CHAPITRE V
Apogée littéraire de Bouhours : la Manière de bien penser. Succès du livre, les « fils d'or et de soie ». — Les Pensées ingénieuses. — Années de vieillesse. Une mésaventure de direction; Bouhours diffamé et justifié. — € Vous êtes ma Chine et mon Japon ». — Considération définitive dont il jouit dans son ordre. Bouhourb et les jeunes jésuites. — Comment il intervient dans les querelles de la Compagnie avec des écrivains amis de Port-Royal. — Charles Perrault et les cent Portraits des Hommes illustres. — Racine et le régent de Louis-le-Grand. — Boileau et l'Epître sur Pamour de Dieu. — Familiarité constante de Boileau et de Bouhours. — Dernières productions de Bouhours. — Il traduit le Nouveau Testament. — Entraves apportées à cette publication par l'archevêque de Noailles ; critiques et chansons.
Revenons à la vie de Bouhours, dont Bussy-Rabutin nous a un moment distraits ; du peu d'événements qu'il y reste à signaler, le plus mémorable fut en 1687 la publication des dialogues connus sous le titre de Manière de bien penser, excellent livre, aussi finement enjoué, plus solidement composé que les Entretiens (TAriste et dC Eugène, et qui annonce la pleine maturité d'un talent critique dont les Entretiens exprimaient la jeunesse amusée et fleurie. Le mérite de l'œuvre vaut qu'on l'étudié à part; le succès fut en proportion du mérite. Un gazetier de Hollande, Basnage, un de ces critiques avisés et froids dans le genre de Baylc, jugea les nou-
veaux dialogues d'une phrase gracieuse : « C'est un recueil des plus beaux endroits des auteurs, cousus par une main délicate avec des flls d'or et de soie (1). » La Manière de bien penser eut d'ailleurs la plus heureuse fortune qu'on peut souhaiter à un livre : d'être censuré, et de l'être mal. Un vieux médecin du nom d'Andry, qui se mêlait de grammaire, eut beau imiter dans ses Sentiments de Cléarque le fameux opuscule de Barbier d'Aucour, si cuisant naguère à Tamour-propre du jésuite : où Gléanthe eût fait crier grâce, le Cléarque faisait pitié ; il répétait à peu près les mêmes choses, articulait de nouveau l'éternel grief de frivolité et de galanterie, mais platement, mais grossièrement, au point que Bouhours se faisait un méprisant plaisir de montrer à chacun cette mauvaise pièce. L'apologie au reste a^ait devancé la critique. Sensible à différentes objections que le monde élevait contre ses dialogues, Bouhours s'était empressé, non pas de prendre, ainsi qu'au temps des Entretiens, un défenseur, mais de se défendre lui-même en gardant l'anonyme : de là sa Lettre à une Dame de province sur les Dialogues d'Eudoxe et de Philantke^ chose légère, mais pleine de sel, et où la modération de l'éloge arrive à jouer très bien l'impartialité.
Les Pensées ingénieuses des Anciens et des Modernes suivirent de près (1689) : ce n'est au vrai qu'un supplément à la Manière de bien penser y cette fois sans ornements ni liaisons, une enfilade d'extraits que l'auteur n'a
(1) Histoire des Ouvrages des SçavanSy janvier 1688.
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pas employés d'abord, et qu'il ressert après coup pour ne rien perdre. Cette compilation, si elle valut à Bouhours deux ou trois épigrammes bien dardées (1), n'en fut pas moins louée par Basnage (2) comme « un bouquet dont la diversité et la négligence ont des agréments » ; elle n'en reçut pas moins du public un très favorable accueil, et fait pour étonner, si Ton ne savait d'ailleurs que le simple choix était alors compté pour invention (3), et que les lecteurs avaient fort le goût de ces collections de pensées détachées où la personnalité des divers écrivains s'efface, où chaque phrase figure comme un petit objet d'art spécial, complet, appréciable pour luimême.
