‹ Le père BouhoursChapitre 4 sur 53 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

fiouhours, compagnon du P. Rapin : il se répand dans le monde.

— Son portrait. Esprit et urbanité. — Le lundi de Lamoignon.

— Le samedi de Sapho. — Intimité avec la marquise de Sablé. Autres relations : le cercle de M"*® de Sévigné, etc. — Le groupe des poètes classiques. — L^épitaphe de Molière.

Bouhours arrivait à Paris précédé d'un simple renom de collège, mais qui ne laissait pas de donner à sa société de grandes espérances. On tenait là, en vérité^ mieux qu'un humaniste. Cette aptitude éprouvée, cette vive passion qu'on lui savait pour la langue française, annonçaient proprement un émule de Vaugelas ou de Patru, un écrivain capable de faire honneur à la Compagnie et d'acclimater chez elle l'art d'écrire qui commençait à peine d'y être cultivé. Mais pour s'ériger, comme c'était son ambition, en arbitre du goût et en maître de la langue, c'était peu de s'enfoncer dans les livres et de savoir les choses par principes ; il fallait surtout s'affiner et se polir l'esprit au commerce des honnêtes gens, étudier d'après nature les nuances de l'usage, cueillir enfin certaines fleurs de diction qui n'éclosent guère que dans l'atmosphère des ruelles.

Bouhours se mit donc à ce régime, lequel n'avait rien

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en ce temps-là que d'ordinaire et de licite pour un homme de sa robe, rien que d'aisé pour son humeur liante et gracieuse ; et, tournant son plaisir en obligation professionnelle, il s'embarqua à voir le monde. Déjà ses hantises chez les Longueville, chez Colbert, lui y donnaient d'assez larges ouvertures; son confrère Rapin, en le menant avec lui, dut faire le reste.

Rapin, Bouhours sont deux noms qui s'appellent l'un l'autre. Depuis leur rencontre au GoUège-de-Glermont, ils s'étaient liés d'une amitié qui les fit à la lettre, vingt années durant, inséparables, encore qu'ils n'eussent point ensemble de grands rapports d'esprit ni de caractère, sauf un fond commun de bienveillance officieuse, de bonhomie, aussi de finesse. Tandis que Bouhours ne prisait en ses fréquentations que l'agrément de la causerie et le plaisir d'une franche amitié, de quoi satisfaire son bon cœur et son bel esprit, Rapin aimait en outre la société des grands pour ce qu'elle a de flatteur et de glorieux. C'était au demeurant une nature infiniment souple, qui ne fut rien avec puissance, mais qui, tout en le cédant sur chaque point à tel de ses confrères, offrait par la variété de ses aptitudes comme un abrégé vivant de son ordre (1). Cette grande quantité de vers latins par où il se crut poète en recousant du Virgile et de l'Horace, ses Comparaisons et ses RéflexionSy qui sont, après tout, de bons ouvrages et lisibles encore à des rhétoricîens, quoique sans valeur originale, l'ont mis jusqu'à nos jours en haute réputation d'humaniste.

(1) Voy. la thèse de M. Dejob, de Renato RapinOj particulièrement la Conclusion.

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Mais tenez que cet humaniste-là, curieux de nouvelles, frotté de politique, eut toujours son cabinet de travail grand ouvert sur le monde. Il se faufilait, il furetait, il ramassait de partout, pour ces curieux Mémoires sur . le Jansénisme qui furent l'œuvre capitale de sa vie, des croquis, des confidences, des anecdotes ; il tâtait les choses par leurs dessous et leurs petits côtés, habile à y bien saisir cela, comme il arrive aux esprits déliés, mais sans grande élévation ni ampleur ; médisant volontiers, et de bonne foi ; merveilleux pour attraper les profils subalternes et pénétrer les menues intrigues, mais rapetissant à plaisir les grandes actions simples, mais ne voyant goutte^ par exemple, dans Tâme profonde d'un Pascal; au reste, bon religieux, galant homme, ami dévoué et tout répandu en complaisances. Par son manège insinuant, par ses anciennes fonctions de préfet des études au Gollège-de-Glermont, par quelques éducations de jeunes gens de qualité, il connaissait comme personne la cour et la ville, y compris le beau monde janséniste, sur les frontières duquel il ne haïssait pas de pousser des pointes. Tel était le compagnon coutumier de Bouhours, et qui apparemment lui fraya le chemin. Celui-ci une fois accueilli, pour plaire et prendre pied, n'avait qu'à laisser agir son naturel, étant peut-être le plus homme du monde et le plus homme d'esprit que les jésuites aient jamais possédé. Nous avons là-dessus de bons garants. « Le Père Bouhours était là ; l'esprit lui sort de tous côtés... » Qui parle ainsi? Nulle autre que la divine marquise (1). Et Bussy applaudissant à

