H PREMIER DISCOURS
connaître la création ou le Créateur, le monde ou sa cause étemelle. Le besoin de la conscience qui nous pousse vers la sainteté, c'est Dieu qui en est le terme. Lorsque nous serions parvenus au plus haut degré de vertu, qu'aurions-nous fait ? nous aurions réalisé le plan qu'il a proposé à la liberté des créatures spirituelles, en même temps qu'il réglait les astres par cette autre parole qu'ils accomplissent sans l'avoir entendue. Dieu est la source éternelle de la beauté. C'est lui qui a répandu la grâce sur nos vallées et la majesté sur nos montagnes, et c'est lui encore (je cite saint Augustin) qui agit dans les âmes des artistes, de ces grands artistes qui , sans cesse poussés vers les régions de l'idéal, se sentent comme entraînés vers un monde divin. Dieu donc est avant tout Celui qui est, l'absolu, l'infini, l'Éternel, dans les profondeurs à jamais mystérieuses de son essence. Dans son rapport avec le monde, il est la cause ; dans les hautes aspirations de l'âme, il est l'idéal. Il est l'idéal parce qu'étant la cause absolue, il est la source unique en même temps que l'objet de nos aspirations; il est la cause absolue parce qu'étant Celui qui est, dans son unité suprême, rien ne saurait exister que par l'acte de sa puissance. Nous pouvons déjà reconnaître ici, en passant, la source où s'alimentent les plus graves aberrations de la pensée religieuse. Considère-t-on la vérité, la sainteté, la beauté, en les séparant de l'esprit réel et infini où se .trouve leur raison d'être? on voit apparaître des phi-
losophies nobles à leur début, mais qui bientôt descendent une pente fatale. On parle encore de ce qu'on appelle le divin ; mais le divin est une abstraction et ne subsiste pas sans Dieu. Si la vérité, la beauté, la sainteté ne sont pas les attributs d'un esprit étemel, mais la simple expression des tendances de notre âme, l'homme peut rendre d'abord une sorte de culte à ces hautes manifestations de sa nature ; mais la logique, l'inexorable logique le force bientôt à reléguer le divin dans le pays des chimères. Les rayons s'éteignent avec leur foyer ; l'âme perd le secret de ses destinées, et, dans le deuil immense qui l'envahit, elle proclame enfin que tout n'est que vanité. Nous devrons assister ensemble à ce douloureux spectacle.
Telle est la base de notre idée de Dieu ; il nous faut maintenant en découvrir le sommet. A la pensée de cet être souverain, parla volonté duquel sont toutes choses, et qui est sans principe et sans fin, notre âme reste comme^ccablée. Nous soiîimes si faibles ! l'idée du pouvoir absolu nous écrase. Nous sommes tellement éphémères ! nous avons peine à comprendre l'Éteme . Nous sommes si fragiles et si mauvais! l'idée de la sainteté nous donne le tremblement. Mais, vous le savez, une parole plus douce s'est fait entendre sur la terre : Ce Dieu souverain, il nous aime. Dans la proportion où cette idée pénètre notre intelligence, dans la même proportion notre âme commence à entrevoir les sentiers de la paix. Il nous aime, et nous prenons
iÙ PREMIRR DISCOURS.
confiance. D nous entend, et la prière monte à lui avec espoir d'être entendue. H gouverne tout, et nous nous reposons sur sa Providence. Quand vos regards se portent vers les profondeurs du ciel, ne vous arrive-t-il jamais de rester comme épouvantés en contemplant ces mondes qui s'ajoutent sans fin à d'autres mondes? En fixant votre pensée sur les abîmes incommensurables de l'étendue, en vous disant que si loin que vous reculiez la borne du ciel, si l'univers s'arrêtait là, l'univers, avec ses soleils et ses cortèges d'étoiles, ne serait pourtant qu'une lampe solitaire, brillant comme un point dans des ténèbres sans limites, n'avez-vous jamais éprouvé comme un mystérieux effroi et une sorte de vertige? Portez alors vos yeux vers des objets plus rapprochés. Celui qui a fait les cieux avec leur immensité, c'est celui qui fait germer le blé pour votre nourriture, qui pare la campagne des fleurs qui réjouissent vos regards, qui vous donne la fraîche haleine du matin et le calme d'une belle soirée; c'esti Celui sans la permission duquel rien n'arrive, qui veille sur vous et survols bien-aimés. Pénétrez-vous de cette pensée d'amour, puis levez de nouveau les yeux vers le ciel, et de chaque étoile, et des mondes les plus perdus dans les profondeurs de l'espace, il tombera sur votre front rasséréné un rayon d'amour et de paix. Alors vous vous associerez, dans un sentiment de douce confiance, à ces paroles d'un ancien prophète : a Où irai-je loin « de ton esprit, où fiiirai-je loin de ta face? Si je
NOTRE IDÉE DE DIEU. il
« monte aux deux, tu y es ; si je me couche dan» le « sépulcre, t'y voilà. Si, me soulevant sur les ailes de <i l'aurore, je pouvais atteindre aux bomes.de l'Océan, (( là même ta main me conduirait, et ta droite me sai- « sirait*. » Alors vous comprendrez ces grandes et douces paroles de saint Augustin, d'entre les plus belles qui soient tombées de la bouche d'un homme : « Avez-vous peur de Dieu? sauvez-vous dans ses bras ! »
Ainsi se complète notre idée de Dieu, l'idée de Celui que nous nommons le Père, dans un sentiment de confiance filiale, et que nous appelons le Père céleste^ en adorant cette sainteté absolue dont le pur éclat du firmament est pour nous le visible et magnifique symbole. La bonté est le secret de l'univers; c'est la bonté qui a dirigé la puissance et mis la sagesse à son service.