Cette période marque l'apogée littéraire de Bouhours. Il intervint encore dans l'affaire du Péché philosophique (1790) par de petites lettres auxquelles on aura lieu de revenir, et qui firent quelque bruit. La vieillesse arrivait cependant, une vieillesse moins sereine qu'on eût souhaité, traversée de tribulations diverses. C'est ici que se place l'épreuve la plus considérable de sa vie, — une mésaventure de direction, qui n'était au fond que ridicule et qu'empoisonna la calomnie. Fort lié depuis longtemps avec une chanoinesse de Remiremont, M"* de Bourdonné^ Bouhours avait eu Toccasion de voir chez cette dame, pendant les séjours qu'elle faisait à Paris,
(1) Voy. à l'Appendice, Pièces satiriques, I.
(2) Histoire des Ouvrages des Sçavans, 1690.
(3) La Bruyère, au chap. I des Caractères^ à propos des plagiaires : « ... ils ne pensent point. Ils disent ce que les auteiu^ ont pensé ; et comme le choix des pensées est invention, ils l'ont mauvais, peu juste, etc. »
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une jeune personne d'esprit Tîf et de fSaçons avenantes (Ij qu'elle tenait en sa compagnie : il n'avait pas tardé à devenir son directeur, et s'assurait tellement de ses progrès dans la spiritualité, qu'il la voulait faire relî* gieuse. 11 eût mieux fait de la marier bellement. Cette peu fidèle pénitente se comporta de telle manière qu'un irrémédiable accident lui survint, un accident dont les suites, par trop visibles, l'obligèrent à disparaître du monde. Débrouiller à distance ces sortes d^aflfaires est toujours délicat : ce qu'on voit ici de plus clair, c'est qu'un certain procureur au Châtelet, l'hôte de !!"•• de Bourdonné, avait connu de trop près la demoiselle; qu'il lui importait de détourner les soupçons; que le hasard ayant mis dans ses mains un paquet de lettres de Bouhours à sa pénitente, le drôle les arrangea, les commenta à sa guise, bref donna à entendre sur la direction du Père ce qu'il voulut (2). Ce sot conte, dans les derniers jours de 1691, fit un éclat soudain : les nouvellistes promenèrent par tout Paris l'aventure, les jansénistes la soulignaient avec des airs discrets, des gazettes étrangères en retentirent, des grimauds en firent des chansons (3).
(1) Une nièce de Vauban, d'après les annotateurs des Chansonniers manuscrits. Mais cela parait faux : la généalogie de Vauban ne lui donne pas de nièce.
(2) On trouvera dans la compilation janséniste: Le P. Bouhours convaincu^ etc. (1700), les pièces contradictoires de l'affaire, à savoir deux pampljlets de Quesnel et une apologie due aux jésuites. — Comparez le curieux mais méchant récit de l'abbé Legendre dans ses Mémoires i p. 138 sq. Consultez aussi la correspondance de Bussy-Rabutin avec M"® de Sévigné, janvier-avril 1692.
(3) Elles sont dans les Chansonniers manuscrits de Clairambault et de Maurepas (Bibl. nat.), année 1692 ; d'une grossièreté révoltante, cela va sans dire ; quant au commentaire des compilateurs, c'est un tissu de contes fort cyniques et non moins invraisemblables.
De leur côté les amis du Père, laïcs ou religieux, s'évertuaient à sa défense ; c'était de Louis-le-Grand et d'ailleurs un déluge de couplets, de devises, de fables apologétiques en toute langue. Le jésuite du Cerceau parlait d'un noiroir terni : novum trahet inde nitorem; le jésuite Fraguier, dans une allégorie, Olor et Anseres^ comparait Bouhours à un cygne que d'envieux canards, sortis des marais du Port-Royal, ont vainement éclaboussé de fange (1). Ce qui prouvait un peu plus que tout ce lyrisme, c'est le zèle actif que Lamoignon déploya pour l'honneur de son ami ; il manda le procureur, lui imposa un désaveu formel, se fit livrer les lettres qui avaient causé tout le bruit : examinées par d'irréprochables arbitres (2), elles furent trouvées les plus innocentes du monde, tellement que le passage qui avait scandalisé davantage était celui-ci, dont on peut sourire, et voilà tout : « Nos Pères s'en vont aux Indes travailler à la conversion des idolâtres; pour moi je me borne au salut de votre âme : vous êtes ma Chine et mon Japon ! » Il faut avouer seulement que l'abbé de Saint-Gyran ou M. Singlin n'auraient point écrit d'un si joli style^ et qu'en fait, dans le choix de sa Chine et de son Japon^ Bouhours n'avait pas eu la main heureuse.
