CHAPITRE VI
ristesses des derniers jours. — Ag^avation de souffrance, et résignation chrétienne. Comparaison avec Pascal souffrant. — Der> nières attaques jansénistes. — Mort de Bouhours : quelques témoignages nécrologiques. — Etendue et durée de sa réputation. Elle se répand à l'étranger : Allemagne, Italie, Angleterre. — Elle se prolonge en France pendant le xvni* siècle. — Ce qu'il en reste aujourd'hui.
Ces humiliations et ces mécomptes ; les brèches que la mort faisait dans ses amitiés : Pellisson, Bussy, puis La Fontaine, La Bruyère et Santeul, puis Racine, puis la muse nonagénaire, M"* de Scudéry, éteints les uns après les autres; les animosi tés jansénistes redoublant de violence ; ses propres infirmités aggravées par le déclin de l'âge et ne lui laissant plus de repos, tout cela dut apparemment assombrir ses derniers jours.
Au reste, Tàme déprise de la terre et tournée toute à Dieu, mortifié de cœur, se reprochant désormais comme fautes de charité les pointes trop aiguës de ses polémiques passées, il prenait la souffrance, comme toutes choses, doucement, et s'en prévalait pour mieux faire son office de traducteur de TEcriture sainte, car « on ne peut bien la traduire, disait-il, que quand on Ta pratiquée. » Il nous reste de sa piété résignée un monument
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naïf et touchant, un petit cahier écrit à son usage et qui, trouvé dans ses papiers posthumes, fut imprimé sous ce titre : Paroles tirées de P Ecriture sainte ponr la consolation des personnes qui souffrent. C'est un recueil de textes par lui choisis, paraphrasés et développés, qu'il relisait dans les instants où la violence de ses maux lui ôtait jusqu'à la force de penser; et Ton y suit l'histoire journalière de ses épreuves, les langueurs, les abattements, les élancements pieux de son âme.
Tandis que le religieux se mourait, la tête fendue des mêmes intolérables douleurs qui exercèrent l'héroïsme de Pascal : « Je languis, s'écriait-il, depuis longtemps dans un état triste et humiliant, souffrant toujours et n'étant capable de rien; redonnez-moi la vie, Seigneur, ou si vous voulez que je vive de la sorte, donnez moi des forces! » ou bien : « C'est une mort lente, plus dure que celle des criminels qu'on laisse expirer sur la roue, et auxquels on ne conserve la vie que pour les faire souffrir davantage... » Alors il demande grâce, il tombe dans les tristesses de la chair, il n'a plus de forces que pour se tourner vers « le remède infaillible et qui ne manquera pas », vers l'humaine et banale consolation de la mort; et n'étaient les espérances chrétiennes qui le soutiennent encore, sa voix se perdrait en des cris d'angoisse et des pleurs de découragement. Pourtant, de cette prostration, il s'élève parfois à d'étonnantes et surhumaines paroles, les mêmes que nous avons coutume d'admirer, non sans un frémissement de révolte, dans une autre bouche : « La souffrance, dit-il, étant le bonheur et la gloire des fidèles, c'est être malheureux, c'est être dés-
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honoré en quelque façon de ne souffrir rien. y> C'est ici du Pascal tout pur, moins l'accent souverain de Pascal : « Ne me plaignez point, la maladie est l'état naturel dès chrétiens (1). » Seulement, où celui-là se hausse par effort et atteint en ses plus grands élans, Pascal se tien d'une assiette inébranlable. Pascal ignore môme la plainte. De peur que la maladie ne suffise point, renforce la maladie de la piqûre de son cilice, tant la souffrance lui est une joie, tant le chrétien chez lui a dévoré l'homme. Bouhours est habituellement un chrétien tempéré, qui estime à leur prix les biens de ce monde et répète volontiers le mens sana in corpore sano de la sagesse antique (2) : plein de regrets quar il souffre, mais de regrets que la foi corrige, enveloppe, pour ainsi dire, de résignation.
