CHAPITRE IV
Rencontre de Bouhours avec Bussy-Rabutin. — Bussy et les jésuites. — Caractère et train de vie de Bussy vieilli et dis^acié. — Louise de Rabutin, sa fille de prédilection. — Occupations littéraires et correspondance. — Etroite liaison de Bussy et de Bouhours. — Commerce épistolaire et influence mutuelle. — Les rabutinades de Bouhours. — Comment il sert Bussy de sa plume. Il édite sa correspondance.
C'est à Bâville, dans Tautomne 1673, que Bouhours fit la rencontre d'un gentilhomme insigne par ses talents, ses fautes et ses malheurs, cœur médiocre et un peu gâté, esprit rare et séduisant, qui sut se loger si avant dans son affection, que le portrait du jésuite manquerait par quelque endroit, si l'on n'y esquissait à l'arrière-plan l'originale figure de Messire Roger de Rabutin, comte de Bussy.
Cet ami profane, ce n'était point le Bussy de la première et de la seconde jeunesse, sacripant fourré dans les duels et les galanteries, brillant à la guerre, plus terrible encore à massacrer les réputations; une manière de don Juan glorieux et frondeur à l'excès, s'évertuant à se faire partout des maîtresses et des ennemis, et détruisant par ses coups de langue la bonne besogne de son bras ;
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au demeurant, sans foi ni loi, et qui, ayant la fantaisie de se remarier, trouvait tout simple d'enlever de vive force une aussi sage veuve que M°** de Miramion ; solennisaît, avec quelques étourdis des plus décriés, la semaine sainte par Tétrange débauche de Roissy ; occupait enfin ses loisirs d'homme de guerre, son talent raffiné d'écrivain, à illustrer d'un art scandaleux les scandales des seigneurs et des femmes de la cour. C'était Bussy après la cinquantaine et dans l'accablement de l'adversité : abandonné de M""* de Montglas, la seule qu'il eût jamais aimée, chassé de la cour, mal en point, sa carrière militaire brisée, rassis par treize mois de Bastille et par sept années d'un exil en ses terres de Bourgogne, qui n'était pas prés de finir. Se trouvant alors à Paris pour le besoin de ses affaires et par grâce momentanée du roi, il en profila pour visiter son parent et ami Lamoignon, l'un des hauts personnages qui lui restaient sincèrement affectionnés et ne cessèrent jamais de l'obliger de tout leur pouvoir. Lamoignon était justement à la campagne, et avec lui ses jésuites familiers, Rapin, Bouhours, que la bonne fortune de cette visite transporta d'aise.
Nonobstant sa fâcheuse réputation, il est à remarquer que Bussy se maintint toujours en très bons termes avec les jésuites. Il mit chez eux ses fils. Lui-même était leur élève : petite marque qui persiste et, quoi qu'on fasse, môme chez un Voltaire ou un Lalande, n'a pas coutume de s'eflacer entièrement. Puis les péchés de Bussy étaient de ceux-là qu'on ne tient pas pour irrémissibles. Dans ses pires méfaits il entrait certes plus de violence de sang et de vicieuse humeur que de perversité d'esprit;
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au fond, très peu suspect d'un libertinage délibéré, non moins incapable de ces raffinements théologique? on de ces repentirs extraordinaires qui précipitaient tant d'âmes fortes dans les austérités du jansénisme^ il était homme à se convertir un jour, et converti, à déclarer à la janséniste marquise de Sévigné : c Je ne veux aller qu'en paradis, et pas plus haut ; sauvons-nous avec notre bon parent saint François de Sales ; il conduit les âmes par de plus beaux chemins que ceux du Port-Royal. » Ni libertin, ni janséniste, n'était-ce pas là un commencement delà sagesse? une double vertu qui avait de quoi racheter bien des erreurs? Il n'est donc pas surprenant que les Pères aient eu l'idée d'employer à la réfutation des Provinciales ce mécréant habitué à de tout autre besogne, et qui dans le moment même expiait à la Bastille V Histoire amoureuse des Gaules. Un peu plus, l'on eût vu cette plume, toute fraîche encore des amours de jfmt d'Olonne, tenter les questions de la Grâce et travailler pour la morale des casuistes; mais le projet en restante, et Bussy eut le bon goût d'échapper à la sanctification qu'on lui proposait.
