‹ Le père BouhoursChapitre 5 sur 53 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Début littéraire de Bouhours : la Lettre à un Seigneur de la Cour, Polémique avec Port-Royal, ses origines, ses suites. — Les Entretiens d'Ariste et d*Eugène; réussite du livre. — Barbier d'Aucour et les Sentiments de Cléante. — Les Doutes et les Remarques sur la langue française. Contiauatiou de la guerre avec Port-Royal, brouille avec Ménage. — Bouhours historien et biographe ; valeur de ses essais en ce genre. — Renommée de Bouhours : témoignages des contemporains. — Ses rapports avec les gens de lettres : services rendus ; échange d'éloges ; vanité d*auteur. — Quelle situation Bouhours occupe dans sa Compagnie; son autorité littéraire acceptée de la plupart, contestée par quelques- mis. Invectives du P. Maimbourg. — « Vie douce et glorieuse » de Bouhours. Esquisse du religieux mondain. — Invitations, promenades et villégiatures; Bouhours et ses hôtes à Auteuil, à Chantilly, etc. — Bouhours chez les Lamoignon. Bâville et Polycrène.

Bouhours, à Tâge de quarante ans (1668), n'avait rien publié que deux ou trois opuscules insignifiants et attendait Toccasion de débuter par un coup d'éclat, lorsque Tafifaire du Nouveau Testament de Mons lui mit la plume, j'allais dire les armes à la main, et le jeta en pleine mêlée janséniste.

Il faut reprendre les choses d'un peu plus haut. Cette version célèbre de l'Ecriture sainte, ouvrage de Saci et de quelques autres solitaires de Port-Royal, imprimée en Hollande, répandue dans Paris avec beaucoup d'adresse

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et un merveilleux succès, dénoncée à grand bruit par les jésuites, condamnée par un arrêt du Conseil d'Etat, condamnée par un bref du Pape, avait été interdite dans le diocèse de Paris par deux ordonnances de Tarclievêque Hardouin de Péréfixe.

Fort peu de prélats suivirent cet exemple, mais en première ligne l'archevêque d'Embrun, Messire George d'Aubusson de La Feuillade, le frère de ce La Feuillade si fameux par l'emportement de ses adulations. C'était lui-même un assez étrange personnage^ bruyant et vain, haïssant les jansénistes avec ostentation; l'âme d'un courtisan plus que d'un évêque ; au reste homme d'esprit, diplomate entendu, et qui s'autorisait d'un texte de saint Paul où les apôtres sont qualifiés d'ambassadeurs de Jésus-Christ, pour courir les ambassades temporelles et ne mettre de sa vie le pied dans son diocèse (1). A peine arrivé d'Espagne, où le ministre de Lyonne l'employait à des négociations politiques, M. d'Embrun se fU de fête; et pris d'alarmes inusitées pour le salut de ses ouailles, il fulmina de Paris même un mandement contre la traduction nouvelle, comme si cet infime diocèse d'Embrun, plus d'à moitié sauvage, où les gens n'entendaient que le patois, n'eût pas été le dernier coin de la terre accessible aux écrits de Port- Royal 1 Ce zèle précipité sembla ridicule ; et dans certain pamphlet

(1) Saint-Simon, qui l'a connu (voy. ses Mémoires^ an. 1697, II, 3), lui est favorable, sauf sur le fait de son avarice, qui était extrême. Il faut corriger par ce portrait de Saint-Simon le jugement un peu partial de Sainte-Beuve (PorURoyalt t. IV, p. 380), et qui ee sent des sources jansénistes de l'auteur*

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publié sur les entrefaites (1), un plaisant anonyme s'en égaya si fort, que la vanité froissée de M. d*Enibrun entra incontinent en rage. Pendant que le duc son frère, avec une troupe d'archers, menait des perquisitions par toute la ville et rudoyait les libraires, luimême rédigeait une requête au Roi, le suppliant de sévir exemplairement contre les hérétiques du Port- Royal, les Ubelles qu'il leur imputait sans preuves et leur damnable version de l'Ecriture sainte.

Ce factum arrogant, pompeux et vide, loin d'accabler les solitaires, leur offrait à point nommé l'occasion de se justifier auprès de Louis XIV. C'est ce qu'Antoine Arnauld se hâta de faire par une contre-requête habile, ferme à la fois et modérée, laquelle fit à la cour une impression extraordinaire. M. d'Embrun n'eut point les rieurs de son côté. Moqué de tous les courtisans, qui ne pouvaient souffrir ses grands airs, en proie aux sarcasmes sanglants de Gondé, achevant, par les sourires mal réprimés du Roi, par le silence glacial du P. Annat, de perdre contenance, il passa le plus méchant quart d'heure qui se puisse imaginer (2).

Cependant les jésuites ne pouvaient rester les témoins désintéressés d'un duel où Port-Royal avait l'avantage. Peut-être par sympathie pour M. d'Embrun, certainement parce qu'ils se sentaient eux aussi touchés en

(1) Dialogues satiriques entre deu^ paroissiens de Saint-Hilairedu-Mont. Ils n'étaient point d'une plume port-royaliste^ mais d'un M. Girard, abbé de Verteuil, a un bel et libre esprit du paya latin », dit Sainte-Beuve.

(2) n faut voir toute la scène dans la relation de Varet, citée par Sainte-Beuve au t. rv de son Port-Royal, pi 383. Cela est fait sans prétention, mais sur le vif, et cela peint aux yeux.

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pleine poitrine des coups qu'on lui portait^ ils dépêchèrent un des leurs au secours du prélat déconfit : une plume toute neuve, alerte, sémillante, propre aux fines railleries et au joli langage, telle enfin qu'il fallait pour contenter ce public d'élite^ mais plus sensible à une page spirituellement tournée qu'à la solidité d'un argument théologique : c'était Bouhours.

On appréciera plus loin la valeur polémique de cette Lettre à un Seigneur de la Cour et de cette Lettre aux Ecclésiastiques de Fort- Roy aly par où il entra en campagne : il suffit pour le moment d'en constater la réussite, qui ne fut pas médiocre. Les molinistes exaltèrent ces pièces, le monde les lut, la secte s'en émut au point d'en donner coup sur coup trois ou quatre réfutations, où Nicole, où le grand Arnauld n'épargnaient l'encre non plus que l'invective (1). De ce moment la haine janséniste s'attacha à Bouhours, une de ces haines qui ne désarment jamais, ne vous lâchent ni mort ni vif. Une foule de pamphlets continuèrent à le noircir, des tomes outrageux s'entassèrent contre lui par la main d' Arnauld, puis de Quesnel; il demeura enfin pour le jansénisme, entre tous ceux de son ordre, Tenuemi particulièrement haï, celui que d'instinct on cherche dans la mêlée, pour tout dire^ ce qu'était aux jésuites le grand Arnauld lui-même.

(1) Lettre à Me^ d^Aubusson où l'on montre l'imposture insigne de son défenseur, eic, — Réfutation de la Lettre du P, Bouhours à un Seigneur de la cour, — Réponse à l'Auteur de la Lettre à un Seigneur de la COUT. — Lettre de M. Brousse... sur les calomnies avancées contre lui dans la Lettre d'un jésuite etc. — Ajoutez les chap. 16 et 17 du t. VIII de la Morale pratique des Jésuites, qui contiennent une réfutation abrégée de la Lettre aux Ecclésiastiques de Port-Royal.

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Quant à l'issue du conflit, ainsi qu'il arrive immanquablement dans les démêlés théologiques, chacun tira à soi l'avantage. Les jésuites triomphèrent en paroles; M. d'Embrun eut pour se consoler Tévêché princier de Metz. Dans le fait, M. d'Embrun ni le champion de M. d'Embrun n'empêchèrent la paix de l'Eglise, qu'on négociait alors selon le vœu du pape Clément IX, d'être signée quelques mois plus tard (1669); ils n'empêchèrent pas davantage la Version de Mons, moyennant des corrections de détail proposées par Bossuet, de circuler librement dans la plupart des diocèses et d'être lue par tous les catholiques de France. Le plus clair résultat de l'intervention de Bouhours, et dont Port-Royal même ne put se dispenser de rendre témoignage, ce fut de montrer quel chemin, depuis les Provinciales, les jésuites avaient fait dans l'art d'écrire, qu'ils s'étaient décidément tirés de l'ornière scolastique et savaient maintenant comme personne la façon de parler au monde.