Néanmoins le christianisme, qui ne peut changer l'étoffe première et la capacité native de ces âmes, les a pareillement pénétrées et remplies. L'agréable bel esprit et le plus pathétique des génies, le fils d'Ignace et le disciple de Saint-Gyran, qui ne se seraient connus sans doute que pour se détester, les voilà, réunis à leur insu
(1) Et la suite : «... parce qu'on est par là comme on devrait toujours être, dans la souffrance des maux, dans la privation de tous les biens... exempt de toutes les passions qui travaillent pendant tout le cours de la vie... N'est-ce pas ainsi que les chrétiens devraient passer la vie? Et n'est-ce pas un grand bonheur quand on se trouve par nécessité dans l'état où on est obhgé d'être ?» — Saint-Cyran avait déjà exprimé les mêmes idées.
(2) Bouhours à Bussy : « C'est, selon mes principes, la meilleure fortune du monde que d'avoir une sauté constante : avec cela on peut se passer de tout, quand on est détrompé et qu'on a de la raison. » {Corresp, de Rabutin, t V, p. 576.) Et une autre fois: a La santé me met au-dessus de tout, et quand on n'a plus de vapeurs on est à l'épreuve de tous les Cléantes. » {Ibid., t. VI, p. 142.)
dans une commune idée de vertu et d'abnégation. Pauvres esprils des hommes, si prompts à vous méconnaître, si ardents à vous enlrehaïr ! tandis que vous vous croyez dispersés sans rapprochement possible par tout le cercle de la pensée, d'un simple regard jeté vers le Bien suprême vous vous y rencontrez cependant, ainsi que dans un centre unique où tous les rayons se confondent.
Vers la Un de 1700, comme l'oratorien Quesnel le déchirait dans un volumineux et sanglant libelle (1), les maux de Bouhours empirèrent au point de le mettre onze mois durant dans un état désespéré. Il sembla se rétablir, à ce que Ton conte (2), par une médecine assez singulière. Bien qu'il connût par ouï-dire le pamphlet de Quesnel, trop malade pour être curieux, il ne s'en était pas enquis davantage, lorsqu'un exemplaire lui en tomba sous la main. Il le lut, et s'y trouva dépeint comme un si abominable homme, qu'au lieu de le peiner la furie de l'insulte lui apprêta simplement à rire; bref « ce lui fut une espèce d'émétique qui fit un effet merveilleux : le cerveau se dégagea, les vapeurs se dissipèrent, la gaieté revint... » Quoi qu'il en soit de cette coïncidence, que l'entourage de Bouhours s'empressa d'exploiter en
(1) Le P. Bouhours convaincu de ses calomnies anciennes et noU' velles^ etc. y 1700. C'est un recueil de tous les pamphlets (dirigés contre Bouhours par les écrivains jansénistes. (Voy. à l'Appendice, Bibliographie, C.)
(2) Dans la Lettre au P. Quesnel en quelque lieu qu'il soit, petit pamphlet presque introuvable, dû à quelque jeune plume de Louisie -Grand.
pelits vers français on latins (1) (car toute chose, à Louis-le-Grand, finissait en badinage d'humaniste), il n'y eut pas de quoi en triompher bien longtemps. La prétendue guérison n'était qu'une intermiltence, la derni(>re trêve concédée par la mort.
Aussi bien celle-ci était attendue, presque appelée par ce vieillard recru de fatigue et que tout détachait de vivre. Quand on Tavertit du péril suprême, il en eut de la joie, comme d'une bonne nouvelle; même il lui échappa un mot délicieux de finesse et de candeur, un mot où rayonnait une dernière fois toute son âme : « J'ai quelque scrupule, dit-il à un ami, du plaisir que je trouve à mourir (2). 5> Cette volupté, sur laquelle le bon Père se reprochait de trop rafiBner, il la goûta dès le lendemain, et s'éteignit avec toute sa connaissance, au milieu de ses frères, dans l'après-midi du 27 mai 1702, comme il entrait dans sa soixante-quinzième année.