(1) Correspondance de Roger de Rabutin, t. IV, p. 371. — Nous

à cette vive peinture : « On ne saurait mieux représenter le Père Bouhours : le voilà, je le voisl (1) » Nousmêmes, ne nous semble-t-il pas Tentrevoir, et que par la vertu de ce mot de M°^* de Sévigné un souffle de vie a passé dans les traits de la gravure? Ce visage carré, massif et rubicond, que l'expression du regard et le pli de la lèvre empêchent d'être vulgaire, le voilà qui s'anime et rayonne d'intelligence; la gaieté y reluit tempérée par une civilité scrupuleuse ; et il y flotte un ambigu et fin sourire, dont on ne saurait dire s'il va s'aiguiser en épigramme ou s'épanouir en compliment, sourire significatif qui a passé de Thomme à son style, que vous retrouverez à chaque page de ses dialogues, qui effleure incessamment les lèvres d'Ariste comme d'Eugène, d'Eudoxe aussi bien que de Philanthe (2).

Il parle cependant; ses paroles s'insinuent d'un ton discret, choisies et spirituelles; et cet esprit « qui lui sort de tous côtés » n'a pas d'éclairs brusques,n'éclate pas en fusées; c'est un pétillement doux et continu, qui chatouille, qui pique selon la rencontre, ne blesse guère, jamais ne fatigue. Au demeurant, le caractère le plus facile et le plus accort ; « un homme poli (dit Tabbé de Longuerue), ne condamnant personne et cherchant à excuser tout le monde » (3) ; par là maître des sympathies,

citons ici et ailleurs d'après l'édition de Lud. Lalanne (1858, 6 vol, in-18).

(1) Correspondance de Rabutin, t. IV, p* 379.

(2) Voy. les Entretiens d'Ariste et d'Eugène et la Manière de bien penser, où presque toujours les interlocuteurs questionnent, répliquent, interrompent « en riant » ou « en souriant ».

(3) Dans le Longueruana, — Sur cette accortise de Bouhours, les contemporains sont unanimes. Voyez son Eloge historique (dans les Mémoires de Trévoux); les Lettres de La Rivière (i751)^ t. II j etc*

comme il est sûr par son esprit de captiver l'attention.

Quant à la qualité de ses idées, au tour de sa conversa* tion, n'appréhendez point de science fâcheuse, ni d'indigestes ressouvenirs de classe. Aussi bien, qui se nourrit comme lui et se délecte de Voiture doit avoir plus de penchant à la coquetterie qu'à la pédanterie. Du latin, même du grec, Bouhours en sait assurément ce qu'il faut, mais sans excès ni étalage. Pour « les belles langues », l'espagnol, l'italien, il n'a garde de les ignorer, capable de gloser pertinemment sur une agudeza de Balthazar Gracian, sur un concetto du cavalier Marin, ou bien de mettre en son lustre un beau vers du Tasse. Quoi encore ? il tourne une devise dans les règles ; il rime au besoin, pour faire comme tout le monde, mais heureusement fort peu, car il rime médiocrement. Enfin s'il est une chose où il appuie davantage et dont il se pique, c'est les délicatesses de la langue française, c'est les mystères du beau style. Voilà à peu près la mesure de son érudition : élégante, comme on voit, et point rude aux oreilles mondaines.