Bourdaloue, un an plus tard, se révélait dans la chaire, accomplissant dans son ordre pour la rénovation de la parole sacrée ce que Bouhours venait d'y faire pour la réforme du style. L'un et l'autre ne contribuèrent pas peu à ce regain de faveur publique dont les jésuites, si entamés des coups de Pascal, se félicitaient après la paix de l'Eglise (1); et ils balancèrent à eux deux les succès de Port-Royal, tellement que Boileau put affirmer chez Lamoignon « que les jésuites avaient défait les jansénistes en bataille rangée, le P. Bourdaloue

(1) Voyez les Mémoires du P. Rapin^ t. HI, p. 572: « A cette occasion, dit-il, des petits succès de la Société (1669)... »

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par la prédication, le P. Bouhours par la plume » (1). Bouhours, vis-à-vis de Bourdaloue, rhomme de goût sur la même ligne que le grand orateur chrétien, voilà de ces symétries un peu hasardées, comme en fait le jugement des contemporains : la postérité vient, qui les dérange et remet chacun à sa vraie place.

Après ses deux Lettres, Bouhours était un écrivain connu; moins de trois ans plus tard ses Entretiens d'Ariste et d'Eugène le rendirent célèbre. Cette demidouzaine d'essais ou de € mélanges n , reliés seulement par le fil ténu d'un dialogue où les interlocuteurs ne changent pas, ce livret bigarré,qui débute par des réflexions sur la Mer, finit par un exposé de l'art des Devises et nous promène dans Tintervalle de la Langue française au Secret, du Bel Esprit au Je ne sais quoi^ se lit encore aujourd'hui avec un sensible plaisir. C'est là un écrit de même famille que les Conversations du chevalier de Méré qui précédèrent (1668)^ que les Con^ versations de M"** de Scudéry qui suivirent (1680), que ces Entretiens sur la pluralité des mondes de Fontenelle, qui sont restés et pour le sérieux du fond et pour l'agrément de la forme le chef-d'œuvre du genre : et ce genre, à le bien définir, n'est point absolument le dialogue, c'en est comme une variété moins dramatique et plus nuancée, où l'auteur intervient discrètement, diversifiant çà et là d'un peu de na rration ou de description les propos de ses personnages. Cette forme litté-

(1) Mém, du P. Rapirif ibid. — Reste à savoir si ce mot est bien fidèlement rapporté par Rapin: de Boileau, il ne laisse pas que de surprendre.

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raire, démodée de nos jours — et c'est dommage — , mais florissante alors et que Bouhours s'appropriait dans sa vogue première (1), lui porta bonheur chaque fois qu'il s'en voulut servir (2). Aussi bien, rien ne flattait davantage le goût de ce public du xvii* siècle, si passionnément épris de conversation docte et lettrée, et rien n'allait mieux au tempérament de l'écrivain : plus fin que robuste, plus capable de butiner délicatement d'idée en idée que de maîtriser un sujet avec force, n'avait-il pas dans cet artifice de composition le propre moyen de déguiser les faiblesses, de faire valoir les nuances ondoyantes et le poli brillante de son esprit?

Les Entretiens d'Ariste et d'Eugène^ magnifiquement imprimés par Gramoisy, étalés, colportés en tout lieu par les jésuites, eurent donc un débit prodigieux (3).

(1) n y a lieu de distinguer entre les dialogues artificiels, directement inspirés de Tantiquité, — on trouve de ceux-là à toutes les époques de notre littérature — et ces autres dialogues, produit spontané d'un instinct littéraire qui se déclara vers le milieu du xvn« siècle. Les Dialogues des morts de Boileau, de Fontenelle, de Fénelon sont de simples imitations de Lucien; et probablement que sans Texemple de Platon Mallebranche n'eût pas mis sa philosophie en dialogues. Mais les Entretiens sur les mondes du même Fontenelle, mais les Conversations de Méré et celles de M'" de Scudéry, mais les Entretiens de Bouhours, etc., aussi bien que la Conversation du P, Canaye de Saint-Evremond, existent par eux-mêmes, indépendamment de tout modèle antique. Notre xvn* siècle aurait, je pense, inventé le dialogue, si les Grecs ne l'avaient pas déjà fait.

(2) Ce qu'il fit de nouveau dans la Manière de bien penser^ 1687.

(3) Succès constaté par les partisans mêmes de Port-Royal. Baillet, dans ses Jugemens des Savans (t. H, n° 758, édit. la Monnoye), parle de « l'avidité et du plaisir» avec lesquels les Entretiens furent « reçus du beau monde » ; des éditions aussitôt enlevées de Paris, de Grenonle, de Lyon, des Pays-Bas. — Amelot de la Houssaye (Préface de l'Homme de cour, traduit de Gracian, 1687) discute une « censure de l'Auteur des Entretiens, dont beaucoup de gens s'autorisent comme d'un autre auxo; ê(pa ».

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C'était au vrai un de ces ouvrages mêlés où une saine critique trouve ensemble de quoi louer et de quoi mordre. Pendant que les amis criaient au chef-d'œuvre, Port-Royal mordit, — ou plutôt un allié mondain de Port-Royal, — n^étant point de la gravité d'un Ârnauld ou d'un Nicole de se commettre en cette sorte de littérature purement profane et quUls appelaient galante.

Cet auxiliaire avait nom Barbier d*Aucour, le même que MM. de Port-Royal avaient lâché d'abord contre Racine, lors de leur différend avec leur ancien élève : un homme du Palais, caustique, acrimonieux, et qui, faute d'une faconde suffisante pour répandre sa bile en plaidoiries, la distillait sur le papier ; un janséniste dont la théologie consistait principalement dans une mortelle haine des jésuites, envenimée, dit l'abbé d'OUvet, par une petite aventure ridicule d'où lui était resté le sobriquet d'Avocat Sacrus (1).

Que cette plume d'avocat n'était point à mépriser, les Sentiments de Cléante sur les Entretiens (TAriste et d'Eugène le firent très bien voir. Le Cléanthe daubait sur Bouhours à cœur joie, prenant un à un les six Entretiens, les retournant, les disséquant, et de l'estampe

(1) Voici l*anecdole. Il visitait, en 1663, une exposition de peintures énigtnatiques que les jésuites, assez enclius à ces divertissements dévots, avaient faite dans l'église de leur collège. Comme il s'y permettait sur les sujets des tableaux quelque réflexion trop libre, un Père qui était présent l'avertit de mesurer ses paroles^ que le lieu était sacré. « Si locus est sacrus, repartit brusquement le jeune homme, quare exponiiisf » Le jésuite de rire, et de conter le mot à ses confrères, qui infligèrent à l'avocat le baptême de son barbarisme. Ce Barbier d'Aucour devint, comme on va voir, précepteur d'un fils de Colbert, fut membre de TAcadémie française, et mourut jeune dans une misère noire.

du frontispice à la table des matières ne laissant rien qui ne fût marqué de sa griffe ou de sa dent. Le ton langoureux ou dameret, certaines gentillesses profanes assez mal édifiantes de la part d'un religieux (1), certaines façons de dire affectées et qui sentaient la ruelle ; le défaut d'esprit scientifique, et çà et là des fables puériles avancées le plus sérieusement du monde ; une érudition de seconde main ; les mots fleuris recouvrant en maint endroit le vide de la pensée ; tous les points faibles du livre, toutes les particularités critiquables étaient saisies, ramassées, mises en lumière d'une si ingénieuse et si cruelle façon, que sans comparer, comme fait La Harpe (2), les Lettres de Cléanthe aux immortelles petites Lettres, il faut convenir que Barbier d'Aucour s'y est surpassé : tant il y a la main vive et souple, tant sa critique incisive pénètre à fond dans les grâces un peu molles de Boubou rs.