(1) Les pièces françaises ont été rassemblées par Bouhours dans son Recueil de vers choisis (1693). On y trouve le Cygne et les Canards, traduit par l'abbé Régnier-Desmarais ; le Miroir terni, traduction du même; la Calomnie confondue, de M"'^ de Dalet (Louise de Rabutin); et le Ruisseau, fable, d'un M. Tribolet.
(2) Lamoignon, le P. Président de Harlay, l'archevêque de Paris, le P. de La Chaise, enfin le curé de Saint-Benoît^ qui avait antérieurement produit et certifié une déclaration de la demoiselle à la déi charge de Bouhours,
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Quant à lui, dans cette pénible affaire, son attitude resta merveilleusement digne et calme, presque indifférente, tant il se sentait supérieur à la diffamation. Il eut à ce sujet un mot charmant, et qui désarmerait la mal^ veillance même : « Je n'aurais jamais cru, disait-il, être ni assez méchant, ni assez saint, pour me voir exposé à une accusation pareille. 7>
Malgré qu'en eùtTenvie, la considération deBouhours ne souffrit de sérieux dommage ni dans le monde, ni chez les siens. Dans ce temps-là, si tout Tordre lui témoignait des égards, il avait en particulier un ascendant extraordinaire sur les jeunes jésuites de Louisle-Grand, les Thoulier, les Fraguier, les Le Jay, les du Cerceau, qui tous fort lettrés, la plupart assez légers de théologie, suivaient la voie ouverte par lui, et croyaient tout sauvé parce qu^ils se sentaient de l'esprit et maniaient agréablement le français (1). Bouhours était proprement leur patriarche et leur grand homme ; et l'on se prévalait de ses livres comme de chefs-d'œuvre décisifs^ qui faisaient époque dans l'histoire de la Compagnie. N'est-ce pas lui dont l'exemple, même la collaboration, avait façonné Daniel et Le Tellier à un style de controversiste correct? N'est-ce pas lui qui patronnait les
(1) Voici, touchant cette influence de Bouhours sur les jeunes jésuites, un assez curieux document inédit, extrait du journal du F, Léonard, augustin, sur les Jésuites de France (Archives nat- M, 243): « Le P. Bouhours, jésuite, qui s'est toute sa vie attaché à la politesse de la langue française et a ramassé les belles pensées et jeux d'esprit des écrivains, poètes et prosateurs, a gâté tous les jeunes jésuites, qui ne sont plus attachés aujourd'hui (1701) qu'à l'imiter en faisant des livrets où ils étalent les fleurettes, etc., au lieu de s'appliquer à une étude sérieuse et profonde, »
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essais poétiques du P. AUeaume, et du P. Deherel, et du P. Le Jay (I), préparant ainsi ces piquantes fantaisies rimées d'un Gresset ou d'un du Cerceau, dont le prochain siècle allait Yoir l'éclosion (2) ? Aussi les poètes de LouisJe-Grand allaient chercher dans ses Entretiens d^Artste et d'Eugène leurs inspirations, et mettaient en vers le Je ne sais quoi; les prosateurs ornaient ses écrits polémiques de triomphantes préfaces ; s'agissait-il d'une maladie du Père i déplorer, d'une guérison è> fêter, d'une insulte janséniste à venger, rimeurs et prosateurs, en latin et en français, par des épigrammes, par des pamphlets, faisaient leur devoir.
Au reste cette nouvelle génération se distinguait à l'endroit des jansénistes par une humeur plus agressive, une démangeaison outrée d'offenser, non pas seulement les meneurs de la secte, mais de simples amis de Port- Boyal avec qui les jésuites contemporains de Bouhours n'en avaient certes point usé de la sorte : car ceux-ci, non moins zélés pour la doctrine, aussi déterminés adversaires des chefs Jansénistes, avaient pour maint allié du dehors cette tolérance courtoise qu'on se doit entre honnêtes gens, une estime qui parfois allait à la cordialité. Rapetissée maintenant, faite à coups de chansons et de pamphlets frivoles, la guerre s'était aussi envenimée, au point qu'on ne pouvait plus faire une honnêteté aux Port -Royalistes, que la jesuitica pubes sagittaria, — comme ils se nommaient eux- mêmes, — ne
(1) Voy. le Recueil de vers choisis de Bouhours, passim.