Aussi bien ce mauvais sujet, que plus d'un écrivain a traité avec une dureté excessive, n'était pas non plus de ces gens perdus que Ton n'avoue pas pour intimes. Si l'on avance qu'il était né solidement égoïste, que sa valeur morale fut toujours assez mince et son outrecuidance intolérable, je n'y contredis pas^ pourvu qu'on ajoute que ce n'était après tout ni un malhonnête homme, ni un méchant homme ; que ce cœur sec avait de l'honneur et une certaine droiture ; et qu'au travers
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de ses plus choquants défauts, nuisibles surtout à luimême, de Traies qualités se faisaient jour. Avec cette fatuité prodigieuse qu'il tenait de race, il était yéridique et sans ménagement sur le sujet de ses propres fautes ; médisant à outrance, il s'arrêtait net à la calomnie ; âpre et tenace en ses inimitiés, mais point fourbe, mais ami fidèle, il avait la mémoire quasi aussi longue pour les bons offices que pour les injures. Enfin de telles calamités couvrirent ses torts, qu'il serait inhumain de ne pas voir ceux-ci atténués et comme voilés par celles-là.
Sans doute les jésuites en usèrent de cette façon clémente; et il est bien à leur honneur qu'on les vit surtout s'empresser autour du célèbre gentilhomme du jour que, malheureux, il eut besoin de services et ne fut plus en position d'en rendre. Détenu à la Bastille, dans un état de tout point lamentable, personne ne lui avait témoigné une compassion plus vive et plus agissante que les PP. Nouetet Ânnat; et par leurs soins, par leur crédit, tous deux avaient contribué fortement à adoucir, même à abréger sa captivité.
Rapin, un peu plus tard, s'éprit d'une ardeur passionnée de le connaître, lui fit humblement présenter ses livres, n'eut de contentement que le jour où une amie commune, la charmante M"* de Scudéry (1), lui ménagea Thonneur d'entrer en correspondance avec cet exilé qu'il aimait sans l'avoir jamais vu.
De Rapin à Bouhours le pas n'était pas grand. Ce
(1) Veuve du poète Georges de Scudéry, et par conséquent bellesœur de Sapho. Son talent épistolaire est des plus rares, et pas assez connu.
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dernier savait depuis longtemps que M. de Rabutin écriyait d'un tour admirable el qui n'était qu'à lui ; sans doute il eut par les confidences de Rapin des échantillons de son style épislolaire, qui le mirent en goût d'en recevoir autant. Bref, quand une fois ils se rencontrèrent à la table du Premier Président, la cérémonie ne dut pas être longue : c'étaient de ces esprits si bien prédestinés l'un pour l'autre, qu'on peut dire qu'ils se reconnaissent au premier hasard qui les met en présence. Bussy remit à Bouhours des feuillets de ses mémoires (1 ) ; Bouhours dégusta, s'émerveilla. Ils philosophèrent ensemble, et auraient voulu philosopher toujours. Mais le départ était proche, avec la perspective d'une séparation longue et de retours hasardeux. L'on para du mieux qu'on put à l'absence par un commerce de lettres, qui, d'année en année plus fréquent et plus intime, ne devait se rompre que parla mort. <si En vérité, écrit Bouhours, tout chaud du premier enthousiasme, vous êtes un homme admirable, et, si j'étais roi, je sais bien ce que je ferais, mais par malheur je ne le suis pas, et il n'y a pas trop d'apparence que je le devienne... (2). »
Il n'était pas roi, mais fort voisin du confesseur du roi; ce qui était de conséquence et paraissait tel à Bussy. Celui-ci se jeta d'autant plus vivement dans ce commerce avec les jésuites, qu'il y trouvait à la fois des
{{) Bouhours avait-il lu déjà VHistoire amoureuse des Gaules, ou la lut-il par la suite? Le fait est qu'il en prisait fort le style, ainsi qu'on voit par cette phrase de Bussy, répondant à une lettre perdue du jésuite: « Vous voudriez, dites-vous, que Thistoire du roi fût écrite comme ceUe de M"^' de Châtillon et d'Olonne... » {Correspondance de Rabutin, t. V^ p. 559.)
(2) Corresp, de Rabutin, t. H, p. 297.