Sur cette première attaque, il y eut parade et riposte. Un bizarre aventurier de lettres, Tabbé Montfaucon de Villars, se porta champion de Bouhours, publia dans un petit traité De la Délicatesse , à côté d'une critique des Pensées de Pascal, une apologie àas^ Entretiens : apologie plus tranchante qu'adroite, et de laquelle Bouhours eut

(1) Comme d'avoir appelé la Grâce un « je ne sais quoi ». Ce qui lui fut fort reproché par les rigoristes, et ce dont triomphait, au rapport de Vigneul-Marville {Mélangea d*hist et de litt., 1725), un socinien d'outre-Rhin: « Hinc factum est, écrivait celui-ci, ut in Gallia scriptor festivi ingenii non inficete dixerit, gratiamillam divinam... nihil esse tandem prœter nescio quid, »

{2) Lycée, 2® partie, liv. I, chap. iv, Critiques, Il dit du livret de Barbier d'Aucour que « c'est, à très peu de chose près, ce que la critique littéraire a produit de meilleur au xvn» iiècle. »

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trop de bonté de le remercier (1). Sur le grief de frivolité mondaine, où il y avait des raisons de ne pas appuyer trop, cet abbé cavalier ne déclare-t-il pas tout net que c'est fort bien fait à Ariste et à Eugène de s'entretenir de femmes a: en gens du monde qui ont du bel air et de la vertu » ; et que le devoir d'un jésuite est précisément d'enseigner aux jeunes courtisans a comme ils en doivent parler en ménageant le bel esprit et la pudeur » ? On pense si Cléanthe eut beau jeu à repartir. Ayant fait justice en un tournemain de l'apologiste malavisé, il revint sur Bouhours avec une verve acharnée, le drapa dans une autre série de lettres, et pour conclure lui accordait dédaigneusement quelque petit talent de style, maïs apprêté, compassé, fardé, où Ton sentait toujours l'auteur, jamais l'homme.

Les Sentiments de Cléante n'eurent pas un retentissement moindre que les Entretiens (ï Ariste et d'Eicgène, et les deux ouvrages aidèrent au débit l'un de l'autre; tel avait été charmé du texte, qui le fut davantage de la glose médisante. Voltaire songe sans doute à ce succès parallèle, quand il écrit du P. Bouhours (2) : <c II a fait de bons ouvrages, dont on a fait de bonnes critiques : ex privatis odiis respublica crescit. » Mais Bouhours n'en jugeait pas avec autant de flegme; et quant à ces « accroissements de la république » des lettres, c'est de quoi il se serait fort bien passé. Son confrère Gommire

(1) « Le P. Bouhours s'est trouvé honoré de cette réponse, comme il Ta lui-même témoigné à l'auteur par une lettre de remerctment. » (Ménage, préf. de la 2® partie des Observations sur la langue.)

(2) Ecrivains du siècle de Louis XIV, art. Bouhours.

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eut beau se mettre en frais d'une ode latine pour l'exhorter à un noble dédain :

Ne sit, Buhursi, magnanimo pudor Vanum Gleanthem ferre silentio, Tuaque ne digneris ira Pugnœ avidum juvenem superbœ (i).

D'autant plus mortifié des Lettres de Cléanthe qu'elle touchaient juste en plus d'un point, il eut cette faiblesse de vouloir les faire supprimer : il y gagna seulement que Cléanthe continua d'être lu à Paris et fut imprimé en Hollande.

Mais voici qui dut combler ses déplaisirs : quoique les Entretiens fussent dédiés au marquis de Seignelay et agrémentés de belles devises à la gloire de son père, tout cet attirail panégyrique n'empêcha point Golbert de juger fort à son goût les Sentiments de Cléante, si bien qu'ayant affaire dans la suite d'un précepteur pour un autre de ses fils (2), c'est Barbier d'Aucour dont il fit choix. Arrière-goût amer de la célébrité, que Bouhours éprouvait en en savourant les premières douceurs.

Le deuxième des Entretiens d'Ariste et d'Eugène annonçait un grammairien judicieux et subtil, qui ne tarda point à donner sa pleine mesure dans les Doutes (1674), puis dans les Remarques nouvelles sur la langue française (1675). Ces Doutes y qu'il feint avec une modestie un peu goguenarde qu' <i: un gentilhomme basbreton » propose à Messieurs de l'Académie, forment un aimable livre. La grammaire s'y fait enjouée et ave-

(1) Commirii Carminay t. I, od. 37 : Dom. Buhursio, elegantissimorum colloquiorum auctori.

(2) Jules-Armand, marquis d'Ormoy, 1663-1704.

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nante, aiguise des malices, conte des historiettes. Sous ombre de douter, ce bas-bretonne se fait pas faute d'articuler mainte critique très décisive à l'endroit des écrivains de Port-Royaly dont il houspille opiniâtrement les expressions et les tournures coutumières. Les plus aus« tères, tels que M. de Sacî, méprisaient ces chicanes comme bagatelles indignes d'occuper une âme ascétique ; mais Ârnauld voulait qu'on y prit garde ; mais le sage et fin Nicole les trouvait assez justes pour en faire son profit (1), assez irritantes pour en tirer vengeance, amendait son style en conséquence et crayonnait en même temps certain portrait satirique du religieux grammairien où Bouhours n'eut pas de peine à se reconnaître (2).

(1) a Lorsque le P. Bouhours, en écrivant sur la langue française, releva plusieurs expressions des traductions de Port-Royal, M. de Saci dit qu'il ne se soumettrait point à ces remarques. M. Nicole dit qu'il se corrigerait et, en effet, n'employa point dans les Essais de Morale celles qui lui parurent justement critiquées. » (En note, dans les Mémoires sur la vie de Jean Racine par Louis Racine.)

Nicole lui-môme atteste le fait dans son Traité de la Charité et V Amour-propre j 31. 11 n'y nomme pas Bouhours, qui est dit seulement a Fauteur d'un certain livre », mais l'allusion est transparente.

(2) « Qu'un homme du monde, comme M. de Vaugelas, qui fait profession d'étudier la langue, en fasse un livre où il remarque les bonnes et les mauvaises façons de parler, celles qui sont en usage à la cour, et celles qui sentent la proviace, personne n'y trouve à redire... Mais s*il se rencontrait un religieux, se piquant de bel esprit^ qui fit des recueils de mots qui se disent dans les ruelles et dans les lieux qu'il ne doit point connaître; qu'il parût plein d'estime pour la galanterie et pour les conversations des dames, on ne le souffrirait pas de même. Tout le monde deviendrait spirituel à ses dépens, et soit par malignité ou par un sentiment de religion, on ferait mille réflexions sur la disproportion des pensées dont il s'occuperait avec la sainteté de son ministère. » (Nicole, Essais de Morale^ t. III.) — Bouhours, après avoir reproduit textuellement ce morceau désobligeant dans l'avertissement de sa Suite des Remarques

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Cet homme, pourtant si commode et traitable dans le commerce de la vie, ne pouvait toucher une plume sans émouvoir partout des querelles et se mettre des ennemis sur les bras. C'était peu d'être en hostilités ouvertes avec Port-Royal : il fallut que la grammaire, non moins bonpe ouvrière de discords que la théologie, le brouillât tout de bon avec son ami Ménage. Le gentilhomme basbreton en fut cause, s'étant permis d'entrer en doute de plusieurs décisions données par Ménage dans la première partie de ses Observations sur la langue. Ménage fit une deuxième édition de ce volume, où il relevait la chose si aigrement, que Bouhours lui rompit net en visière et se mit dans ses Remarques nouvelles à lui faire une guerre en règle de pointilleries et d'impertinences. Certes la tâche était aisée de rendre ridicule un homme qui dérivait sans sourciller [tire-] larigot de fistula, expliquait par quelles métamorphoses vernula s'est changé en laquais et barbaricus a fait baragouin (\). Bouhours d'admirer ces belles étymologies, de plaindre le mauvais sort de plusieurs nouveaux mots dont Ménage était le parrain, surtout — éloge impardonnable! — de citer, à propos de l'adjectif gracieux qui n'était

nouvelles sur la langue (1692), y répond avec beaucoup de dignité et de force.

Bouhours eut aussi maille à partir au sujet de critiques grammaticales avec un M. Gourtin, ami de Port-Royal, auteur d'un Traité de la Paresse j dans la 2" édition duquel (1677) le jésuite est représenté comme un oisif de lettres et un arlequin de style,

(1) Observations sur la langue française, i" partie, passim. L'on y voit également qae gardon est le même mot que leucus, par l'intermédiaire de leucardus^ cardus, cardo, et une quantité d'autres étymologies de même force.