Ce composé d'esprit, d'enjouement, de bien dire, de manières polies et de culture délicate, ce je ne sais quoi qui distingue la belle époque de Louis XIV et qui fait transition des grâces pompeuses, empesées de Thôtel Rambouillet au scintillement éblouissant des salons de la Régence, le xvii* siècle Ta baptisé d'un heureux mot, dérobé au latin : l'urbanité. Cette urbanité, suivant la remarque de Sainte-Beuve, trois hommes la personnifient par excellence, trois noms que l'on associe volon-

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tiers : Bussy-Rabutin, Pellisson et Bouhours. Ce que Bussy est de prime-saut, avec une assurance dégagée qui sent son homme né, Pellisson l'est en bourgeois important et stylé aux cérémonies, Bouhours en homme d'église et d'école, qui a pris ses grades en Tart de plaire et se travaille à être sémillant. Il y a là, si on ose dire, comme une représentation de l'urbanité par Içs trois ordres : noblesse, tiers et clergé. Mais en fait d'urbanité ecclésiastique, Bouhours offre à nos yeux un type si accompli, qu'on ne verrait personne, si Fléchier n'existait point, pour lui disputer la place.

Lorsque Bouhours commença à se produire, il y avait deux cercles littéraires où les jésuites fréquentaient assidûment. C'était d'abord le lundi de Lamoignon, réunion fameuse instituée par le Premier Président pour Tinstruction de son fils Chrétien ; parfait modèle de ces académies privées que le goût du temps multipliait à l'entour des Quarante (1). Que si l'on a pu caractériser certains genres de littérature au xvji^ siècle par les salons oîi ils naquirent et se développèrent de préférence ; si l'art épistolaire a des obligations à la marquise de Rambouillet; si le Dialogue relève plutôt de M^^' de Scudéry; les Portraits de M"* de Montpensier ; les Maximes de M°*® de Sablé; les Caractères des princes de Condé (2) : il est aussi vrai de dire que la dissertation

(1) Par exemple la mercuriale de Ménage, l'académie de l'abbé d'AubigQac.

(2) Pour ce qui est des Caractères, cette vue, émise par M. Edouard Fournier (voy. sa Comédie de Jean de La Bruyère) parait un peu hasardée : il est contestable que le génie de La Bruyère doive quelque chose à son entourage.

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oratoire, la leçon ornée, ce que nous appelons aujourd'hui la « conférence », fit merveille à Thôtel de Lamoignon.

Cet excellent magistrat, lui-môme d'une érudition vaste, et qui dans les débats du Lundi payait de sa personne aussi bien qu'à la grand'chambre, avait assemblé là une élite de personnages savants et diserts (il n'y en eut jamais ensemble plus de vingt-six) (1), fort différents d'ailleurs de génie, de profession et de sentiments. L'on y voyait, en compagnie de son fils Garolus,le médecin Guy-Patin, l'ennemi pareillement irréconciliable des « loyolistes » et de l'émétique ; quelques avocats, quelques magistrats au Parlement, comme le conseiller Lefebvrc d'Ormesson; le docte Huet, le non moins docte Ménage; Pellisson, Tun des orateurs habituels qui célébrait un jour Homère, une autre fois disait « l'histoire de Torquato Tasso, le plus grand poète de son siècle »; Fieury, pas encore abbé, qui se donnait carrière sur Hérodote ; Bossuet même, alors évêque de Gondom, lequel traitait avec force « de l'éloquence divine, qui est la Bible ». Au reste, le Lundi était comme un terrain neutre où molinistes et jansénistes se mêlaient courtoisement; et, nonobstant Guy-Patin et ses rancunes atrabilaires, les jésuites s'y trouvaient représentés par quelques-uns de leurs meilleurs sujets. Rapin, qui avait la haute main dans l'assemblée comme précepteur du fils aîné de Lamoignon, y débitait, avant de les donner au libraire, ses élégants parallèles classiques. Méneslrier (2) dissertait

(J) Dejob, de Renato Rapîno.