Cette idée de Dieu, je ne viens pas l'enseigner, je viens la défendre. Je ne viens pas l'enseigner, car tous nous la possédons. Il n'est personne ici qui n'ait reçu sa part du dépôt sacré. Cette idée sainte, elle peut être voilée par nos tristesses, dénaturée par nos erreurs, obscurcie par nos fautes; mais, si épaisse que soit la couche de cendres amassée au fond de nos âmes, regardez bien : l'étincelle sacrée n'est pas éteinte, et un souffle propice peut encore en tirer la lumière.
Nous avons reconnu les éléments essentiels dont se
* Ps CXXXIX, 7-10.
12 PREMIKR DISCOURS.
compose notre idée de Dieu. Cette idée d'où vient-elle? Quelle est son origine historique ? Je ne demande pas quelle est l'origine historique de la religion, car la religion n'est pas née dans l'histoire; on la rencontre partout et toujours dans l'humanité. Ceux qui le nient sont réduits à « chercher dans les ténèbres quelque a exemple obscur et connu d'eux seuls, comme si tous « les penchants de la nature étaient anéantis par la « dépravation d'un peuple, et que sitôt qu'il est des « monstres, l'espèce ne fût plus rien '. » Le sentiment d'un monde supérieur au domaine de l'expérience est un des attributs caractéristiques de notre nature. )> S'il tt y avait jamais eu, ou s'il existait encore quelque part « un peuple entièrement dépourvu de religion, ce se- « rait par suite d'une déchéance exceptionnelle qui « équivaudrait à l'animalité •. » Je ne cherche donc pas l'origine de l'idée et du sentiment de la divinité, dans un sens général, mais l'origine de l'idée du Créateur unique et tout-puissant telle que nous la possédons. En effet, si la religion est universelle, la connaissance distincte du Créateur ne l'est pas.
Notre passé plonge ses racines dans le sol historique qui, au point de vue des croyances, est connu sous le nom de paganisme ou d'idolâtrie. A première vue, que trouvons-nous dans les pensées de cet ancien monde ? Aucune trace de l'unité divine. L'adoration est disper-
• J.-J. Rousseau.
• Les Origines Indo-Européennes, par Adolphe Pictet, II, 651.
sée sur mille êtres divers. On adore non-seulement les astres du ciel et les puissances de la nature, mais des hommes, des animaux, des objets inanimés. Le sentiment de la sainteté de Dieu ne fait pas moins défaut, semble-t-il, que l'idée de son unité. La religion sert de prétexte au déchaînement des passions humaines. C'est là un fait malheureusement général, et auquel îa religion vraie n'échappe pas ; mais ce qui caractérise le paganisme, c'est que la religion favorise, par sa propre nature, le développement de l'immoralité. Des sanctuaires célèbres deviennent les repaires d'une prostitution qui fait partie des hommages rendus aux dieux ; les cultes de l'ancienne Asie, et ceux de la Grèce qui subirent leur influence, sont fameux par leurs impudidtés. Les temples des faux dieux, trop souvent souillés par la débauche, sont trop souvent aussi déshonorés par d'affreux sacrifices. L'ancienne civilisation du Mexique était élégante et même raffinée à quelques égards ; mais les autels étaient arrosés, chaque année, , du sang de milliers d'êtres humains; et les fidèles de ce culte sanguinaire mangeaient, dans des banquets solennels, les membres palpitants des victimes. Ne cherchons pas des exemples trop éloignés de la civilisation qui a produit la nôtre. Dans le monde grec et romain, les histoires des dieux étaient peu édifiantes, comme chacun le sait : le culte de Bacchus ne poussait pas à la tempérance, et les fêtes de Vénus n'étaient pas une école de chasteté. En rassemblant les faits de cet
li PREMIER DISCOURS.