(2) On connaît la très ingénieuse comédie en vers de du Cerceau : les Incommodités de la Grandeur. — Gresset était encore le R.P, Gresset, quand il fit Ver- Vert,
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vous criblât incontinent de ses traits. L'on sait la persécution d'épigrammes dont ils affligèrent ce pauvre San^ teul, leur ami, pour son épitaphe d'Arnauld; on sait leur brouillerie avec Boileau, à propos de son Epître théologique ; et il ne manque poiot d'autres épisodes,
Bouhours, de même que Rapin et que Bourdaloue, s'était toujours gardé de ces mœurs insociables. Même ses bons rapports avec les gens de lettres lui donnaient lieu de jouer entre eux et sa Compagnie un rôle d'honnête homme conciliant, faisaient de lui, en cas de conflit, le médiateur ordinaire,
A la vérité, il est une de ces négociations de laquelle on aimerait autant qu'il ne se fût point mêlé. Les siens le députèrent un jour auprès de Charles Perrault (1) : il s'agissait de remontrer à celui-ci qu'il allait se brouiller avec la Compagnie s'il ne rayait pas de ses cent Portraits A^ Hommes illustres (2) le grand Amauld et Pascal; comme si, en déchirant une page, il était possible de mettre à néant un grand homme, et comme si ces deux noms, d'après le mol connu de Tacite qu'on répéta pour la circonstance, n'éclataient pas davantage aux yeux par leur absence même I Gela certes était misérable, quoique cela s'explique, après tout : le moindre éloge de ce Pascal, de cet Arnauld, qui les avaient froissés si rudement, ne devait-il pas sonner à l'oreille des jésuites comme une injure personnelle? L'autorité s'en mêla; force fut d'obéir; et Ton peut voir encore dans nos
(1) Correspondance de Vaillart avec Préfontaine (20 janv. 1697), citée par Sainte-Beuve dans son Port-Royal, t. V, p. 479.
(2) Les Hommes illustres qui ont paru en France pendant ce siècle ^ avec leurs Portraits j 2 in-f . , dont le premier porte la date de 1696.
bibliothèques» à la table de Tin-folio de Perrault, deux cartons qui recouvrent les noms séditieux : ils portent en place celui de Thomassin et celui de Du Cange; ils subsistent là, perpétuelle commémoration d'une sottise, plus éloquemment ironiques que toutes les réflexions qu'on pourrait faire.
Mais rien de plus honorable à Bouhours que la chaleur avec laquelle Louis Racine (1) nous conte qu'il prit les intérêts de son père, sottement outragé par un régent de troisième de Louis-le-Grand. Ce jeune fat, croyant sans doute Racine coupable de la traduction en vers français du Santolius pœnitens (une pièce janséniste qui avait couru lors de TafTaire de Santeul), avait trouvé beau de mettre en discours public ces deux questions : Racinius an chrisiianus ? an poeta ? et les résolvait Tune et l'autre par la négative. Voilà Bouhours tout ému, et qui ne veut pas laisser passer l'injure. Racine était à Versailles; au défaut de Racine, il court chez Boileau, lui dit son chagrin, que non content de réprouver dans Tâme le procédé du régent, il vient de lui faire infliger par le Père recteur une verte répri- . mande. Boileau, très édifié du zèle du Père, manda la chose à Racine; il en reçut une réponse admirable (2), où le grand poète laisse voir, tout en remerciant comme il doit Bouhours , et l'indifférence d'une âme revenue des vanités de la gloire, et cette mansuétude chré-
(1) Dans ses Mémoires sur la vie de Jean Racine. L'anecdote est rapportée pour la première fois dans les Mémoires de littérature de Desmolets, t. VIII.
(2) Œuvres de J. Racine (édit. des Grands Ecrivains), t. VII, p. 157 (4 avril 1696).
