastiques élévations espagnoles et pélrarchisles j> : en quoi il se rallie au parti des Anciens. Mais <t ces pointes plus douces el plus retenues qui sont l'ornement de tous les ouvrages poétiques des siècles suivants d, on ne peut dissimuler qu'il y soit porté d'une complaisance extrême : et par là il est moderne, faute de cet absolu et violent amour de la nature, qui ne souffre point de partage.
Au reste^ je ne sais point trop mauvais gré à Bouhours de cet éclectisme ondoyant : plus zélé pour Tantiquité, il y a apparence qu'il n'eût pas émis, sur la distribution du génie et le développement de la civilisation dans le monde, les hautes et philosophiques idées contenues dans ses Entretiens. Au lieu de partager l'histoire des lettres en deux périodes tranchées, la première où l'esprit humain a jeté son plus vif éclat, la seconde où il n'a plus que des rayons voilés et des splendeurs de reflet, Bouhours imagine le génie littéraire se transmettant sans fin d'une race à une autre, comme passait de main en main le flambeau des coureurs antiques ; ici éteint, il se rallume ailleurs suivant une loi mystérieuse, et parmi des intervalles de ténèbres et des changements de climats, il accompagne éternellement la marche de l'humanité. Les Grecs de Périclès, puis les Romains d'Auguste ont été les porteurs de ce flambeau ; d'autres leur oiît succédé : l'Italie de la Renaissance a eu son tour; vienne le siècle de Louis XIV, c'est la France désormais qui éclaire le monde :
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« Il y a des siècles ingénieux, et il ne faut pas être fort versé dans l'histoire et dans la chronologie pour savoir que le siècle d'Alexandre a été fécond en beaux esprits... C'est dans te siècle qu'ont fleuri Anacréon, Socrate, Pindare, Euripide, Sophocle, Aristophane, Isocrate, Platon, Aristote et Démosthène (1). Tout le monde sait que le siècle d'Auguste a été parmi les Romains le siècle du bel esprit et du bon sens, des bons auteurs et des belles lettres. Le iv® siècle de l'Eglise a été un des plus fertiles en grands génies. Car, outre un Arius si célèbre par les maux qu'il a faits au monde chrétien..., un Julien l'Apostat, et un autre Julien disciple de Pelage..., sans parler de Thémistius le philosophe, et de Libanius le sophiste : il y a eu dans ce sièclelà un grand nombre de saints Pères, aussi considérables par la grandeur de leur esprit que par la sainteté de leur vie. C'est le siècle des Chysostome, des Jérôme, des Epiphane, des Ambroise et des Augustin (2). :&
Bouhours s'arrête ici un moment, afin de rechercher
(1) On voit combien cette énumération laisse à désirer pour l'ordre et la précision: les noms y sonl jetés comme au hasard, sans le moindre souci des rapports chronologiques et littéraires. Mais il ne faut pas demander à Bouhours une érudition bien exacte ; et ses idées ne sont après tout que d'agréables esquisses, où il est opportun que repasse une main plus ferme et plus sûre.
(2) Il est digne de remarque, qu'entre les deux grands siècles antiques et ceux de Léon X et de Louis XIV, qu'il mentionne plus loin, Bouhours a soin d'insérer ce quatrième siècle, admirable par l'épanouissement du génie chrétien au sein d'une société travaillée à la fois par la décadence et par la barbarie. Ce que Bouhours n'a fait qu'indiquer ici, comme à son ordinaire, devait fournir à un grand et bel esprit d'entre le& modernes la matière d'une série d'essais brillants : au Tableau de l'Eloquence chrétienne au quatrième siècle de Villemain, les quelques lignes de Bouhours seraient la meilleure épigraphe.
les causes de ces floraisons soudaines du génie dans la suite des âges; puis, après en avoir essayé plusieurs, assez problématiques ou insuffisantes :
a; On peut ajouter qu'il y a en tout cela je ne sais quelle fatalité, ou, pour parler plus chrétiennement, je ne sais quelle disposition de la Providence, où l'on ne vgit goutte. Car cette barbarie ou cette politesse des esprits passe de pays en pays et de siècle en siècle par des voies qui nous sont souvent inconnues. En un temps une nation est grossière, et en un autre elle est ingénieuse. Du temps d'Alexandre les Grecs avaient plus d'esprit que les Romains : du temps de César les Romains avaient plus d'esprit que les Grecs.