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gens d'esprit dont l'admiration chatouillait fort doucement sa vanité, des gens dévoués prêts à se remuer pour lui, et qui, étant à même de se faire écouler en haut lieu, pourraient Lien aider au rétablissement de ses affaires, attirer du moins quelque bienfait sur sa famille. A vrai dire, llapin, Bouhours l'amorçaient plutôt par les exquises jouissances de l'amour-propre: «Vous m'avez si fort dit que j'avais de l'esprit, que je vous offenserais d'en douter : vous êtes deux bons connaisseurs et mes bons amis(l)... )) Ce mot de Bussy explique à peu près son amitié. Mais où le motif intéressé s'étale naïvement^ c'est dans la liaison qui s'ensuivit avec le P. de La Chaise, lequel pouvait beaucoup sur la générosité royale : Bussy lui écrivait incessamment, avec force protestations de respect et de tendresse : au bout de tout cela, ce que vous entendez nettement, c'est la complainte monotone du malheureux qui tend la main.
Car Bussy, tout le temps de son exil, attachait des yeux désolés sur le maître qui le faisait languir dans sa disgrâce. Au lieu de tourner décidément le dos à ce pays de la cour d'où l'orage l'avait enlevé pour ne songer plus qu'à se bien établir dans son refuge, par ses regrets opiniâtres et ses vains essais de rembarquement il ne fit qu'éterniser son naufrage. Il a beau tout d abord affecter un ton ferme et cavalier, déclarer que son parti est pris : <( Je suis ici très commodément ; j'embellis tous les jours une belle maison; je n'ai ni maître ni maîtresse, parce que je n'ai ni ambition ni amour, et j'éprouve qu'on peut vivre heureux sans ces deux passions, o Belle
(1) Corresp.de Rabuiin,i, HT, p. 376.
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philosophie, mais peu sincère, et peu durable! De fait, il était plus aisé à Bussy de niet* ses blessures que de les guérir. Si la longueur du temps, comme c'est la loi ordinaire, eut raison de Madame de Montglas, elle ne fit rien qu'aigrir le ressentiment des rigueurs du maître. Bussy les avait trouvées tolérables, les croyant momentanées ; il tomba dans le désespoir, dès qu'il eut éprouvé la vanité de ses illusions^ et que Louis XIV ne pardonnait pas. Oublié, enterré dans son château^ pendant que toute la noblesse brillait sur les champs de bataille, chaque bruit de guerre, chaque victoire lui était un crève-cœur; et ici le chagrin du courtisan disgracié s'ennoblissait vraiment de l'impatience du soldat inerte et qui ronge son frein.
Mais le courtisan, dans Bussy, domine tout. C'est le regard du Roi, le paraître de la cour, l'atmosphère même de Versailles, loin desquels il étouffe, gémit, se désespère. Ce grand vanileux s'afficha l'homme le moins fier du monde. Pendant des années^ il ne se fatigua pas d'accabler le roi de placets, de lettres qui étaient d'un mendiant. Moins misérable à tout prendre qu'Ovide, un de ses poètes favoris, l'on dirait qu'il en veut contrefaire l'attitude piteuse : mêmes soumissions sans vergogne, même train d'adulations serviles, mêmes façons rampantes et larmoyantes, qui mêlent jusque dans notre compassion un peu de dégoût. Certes l'épicuréisme relevé et dédaigneux d'un Saint-Evremond lui eût fait faire un plus fier personnage, et tout aussi habile ; mais il ne s'avisa point que les bassesses ne rapportent qu'aux gens en faveur.
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Après dix-sept ans d'exil forcé, après un si mauvais accueil du roi que, de chagrin, il s'alla replonger pour cinq ans dans un exil semi-Yolontaire ; vieilli, ruiné, éteint, démodé, Bussy comprit qu'il ne lui restait plus grand'chose à faire que de mourir chez soi. Il continua seulement, en boa père, à solliciter pour les siens, implorant des bénéfices pour ses filles religieuses et son fils l'abbé, des pensions pour son aîné le marquis, et saluant le soleil royal d'humbles hymnes, au moindre rayon favorable qui luisait sur sa maison.