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l>as encore d'un usage constant, ce vers de son églogue à la reine Christine :

Pour moi de qui le chant n a rien de gracieux,

observant que cela était très justement dit : Bonheurs en vérité n'a pas son pareil pour ces méchancetés enveloppées et ces sous-entendus narquois. Pour le coup, Thomme aux étymologies et aux églogues se fâcha tout rouge, et la deuxième partie de ses Observations sur la langiie fit sentir au jésuite quelle terrible bête c'est qu'un pédant courroucé. Incongru, hérissé, glapissant, il y épuise d'injures le vocabulaire français, il y diffame dans tous les idiomes : « Petit régent de troisième ! petit magister ! grammaticaccio ! » Et il faut voir l'acte d'accusation qu'il dresse, et de quel ton il le déclame : que le P, Bouhours n'a point lu la Biblç, — qu'il est ignorant des étymologies, — qu'il n'entend ni grec, ni hébreu, ni scolastique, ni droit canon, — qu'il ne sait ce que c'est que propre et que figuré, — qu'il est l'antipode de M. de Vaugelas, — le dernier grammairien du monde, etc., etc.. L'on croirait ouïr le fausset de Vadius : mais qu'est-ce en effet que Ménage, que Vadius en chair et en os? le vrai et naïf original du portrait tiré par Molière?

Les curieux entre temps s'amusaient de la bataille et prenaient parti, qui pour l'un, qui pour l'autre. « Je lis, dit M"*® de Sévigné, des livres de furie du P. Bouhours et de Ménage, qui s'arrachent les yeux et qui nous divertissent. Ils se disent leurs vérités, et souvent ce sont des injures. Il y a aussi des remarques sur la langue française.

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qui sont fort bonnes... (1) » Elle ajoute que le ridicule penche du côté du Père. Est-ce bien sûr? Et ne serait-ce point que la marquise est quelque peu prévenue contre le jésuite Bouhours, qui tance ses chers écrivains de Port- Royal? prévenue pour le bonhomme Ménage, qui jadis lui servit de précepteur et soupirait pour les beaux yeux de son élève : une irrévérence dont la plus prude vous sait toujours gré dans l'âme? N'en déplaise à la cousine de Bussy, c'est peut-être Bussy qui voit juste, quand il mande à Bouhours : « J^aimerais mieux à la place de Pirsa (c'est Ménage) que vous me disiez de grosses injures, que de vous moquer de moi aussi finement que vous faites de lui (2) ».

Quoi qu'il en soit, Bouhours, un peu étourdi de la violence du heurt, se tint coi. Des années se passèrent; cette brouille lui pesait sur le cœur, qull avait bon et sans le moindre fiel, si bien qu'il pria un ami commun de négocier un raccommodement. Les grammairiens ennemis s'embrassèrent, et Ménage scella la paix d'une belle phrase latine, d'une réminiscence de Pétrone: « Et in hoc pectore^ dit-il, cum vulnus ingens fuerit, cicatrix non est ! (3) »

Ilconvenait.de mentionner en détail ces trois ou quatre premiers ouvrages de Bouhours, les plus importants à tout prendre, ceux qui marquent les tendances et

(1) Lettres de Af"» de Sévigné, t. V, p. 61.

(2) Correspondance de Rabutin, t. UI, p. U8.

(3) Menagiana.^Le mot sembla si beau à Bouhours, qu'il regrettait de ne l'avoir pas trouvé lui-même ; mais à quelques jours de là, Ménage lui ayant adressé une idylle en vers grecs de sa façon, il lui écrivit : «i J'ai régalé nos Pères grecs de votre idylle. » Ce que Ménage considérait à son tour comme une admirable revanche du jésuite

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les bornes de son talent, ceux qui lui conférèrent de prime abord cette haute maîtrise littéraire qu'il devait garder pendant un quart de siècle et dont la Manière de bien penser ^^xùAïkQ une douzaine d'années plus tard, ne fit que lui confirmer la possession.

Quant aux livres qu'il écrivit dans l'intervalle, sans parler d'opuscules trop légers pour être mis dans la balance, ce n'est pas ï Histoire de Pierre d^Aubusson^ ' entreprise apparemment pour complaire à son ami Tévêque George d'Aubusson, ni les Vies de saint Ignace et de saint François Xavier, travaux de commande exécutés en vertu du vœu d'obéissance (1), qui peuvent lui compter pour des œuvres originales. « La Vie de saint Ignace n'a réussi ni chez les gens du monde, ni chez les savants, ni chez les philosophes ; celle de Xavier a été plus mal reçue. » Voltaire dit cela, et j'en crois Voltaire (2). hd^Vie de Madame de Bellefont, une abbesse de qualité que Bouhours avait personnellement connue, est plus estimable et dans la bonne moyenne des biogra-

(1) Voyez plus loin (chap. iv, p. 96) ce qu*il en dit à Bussy- Rabutin. Cf. la préface de sa Vie de M"® de Bellefont : « Après avoir écrit la vie de saint Ignace et celle de saint François Xavier, je ne croyais pas en devoir jamais écrire d'autre. Les difficultés qui se rencontrent dans ces sortes d'ouvrages m'en avaient un peu dégoûté^ et j'avais tourné mes pensées ailleurs. »

(2) Article Bouhours, dans les Ecrivains du siècle de Louis XIV. — De même l'abbé de Longuerue sur Bouhours : a Ses histoires ne valent rien ; il savait parfaitement la langue et ne savait que cela. » {Longueruana). — Le P. Gh. Daniel dit à son tour {Les Jésuites instituteurs de La jeunesse française^ 1880) ; « Je ne veux pas faire de lui un grand homme, ni même un historien à la hauteur de la noble tâche qui lui était échue. Pour raconter la vie héroïque et les glorieux travaux d'un saint Ignace et d'un saint François Xavier, il eût fallu un plus mâle génie, servi par une plume autrement taillée que la sienne... »

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phies édiQantes. Mais la vérité est que le spirituel jésuite est l'homme du monde le moins né pour Thistoire. Il n'a de l'historien ni la passion de la recherche, l'érudition tenace qui s'enfonce dans les documents pour en extraire le vrai parcelle à parcelle, ni cette intuition sympathique du passé, cette imagination créatrice qui évoque les morts et fait palpiter la vie dans la poussière des parchemins. C'est tout juste, à peu près comme Fléchier dans sa Vie de Théodose, un narrateur honnête, régulier, crédule (1), travaillant sans critique sur les pièces de seconde main qu'on lui a fournies; visant sur toute chose à la belle ordonnance, à l'efTet littéraire, à imiter les modèles classiques; écrivant d'ailleurs avec une irréprochable élégance et parant de beau style un simulacre d'histoire, mais un simulacre vide et glacé. 11 y a dans Bouhours l'étoffe d'un polémiste, quoique d'haleine un peu courte, d'un critique, surtout d'un grammairien ; il serait superflu d'y chercher autre chose.

En 1675, après la Lettre à un Seigneur de la cour^ après les Entretiens d^Ariste et d'Eugène, après les

(1) Bussy dit à Bouhoara : « Je lirais exactement les vies des saints, si vous les aviez écrites : car vous en auriez ôté les fables. » (Correspondance de Rabutin, t. IV, p. 210.) — Je ne sais. Voltaire et après lui Sainte-Beuve sont d'un avis tout opposé : ils reprochent au Père son peu de critique, et s'égayent du sérieux avec lequel il raconte, par exemple, en son Saint François Xavier comme quoi un crabe rapporta miraculeusement entre ses pattes un crucifix que le saint vingt-quatre heures auparavant avait laissé choir dans la mer. Il est sûr que cela serait plus agréable à lire dans quelque légende dorée du moyen âge que dans une vie écrite avec un art compassé, d'un ton raisonnable et fort peu naïf. Toutefois il convient d'observer que Bouhours ne raconte point le fait en son nom, qu'il se borne à reproduire un témoignage qu'il lui était peutêtre difficile de passer sous silence.

