CONCLUSION
ger une vérité nettement et à la mettre dans tout son jour : il y a des choses qu'il a dites le premier, mais toujours de façon si discrète, que le public ne commença de les entendre qu'après qu'un autre les eut répétées d'une yoix pliis forte. Et si nous passons de ses spéculations générales à ses jugements de détail en matière littéraire, comme il est Trai qu'à celles-là manque une certaine force de pensée, de même il faut avouer qu'en ceux-ci, quelque fins et sensés qu'ils soient, nous ne trouvons pas absolument cette fleur exquise de goût qui fait le charme éternel d'un Fénelon ou d'un Jouberl. Voilà pour le critique. — Grammairien, Bouhours a l'autorité d'un maître, mais ce maître n'est en somme qu'un très bon élève de Vaugelas. — Polémiste, il le fut avec élégance mais fort peu,, et s'arrêta presque à son coup d'essai.
Est-ce là tout? Le principal reste à dire, un dernier talent qui multiplie en quelque sorte tous ces talents partiels, et qu'on aura suffisamment exprimé, en disant que Bouhours fut l'un des plus excellents artistes qui aient manié jamais la langue française. Non pas un grand écrivain : car c'est peu pour l'être que d'avoir de l'application, de l'esprit et du goût: il faut de l'âme. Mais, comme plusieurs disent aujourd'hui, un styliste : entendez quelqu'un de ceux-là dont Balzac fut chez nous le patriarche, qui aiment chèrement la forme, et
L'histoire du je ne sais quoi commence d'ailleurs avant Bouhours. Il fut en grande vogue dans les ruelles ; et déjà au xvi® siècle M"* de Gournay, cette aïeule spirituelle des précieuses, avait dit que a l'amour, qui est je ne sçai quoy, doit sourdre aussi de je ne s n quoy. »
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qui viennent à certains jours nettoyer, polir et perfectionner l'instrument dont le génie s^eraparera ensuite, afin de remuer nos pensées et nos passions.
Ses contemporains le jugeaient tel. On a déjà vu l'éloge significatif que La firuyère faisait de lui en trois mots (1). Et quand le même La Bruyère déclarait au même chapitre : « L'on écrit régulièrement depuis vingt années (2); l'on est esclave de la construction, l'on a secoué le joug du latinisme et réduit le style à la phrase purement française ; Ton a presque retrouvé le nombre que Malherbe et Balzac avaient les premiers rencontré, et que tant d'auteurs depuis ont laissé perdre. L'on a mis enfin dans le discours tout l'ordre et toute la netteté dont il est capable, cela conduit insensiblement à y mettre de l'esprit » ; à qui croit-on qu'il songeait ? A Pellisson saîis doute, à Bussy, à Fléchier, qui, après Pascal et avant La Bruyère, s'employaient à doter la foule lettrée d'une langue maniable et souple, élégante et spirituelle : sorte de « monnaie courante, dont les types réguliers et nets se multipliaient à Tinfini, indépendamment de ces médailles à part que frappe le génie, et qu'il se réserve » (3). Mais d'abord, — les Clefs nous en donnent l'assurance expresse — à Bouhours. Car celui-ci n'était pas seulement l'observateur curieux de cette évolution de la langue, il y fut aussi, tout comme les autres, ouvrier
(1) Part. I, ch. n, p. 44.
(2) Par conséquent^ à la date où écrivait l'auteur, depuis 1669: c'est à deux ans près l'époque où Bouhours débutait, par sa Lettre à un Seigneur de la Cour. — U Histoire de l'Académie française y de Pellisson, est de 1652 ; V Histoire amoureuse des Gaules (non publiée), de Bussy, de 1660 ; la première oraison funèbre de Fléchier, de 1672.
(3) Villemain, préf. de la 6« éd. du Dictionnaire de V Académie.