En cette mélancolique existence, partagée entre les châteaux de Bussy et de Chaseu, diversifiée de quelques visites ou de voyages qui d'ordinaire ne dépassaient pas la province, parmi les soucis d'une fortune délabrée et Tennui du désœuvrement, deux choses du moins le rattachaient agréablement à la vie : cet amour des belleslettres qui toujours le posséda, puis la présence et l'affection de sa fille préférée, Louise de Rabutin. Quant à sa seconde femme, personne dévouée, mais qu'il aimait modérément, Bussy la tenait à Paris pour les affaires de sa maison; de ses filles des deux lits une y fut mariée, trois autres étaient religieuses en divers couvents; ses fils, l'aîné au service, le cadet étudiant pour être d'église, ne paraissaient guère en Bourgogne ; en sorte que Louise était habituellement la seule à sauver à l'exilé la tristesse de l'isolement. Un moment marquise de Goligny (1), mais veuve aussitôt que mariée, elle eut ensuite un singulier roman, et qui se dénoua par un
(1) Et par suite, après la mort de sa belle-mère dont elle prit le titre, comtesse de Dalet.
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scandale : mariage secret avec un ayenturier; fureur de Bussy, après Taveu nécessaire, et prompt repentir de la dame; cassation du mariage poursuivie par le père et par la fille devant le Parlement de Paris. Bref elle resta mariée de par la loi; mais libre, moyennant une pension servie au mari, et de la société et du nom coqjugaly elle ne se sépara jamais de son père. Cette romanesque personne n'était d'ailleurs point sans mérite, et sa cousine de Se vigne en fait quelque part un de ces adorables portraits qui donnent envie de connaître Toriginal. C'était, d'après ce que nous savons, une femme de raison vive et enjouée autant que d'affections véhémentes; une précieuse au meilleur sens du mot, et qui n'e&t pas déparé les mieux hantés dessalons parisiens; instruite autant qu'il sied au sexe, plus versée que bien des habiles en notre vieille langue et parlant Froissarl à merveille, excellant à cet ingénieux passe-temps des « définitions de mots » inventé par Corbinelli; digne enfin d'être associée aux goûts et aux travaux de son père, digne d'avoir une part, qu'elle souhaita et qu'elle obtint, dans l'amitié de fiouhours.
Bussy, après le charme de cette chère société, trouvait dans la littérature son principal reconfort. Sainte- Beuve le remarque avec bien de la justesse : de toutes ses vocations à demi manquées et dont aucune n*a eu pleine carrière, c'est encore son instinct littéraire qui l'a le moins trompé. C'est aussi cet instinct qui lui adoucit le mieux les brutalités du sort. Son épée une fois condamnée au fourreau, il se trouva que le malheureux homme de guerre avait un autre métier où se rabattre :
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il continua d'être, avec plus de loisir qu'auparavant et moins de scandale, un des excellents ouvriers de la langue, et un ouvrier qui prenait plaisir à sa tâche. Il lisait avidement^ il écrivait avec passion ; tandis qu'il était occupé à remplir des bouls-rimés, à tourner un rondeau gaillard, à traduire une épigramme de Martial ou de Catulle, ou, ce qui vaut mieux que d'aligner des petits vers médiocres, à polir pour quelque familier d'élite une page de bonne et spirituelle prose, l'heure coulait sans amertume ; insensiblement ses maux s'évanouissaient ; et le plaisir de s'admirer, qu'on sait qu'il ne se refusait guère, lui donnait des sensations délicieuses.
11 lui fallait bien une plume active, pour suftlre à cette correspondance infinie (1) par où les échos du monde venaient réjouir un peu sa solitude. Car Bussy, bien loin de s'enfoncer dans une misanthropie taciturne, tâchait de vivre au dehors par Timaginalion, de parler à tous, de tout savoir. Et d'abord il avait, avec assez d'esprit pour n'en être pas le cousin trop indigne, le bonheur de converser règlement avec la marquise de Sévigné. Puis cent sortes de gens informés et entendus, amis officieux, spirituelles amies, s'employaient à l'entretenir, qui delà cour, qui de l'armée, qui de la chronique galante ; d'autres de leur admiration simplement, ou de leur tendresse.
(1) Voyez-la dans Pexcellente édition de M. Lud. Lalanne. On y regrette encore bien des lacunes, faute du manuscrit complet (ie Bussy, dont la plus grande partie ne nous est pas parveuue. Le nombre total de ses correspondants n'est pas moindre de cent cinquante.