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tienne qui pardonne l'offense et, pardonnée, Texcuse. A quelques mois de là, Despréaux en personne faisait appel à l'amitié de Bouhours; c'était à propos de sa querelle avec les jésuilesj qui commençaient de s'émouvoir. L'histoire n'en est pas à refaire : on sait que l'amour de Dieu excita celte haine, ou du moins la fameuse épître composée sur ce sujet théologique et que plusieursjeunes Pères irritables dénonçaient comme un recommencement des railleries de Pascal. Achevée dans le courant de 1697, des copies manuscrites plus ou moins fidèles en circulèrent aussitôt et jetèrent l'alarme dans Louis-le-Grand, malgré les protestations du satirique, qui se défendait de vouloir offenser personne. Aux premiers bruits d'orage^ il songe à son ami Bouhours, lui adresse cette invitation charmante (1) : « Gomme il me paraît qu'il y a un dessein formé dans votre illustre Compagnie de se déclarer contre moi, et qu'on a même déjà défendu de lire mes ouvrages dans votre collège, je souhaiterais fort de vous voir et de vous embrasser, afin qu'au moins avant le combat nous nous pardonnions notre mort... Voyez si vous serez assez hasardeux pour venir dîner demain chez moi. Adieu, mon très illustre adversaire !.. — Je ne comprends rien à ce que vous me dites, réplique Bouhours d'un air candide. Le dessein formé m'est, je vous jure, inconnu. Tous les jésuites qui ont de l'esprit vous estiment infiniment, et les supérieurs sont trop sages pour défendre de vous lire; mais s'ils l'entreprenaient, je doute qu'ils en vinssent à bout, et je
(l) Voyez cette lettre et la réponse à l'App. {Correspondance t AeiB).
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puis VOUS assurer que cela révolterait tout le monde... » Le lendemain, dînera Âuteuil. On s'imagine la scène. Au dessert, Boileau récite la terrible Épître, bien innocente au fond, et approuvée de si grands prélats, et où le P. de La Chaise lui-même s'est diverti de si bon cœur ; puis, qu'on pense ce qu'on voudra de sa théologie : Bouhours peut-il souffrir que les bons amis de Boileau, que les jésuites se brouillent avec lui pour un point de scolastique?.. L'Épttre voit enfin le jour : aussitôt imprimée^ Despréaux en fait tenir un e]|[em* pkire à Bouhours ; et, comme pour rafraîchir la mémoire de son avocat, il a soin de lui coucher par écrit un résumé de ses arguments les plus persuasifs. Il soutient dans son Epître la nécessité du vrai amour de Dieu avec toute la vigueur qu'il lui est possible : mais en quoi cela regarde-t-il les jésuites, qui donnent tous les jours et en plus d'un monde tant de marques de cet amour qu'ils ont encore plus dans le cœur que sur les lèvres? (ô flatteur !) — Que si l'illustre Société rompait avec lui au sujet de cette Épttre, cela ferait un ridicule eflfetdans le monde, puisque cela donnerait occasion à beaucoup d'impertinents de dire que c'est qu*elle ne peut souffrir qu'on aime Dieu*., (ô railleur!) — Et en post-scriptum, afin de marquer l'horreur qu'il a de ces versions subreptices, outrageuses pour les jésuites : « Au nom de Dieu, mon révérend Père, criez bien contre cette impertinente copie qu'on donne en mon nom, et qui me fait un des plus grands chagrins de ma vie (1)1)»
(1) Voy. la îeUre à rAppéodice {Correspondance ^ A)^
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Je ne sais si Bouhours fit valoir éloquemment ces belles raisons. Peut-être eontribua-t-il à retarder un peu cette guerre qui, après avoir couvé plusieurs années, éclata enfin dans les Mémoires de Trévoux. Quand il aurait vécu davantage, il n'eût sans doute rien fait de plus que ces autres intimes de Boileau, La Chaise , T&r>teron, Bourdaloue; il n*eût pas empêché les journalistes de Trévoux, la jeunesse belliqueuse et pointue de Louisle-Grand de fronder le « vieux lion » maussade^ sans respect de T^mitié qui l'avait lié aux meilleurs de la Ciompagnie, à ces modérés qui vieillis eux-mêmes s'effaçaient déjà dans le passé (1).