Doutes et les Remarquas sur la langue^ sa réputation était donc assise dé&nitiyement. C'était vers lui de toutes les régions du monde lettré un incroyable concours d'hommages et de déférences. Racine entre tous, qu'un scrupule de perfection inclinait au purisme, le révérait singulièrement ; il lui soumettait les actes manuscrits de sà Phèdre (1), avec ces mots pleins d'une candeur et d'une docilité charmantes : « Je vous supplie, mon révérend Père, de prendre la peine de les lire et de marquer les fautes que je puis avoir faites contre la langue, dont vous êtes un de nos plus excellents maîtres. Si vous y trouvez quelques fautes d'une autre nature, je vous prie de me les marquer sans indulgence. » Bossuet de même, après lui avoir communiqué son Exposition de la doctrine de V Eglise, proteste qu'il « n'aurait osé espérer qu'un homme dont la plume est si correcte el si délicate, loin d'être rebuté de la simplicité de son style, lui donnât autant de louanges » (2). Le Premier Président de Lamoiprnon ne prononce pas un discours d'apparat qui n'ait passé par sa critique (3). « Il n'y a point d'écrivain que j'estime plus que lui, mande à Ninon de Lenclos le prince des délicats, Saint-Evremond. Noire langue lui doit plus qu'à aucun auteur, sans excepter Vaugelas (4). » La Bruyère à son tour dira proverbiale-

(1) Voyez à l'Appendice {Correspondance ^ A) la première lettre de Racine à Bouhours. Phèdre est une conjecture plausible proposée par M. P. Mesnard* — Voy* aussi (iôic?.) la seconde lettre de Racine, adressant à Bouhours un exemplaire d'un discours académique.

(2) Voy. à TAppendice* Corresp., A.

(3) Lettre du P. Président Brûlart à Buasy {Corresp. de Rabulin. t. V, p. 107).

(4) Œuvres choisies de Saint-Evremond^ publiées par Gh. Giraud,

l'homme et l'entoueagb. 63

ment : a écrire comme Bouhours » ; et voilà du coup le modeste nom du jésuite assuré contre l'oubli, enchâssé, pour toute la durée de la langue française, dans un chapitre des Caractères (1). Enfin, pour que nul honneur ne manque à son mérite, l'Académie française lui veut ouvrir ses portes (2) : il eût siégé l'un des Quarante, sans la coutume de son ordre, qui n'y permet d'autre fauteuil que le quarante et unième. Son autorité se pouvait bien au reste passer de ce prestige ; un jour que, consulté sur un point de langue, il se retranchait derrière l'Académie: « Academiam tu mihi solus facis», répliqua le questionneur (3). Ce n'était qu'un compliment, mais qu'oQ n'eût pas fait à tout le monde.

Il est vrai que le caractère de Bouhours soutenait à miracle les intérêts de son talent. Si Ton rencontre de certains mérites épineux et répulsifs, auxquels c'est vertu que de rendre justice, il en est au contraire d'avenants, de prévenants, qui séduisent votre estime et s'em-

t. ni. On lit avant : « Si vous connaissez Barbin, veuillez lui demander pourquoi il imprime tant de choses sous mon nom, qui ne sont pas de moi... On me donne une pièce contre le P. Bouhours, où je ne pensai jamais, etc. » — Le piquant est qu'un extrait de cette lettre à Ninon fut gracieusement communiqué ( par Ninon ?) à Bouhoiu*s, qui s^empressa d'en envoyer copie à la fille de Bussy, M"® de Dalet. Voyez la réponse de celle-ci (Corresp. de Rabutin, t. VI, p. 199).

(1) Chap. i(Des Oitvrages d'esprit): à partir de la 5® édition (1690), après que Bouhours avait cité La Bruyèra dans ses Pensées ingénieuses des Anciens et des Modernes (1689)»

(2) Voltaire assure le fait (art. François-Xavier, dans le Dictionnaire philosophique); et quoique ce nom de Voltaire ne soit sans doute pas une grande garantie d'exactitude, il faut remarquer que le jeune Arouet, pensionnaire aux Jésuites dès 1703, quelques mois après la mort de Bouhours, pouvait tenir ce renseignement de bonne source.

(3) Esprit des Conversations, par Gayot de Pitaval, 1735*

64 LE PÈRE BOUHOUBS. ^

parent de votre sympathie. TelBouhours. Son universelle bienveillance, si ce n'est pour les jansénistes^ lui rendait tout le monde bienveillant, les jansénistes exceptés.

Il fut prisé, loué à l'excès ; mais lui-même louait de si bonne grâce 1 Par calcul? non pas, mais d'abondance, par penchant naturel, avec le même plaisir que d'autres prennent à dénigrer. En un temps qui abusait fort du style de dédicace, entre les jésuites qui étaient fort de leur temps, Bouhours trouva moyen de se distinguer. Prenez un de ses livres au hasard^ lisez les épltres liminaires : il y en a au Roi, à la Reine, au marquis de Seignelay, au duc de la Feuillade, à Tévêque George d' Aubusson, que sais-je encore? à Patru, à l'abbé Régnier- Desmarais, à l'abbé Bignon. Impossible de moins marchander la louange, de faire pour si peu de plus grands frais d'enthousiasme. La Feuillade est un pur héros. Le puissant génie que Régnier-Desmarais ! Quel Père de l'Eglise que cet abbé Bignon ! Passez plus avant, et parcourez le livre : c'est hasard que vous ne tombiez pas sur quelque page laudative. D'abord, selon l'inviolable usage, apothéoses redoublées du grand Roi, puis éloges de grands seigneurs ou de magistrats, de prélats ou de religieuses, éloges de ses hôtes, éloges de ses anciens élèves, éloges de vivants, éloges de défunts ; bref une interminable galerie de portraits en miniature, mais si flattés, si arrangés, que toute ressemblance s'y évanouit dans la banalité du panégyrique.

Pour les hommes de lettres, il a une façon de louer plus vive et qui touche davantage, c'est de citer leurs beaux endroits dans ses livres et de les ériger en modèles*

l'homme et l'entourage. 65

Rien de plus légitime, quand le choix est bien fait et récrivain de conséquence ; la louange alors n'est point flalterie, elle devient un acte de probité critique, de ces actes de probité, il est vrai, point pénibles et qui rapportent. Que Bouhours, par exemple, cite La Bruyère avec honneur dans son recueil des Pensées ingénieuses, La Bniyère, qui veut s'acquitter, donnera place à Bouhours en la prochaine édition des Caractères. Non certes qu'un aussi honnête génie se soit abaissé à un misérable trafic de compliments : qui soupçonnerait La Bruyère de vanter un mérite auquel il ne croit pas? Mais quoi 1 nous sommes ainsi faits, que rien ne nous éclaire sur le mérite des gens comme d'en être loués.

Non content de les caresser en paroles, Bouhours aidait plus efficacement aux hommes de lettres, leur faisant largesse de son temps, de son expérience, de son travail. Son humble chambre du Gollège-de-Clermont, combien en apprenaient le chemin, et ne l'oubliaient plus 1 C'était quelque doute grammatical qu'on venait le prier de résoudre^ quelque manuscrit sur quoi Ton voulait son avis et ses corrections (1), quelque essai mal venu d'un auteur novice ou d'un écrivain de rencontre, qui lui allait coûter plus de peine à remanier que la composition de ses propres ouvrages. Il fallait éditer ce livre d'un ami, il fallait à celui-là une préface (2). Qu'un vieux magistrat, Poncet de la Rivière, se loge dans l'idée de ne pas mourir sans avoir imprimé, Bou-

(1) Voyez, par exemple, à l'AppcDdice (Correspondance ^ £) la lettre de Bouhours à dom Félibien

(2) Voy. à TAppendice, Bibliographie^ A, passim.

66 LE PÉBE BOUHOUBS.

hours prend la peine de reviser et de mettre au jour son fatras (l). Que le jeune de Valincour écrive sa jolie critique de la Princesse de Clèves, Bouhours, son ancien maître, lui fournit un chapitre entier de remarques sur le style (2). Il ne sait pas dire non, il ne renvoie personne. Chargé de travail, malade souvent et tout étourdi de ses vapeurs, il se contraint, cache du mieux qu'il peut sa souffrance, plut6t que de faire mauvaise figure aux gens : toujours Thumeur égale, le sourire affable, une réponse obligeante aux lèvres, bref, selon le témoignage de quiconque l'approcha, rhomme le plus accessible , le plus accort , le plus serviable qu*on puisse imaginer.

Au surplus, parmi les soins qu'il se donne pour la réputation des autres, il n^oublie pas la sienne : Bouhours serait-il parfaitement homme de lettres, sans une pointe subtile de vanité ? Sa vanité, à lui, n'est point pesante à autrui, ne tranche pas, ne s'affiche pas, mais pour humble qu'elle se fasse, on la voit très bien qui perce, qui éclate par échappées. Tandis que les interlocuteurs de ses dialogues se féUcitent si courtoisement l'un l'autre de leur bon goût et de leur bel esprit, le moins clairvoyant reconnaîtrait sous le double masque Bouhours qui fait des compliments à Bouhours. Lui communiquet-on une lettre flatteuse à son endroit, il ne la serre pas

(1) Les Avantages de la vieillesse ^ par le baron de Presle [pseudonyme], 1677. — G*e8t cet ouvrage moral, « rare par le ridicule », auquel La Bruyère fait allusiou au chap. i des Caractères. Et certes, quelque service que Bouhours ait rendu à l'auteur en éditant son manuscrit, il lui en eût rendu un plus signalé en le jetant au feu.