(2) C'était non seulement un prédicateur estimé, mais surtout un

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sur l'éloquence de manière à forcer Tapplaudissement de Patin lui-même. Quant à Bouhours, qui était peu l'homme des longues harangues, il égayait, j'imagine, les intermèdes de ses mots fins. Mais il trouvait là à qui parler et de chauds amis de Port-Royal tout prêts à lui faire rengainer sa plaisanterie, comme cette fois qu'il s'échappa si malencontreusement à persifler la sublimité chrétienne de Pascal s'humiliant à des besognes de cordonnier : le bon Père avait compté sans un académicien plein de sel, Boileau le docteur, dit-on, qui le servit d'une prompte riposte : « Je ne sais pas, mon Père, si M. Pascal raccommodait des vieux souliers, mais tout le monde sait bien qu'il a porté à la société des bottes toutes neuves (I)! » Bouhours ne dut rire qu'à moitié. Qu'y faire ? Ce sont là petites blessures, fréquentes dans le métier d'hommes d'esprit, et que Tamitié du Premier Président avait de quoi cicatriser sur l'heure.

De cette académie toute sérieuse et doctorale, les jésuites passaient volontiers au samedi de Sapho (2), ravis de goûter chez cette vieille fille, d'un cœur excellent, d'un mérite après tout peu vulgaire, la douceur des lettres relevée d'une pointe de mondanité permise.

très habile archéologue. Il a laissé de nombreux ouvrages sur Tart des devises, le blason, etc., et plusieurs essais historiques d'une certaine vjJeur.

(1) Boileau aux prises avec les Jésuites, 1706. — Cette rapsodie de misérables commérages, désavoués par Boileau, mérite peu de confiance. On en peut néanmoins tirer quelques anecdotes très acceptables, comme celle-ci, reproduite par Ch. Ancillon dans ses Mémoires ùoncemant les vies et les ouvrages de plusieurs modernes célèbres (1709) et ensuite par Sainte-Beuve au t. VI des Lundis, art. sur Boileau.

(2) Madeleine de Scudéry.

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L'on a tant écrit sur le Samedi (1) qu'il serait oiseux d'en recommencer l'histoire; il sied seulement d'observer que sa dernière période, la seule qui soit présentement en cause, a été jugée par la plupart des critiques avec trop de dédain ou trop de sévérité. Si le Samedi, de 1660 à 1670, entre peu à peu dans une phase moins brillante, il ne tombe pas pour cela dans ce discrédit et ce néant qu'on a supposés.

A la vérité, on s'aperçoit que le lien qui unissait ce petit monde s'est relâché sensiblement, que chacun en prend plus à son aise et tire de son côté. Où sont ces assemblées d'autrefois, et cette ponctualité, et cette discipline qui faisaient songer à une classe bien tenue? Où sont ces procès-verbaux authentiques, dressés par le secrétaire Pellisson ? Et ces petites pièces en vers ou en prose, diligemment recueillies et classées, comme on ferait des documents d'archives? Il est vrai encore que les précieux de l'ancien temps, ceux qui virent le salon bleu d'Arthénice (2) et continuaient chez Sapho la tradition de l'hôtel Rambouillet, se font tous les jours plus

(1) Rœderer d'abord, qui a mis les lettrés en goût par son Afémoire sur la Société polie; puis principalement Victor Cousin dans la Société française au xvn' siècle; M. Livet dans l'Introduction au Dictionnaire des Précieuses de Somaize (éd. Jannet) et dans ses Précieux et Précieuses; MM. Rathery et Boutron dans Jtf"« de Scudéry, sa Vie et sa Correspondance ; M. l'abbé Fabre dans la Jeunesse de Fléchie7\ — Cousin, en étudiant avec Fautorité magistrale qu'on sait la première et la plus brillante période du samedi, laissait encore à dire sur les époques postérieures. C'est à quoi MM. Ra- Ihery et Boutron et M. l'abbé Fabre se sont employés utilement. Après eux, il faut considérer la matière comme décidément épuisée; maintenant que la manie réhabilitante a décoré les Précieuses de toutes les vertus et de tous les talents , il serait peut-être temps de les laisser en repos.

(2) La marquise de Rambouillet.