Ceux-ci du moins lui restèrent fidèles. Bouhours continua toujours à s'aller promener au jardin d'Auteuil, en compagnie de Racine» de Yalincour, de quelques familiers choisis. C'est là, et c'est à propos de l'amour de Dieu, qu'il s'attira du jardinier une repartie souvent citée pour sa naïveté maligne (2). Bouhours félicitât le bonhomme de l'honneur que lui avait fait M. Despréaux en lui adressant l'une de ses dernières épttres (3) : « N'est-ll pas vrai, maître Antoine, disait-il un peu narquois, que vous faites plus de cas de cette pièce
(1) Au pesie, Boileau garda toujours son parti chez les jésuites. Btossette lui mande en 1706, à propos de la satire de l'Equivoque i « Nos jésuites mêmes de Lyon, qui savent en gros de quoi il s'agit, n*approuvent point la conduite de leurs confrères les journalistes de Trévoux, qui vous ont attaqué de gaieté de cœur. Ils les condamnaient même dès le temps [1703] que vous leur adressâtes ces Vers : Mes révérends Pères en Dieu... »
(2) L'authenticité en est certifiée par Louis Racine {Mémoires sur la vie de Jean Racine).
(3) Epitres nouvellesy avec une préface^ 1698 (A mes vers. À mon jardinier. A M. Tabbé Renaudot, sur TAmour de Dieu).
que de toutes les autres de votre maître? — Nennidà, mon Père, m'est avis que c'est celle de l'Amour de Dieu qui est la plus belle ! »
Si le jardinier vous avait de ces malices, les boutades à brûle-pourpoint du maître étaient bien une autre affaire. Il n'était amitié qui tînt. Despréaux, avec son bon sens incorruptible et son franc parler, ne savait ce que c'était que biais ni que tempéraments, il allait tout droit devant lui, heurtant à droite, à gauche, autant par ses brusqueries d'admiration que par les rudesses souveraines de sa critique : c'était là son génie, la propre et forte saveur de sa nature. Janséniste amateur, il fraye volontiers avec les jésuites qui ont de l'esprit ; et, d'autre part, toute la Compagnie ensemble ne lui ferait rien rabattre de ses démonstrations de tendresse à l'endroit de Port-Royal. Il est homme à envoyer par le même courrier ses baise-mains à Bouhours et à Nicole, il exalte pêle-mêle Bourdaloue et le grand Arnauld, il ne crie jamais si fort que dans l'oreille des révérends Pères son enthousiasme pour Pascal. Bouhours en sut quelque chose. On raconte que, s'entretenant un jour avec son terrible ami de la difficulté de bien écrire en français, il lui nommait les écrivains qu'il regardait comme ses modèles pour la langue ; Boileau, au fur et à mesure, les rejetait comme mauvais : « Quel est donc, selon vous, l'écrivain parfait? dit le Père déconcerté, que lironsnous? — Mon Père, lisons les Lettres Provinciales^ et, croyez-moi, ne lisons pas d'autre livre! » Tel jésuite, comme ce compagnon de Bourdaloue qui nous donne une si jolie comédie sous la plume de M""^ de Sévigné.
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eût pris feu (1); mais la débonnaireté de Bouhours s'accommodait assez bien de ces saillies. Qu'il sortît de là tout à fait persuadé de cette suprématie de Pascal, la robe qu'il portait l'eût difficilement souffert ; mais je pense qu'il avait aussi bien trop d'esprit pour regimber, car c'était une mauvaise marque de rompre en visière à Despréaux. Un léger hochement de tête, les lèvres pincées en un demi-sourire, marquaient peut-être une ombre de réserve, et la conversation suivait son cours.
Il reste peu à dire des écrits auxquels Bouhours employa ses forces déclinantes : une Suite (1692) à ses Remarques sur la langue française, digne en tout point du premier volume (2); un assez curieux Recueil de vers choisis^ où classiques et précieux se donnent agréablement la main ; puis les Pensées ingénieuses des Pères de V Eglise, sorte de pendant chrétien aux précédentes Pensées des Anciens et des Modernes, par où il servait la religion à sa manière, établissant contre les mépris légers et de jour en jour plus affichés des libertins que les saints pouvaient aussi, avoir de Tespril. Enfin, il vécut assez pour donner une dissertation grammaticale (1701) aux Mémoires de Trévoux qui naissaient.
Mais ces ouvrages-là n'étaient que des diversions à l'entreprise plus sérieuse qui couronnait à la fois sa vie de religieux et de littérateur. Après s'être violemment
(1) Voy. les Lettres de M^'^ de Sévigne\ t. IX, p. 415. Cette histoire, souvent redite, a- de l'analogie avec l'anecdote de Bouhours.