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Si les nouvelles et les discours littéraires tenaient en ceci une large place, il n'est pas besoin de le dire. Romans et histoires, la chanson en vogue aussi bien que la dernière oraison funèbre, tout s'en venait à la bibliothèque de Bussy fournir un thème aux exercices de sa plume. Les excellents livres, dans ce règne de la littérature, faisaient les grands événements : et la naissance de Taimable Princesse de C lèves (l), autant pour la qualité de ses parents que par sa propre beauté, était un de ces faits mémorables dont on parle six mois durant. Ainsi ce canton de la Bourgogne était devenu comme un centre de critique, où affluaient par lettres une foule de beaux esprits, empressés d'étaler leurs grâces ou de proposer leurs doutes à ce grand maître de l'urbanité française.
Entre ces familiers, peu de noms vraiment classiques : à peine y compterait-on Boileau et La Bruyère, pour quelques billets adressés au grand seigneur académicien par occasion et cérémonie. C'est, en somme, la société précieuse, non toutefois la ridicule, qui fait sa clientèle accoutumée. C'est M"® de Scudéry, la belle-sœur de Sapho, et bien plus gracieusement spirituelle; c'est la toute charmante Dupré ; c'est Benserade, c'est le gros Charpentier, tout un monde qui fraye peu avec Despréaux, et qui d'autre part va se joindre au cercle très supérieur de M""** de Sévigné (2) : Bussy^ d'un discerne-
(1) Ce roman exquis parut en 1678. — La Rochefoucauld avait collaboré avec M"' de La Fayette.
(2) Entendez principalement, outre le jeune marquis de Sévigné et M°*® de Grignan, La Rochefoucauld et M"® de La Fayette. H y a aussi Corbinelli, qui marche dans l'ombre de la marquise : un assez bel esprit, n'était un tour de pédanterie recherchée qui le gâte.
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ment plus fin que le commun des précieux, d'un goût moins sûr que sa cousine (1), met entre les deux une sorte de trait d'union agréable.
On en peut dire autant de Bouhours, d'un goût moyen et d'un si conciliant éclectisme : et c'est sans doute cette affinité de pensées par où les deux hommes se plurent et se lièrent. Mais leur amitié, commencée par l'esprit, eut tôt fait de gagner le cœur, et avec le temps s'y enracina ; car si le tour d'esprit était chez eux tout pareil, l'âme aussi était de même mesure et pleine de mutuelles attaches. Cette parfaite sympathie, nous la lisons à chaque page de leur correspondance, où Rapin participe aussi, lui troisième, et qui est vraiment une des plus curieuses et des plus aimables qu'on puisse voir.
C'est, tout le long de ces lettres, le plus piquant mélange dé compliments et de complaisances, d'admirations littéraires et d'affectueuses sollicitudes, c'est une réciprocité continue des bons offices temporels et spirituels, le gentilhomme prenant soin de la santé des jésuites, et les jésuites à leur tour du salut du gentilhomme. Se plaignent-ils de leurs vapeurs, Bussy leur envoie des bouteilles d'eau de Sainte-Reine (un village proche de Bussy dont les eaux étaient, en ce temps-là, thermales). Rapin en récompense, aux approches de Pâques, n'oubUera pas de lui faire des recommandations
(1) Sainte-Beuve (au t. HI des Lundis^ art sur Bussy-RabuUn) semble surfaire un peu le sens littéraire de Bussy, qui écrivait certainement mieux qu'il ne jugeait, tenant dans le fond pour le bel esprit tortillé plus que pour la simplicité classique, pour les modernes contre les anciens; il y a d'étranges jugements de Bussy sur Boileau, sur Bossu et, etc., desquels 11 faut tenir compte.