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rares. Montausier, depuis ses gouvernements et ses charges à la cour, ne rend plus que des visites espacées ; il y a beau temps que le second de Voiture, que le charmant Sarasin arenduTâme; le bonhomme Chapelain, décrépit et morose, penche vers sa fin; Gonrart, cloué dans son fauteuil, attend que la goutte lui donne le coup de grâce ; laissons Ménage, qui pèse lourd par le pédantisme et compte peu pour le bel esprit; que reste-t-il, en somme, de cette génération? Un seul à peu près, le favori de Sapho, Acanthe-Pellisson, qui trône encore, vrai roi du Samedi, dans tout le lustre de son talent et de sa gloire. En revanche le Samedi répare ses pertes. De nouveaux sujets se sont rangés sous les lois de M^^' de Scudéry, cour plus bourgeoise, moins assidue, un peu flottante, mais qui n'est pas si inférieure et pour le nombre et pour l'esprit aux satellites de la période primitive. Parmi des gens de lettres plus obscurs, tels que M. Le Laboureur ou M. Clément — ce Clément qui fut en son vivant « le grand maître de la devise » 1 — voici le fringant Isarn, voici les frères Perrault, voici quelque temps le savant et acre Furetière ; du côté des femmes, voilà M"^® des Houillères, qui, sans être une habituée du Samedi, échange des honnêtetés avec sa voisine du Marais; voilà surtout le sage et ingénieux trio des demoiselles Dupré, Descartes et de La Vigne (1), aimables personnes, et qui le seraient bien davantage si elles ne jouaient pas tant aux petits jeux de l'amour platonique, si elles se donnaient moins d'Iris et de Glimène, si elles

(1) M. Tabbé Fabre {La Jeunesse de Fléchier, 1882) a très bien étudié et caractéripé ces charmantes Précieuses.

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modéraient un peu cette grande dépense poétique de glaces, de chaînes, de cruautés et de soupirs. Mais ce qui dominait alors, ce semble, chez la vierge du Marais, c'étaient les beaux esprits ecclésiastiques, je n'entends pas ces abbés blondins et folâtres, à la Testu, grands coureurs de ruelles, et de toutes ruelles, mais bien des gens de mœurs séantes et qui prenaient leur habit au sérieux : Mascaron, Huet (1), Fléchier, une pépinière d'évêques illustres; Rapin, Verjus, Commire, Bouhours, toute la gent lettrée du GoUège-de-Clermont.

Ce monde-là, ceux du clergé en tête, ne faisait ni pis ni mieux que la première génération du Samedi. On madrigalisait à force, on se fondait en douceurs, on dépensait bien de l'ingéniosité en fadaises ; comme si Despréaux, comme si Molière, armés de bon sens et de génie, n'étaient pas déjà à la besogne, nettoyant la littérature de tout ce fard, tranchant dans le vif du méchant style précieux. Et toutefois de certains esprits ingénus et conciliants, Bouhours le premier, faisaient leur cour à M"" de Scudéry, en même temps qu'ils rendaient hommage à Boileau, associaient dans leur admiration les précieuses jouées par Molière et la comédie qui les jouait. Prenant à la lettre la préface des Précieuses ridicules, ils se payaient d'une distinction subtile entre les fausses précieuses et les véritables, raillaient celles-là de très bon cœur^ et ne se demandaient

(1) n est juste d'observer que Daniel Huet ne prit les ordres qu'à rage de quarante-cinq ans, et n'occupa point le siège d'Avranches avant 1690. — Mascaron était évoque de Tulle dès 1671, et par conséquent éloigné de Paris. Fléchier fut préconisé seulement en

pas OÙ commençait en pays précieux la province du ridicule, ni si M^® de Scudéry et ses pareilles n'avaient pas en maint endroit passé la frontière. Moyennant quoi ils se livraient en toute sécurité aux enfantillages du Samedi.