a Le siècle passé était pour l'Italie un siècle de doctrine et de politesse; il lui a plus fourni de beaux esprits qu'elle n'en avait eus depuis le siècle d'Auguste. Le siècle présent est pour la France ce que le siècle passé était pour l'Italie ; on dirait que tout l'esprit et toute la science du monde soient maintenant parmi nous, et que tous les autres peuples soient barbares en comparaison des Français, d
Ainsi, celle notion des siècles littéraires, effleurée de nouveau par Charles Perrault dans son poème du Siècle de Louis le Grand y brillamment amplifiée par Voltaire au seuil du Siècle de Louis XIV y tombée depuis dans ce domaine commun de la critique où les idées qui ont fait fortune perdent leur marque d'origine, elle date en réalité des Entretiens d'Ariste et d^ Eugène; et Bouhours, qui la laisse à d'autres, ne l'a, que je sache, reçue de personne. Ce n'est là, dira-t-on, qu'une vue
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générale» et dont la simplicité séduisante n*est pas sans un peu d'artifice. Mais ne trouve pas qui veut de ces choses simples, claires, aisément populaires. Bouhours, tout de même qu'un autre, pouvait instituer des comparaisons oiseuses entre Anciens et Modernes, s'attarder à des disputes de préséance ; il a fait mieux : comme le remarque Télégant historien de cette querelle des Anciens et des Modernes (1), un parallèle de plus entre Corneille et Sophocle vaudrait-il pour nous la conception des grands siècles ?
Ce n'est pas d'ailleurs le seul aperçu original que renferme l'Entretien du Bel Esprit ; il s'y trouve encore, louchant l'essence du génie, la dépendance où il est des agents et des milieux matériels, des traces et des commencements d'idées qu'il est curieux de noter au passage.
Quant à ce problème insoluble et tentant de l'origine du génie, tout en débattant selou sa coutume le pour et le contre et se défendant de rien conclure, Bouhours penche visiblement pour une explication toute physique, qui n'eût pas déplu à un gassendiste, mais devait scandaliser un peu les psychologues de l'école cartésienne : a Ces qualités, dit-il, qui font le bel esprit. .. viennent d'un tempérament heureux et d'une certaine disposition des organes : ce sont des effets d'une tête bien faite et bien proportionnée, d'un cerveau bien tempéré, et rempli d'une substance délicate... » Sur quoi,
(1) H. Rigault, Histoire de la Querelle des Anciens et des Modernes, 1857 : voy. pp. 113-121.
venant au détail, il fait un extraordinaire amalgame de la bile, qui « donne le brillant et la pénétration », de la mélancolie, qui « donne le bon sens et la solidité », et du sang, » qui donne l'agrément et la délicatesse » (1). Il n'y a pas lieu d'insister sur cette physiologie : elle est telle qu'on la peut attendre et du temps et de l'homme; mais l'hypothèse garde sa valeur, nonobstant le puéril fatras qui l'embarrasse. Elle reparaît à quelques pages de là, sous une forme plus plausible ; ou, pour mieux dire, le corollaire qui s'y rattache étroitement, savoir : l'influence de la race et du climat sur les produits de l'imagination humaine. Ariste vient de prétendre que <c le bel esprit est de tous les pays », Eugène de lui objecter que <( c'est une chose singulière qu'un bel esprit allemand ou moscovite » :
« J'avoue, interrompt Ariste, que les beaux esprits sont un peu plus rares dans les pays froids, parce que la nature y est plus languissante et plus morne, pour parler ainsi. — Avouez plutôt, dit Eugène, que le bel esprit, tel que vous l'avez défini, ne s'accommode point du tout avec les tempéraments grossiers et les corps massifs des peuples du Nord. Ce n'est pas que je veuille dire que tous les Septentrionaux soient bêles : il y a de l'esprit et de la science en Allemagne et en Pologne comme ailleurs ; mais enfin on n'y connaît point notre bel esprit, ni cette belle science dont la politesse fait la principale
(I) La suite est encore plus surprenante: on y voit que les esprits du sang et de la bile, s'allumant dans le cerveau, y répandent une splendeur sèche; que la flamme qui sort de ces esprits est la plus subtile et la plus ardente qui soit dans la nature ; et que c'est elle qui éclaire la raison et qui échauffe l'imagination en même temps.
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partie... Je ne sais même si les beaux esprits espagnols et italiens sont de la nature des nôtres ; ils en ont bien quelques qualités et quelques traits ; mais je doute un peu qu'ils leur ressemblent tout à fait, et qu'ils aient précisément le caractère que tous avez établi. Car enfin, ce caractère est si propre à notre nation qu'il est presque impossible de le trouver hors de France ; soit que cela vienne en partie de la température du climat, soit que notre humeur y contribue quelque chose... »
Il ne faudrait pas presser beaucoup ces lignes, pour en tirer une formule explicite de cette « théorie des milieux » qui, tombée depuis en de plus vigoureuses mains, a été développée par la critique moderne et généralisée jusqu'au paradoxe. Mais je ne veux pas aussi hasarder d'y mettre plus qu'elles ne contiennent, ni perdre de vue ce principe essentiel qu'autre chose est de rencontrer par cas fortuit une pensée originale et de s'y amuser un instant, autre chose d'en exprimer par un effort créateur une longue suite de conséquences. Or, il faut Tavouer, Bouhours n'est point de ceux qui creusent à fond une idée ; il voit beaucoup de choses, d'un regard vif et prompt ; il pousse en tout sens des pointes curieuses, incapable d'appuyer ni d'enfoncer, soit faute de cette puissance de méditer, sans quoi l'invention même reste inféconde, soit aussi parce que la responsabiUté d'une opinion lui fait peur, et qu'il est (( de cette famille d'écrivains qui se plaisent à indiquer plutôt qu'à affirmer, qui aiment mieux paraître indécis que s'attirer des contradicteurs (1) ».