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dévotes ; et Bouhourslui glissera quelque jour, entre une gentillesse et une plaisanterie, des phrases édifiantes sur l'éternité, sur la résignation, sur la bonne chose que c'est de pâtir en ce monde : « J'apprends avec joie que vous devenez de jour en jour plus chrétien, et que vous songez tout de bon à votre salut. Croyez-moi, Monsieur, toute la faveur de& rois de la terre ne vaut pas un des sentiments que Dieu vous inspire dans la retraite (1). Car enfin rien n'est estimable que ce qui est éternel. Qu'auriez- vous gagné à la cour?.. » Il prône fort ici les voies de la Providence ; mais ailleurs, pitoyable aux maux de l'exilé, il ne peut « s'empêcher de murmurer un peu contre la Fortune » (2). Au surplus, je ne sache pas de moins fâcheux sermonneur: ses homélies sont rares, vite expédiées, et parfois tournent court sur une péroraison dans le genre de celle-ci : « Mais parlons d'autre chose ; pour peu que je continuasse sur le même ton, vous prendriez ceci pour un sermon, et je craindrais de vous endormir. (3) »
Zèle discret, ascétisme mitigé. S'il arrive au bon Père de conseiller le jeune abbé de Bussy, tenez que c'est de ces conseils qui <c serviront et à ses affaires et à son salut D, qu'il lui enseigne les moyens « d'avoir non seulement une bonne conduite, mais encore une bonne réputation » (4). Et quand il souhaite au comte a les bénédictions du ciel », ce n'est pas sans ajouter a: et celles
(1) Correspondance de Eabutin, t. III, p. 345.
(2) Jbid.yi. VI, p. Ul.
(3) Ibid., t. II, p. 429.
(4) Ibid.f t. VI, p. 315; p. 250. — Ces conseils ne furent pas perdus. L'aimable abbé de Bussy devint, comme on sait, évêque et académicien.
de la terre, qui ne gâtent quelqiiefois rien » (1). Bussy se montrait fort maniable à une direction si humaine et si douce. Déjà aux trois quarts converti, et ne demandant pas mieux que de disposer tout à fait chrétiennenement son épicurisme, il mandait au Père de faire vie qui dure, et que c'était le principal; lisait les Vies des saints, quand il les trouvait bien écrites ; suivait des retraites de capucins, gagnait des jubilés, composait même des oraisons, et pestait exemplairement contre ces chemins pénibles par où Port-Royal prétendait mener les gens plus haut qu'en paradis ; bref, il se sanctifiait à vue d'œil. Que si le vieil homme parfois reparaissait dans le pénitent, il savait s'arranger avec le vieil homme par des biais de. casuistique tout à fait ingénieux, comme au temps du procès de sa fille Louise, quand, furieux du procédé de certain lieutenant civil en cette affaire, il écrivait ingénuement à Bouhours :
« Je ne serai pas content de ses remords, et je vais le prendre à partie et le déshonorer pour la plus injuste procédure qu'on verra jamais. Gela ne m'empêchera pas de gagner mon jubilé, car je tâcherai d'épurer ma poursuite de toute sorte de haine (2). »
Si la correspondance de Bussy avec les jésuites nous fait voir un Bussy pénitent et réformé que l'on ne connaîtrait guère autrement, elle nous décèle aussi dans Bouhours certains traits inattendus qui ont leur prix. Est-ce chez lui verve innée, et qui éclate ici parce qu'elle y trouve du jour? Est-ce l'humeur de Bussy quia déteint
(1) Correspondance de Rabufin, t. VI, p. 314.
(2) Ibid., t. VI, p. 5So.
LE PÉBE BOUHOURS.
sur la sienne, et ses gaillardises qui le piquent au jeu? Toujours est-il que Bouhours lui-même a ses rabutinades.
Qui s'imaginerait d'une part, selon le préjugé courant, un jésuite au ton dévotieux, onctueux et timoré, de l'autre un homme de qualité qui se compose et s'interdit les verdeurs de style, prendrait justement le contrepied des faits. Rien de plus vif que ce commerce, et de moins contraint. Bussy est toujours le libre et jovial Bussy que Ton sait, qui laisse pétiller sa verve de Bourguignon salé, et par exemple, la veille des noces de sa fille Louise, en fait part au jésuite en ces termes : « M"* de Bussy n'est pas encore morte, mais elle est à l'agonie : je la recommande à vos bonnes prières ! (1) »
Quant à Bouhours, il ne se g^ne pas aussi de badiner à sa guise. Et certainement que ce badinage n'est pas pour scandaliser le moins du monde un esprit bien fait : mais on cherche le jésuite, et l'on ne trouve plus que « l'honnête homme », le Parisien né railleur, l'ami de Molière, et qui rit au Tartufe. Une fine allusion à l'expérience galante de Bussy ne lui fait nulle peur : « J'ai toujours eu de la peine sur le bene velle minus [de Catulle]... Les interprètes prétendent que la jalousie rend la passion plus violente, mais qu'elle diminue quelque chose de la bienveillance. Je m'en rapporte plus à vous qu'à eux, et vous crois sur ce chapitre plus habile que Muret... (2). »
Veut- on savoir maintenant de quel ton il raille, et quelles gens?