Ce commerce d'inoffensives fadeurs, de compliments furieusement poussés, de petits présents puérils, Bouhours avec sa délicatesse y donna tout comme les autres. Voyez ses billets à Sapho : que d'encens, que de sucre ! Tout ce qui tombe de la plume de cette dixième muse lui semble inimitable et divin. 11 s'extasie au moindre madrigal. Que la bonne demoiselle accommode en un Discours sur la Gloire quelques lieux communs académiques, il s'écrie d'admiration comme on ferait pour une oraison de Bossuet (1). Ce n'est pas tout : afin d'être dans le ton parfaitement, il faut bien un peu traduire en dialecte du pays de Tendre l'amitié qu'il a pour cette vieille personne, si laide, si ridée, si vertueuse : aussi bien, ne l'entendcz-vous pas qui se met de moitié dans les soupirs deFuretière et se plaint doucement de « ce cœur aimable et impénétrable », duquel il faudrait dire pungît et placet ainsi que d'une rose entourée d'épines (2)?

Vienne le nouvel an : belle occasion de gentillesses galantes; foison de bouquets, de pierres gravées, d'objets

(1) Voy. à l'Appendice {Correspondance ^ B) les lettres de Bouhours à M"" de Scudéry.

(2) Ce n'est qu'une hypothèse, mais qui a toute apparence, a Le P. B*** et moi, écrit Furetière à M"* de Scudéry, nous ne vous parlons jamais de ce que vous ne voulez jamais entendre, etc.. Mais dans le fond de l'âme nous sommes vos très humbles et très obéissants amants. » (Af' " de Scudéry, sa Vie et sa Correspondance, par MM. Rathery et Boutron). Qui est ce P. B***? Je ne vois, en cherchant bien parmi les familiers de Sapho, que Bouhours. A-t-on besoin de le dire? l'amant, en style précieux, c'est l'ami bel esprit.

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« singuliers et propres à faire figure sur le bord de la cheminée » de Sapho. Bouhours y contribue pour sa part, et ne manque pas de joindre à son cadeau un billet tendrement respectueux : « J'ai bien de la confusion. Mademoiselle, de n'avoir que des fleurs, et encore des fleurs fausses, à vous offrir pour marque d'une amitié aussi solide et aussi véritable que la mienne. Ne jugez donc pas de moi, s'il vous plaît, par la nature de mon présent... (1). » C'était choisir, au contraire, à merveille. Des fleurs artificielles, n'est-ce pas le propre symbole de cette littérature flatteuse, légère et postiche, où la sève ne circule point, qui n'eut jamais le parfum de la vie, bonne tout juste à mettre sous globe comme un objet de curiosité? C'est cependant ces fleurs artificielles pour lesquelles Bouhours eut toujours un faible. Et s'il fallait dire, entre tant de sociétés où il avait accès, quel resta son quartier général, peut-être qu'il n'y aurait pas à chercher ailleurs que la ruelle de Madeleine de Scudéry. Il nouait du reste, en dehors ou sur les confins de ce cercle roturier, maintes relations tout aristocratiques : la marquise de Sévigné (2) et la comtesse de La Fayette, amies elles-mêmes de Sapho, mais qui gardaient leurs distances ; M°* de Rohan, la docte abbesse de Malnoue ; M°* de Bourdonné, chanoinnesse de Remiremont ; la marquise d' Assérac ; le marquis de Montpezat, les deux frères de La Feuillade, quantité de nobles dames et de

(1) Voy. à l'Appendice, Correspondance ^ A.

(2) Par suite M™» de Grignan. Parmi le très petit nombre de lettres qu'on a d'elle, il y en a une (date et adresse inconnues) où il est question de Bouhours {Lettres de Jif "• de Sévigné^ t. X, p. 958).

gens de la cour, que je ne dénombre point de crainte de tomber dans le catalogue.

Il vaut mieux s'arrêter un instant à cette précieuse qualifiée et de haut ton, à cette amie célèbre de Port- Royal, dans le salon de qui Ton s'étonnerait de rencontrer les révérends Pères, si on ne savait au vrai le fond de son humeur et la portée de ses affections. Janséniste tiède et de jour en jour refroidie, précieuse obstinée et qui à soixante-dix ans ne haïssait pas les madrigaux, confite en un égoïsme délicat, friande de bon style et de bonne chère, aimant sur toute chose sa santé, ses aises, à coqueter et à caqueter, la marquise de Sablé trouvait fort bon que Nicole ou quelque autre des messieurs du parti se croisât dans son escalier avec des jésuites du caractère de Rapin et de Bouhours.