Cette mort, prévue et traînée en longueur, ne paraît pas avoir fait une grande émotion dans le monde, môme
(1) Sanctse Teresiœ Eucharisticon pro amico capitis doloribus liberato ; une fable latine Léo et Taurus (le lion, c'est Souhours, et Quesnel le taureau qui le guérit d'un coup de corne) ; de plus un petit compliment en vers français signé Aristophile et adressé à Bouhours. Tout cela se trouve dans la Letlre au F, Quemely précitée.
(2) Le mot est authentique et de bonne source {Eloge historique du P, Bouhours). Je ne sais quel faiseur lïanas [Tableau des littérateurs finançais, T^SiV M. T/. avocat, t. II) lui en attribue un autre : « Je m'en vais ou je m'en vas, car l'un et l'autre se dit. » Sur quo de? gens d'esprit ont renchéri, ajoutant « ou se disent! » Cette sottise, bonne pour orner les ahnanachs, ne mérite pas d'être discutée. On cite bien Malherbe à l'agonie relevant une faute de lan- ;^age de sa servante, mais ceci est moins invraisemblable que le Je m'en vais ou je m'en vas.
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ecclésiastique. Bossuet, répondant à l'abbé Pirot, qui venait de Tinformer incidemment du décès du jésuite, y donne ces deux lignes : « Je suis fâché de la mort du P. Bouhours, il était de mes amis. Du reste, je ne lui aurais pas cédé sur les ;?owrçue (il s'agit d'un tour grammatical autorisé par Bouhours et que Bossuet reprenait dans le Nouveau Testament de Richard Simon) (1).» L'oraison funèbre assurément n'est pas longue, ni fort pathétique.
Les gazettes se mirent davantage en frais. Sans parler des Mémoires de Trévoux, où les jésuites insérèrent un bon éloge historique du défunt, publié aussi séparément (2), le Mercure galant et surtout le Journal de$ Savants à Paris, les Nouvelles de la République des
(1) Corresp. de Bossuet, au t. XI des Œuvres complètes^ édit. Martin -Beaupré. — Bossuet continue, ayant toujours dans la tête les pour que de Richard Simon :*« Ces expressions affectées et dd mode semblent indignes, non seulement d'une version de l'Evangile, mais encore de tout ouvrage sérieux. » Sur quoi il impol'te de relever une curieuse méprise de M. D. Nisard, dans son Histoire de la littérature française^ 1. IV, c. n, § 1 . L'éminent professeur a dû lire, ainsi que le portent quelques éditions fautives de Bossuet, « ses expressions » (au lieu de ces), d'où il s'ensuit que lesdites expressions « indignes d'un ouvrage sérieux » seraient imputables, non pas à R. Simon, mais à Bouhours lui-même; et là-dessus, M. Nisard d'accabler le jésuite de cette cruelle citation. Pourtant le contexte aurait pu l'avertir que les Evangiles de Bouhours n'avaient absolument rien à voir ici, joint qu'une pareille sortie de Bossuet contre son ami mort de la veille serait d'une incroyable indécence. Bossuet a parlé ailleurs du Nouveau Testament du jésuite : c'est pour citer, à rencontre d'un passage hasardé de la version de Simon, « l'exacte et élégante traduction du P. Bouhours » (Critique de la Version du N. T, de R. Simon, Instr. I). Nous voilà loin des o expressions indignes ». Il est donc avéré que c'est sur une faute d'impression, jointe à une inadvertance de critique, que se fonde toute la conclusion de M. Nisard.