(2) La plupart des critiques y portaient sur des passages de la Version de Mons ; elles provoquèrent de la part du savant abbé Thoynard une Discussion de la Suite des Bemarques, etc.^ 1693.
déchalaés conlre le Nouveau Testament de Mons, et quoique peu prévenus pour les versions de la Bible en langue vulgaire, les jésuites voulurent avoir aussi leur Evangile en beau français, qui fit pièce dans le monde à la traduction de Saci. Nul ne paraissait plus propre à ce dessein que Bouhours; aidé de deux autres Pères, Le Tellier pour la théologie, Besnier pour les langues orientales, il y passa des années de labeur : labeur ingrat, et qui lui fut une longue source de chagrins, tant le nouvel archevêque de Paris, M. de Noailles, sympathique aux jansénistes, sinon au jansénisme, le vexait, 'entravait par ses exigences et son mauvais vouloir. Après bien des cartons et des délais infinis(l), la version des Evangiles parut en 1697, mais anonyme : Bouhours eut beau se jeter aux pieds du prélat, supplier avec larmes, son nom fut rayé môme du privilège, ce nom connu par Tépitaphe de Molière et autres bagatelles n'ayant pas la gravité requise pour un livre si divin. La traduction du reste n*eut qu'un succès équivoque. Ghansonné dans le public (2), critiqué sérieusement (3) par l'exégète le plus hardiment savant qui fdt alors, par ce même Richard Simon avec qui Bossuet allait entamer une controverse fameuse, Bouhours se vit noté d'une de ces courtes et vives sentences dont les Français ont coutume de juger toute chose : il faisait parler le Christ d la rabutine. Toutes ces railleries le piquèrent, dit-
(1) U Histoire des ouvrages des Sçavans annonçait la traduction de Bouhours dès février 1690.
{2) Vc3'. à l'Appendice, Pièces satiriques^ IV.
(3) Dentés proposés au R. P. Bouhours sur sa Traduction des quatre EnzngélMes^ par le S"^ de Romainville f pseudonyme], 1697.
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on (1), au vif, tellement qu'il fallut que Boileau le ramenât d'un mot plaisant à la charité chrétienne : « Je sais d'où le coup part, disait le jésuite, je m'en venge-, rai! — Gardez- vous-en bien, s'écria l'autre, on vous accuserait de n'avoir pas entendu votre original. »
Ce fut bien pis pour la seconde partie du Nouveau Testament. En 1699, plusieurs années après que la dernière main avait été mise à la rédaction, un contemporain bien informé (2) nous montre Bouhours chez le directeur de Tlmprimerie rojale, abordant son ami le docteur Pirot, examinateur des écrits ecclésiastiques : « Eh bien, Monsieur, quand finirez-vous donc? — Quand je pourrai, mon révérend Père, car j'ai bien d'autres choses à faire, qui retardent la vôtre. — Mais c'est me faire bien langu'r ! — Il faut vous préparer à une plus longue attente : car, après mon examen, M. rarchevèque veut faire le sien plus posément que celui des Evangiles, qu'il a eu regtel d'avoir lâchés si facilement. » Le pauvre Père, tout confus, ne savait que dire : et les jansénistes, comme on pense, de conter cela avec un méchant sourire. Ils remarquèrent aussi que les lenteurs afïectées'deM. de Noailles étaient d'autant plus mortifiantes que, dans le même temps qu'il renvoyait le jésuite aux calendes grecques, l'archevêque pressait un Père de l'Oratoire, qui venait de traduire le Coran avec un commentaire, de publier son travail ; ce qui faisait dire à certain courtisan interrogé par le Dauphin sur les
(1) Louis Racine, dans ses Mémoires sur la vie de Jean Racine.
(2) Lettre de Vuillart à Préfontaine (1699), citée par Sainte-Beuve dans son Port-Royal, à l'Appendice du t. IV. — Voy. aussi ibid* une lettre précédente (1696) du même au même.
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nouvelles de Paris : « Vraiment, Monseigneur, il y en a une fort singulière : notre archevêque aime mieux TAlcoran des Pères de l'Oratoire que TEvaugile des Jésuites. T> De fait, Bouhours n'eut point la consolation de voir son Nouveau Testament publié en entier : les Actes et les Epîtres ne parurent qu'en 1703, après sa mort.