Ceux-ci donc la visitaient avec empressement, se récriaient sur ses petits plats, prenaient ses commissions, recueillaient au travers de tout cela quelque confidence intéressante qui lui échappait sur Pascal (1). Nous avons des preuves écrites de cette intimité, et de curieuses preuves. C'est un jour Rapin écrivant à la marquise, pour avoir la recette d'une salade de sa façon que les convives du Premier Président ont jugée inimitable. C'est une autre fois Bouhours qui, à propos d'un copiste dont elle a besoin et qu'il s'est chargé de lui procurer, lui mande galamment : d Si j'étais écrivain, j'aimerais mille fois mieux écrire sous vous que sous le plus grand

(1) Voy. Sainte-Beuve, Histoire de Port-Royal, t. V, p. 79. — Nous citoDs d après la r édition, Hachette, 1867, 6 vol. in-lS.

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docteur de l'Université (1)! » Secrets de cuisine, badinages gracieux, passe-temps de désœuvrée spirituelle, la inarquise était encore plus occupée de ces choses que des intérêts de la Grâce ; et ce n'est pas merveille que les jésuites aient fait bon ménage avec un jansénisme aussi accommodant que le sien.

Cependant ces deux ou trois salons renommés étaient à Bouhours comme des centres, d'où il rayonnait peu à peu sur tout le monde écrivant. Il sollicitait quelque part l'honneur d'être présenté à Gilles Ménage. Il liait amitié avec Isarn, Perrault, Fléchier, PeUisson, dix autres clients du Samedi; avec Bossuet, avec Patru, avec Despréaux, qu'il avait dû, je pense, rencontrer chez Lamoignon. Despréaux à son tour lui fit connaître Racine; La Fontaine vint ensuite, entendez La Fontaine assagi, converti, et qui ne s'amusait plus aux Contes.

Ainsi cet ami des précieux, ce fidèle de Sapho^ il avait aussi des attaches avec l'élite classique, il usait familièrement des grands poètes du grand siècle. Et le quatrième du groupe, et Molière, faut-il ici le compter ? On aimerait à se figurer le jésuite, au seuil du logis de Boileau, échangeant un salut avec le comédien, son ancien condisciple, et lui marquant la joie qu'il a goûtée à la lecture de sa dernière pièce. C'est là un de ces rêves où l'imagination se joue, mais que la nature ne réalise guère. Une chose certaine est que Molière avait son parti chez les jésuites, que plusieurs ne s'y

(1) Voy. à rAppendice, Correspondance ^ B.

cachaient pas d'applaudir au Tartufe (1). Rapin disait : « Molière est des nôtres. » Et quand mourut le grand comique, deux jésuites payèrent tribut à son tombeau : Vavasseur lui fit une épitaphe en distiques latins; Bouhours, dans un petit poème fmnçais, imita Vavasseur (2). Il ne rimait pas de verve, et je doute que ses vers, dans leur médiocrité correcte, valussent la peine d'être cités, n'était le trait final qui est noble et relève tout. Voici donc comme il parle à Molière :

Ornement du théâtre, incomparable acteur.

Charmant poète, illustre auteur,

G^est toi dont les plaisanteries Ont guéri des marquis l'esprit extravagant ;

C'est toi qui par tes momeries As réprimé l'orgueil du bourgeois arrogant.

(1) Voy. une curieuse monographie de M. l'abbé Davin, la Mort de Molière j dans le Contemporain de septembre 1877. M. l'abbé DaTîn perpétue jusque sous nos yeux ce phénomène d'un ecclésiastique moliénste : on ne saurait dire lequel l'emporte de son enthousiasme pour Molière, ou de son amour pour les jésuites.

On verra tout à l'heure, en deux petits vers, le jugement de Bouhours sur le Tartufe, Cela, aussi bien que Tinsertion dans son Recueil de vers choisis d'un très libre couplet de Coulanges, intitulé Portrait d'une dévote pleine de vamtéj montre clairement quelle était en ces matières sa largeur d'esprit : Tartufe, mâle ou femeUe, lui semblait un légitime gibier de satire.