(2) Gœttinger {Bibliographie biographique, 1854) attribue cet éloge au savant André Dacier, je ne sais sur quel fondement. J'y verrais bien plutôt la main d'un jésuite ami.
lettres à Amsterdam, le Mercure historique et politique à La Haye, lui consacrèrent des articles très élogieux pour le caractère de l'homme et pour les talents de Técrivain, Il ne manqua point non plus d'admirateurs ni de médisants pour lui versifier des épitaphes ; et il nous en reste un spécimen dans les deux genres. L'une (1) est d'un certain Artaud, ami et disciple de Bouhours, et n'offre rien de particulier, sinon que l'auteur avant cette occasion n'avait jamais fait de vers : cela est croyable. Pour l'autre épithaphe, un plaisant (l'on a dit Boileau, ce qui n'est ni vrai ni vraisemblable) s'avisa de tourner en quatrain une épigramme que labbé de La Chambre avait décochép jjadis kV aller ego de Bouhours, au Père Rapin. Le trait en est joli, et vaut qu'on cite la pièce :
Ci-gît un bel esprit qui n'eut rien de terrestre. \\ donnait un tour fin à ce qu'il écrivait.
La médisance ajoute qu'il servait Le monde et le ciel par semestre.
Si Ton ne doit aux morts que la vérité, il faut con* venir que Bouhours n'avait point ici grand sujet de se plaindre. Heureux si, de son vivant, Ton n'eût jamais blessé d'une plus offensante ironie cet homme excellent, et qui n'eut d'autre défaut que de vouloir être quelquefois trop aimable !
La renommée de Bouhours ne fut ni viagère ni étroitement française : elle lui survécut près d'un siècle,
(1) Voy. cette pièce à TAppendice, IV.
124 LE PÈRK BOUHOURS.
comme elle se répandit dans presque toute l'Europe. Sans compter les journaux de Hollande ou les Acta erudilorum de Leipzig, qui annonçaient complaisamment ses ouvrages, les critiques allemands (1) s'occupaient non sans dépit de ce « nolissimus monachus criticus », de ce « limati ingenii censor », dont les Entretiens^ disaient-ils, avaient a fasciné une foule d'esprits » chez eux aussi bien qu'en France. Non seulement ces cerveaux germaniques, possédés déjà d'érudition forte, devaient être mal disposés pour les grâces un peu futiles et le goût léger du jésuite français, mais ils avaient à son égard une injure nationale à venger : l'Eugène des Entretiens n'avait-il pas été si inconsidéré que de mettre en question si un Allemand pouvait ùtre bel esprit, cela dans l'année môme (1671) où le jeune Leibniz visitait Paris? En 1694, le lettré Cramer releva l'impertinente boutade d'une façon polie, mais mordante, dans un livret dont le titre explique assez l'objet : Vindiciœ nominis yermanici contra quosdarn obtrec' tatores Gallos (2), tandis qu'un célèbre professeur d'Amsterdam, Francius, applaudissait par des ïambes latins élégamment aiguisés. En môme temps un docteur Braun, de Groningue, avec toute la pesanteur de coups que l'on peut attendre d'un Allemand renforcé d'un théologien, revenait à la charge dans une copieuse dis-
(1) J. Braun, J.-F. Cramer, etc..
(2) Curieux encore à consulter pour l'histoire du goût allemand. Cramer, par quelques détails, n'est point sans rapport avec Lessing; on y reconnaît, du moins à l'état rudimentaire, certains jugements anti-français fixés plus tard par le génie de Lessing. Voyez le livre de M, L. Crouslé : Lessing et le goût français en Allemagne^ 1863.