(2) Voy. à l'Appendice, Bibliographie ^ C.

qu'il n'en ait expédié copie à ses amis (1). Que s'il collabore de si grand cœur au dictionnaire de Richelet, comptez qu'il y doit s:lisser en récompense des morceaux de sa prose (2). Mais c'est quand le démon de la grammaire le possède que sa modestie est le plus en danger. Un jour, lisant dans un cercle de confrères une remarque ingénieuse qu'il vient de trouver sur le mot joli, le voilà qui s'interrompt, lève les yeux au ciel : <( Non nobiSj Domine^ non nobis, sed nomini Puo da gloriam (3) ! d Le bon Père n'échappait aux atteintes de la superbe que par une oraison jaculatoire I

Par la faveur dont Bouhours jouissait auprès du monde lettré, on peut présumer le degré d'estime où le tenait sa Compagnie. Non pas qu'on l'y voie un seul moment dans les dignités et les charges : outre qu'il ne les cherche pas, estimant que « quand on a une fois renoncé à tout, on est trop heureux de n'être rien (4) » , ces habiles connaisseurs d'hommes l'avaient jugé d'abord à sa valeur vraie ; se donnant bien de garde de le divertir de ses talents naturels par des fonctions actives, où il est croyable qu'il eût fait médiocre figure, ils l'envisageaient simplement comme un écrivain, mais un écrivain rare,

(1) Voy. pluâ haut (p. 62) la note sur une lettre de Saint-Evremond. — Voy. aussi la Correspondance de Rabutin^ t. VI, p. 318.

(2) « Richelet est sûr de cinq ou six auteurs vivants qui, pour avoir le plaisir et l'honneur d*ôtre cités eux-mêmes, fourniront d^autres extraits par-dessus le marché, et chacun gardera le silence pour mettre sa petite vanité à l'abri... Je m'en suis ouvert au Ràpin et au Bouhours, qui s'y jettent à corps perdu. » (Lettre de Patru à Maucroix, 4 avril 1677, citée dans ^Histoire de V Académie française continuée par d'Olivet.)

(3) Ménage, Observations sur la langue, l"^* partie, 1675.

(4) Correspondance de Rabutin, t. 11^ p. 428.

nécessaire dans leur guerre contre Port-Royal, et qu'ils voulaient toujours luttant^ toujours sur la brèche.

On a vu comme ils le mirent aux prises avec les jansénistes. Mais ce qui importait aux jésuites d'alors, c'était bien moins de disputer que de rivaliser avec eux, c'était de leur prendre des mains ces instruments de puissance qui leur avaient tant servi dans le monde, c'était d'avoir en un mot des plumes capables, non seulement de bien écrire contre Port-Royal, mais d'écrire en tout genre aussi bien qu'on faisait à Port-Royal. Les Port-Royalistes s'étaient concilié le grand public chrétien par des traités ascétiques, pleins d'onction à la fois et d'élégance: Bouhours prêta sa plume à de petits ouvrages pieux (1) ; par une multitude de biographies édifiantes : Bouhours eut ordre d*écrire les Vies de saint Ignace et de saint François Xavier; par la fameuse Version deTEcriture sainte, populaire jusque de notre temps : Bouhours occupa la fin de sa vie à traduire le Nouveau Testament. De même que les solitaires avaient composé pour leurs Petites Ecoles des livres de rudiment, Bouhours travaillait aux dictionnaires latins du P. Tachard « à l'usage de M^' le duc de Bourgogne » (2). 11 n'est pas jusqu'à la Manière de bien penser par où le jésuite, tout en avertissant du peu de rapport de son

(1) Pensées chrétiennes pour tous les jours du mois; Maximes chrétiennes ; Sentiments de saint Ignace et Maximes de saint François Xavier; sans compter plusieurs traductioDs d'auteurs italiens et espagnols. Rapin, de même que Bouhours, écrivit un assez grand, nombre de traités de dévotion.

(2) Dictionarium novum galiicum.,. ad usum Burgundiœ ducis et fratrum ejus, 1687. — Dictionnaire nouveau françois-latin, etc,

ouvrage avec cet Art de Penser de Porl-Royal, n'ait l'air de se vouloir poser en émule des Nicole et des ArnauH. Ainsi, soit qu'il s'agît d'attaquer les jansénistes ouvertement, soit qu'il fallût soutenir la concurrence de leurs écrits, c^est Bouhours que la Société mettait sans cesse en première ligne.

Ce rôle militant n^était pas le seul ; on lui avait encore attribué dans l'intérieur de l'ordre un office, si Ton peut dire, de police littéraire, de contrôle et de correction. Sermons, histoires, écrits de controverse, quantité d'où • vrages de jésuites ne virent le jour que retouchés de sa main. Il connaissait donc, bien que sans titre exprès, le plaisir de l'autorité exercée ; mais aussi — l'un ne va guère sans l'autre dans l'empire des intelligences — les déboires de l'autorité méconnue : les résistances et les rébellions, les rancunes d^amour-propre blessé, ces jalousies de couvent qui ont leurs âpretés particulières.

Le P. de La Chaise, qui n'était pas non plus au mieux avec Rapin, faisait peu de cas des corrections de Bouhours (1). Bourdaloue lui-même, dont le style est si net et si plein, mais qui, en véritable orateur chrétien, n^a pas ridolâtrie de la forme, s'impatiente parfois des pointilleries de son confrère au point de jeter à terre le manuscrit raturé, de s'écrier qu'il aimerait mieux ne jamais

(1) Arch. du Ge8ù. Extrait de la correspondance du P. de La Chaise (lo juillet 1677) et communiqué par le P. Lauras. — Cf. ce que M""® de Scudéry écrit à Bussy : « Nos amis les PP. Rapin et Bouhours ne sont pas trop bien avec le P. de La Chaise, à ce que je crois » {Corresp. de Rabutin^ t. IV, p. 239); et ce que Bussy écrit à Rapin: « Il y a longtemps que vous m'avez dit le peu de crédit que vous avez auprès de lui [de La Chaise]... il ne vous aime pas ». (ibid., t.VI, p. 48).

70 LE PÈEE BOUHOUBS.

monter en chaire que de s'y exprimer avec une telle afféterie (1). Du moins Bouhours et Bourdaloue s'estiment dans le fond, et s'aiment,et, malgré la susceptibilité de l'un (2), la franchise un peu prompte de l'autre^ ce n'est jamais que des nuages d'un instant qui troublent leur amitié. Mais qu'il s'agisse par aventure d'un de ces esprits hargneux et grossiers, tels que Maimbourg (3), les choses tournent d'une autre sorte.

C'est un fait qu'en ce temps de leurs prospérités, les jésuites, très constamment unis par la haine des jansénistes, ne l'étaient pas toujours autant par les liens de la charité réciproque. On en vit plusieurs prendre d'étranges licences de se molester entre eux, et pour une pique de vanité, pour une dispute de régent, en venir publiquement aux mains sous les yeux des supérieurs tolérants ou distraits. L'exemple le plus fameux de ces guerres intestines avait été donné par les PP. Vavasseur et Rapin, dont la querelle, issue d'un rien, s'était enflée et prolongée au-delà de toutes les bornes (4). Le Maimbourg n'était pas moins irascible que Vavasseur. Egalement

(i)Les Querelles littéraires [par l'abbé Irailh], 1. 1, p. 295. — Cf. l'abbé Trublet : « J'ai ouï dire que le P. Bouhours chicanait toujours le P. Bourdaloue sur la pureté de la langue, la correction du style, et qu*il l'invitait à en prendre soin, mais le P. Bourdaloue se moquait des avis de son confrère. » {Réflexions sur V Eloquence.)

(2) Voy. à l'Appendice {Correspondance ^ A) une curieuse lettre d'excuses adressée à Bouhours par Bourdaloue. On n'en discerne qu'assez vaguement le motif; on voit seulement que Bouhours s'était piqué pour un léger manquement de son confrère, et lui tenait rigueur.