(1) Corresp. de Rabutin^ t. HI, p. 61.
(2) Ibid.^ t. VI, p. 228.
« Il a plu, écrit-il, à un conseiller de la grand'chambre de fourrer un de mes amis dans les cachots de la Conciergerie, et cette affaire m'occupe tellement que je ne suis presque pas à moi. C'est grand'pilié d'ayoir un juge pour partie, et par-dessus cela un dévot : il vaudrait mieux avoir affaire au Roi et au Pape. (1) »
Ou bien, tout chagrin d'avoir manqué une visite de Bussy :
(c J'étais à l'église avec deux dévotes, Monsieur, quand vous m'avez fait l'honneur de me venir chercher. Je les aurais volontiers quittées, mais on ne m'avertit point, et je fus jusqu'à souper ce qu'on appelle en direction. Je prétends bien réparer cette perte chez vous au premier jour, et quand je vous préférerai aux bonnes âmes, il faudra que vous me préfériez, s'il vous plaît, au beau monde (2) » .
A la bonne heure 1 et se peut-il rien de mieux dit? Mais voyez-vous aussi le juge dévot accommodé en deux coups de plume, et les pénitentes plantées là?
Une autrefois, quin^est pas la moins curieuse, ce sont de grandes plaintes sur la Vie de saint Ignace que ses supérieurs lui ont ordonné d'écrire, et puis de récrire à nouveau. Gela lui sourit fort peu pour le quart d'heure, d'autant qu'il a en tète un projet des plus agréables, des réflexions sur la manière de bien penser, à quoi il allait s'adonner de tout son cœur, lorsque le malencontreuxsaint Ignace s'est venu jeter au travers. C'est ce qu'il explique, et sans marchander sur les mots, et d'un certain
(1) Corresp. de Rabutirij t. IH, p. 128.
(2) md.,tm, p. 162.
air moîlié dolent, moitié riant, qui ne laisse pas d'être d'un effet comique :
« Je m'étais embarqué avec plaisir sur la fin du carême dans le dessein des fausses pensées que je vous communiquai alors, et je me proposais de vous entretenir là-dessus régulièrement; mais j'ai eu à peu près laventure d'un homme qui, s'élant mis dans une barque pour se promener en mer, serait porté par le courant dans une île déserte ou pris par les corsaires d'Alger ; c'est-à-dire, pour m'expliquer sans figure, qu'on m'a fait quitter un ouvrage agréable pour que j'en achevasse un très sérieux que j'avais commencé, comme vous diriez la Vie de saint Ignace. Il a fallu pour cela renoncer à tout commerce, et devenir un vrai sauvage. Cette rude besogne est faite parla grâce de Dieu, et je prétends bien revenir au dessein qui a eu le bonheur de vous plaire (1) .i>
Voilà de ces légers persiflages qui caractérisent bien Bouliours, qui tranchent même sur le ton habituel de son ordre et, pour prendre l'exemple le plus à portée, le distinguent nettement de Rapin. Ce dernier dans ses lettres nous donne l'idée d'un très bon homme, déférent et indulgent à ses amis, donnant volontiers son coup de langue affilée aux ennemis de la Compagnie, au reste ne se départant guère d un style débonnaire, candide et confit; il n'entend pas finesse ; il est à cent lieues de ces saillies aventurées et de ces élégances un peu cavalières.
Le bon Rapin ne resta pas toujours en tiers dans l'in-
(1) Correspondance de Hahxttin^ t. IV, p. 208.