(1) H, Rigault, loc. cit.
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Aussi, pour le dire en passant, n'est-ce point par l'effet du hasard, mais par une sorte d'instinct littéraire, que Bouhours adopta pour ses deux principaux et plus célèbres ouvrages cette forme du dialogue, si commodément élastique, à la faveur de laquelle un auteur peut avancer bien des choses dont il ne répond pas en rigueur, balancer Tune par T autre, sans être tenu de prendre parti, des thèses contraires.
Cependant, quelques facilités que lui donne la fiction du dialogue, Bouhours n'y ose guère pour cela davantage, et ses personnages, façonnés à sa ressemblance, sont quasi aussi glissants, évasifs et précautionnés que lui-même. <c Pour moi, dit Ariste quelque part, je n'aime guère à décider, ni à fâcher personne... » Voilà leur devise, aussi bien que de Bouhours. Une idée forte n'est jamais abordée par eux que de biais, ni embrassée que mollement, et s'il y en a où ils s'appliquent plus à loisir, c'est de certaines idées ténues, volatiles, moins des idées que des simulacres d'idées, qui font entrer le lecteur en doute si on lui explique les rapports des choses, ou bien si Ton raffine sur les mots.
Il faut lire en ce genre tout l'Entretien du Je ne sais quoi : cela est joli, prestigieux, mais cela tient en l'air et porte sur une vapeur. Ce chimérique et fugace objet, « qui ne serait plus si l'on savait ce que c'est», les deux interlocuteurs en font à l'envi l'anatomie, le vont chercher dans la peinture, dans la théologie, dans l'amour; marivaudant à perle de vue sur « ce grand mystère de la nature », et frayant en effet de
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fins senlîers où Marivaux en personne ne manquera pas de repasser à son tour (1).
Au fond, soit qu ils traitent légèrement les choses sérieuses, ou sérieusement les légères, le résultat est le même ; et M. Rigault n'aurait pas tort — s'il ne prêtait au jésuite, pour le besoin de Tantithèse, plus de prétentions qu'il n'est juste — de comparer tout ce train d'idées à € des ombres élégantes et légères, dont la fuite rapide forme un contraste singulier avec l'ambition de Bouhours, qui croit sculpter pour la postérité d.
Faut-il maintenant conclure? Inventive à coup sûr, et ingénieuse, la critique de Bouhours est toutefois plus, propre à suggérer des idées à un esprit actif, qu'à déga-
(I) Dans son Cabinet du Philosophe (2® feuille). Après Bouhours, qui avait dit du je ne sais quoi : « Il est bien plus aisé de le sentir que de le connaître. Ce ne serait plus un je ne sais quoi si l'on savait CQ que c'est; sa nature est d'être incompréhensible et inexplicable. On peut dire qu'il n'y a rien de plus connu, ni de plus inconnu uans le monde. Si par hasard on venait à apercevoir ce je ne sais quoi qui surprend, on ne serait peut-être pas si touché ni si enchanté qu'on est ; mais on ne l'a point encore découvert, et on ne e découvrira jamais apparemment... » — Marivaux, dans une sémillante allégorie, fera ainsi parler ce même Je ne sais quoi, auquel il a tant d'obligations : « L'on me voit sans me connaître, sans pouvoir ni me saisir, ni me définir. On me perd de vue en me voyant : il faut me sentir, et non me démêler. Enfin, vous me voyez, et pourtant vous me cherchez ; et vous ne me trouverez jamais autrement, aussi ne serez-voiis jamais las de me voir. » L'analogie est à coup sûr frappante. Ajoutez que Marivaux, tout comme Bouhours, discerne un je ne sais quoi amoureux, un je ne sais quoi ^ïciiiraX : il ne va pas, il est vrai, jusqu'au je ne sais quoi théologique, qui est la Grâce. — Voir, pour un plus grand détail, le livre de M. G. Larroumet : Marivaux, sa Vie et ses Œuvres, 1882.
Montesquieu aussi, dans son Essai sur le Goût, a traité du je ne sais quoi, en philosophe très galant.