(2) La pièce de Vavasseur porte ce titre significatif: Molerius, poeta comicus idemque comœdus, elatus nullo funere. En la comparant avec l'épitaphe française, on remarque dans celle-ci un certain défaut de précision, quelques idées omises ou lâchement rendues, qui démontrent la priorité de Vavasseur, et que c'est Bouhours qui a travaillé de seconde main. Au surplus on peut juger de l'élégance de Fépigramme latine par les derniers vers que voici :

Gratta sed tanto quse digna relata magistro ?

Gens ingrata, tuis invide Galle bonis!

Comœdo inculium qui te formaret egebas,

Comœdo ingratum qui reprehendat eges.

Unum peccâstif Moleri : ut cxcera,per te

Debuit hoc vitium Gallia scire suum.

(Epigr. IV, 26.)

l'homme et l'entourage. 43

Ta muse, en jouant l'hypocrite,

A redressé les faux dévots.

La précieuse à tes bons mots

A reconnu son faux mérite.

L'homme ennemi du genre humain,

Le campagnard qui tout admire

N'ont pas lu tes écrits en vain :

Tous deux s'y sont instruits en ne pensant qu'à rire. Enfin tu réformas et la ville et la cour,

Mais quelle en fut la récompense ?

Les Français rougiront un jour

De leur peu de reconnaissance.

Il leur fallut un comédien Qui mît à les poHr sa gloire et son étude :

Mais, Molière, à ta gloire il ne manquerait rien. Si, parmi les défauts que tu peignis si bien, Tu les avais repris de leur ingratitude ! (1)

D'attribuer à Molière un zèle si efficace pour la réformatîon des mœurs, d'ériger son théâtre en école publique de vertu, il y a bien là quelque complaisance ou quelque naïveté ; et Ton peut soutenir qu'au pur sens chrétien Bourdaloue et Bossuet voyaient plus net et plus à fond.

(1) Les neuf derniers vers {Tu réformas^ etc.) sont assez connus, grâce à Voltaire qui les cite dans sa notice sur Molière, ajoutant que de toutes les épitaphes composées à son sujet, c'est la seule digne d'être rapportée. A son tour Bayle, à l'art. Poquelin de son Dictionnaire, fait mention de cette pièce comme des meilleurs vers de Bouhours.

C'est à tort que le P. Lauras {Bourdaloue, t. I, p. 56) paraît suspecter l'authenticité de l'épitaphe : il n'y a pas là-dessus de doute possible. Ménage, dès 1676,1a rapporte tout au loug daus le 2° tome de ses Obser-vations sur la langue française, où il prend à partie le P. Bouhours; im peu plus tard, l'érudit compilateur Baillet dans un de ses opuscules. Il n'eût tenu qu'à Bouhours de démentir ces deux auteurs si leur imputation se fût trouvée fausse. D'autre part, les contemporains font couramment allusion à Tessai poétique du jésuite comme à une chose notoire et incontestée. Enfin, quoi qu'on veuille dire, on ne saurait éluder les distiques originaux du P. Vavasseur, jésuite.

44 LE PÈRE BOUHOUBS.

Toutefois aux rigueurs inflexibles d'un Bourdaloue, aux foudres injurieux d'un Bossuet, combien l'on est aise de pouvoir opposer ce panégyrique sans réserve dû à la plume d'un prêtre et d'un jésuite, de découvrir là dans l'unité d'une même foi, après la rude et blessante doctrine, un revers plus maniable d'humaine tolérance. Maintenant si Ton vient à se rappeler ces indignes funérailles, la populace stupide et Harlay le scandaleux archevêque conjurés contre le cercueil du comédien, enfin ce peu de terre chrétienne mendié pour sa dépouille, la chute de l'épitaphe semble d'une hardiesse généreuse et va droit au cœur. En vérité, il y a là mieux qu'un amusement de bel esprit. L'homme qui a écrit ces vers sur votre tombe, je ne sais s'il eut de votre vivant, Molière, la fortune de vous approcher, et s'il vous fut ami autrement que de loin; mais il est sûr que votre profond regard n'eût pas trouvé en lui de quoi composer le Tartufe.

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