(3) C'est ce P. Maimbourg, historien de quelque nom, qui Tut par ordre du pape contraint de quitter la Compagnie de Jésus, pour avoir soutenu dans ses livres des propositions par trop gallicanes.

(4) Voy. le récit détaillé de cette affaire dans le Port'Eoyal de Sainte-Beuve, t. III, à l'Appendice.

irrité et contre Rapin, qui l'avait omis dans la liste des bons orateurs, et contre Bouhours, qu'on avait chargé de corriger ses ouvrages (1), il se mit, quoique sans les nommer en toutes lettres, à les décrier dans la préface de son Schisme des Grecs; et dans la suite môme de l'histoire, sous couleur de faire le portrait du rhéteur b3rzantin Georges de Trébizonde, il les peignait tous les deux en caricature. Ni l'un ni l'autre ne se soucia de répondre ; ils dédaignaient l'homme, ils méprisèrent ses insultes.

Après tout, c'était peu de chose que ces notes discordantes, couvertes d'un concert de louanges. L'estime et l'amitié de ce que la Compagnie avait alors de plus distingué, des Rapin, des Gommire, des Ménestrier, des La Colombière; le zèle docile d'une génération de jésuites plus jeunes qui se formaient à son école, Le Tellier, Tarteron, Daniel et tant d'autres; les lettres flatteuses du général de la Compagnie (2); tout l'ordre, qui avait les yeux attachés sur sa plume, applaudissait à chacun de ses livres,les traduisait dans toutes les langues : c'était certes de quoi compenser les insolences d'un Maimbourg, et ces petits froissements désagréables où l'exposait de temps en temps l'exercice du pouvoir critique.

Un mauvais pamphlet, publié longtemps après la mort de Bouhours, lui reproche entre mille atrocités d'avoir

(1) Arch. du Gesù. — Lettre précitée du P. de La Chaise.

(2) Voy. à TAppendice {Correspondance ^ A) la lettre précitée du P. de Noyelles.

72 LE PÈRE BOUHOUBS.

mené « une vie également douce et glorieuse » (1). Il ne laisse pas d'y avoir assez de vrai dans ces deux mots. Glorieuse, on vient de voir comment, et avec quel mélange d'inévitables déplaisirs. Douce, elle Tétait pareillement, si c'est doucement, vivre que de joindre à la paix essentielle et à la régularité sans soucis de la profession religieuse Tusage de tous les passe-temps mon^ dains permis par les bienséances.

A hanter les bureaux d'esprit et les ruelles illustres, Bouhours pouvait alléguer à la rigueur son métier d'observateur grammairien; mais tous ces dîners en ville, ce carrosse fréquent d'une grande dame stationnant pour lui à la porte du GoUège-de-Glermont, ces villégiatures infinies chez des bourgeois opulents ou chez de grands personnages : voilà qu'il devait avoir quelque peine à expliquer par les devoirs de son état ?

Nous avons aujourd'hui sur ces choses des idées particulières et d'un rigorisme extrême : au temps de Louis XIV, elles n'étaient point pour offusquer une société où le monde et le clergé vivaient dans le plus intime mélange, où les jésuites à cet égard imitaient diligemment les pratiques du clergé séculier. Instituée pour agir de près sur le monde, la Compagnie de Jésus avait si bien rempli son office, qu'il se trouvait que le monde, pénétré par elle, à son tour la pénétrait par endroits. Où commençait en réalité « le siècle »? Où finissait la règle ? Quelques-uns y prenaient peu garde, ou bien traitaient la règle en chose élastique. Ce n'est

(1) Dialogue du P. Bouhours et du P. Ménétrier y Cologne, 1719. — Voy. à l'Appendice, Bibliographie ^ D,

l'homme et l'bntoubage. 73

pas à dire que la Compagnie ne comptât parmi les siens beaucoup de prêtres graves, sévères, ascétiques : qudi de plus saint que Bourdaloue? On entend seulement qu'elle en avait d'autres, fort honnêtes gens toujours, aimant leur ordre; mais d'allures plus légères, de mœurs plus joviales, et qu'elle laissait faire.

Bouhours comme son fidèle Rapin sont les types par excellence de ces religieux probes et rangés, mais peu intérieurs, tout pleins de prud'homie, tout sémillants d'une mondanité naïve, qui protestent de très bonne foi de leur passion pour la solitude et qu'il n'est de compagnie désirable que celle des livres, puis dans le même instant reçoivent une invitation, tournent un billet gracieux, sautent dans un carrosse, s'élançant à tous les divertissements offerts. Au demeurant, aimables et commodes, ils mettent volontiers au service des gens leur industrie et leur inflnence ; ils se chargent des commissions; ils se proposent et s'interposent; au besoin, comme Bouhours, ils s'occuperont du procès d'une personne amie (1), ou de trouver à telle autre un logis en bon air (2), ou de cent autres sortes de besognes officieuses. On les accueille en retour, on les invite, on les consulte, on les' choie ; et s'ils sont d'une santé chéthre, voilà tout le monde aux petits soins.

Rapin et Bouhours, il faut le dire, étaient de ces valé-

(1) Mémoires de Vabbé Legendre (publiés par M. Roux, 1868), p. 138.

(2) Lettre inédite de Rapin à M. du Bouchet : « Auteuil. — Jo You*^ donne mille bonjours, mon cher Monsieur, en venant vous prier de la part de M. George de venir dîner jeudi avec M"® du Bouchet... M™« du Bouchet prendra occasion ce jour-là de voir une maison que le P. Bouhours lui a trouvée, etc. » (Comm. par le P, Lauras).

74 LE PÈEB BOUHOimS.

tudinaires pour qui la règle a volontiers des indulgences ; et celui-ci surtout, harcelé par la maladie qui rompait son travail, abattajt ses esprits, mêlait de force en cette existence unie et facile la dose de mortification convenable à l'état religieux. Leur complexion languissante était donc une excuse plausible des commodités qu'ils ne se plaignaient point, et qu'il paraît que leurs supérieurs trouvaient parfois excessives (1).

Ne leur fallait-il pas des ménagements et des distractions, s'aller reposer des tracas de la ville, prendre les eaux, respirer Tair de la campagne? Aussi était-ce chaque année, depuis la belle saison naissante jusqu'aux premières froidures, des allées et venues incessantes, un aimable train de promenades, de voyages, de séjours champêtres, qui les déshabituait agréablement des étroites chambres nues et des grands murs maussades de leur GoUège-de-Glermont. C'est une fois Louis Le Laboureur qui convie Bouhours, en compagnie de Sapho et des familiers de Sapho, à venir goûter les cerises de son jardin de Montmorency (2). C'est la présidente de Torigny qui le garde chez elle tout un mois de septembre (3). Tantôt, pour rétablir sa santé délabrée, un financier débonnaire et fort tendre aux jésuites, M. George, lui prête Tété durant sa maison d'Auteuil

(1) Renseignement tiré des Archives du Gesù par le P. Lauras.

(2) Lettre de L. Le Laboureur à M"' de Scudéry, dans Jlf"' de Scu^ déri/f sa Vie et sa Correspondance, par MM. Rathery et Boutron, p. 495.

(3) Corresp. de RabutiUy t. IV, p. 1. — C'était la veuve de M. Lambert de Torigny, président à la Chambre des comptes ; uoe belle et bonne personne sans beaucoup d'esprit, à ce que nous apprend Tallemant des Réaux dans Y Historiette de M*"®' de Bretonvilliers.

OU son beau manoir de La Ghapelle-en-Brie (1). Tantôt M. d'Aubusson, évêque de Metz, remmène pour deux ou trois mois en Lorraine, dans son château épiscopal de Vie (2). Sûrement aussi Bouhours comptait parmi ce petit nombre de « jésuites savants », desquels Saint- Simon nous apprend que Coudé aimait à s'entourer dans sa magnifique retraite de Chantilly; là, par les allées du parc seigneurial, il devisait amicalement avec La Bruyère (3), ou bien recueillait de la bouche môme du prince, pour en illustrer son prochain livre, cette belle comparaison soldatesque entre Ignace de Loyola et César, entre François Xavier et Alexandre le Grand (4).