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sertation de Bahourii Galli ignoraniia et maledicentia (1) ; mais Bouhours eut cet honneur, qu'en pensant l'attaquer, c'était à la langue, c'était au génie français, que le gallophobe prodiguait en réalité l'insulte. Si les Entretiens émurent les inimitiés d'outre-Rhin, la Manière de bien penser fut cause que T Italie aussi traita Bouhours en adversaire illustre. Il venait de mourir, quand le marquis Orsi, pour la plus grande gloire du Tasse et pour la défense de quelques poètes infimes d'au delà les monts, engagea la lutte d'abord par des dialogues critiques où l'on voit Gelaste et Eristico^ Eupisio et Filalete, disputer interminablement sur des pointes d'aiguille; puis par quatre lettres adressées à la savante M"^® Dacier. Cet Orsi, qui pédantisait avec une certaine autorité dans le silence morne des lettres italiennes, était tout juste un de ces beaux esprits d'académie, ergoteurs et verbeux; et ses « Considérations » ^ont une fort ennuyeuse chose. Un académicien rival, le comte Montani^ ayant pris occasion de là pour le quereller furieusement, Orsi entraîna dans la bataille d'imposants renforis, un BoUazoDÎ, un Garofalo, un Barufifaldi, et autres docteurs aussi graves, qui lâchèrent en sa faveur quantité de Raisonnements et d'Observations, de Lettres et de Dialogues. Entre temps dix connaisseurs de style, requis de se prononcer sur les points en litige, envoyaient chacun à l'appui des allégations d'Orsi une consultation motivée ; et d'autre part les journalistes de Trévoux plaidaient avec une
(1) Dissertatio III, Notœ, au tome V de ses Selecta Sacra, Amsterdam, 1700.
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extrême modératioa fa cause de leur défunt confrère. Tout cela en somme dura huit années (1703-1711), mit en mouvement une vingtaine de plumes italiques, et remplit deux gros in-quarto (1), qui ont cet intérêt, à défaut d'autre, de nous montrer sensiblement ce que pouvait alors, et jusqu'à l'étranger, un avis signé do Bouhours.
L'Angleterre, n'ayant point les mêmes raisons d*y contredire, goûtait la Manière de bien penser sans réserves. C'est peu qu'Oldmixon s'en soit inspiré dans son Art de ta rhétoriqtie et de la logique; nous avons sur le livre du jésuite un plus précieux témoignage, celui d'un des esprits les plus souples et les plus pénétrants \ qui furent au siècle passé, de l'homme qui travailla davantage à franciser le goût anglais, de lord Ghesterfield. Dans ces lettres vraiment exquises (2) où il s'évertue à dégrossir l'épaisse nature de son fils, où il l'exhorte si instamment aux « grâces » et encore aux a grâces », le nom de Bouhours vient et revient sous sa plume : « Relisez, écrit-il en 1747, son Uvre à votre loisir, il TOUS formera le goût et vous apprendra à penser juste. » Même recommandation l'année d'après; et encore en 1750 : « Maintenant que votre jugement est plus solide, il me semble que le même livre vaut la peine d'être lu une seconde fois. Je n'en connais aucun plus capable de former le bon goût.,. » Bel éloge à cette date, et venant d'un tel homme.
(1) Considerazioni del Marchese G.G. Orsi sopra la Maniera di beri pensare.». Modène, 1735, 2 vol.
(2) Lettres de Lord Ghesterfield à son fils Stanhope^ trad. par Am. Jlenée, 1842, 2 vol.
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Cependant la réputation de Bouhours, si fort établie à l'étranger, prospérait en France et y dura tout le dixhuitième siècle. La mention fréquente de son nom par les rhéteurs (1) et les anecdotiers du temps, la Manière de bien penser plus de dix fois rééditée (2) depuis sa mort, en sont de suffisants indices, et que confirment deux autorités qu'on ne saurait souhaiter plus diverses ni plus décisives. C'est d'abord le bon Rollin, écrivant en tête de son Traité des Etudes (1725) : « La Manière de bien penser du P. Bouhours m'a fourni de solides réflexions sur ce qui regarde les pensées : ce livre est très propre à former le goût et peut beaucoup aider les maîtres qui le liront avec attention et avec quelques précautions (3). » C'est ensuite Voltaire, qui loge le jésuite dans son Temple du Goût (1731), qui Fy montre parmi les gens d'esprit, derrière Bourdaloue et Pascal qui" s'entretiennent sur le grand art de joindre l'éloquence au raisonnement, « marquant sur des tablettes toutes les fautes de langage et toutes les négligences qui leur échappent». Et si l'hommage ne va point sans quelque semonce, si Voltaire lui fait infliger par le cardinal de Polignac ce& petits vers :
Quittez d'un auteur pointilleux La pédantesque diligence...