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tîmité de Bussy et de Bouhours; mais l'apoplexie qui l'enleva eut cet effet de redoubler l'amitié des deux survivants, car ils reportèrent Tun sur l'autre la part d'affection que cette perte rendait vacante. Bouhours, en mandant à Bussy la mort « du meilleur de ses amis », lui fait, d'une voix pleine de larmes, cette prière : a Je vous demande plus que jamais la permission de lier avec vous un commerce d'amitié : un homme comme vous est tout propre à me consoler, ou du moins à me retirer de la langueur où. les chagrins seraient capables de me jeter (!)• » A quoi Bussy répond bonnement : <c Joignez à Tamitié que vous aviez déjà pour moi celle que vous aviez pour notre cher ami (2). d Ils firent comme ils avaient dit, et de ce jour il semble qu'on aperçoit dans j
cette liaison de l'exilé et du religieux plus d'ouverture de cœur, ici un dévouement plus actif, là une plus sensible confiance. Enfin le jésuite, après maints services rendus à sa maison, mit le comble à la gratitude de Bussy par un procédé qui devait le graver à jamais dans son cœur.
Le recueil des Pensées ingéniemes en fut l'occasion. Bouhours s'avisa d'y insérer force échantillons de la prose de Bussy, et quels échantillons 1 des fragments de ses lettres au Roi, qui faisaient du livre comme une mosaïque d'adulations; puis il le fit offrir à la première puissance du royaume, non pas à Louis XIV, à M"* de Maintenon. Ainsi, par ce monument érigé ensemble à sa propre vanité et à la majesté royale, Bussy écrivain
(1) Correspondance de Rabutin, t. VI, p. 103 (nov. 1687).
(2) lôid,, t. VI, p. 116.
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se voyait glorifié, et Bussy courlisan faisait sa cour. La flatterie agréa à M'"^ de Maintenons et il parait bien qu'elle la fit valoir , puisque dès Tannée suivante quelques faveurs répandues sur la famille du comte témoignèrent que le Roi n'était pas mécontent.
Quoi quMl en soit, Bouhours éfait désormais pour Bussy « mon très cher et très révérend Père :&. Et ce n'était pas là vaine formule : car Bussy met dans ses lettres des effusions, des élans qu^on ne saurait feindre : « Surtout, s'écrie-t-il, aimons -nous toujours bien 1 » ou encore : « Mon Dieu, mon Pèrci que je vous aime I » Loin que le cœur de Bussy se fût endurci à la longue, l'Age et le malheur en avaient donc attendri l'égoïsme natif. Bien plus, cet esprit si infatué de soi-même et qui dans le commencement prétendait bien plutôt donner des avis que d'en recevoir, il consultait maintenant son cher Bouhours comme un oracle, lui soumettait chapitre à chapitre son dernier livre des Illustres malheureux^ et corrigeait, et retranchait d'après ses conseils avec la docilité d'un écolier : a Enfin, lui disait-il, je vous trouve un critique si juste et si raisonnable, que je ne crois pas qu'il y en ait un pareil au monde (1). » Et en fait d^admiration, M"® de Coligny était presque toujours là, qui renchérissait en post-scriptum.
Ainsi Bouhours était constamment présent à la pensée et de la fille et du père, La dernière lettre connue de Bussy contient justement le témoignage de cette rare tendresse. Il déclare à Bouhours qu'il veut mettre son
(1) Correspondance deRabutin^ t. VI, p. 565^
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éloge dans un petit panégyrique de la Société de Jésus qu'il médite (car ce grand dénigreur d'autrefois n'occupait ce qui lui restait de jours qu'à dire merveilles d'un chacun); et après avoir nommé La Chaise, Rapin, Bourdaloue et Cheminais comme les ornements du siècle : a Si je marque, dit-il, l'estime que j'ai de ces bons Pères, j'ai bien plus de raison de le faire de vous, qui êtes, dans mon cœur et dans mon esprit, bien audessus d'eux tous(i). » La promesse amicale n'eut pas d'eflet. Quelques semaines plus tard Bussy n'était plus. Il aj)partenait à Bouhours, de concert avec la fille préférée du défunt, de lui rendre encore des soins posthumes. Il mit la dernière main aux Illustres malheureux (2), et c'est lui le premier qui donna au public un choix de cette correspondance, si diversement excellente, oii lui-même avait contribué par plus d'une charmante et d'une affectueuse page.
{1} Lettre iaédite du 3 mars 1693. Bussy mourut en avril suivant;
(2) Voyez la lettre de M"»*» de Dalet (Louise de Rabutin) à Bouhours, 7 janvier 1695 {Corresp. de Rabutin^ t. VI, p. 573). L'Avertissement qu'on trouve en tête de k première édition des Lettres de Messire Roger de Rabutin est de Bouhours.
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