(1) Correspondance de Rabutiriy t. V, p. 166; t. VI, p. 141. — Voy, aussi les Carmina duP. Rapin. On y lit de beaux remerciements en vers à M. George, pour l'hospitalité qu'il a reçue et la santé qu'il a recouvrée dans sa maison d'Auteuil, aussi bien que le P. Bouhours.

Ce M. George, receveur général des aides, marié à M"' de Valençay et devenu seigneur d'Entragues, mêlait à ses bonnes qualités le ridicule d'un anoblissement payé. C'est le Sylvain de La Bruyère (chap. des Biens de fortune), qui t de ses deniers a acquis de la naissance et un autre nom » et qui o n'aurait pu autrefois entrer page chez CléobulCf dont il est gendre ». Boileau, son voisin d'Auteuil, fait pareillement allusion au personnage dans sa Satire X (les Femmes), v. 465-469.

(2) Corresp, de Rabutin, t. V, p. 166.

(3) M. Ed. Foumier, dans sa Comédie de Jean de La Bruyère, donne des extraits d*une lettre inédite de La Bruyère, qu'il a vue à Londres et où se trouve cette phrase : « Je suis fâché que le P. Bouhours ne soit pas revenu... » Mais même en admettant, comme il y a apparence, que cette lettre soit apocryphe (voy. les Œuvres de La Bruyère, édit. des Grands écrivains, t. H, in fin,), on ne peut douter que des rapports d'estime et de sympathie existèrent entre La Bruyère et Bouhours.

(4) Cette comparaison, je ne sais en vérité pourquoi, n'est pas du goût de Voltaire. Voici comme il termine son article déjà cité sur Bouhours: a Remarquons que le P. Bouhours ne serait guère en droit de reprocher des pensées fausses aux Italiens, lui qui compare Ignace de Loyola à César et François Xavier à Alexandre, s'il n'était tombé rarement dans ces fautes. » Remarquons, à notre

76 LE PÈBB BOUHOUES.

Mais de tcyis les hôtes qui avaient accoutumé de le recevoir, il n'en eut point d'aussi chers que les Lamoignon, ni d'aussi assidûment visités. Dès le premier loisir des vacations, leur délicieux domaine de Bâville, ouvert aux amis de toute sorte, devenait le séjour favori des jésuites; et il ne se passait guère de semaine qu*on n'en vit quelque couple errer parmi ces belles eaux et ces beaux ombrages : Commire, Verjus, d'autres encore, mais surtout le trio des illustres, Bouhours, Rapin et Bourdaloue ; car Bourdaloue, tout ennemi qu'il était de la dissipation mondaine, donnait volontiers un aprèsmidi au charme sérieux de Bâville, à l'amitié du Premier Président et de ses fils (1).

Ces trois jésuites, avec Huet, Despréaux, quelques membres de l'académie du Lundi, quelques hommes du Parlement, formaient au milieu des visites banales un groupe choisi d'intimes ; et le flot des fâcheux une fois retiré, ils jouissaient à loisir de ce grand magistrat, admirable partout, selon le mot de Bussy, mais à Bâville aimable (2). Là les repas, relevés parfois de quelque potage inédit ou de quelque miraculeuse salade de M°^® de Sablé, ornés à l'occasion de telles beautés de la ville ou de la cour, s'égayaient surtout des saillies de

tour, que Voltaire et après lui le P. Charles Daniel, qui le cite dans ses Jésuites instituteurs etc, auraient dû prendre garde que cette comparaison n'appartient point du tout à Bouhours, mais au grand Condé, ainsi que cela est clairement indiqué dans la Manière de bien penser (2® dialogue) : elle lui avait été suggérée par la lecture des Vies de Bouhours.

(1) Chrétien de Lamoignon, l'avocat général au Parlement, et Nicolas de Bâville, l'intendant du Languedoc.

(2) Lettre inédite (cat. Parison, 1856).

l'homme et l'entourage. 77

Despréaux, de ses escarmouches coutumières avec les jésuites (1), voire des couplets qu'on sait que rima un jour ce poète peu bachique, tenté de cette muse gaillarde qui provoque au dessert l'épanouissement des gens graves (2).

L'après-dinée, Ton se répandait dans le parc; on allait s'asseoir au pied du coteau prochain, sur la rive de l'abondante et limpide Polycrène, Polycrène au doux nom, Polycrène, « admirable » fontaine « à mettre en vers latins », où Rapin, Huet, Goqimire puisaient intarissablement des hexamètres ou des strophes saphiqués,et de laquelle Boileau une fois dériva dans un hémistiche « les libérales eaux » (3).

Polycrène, évoquant Hippocrène à Timagination du

{{) Voy. dans M^^® de Sévigné le joli récit de la querelle de Despréaux avec le compagnon de Bourdaloue, sur le sujet de Pascal. (Lettres de M"® de Sévigné, t. IX, p. 415.)

(2) Le premier couplet donne une suffisante idée de la chose :

Que Bâville me semble aimable, Quand des magistrats le plus grand Permet que Bacchus à sa table Soit notre Premier Président I

Boileau eut le courage de mettre cela dans ses œuvres.

(3) Cette Polycrène — la Bâchée de son nom villageois — a toute une bibliographie poétique, que j'essaye ici de dresser.

Dan. Huetii Carmina (1729), eleg. 12, In Polycrenem agri Bavillœi fontem, — Commirii Cai^mina (1753), t. I, ode 30, Polycrène bavillana; ode 32, Ad fontem Polycrenem^ etc. — R. Bapini Carminum t. ni (1723), ode 20, In fontem Polycrenem.,» aquarum perennitate et copia pemobilem ; ode 21, Ineumdem fontem. Ibid., t. IT, Hortorum lib, III, V. 208-219. —Dans VArt des Devises du P. Le Moyne (1666), 19 devises et une épigramme en distiques latins sur Polycrène, par Habert de Montmor. — EnfinVÉpitre VI de Boileau (A M. de Lamoignon) ; et, jusqu'en notre temps^ une épître de Sainte-Beuve : la Fontaine de Boileau, Polycrène peut tarir après cela: la voilà dûment immortelle !

78 * LB PÈEB BOUflOUBS.

docte Huet, Tincitait à comparer le Premier Président à Apollon. Un autre d'insinuer que la Naïade pouvait bien être Astrée elle-même, réfugiée incognito à Bâville (1). Le P. Verjus, de son côté, rêvait sur les origines de la source je ne sais quelle légende alambiquée, moitié tragique, moitié folâtre, où il était question de dieu amoureux, de bergère métamorphosée (2); et cependant, derrière un rideau de lauriers, parmi les ébats des cygnes, le ruisseau coulait à petil bruit, étonné de la mythologie qui se faisait sur ses bords. Chacun se délassait à sa guise. Le Premier Président s'abandonnait au charme de ses souvenirs classiques, contemplait la campagne au travers d'une citation de Virgile ; plus loin, son fils Tavocat général agitait avec Boileau quelque problème de philosophie morale ; tandis que Bouhours, ramenant Tentretien du paysage aux livres, de l'antique au moderne, se donnait carrière sur les ouvrages nouveaux, l'essence du bel esprit ou les mystères de l'art d'écrire.

Tel était Bâville du vivant du grand Lamoignon, et tel il demeura lorsque Chrétien l'eut hérité de son père (3). Les hôtes habituels ne changèrent point, ni l'accueil du maître. Et c'est là que Bouhours, le reste de sa vie (4)^

(1) Habert de Montmor, dans VArt des Devises du P» Le Moyne, in fin*

(2) Voy. à TAppendice, II, la curieuse Lettre (inédite) du P. Verjus*

(3) Mort à la fin de 1677.

(4) Il ne fallut pas moins que le monstre janséniste pour l'en éloigner un moment. En 1685, le bibliothécaire de Chrétien de Lamoignon, Bedllet^ qui avait des attaches avec le parti, commença de publier sa compilation des Jugements des Savants. Il y disait beaucoup de bien de MM. de Port-Royal ; il y donnait à Bouhours des louanges assez louches^ citant complaisammcnt, sous couleur

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continua de venir avec prédilection respirer les premiers soleils de printemps et la douceur des déclins d'automne.

d*exactitude, ce que les jansénistes avaient écrit sur son compte de plus désagréable (voy. les Jugemens des SavanSy éd. la Monnoye, t. 11^ D? 758). Cela outra les jésuites ; Bouhours même parla de ne plus retourner h Bâville, par déplaisir d'y rencontrer Baillet : il est à croire que les choses s'arrangèrent.

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