J'aime mieux errer avec eux Que d'aller, censeur scrupuleux, Peser des mots dans ma balance...
(1) Voyez par exemple le Traité de grammaire de Candillac, pas* sioi : Bouhours y est souvent cité et critiqué.
(2) Voyez à 1* Appendice, Bibliographie^ A,
(3) Discours préliminairef III.
c'est ici, comme remarque M. Nisard, reprocher au puriste un goût trop exigeant, non pas Texclure de cette élite qui a le privilège du goût.
Ce concours de Voltaire et de Rollin caractérise assez bien la double influence que Bouhours était en possession d'exercer sur Tesprit français. Ceux-là y cherchaient le fruit, ceux-ci la fleur. La Manière de bien penser demeurait pour tous une sorte de manuel du bon goût, un de ces livres estimés qu'on était sûr de rencontrer dans les bibliothèques sérieuses et ecclésiastiques aussi bien que dans le cabinet du mondain frotté de littérature. Mais )a fortune de Bouhours était liée en quelque façon à Tancien régime; il fallait qu'elle prît fin du jour où fut aboli l'art de noblement et de finement dire, où s'évapora Vurbanilé, où cette langue aristocratique, délicate et grêle, s'altéra par des événements et par des besoins nouveaux. Bouhours disparut donc dans le bouleversement final du xviii* siècle; et la rénovation littéraire qui s'ensuivit, l'impatience des vieille^ règles surannées, les revanches de l'imagination sur Tabus de !a raison abstraite, un esprit nouveau s'emparant du style, achevèrent d'efi'acer sa trace. Les grandes œuvres, celles qui ont remué par quelque endroit Tâme humaine, peuvent subir des oublis momentanés : insubmersibles, pour ainsi dire, elles traversent Torage, et reparaissent dans la sérénité de leur gloire; mais Bouhours étant de ces génies fragiles, plutôt de mots que de choses, qui sombrent à la première révolution de la mode, son naufrage fut définitif. Si son autorité est encore alléguée au début de ce siècle, c'est par infini-
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ment peu de gens, el de peu de conséquence : dans l'ombre des collèges, dans d*honnêtes feuilles vouées aux vieilles traditions (1), chez ceux enfin qui, par état ou par inclination, fonl le personnage de retardataires. La Harpe même, qui le nomme dans son Lycée (2), le dédaigne, comme il méconnaît Marivaux — avec qui Bouhours n'est pas tout à fait sans parenté; — et il taxe crûment ses finesses de galimatias. C'est que dès lors la vogue est passée, le sens à peu près perdu de ces agréments et de ces raffinements. Bouhours ne se lit plus; de ses œuvres, j'entends les plus intéressantes, nulle réédition moderne : quant à ses opuscules de piété, d'ailleurs d'une onction médiocre, et à ses froides Vies de saints, autant de volumes indéfiniment réimprimés dans un but de propagande religieuse, ce n'est là qu'un article de négoce spécial, dont le débit n'a rien à voir avec la Uttérature.
Néanmoins, si peu qu'il reste actuellement de Bouhours, il en reste un nom connu (3); son rôle est fini, mais Ton soupçonne qu'il a joué un rôle. C'est sous ce nom vague que j'ai tâché de découvrir un personnage vivant; c'est ce rôle qu'il s'agit maintenant de définir avec une suffisante précision.
(1) Voy . le Spectateur français au XIX^ siècle^ 9* an.(1810),art. 34 et â5.
(2) Deuxième partie, liv. I, ch. iv, Critiques,
(3) On a mentionné ùbil^V Introduction du présent livre quelques témoignages des critiques modernes sur Bouhours. C'est raison d'y joindre deux articles de M. Hiver de Beauvoir, consacrés l'un aux Entretiens cVAriste et d'Eugène ^ l'autre à la Manière de bien penser, et parus dans le Bulletin du Bouquiniste^ an. 1858, pp. 505 sq, 533 sq.