ordre, il serait facile d'en composer un tableau chargé de sombres couleurs, et de conclure que notre idée de Dieu, l'idée du Dieu unique et saint, ne procède pas des soui-ces impures de l'idolâtrie. Le procédé serait bref et commode ; mais une appréciation des faits, fausse parce qu'elle serait incomplète, détruirait la valeur de la conclusion. Dans l'antiquité païenne, en effet, les abominations que je viens de rappeler ne composaient pas seules la tradition religieuse. Â côté d'un courant de ténèbres et d'impureté, on rencontre un courant d'idées pures et de grandes lueurs.
Presque tous les païens semblent avoir entrevu l'unité divine au-dessus de la multiplicité de leurs idoles, et les rayons de la sainteté divine au delà des saturnales de leurs Olympes. C'est un Grec qui a écrit ces paroles : « Rien sur la terre ne s'accomplit sans toi, ô « Dieu, sauf les œuvres que dans leur folie commette tent les méchants '. » C'est sur un théâtre d'Athènes que le chœur d'une tragédie chantait, il y a plus de deux mille ans : « Puisse la destinée m' aider à con- « server intacte la pureté de mes paroles et de toutes « mes actions, selon ces lois sublimes qui, enfantées tt dans les célestes hauteurs, ont le Ciel seul pour père, « que la race des hommes mortels n'a point mises au « monde, et que l'oubli n'enseveUra jamais. En elles est « un Dieu suprême et qui ne vieillit point •. » 11 serait
* Cléanthe, Hymne à Jupiter.
• Sophocle, QSdipe roi.
facile de multiplier les citations de cet ordre, et de vous montrer dans les documents de la civilisation grecque et romaine des traces nombreuses de la connaissance du Dieu unique et saint. Écoutez maintenant une voix véritablement sortie du fond des sépulcres ; elle nous arrive de l'antique Egypte.
En Egypte, vous le savez, la dégradation de Tidée religieuse était complète dans la pratique populaire. Mais, sous les paroles confuses de la superstition, la science de notre âge réussit à entendre dans le lointain les vibrations d'une parole sublime. Dans les cercueils d'un grand nombre de momies on a découvert des rouleaux de papyrus renfermant un texte sacré qu'on appelle le lÂvre des morts. Voici la traduction de quelques fragments qui paraissent remonter à une époque très-reculée. C'est Dieu qui parle : « Je suis le v( très-saint, le créateur de tout ce qui remplit la terre, « et de la terre elle-même, habitation des mortels. Je « suis le prince des âges infinis. Je suis le grand Dieu (( puissant, le Très-Haut, éclatant au milieu des étoiles « errantes et des armées qui me louent au-dessus de
« ta tête C'est moi qui châtie et qui juge les mal-
(( faiteurs et les persécuteurs des hommes pieux. Je
« découvre et confonds les menteurs Je suis le juge
« clairvoyant et le vengeur. le gardien de mes lois
« dans la terré de justice *. »
* Handbttch der gesammten àgyptischen Alterihumskunde, Yon D' Max Ulilemann. Loipzig, 1857.
1 f^ PREMIRR DTSGOURft.
Ces paroles se trouvent mêlées, dans le texte dont je les extrais, avec des allusions aux dieux inférieurs ; et il faut reconnaître d'ailleurs que la traduction des anciens documents de l'Egypte est encore assez incertaine. Cette incertitude ne paraît pas toutefois s'étendre au sens général et à la portée des découvertes récentes de nos savants. Simple écolier des maîtres de la science, je ne puis que vous indiquer le résultat de leurs études. Or, voici ce que nous disent les maîtres sur l'état actuel des études mythologiques. On retrouve presque partout au milieu des superstitions de l'idolâtrie les traces d'une religion relativement pure, et souvent empreinte d'une haute moraUté. Le paganisme n'est pas un fait simple : il présente dans le même lit deux courants, l'un pur et l'autre immonde. Quel est le rapport de ces deux courants? Un passage d'un écrivain de l'Église latine jette une vive lumière sur leur rapport de fait dans la pratique de la vie. Voici comment s'exprime Lactance : « Quand l'homme (le (( païen) se trouve dans l'adversité, c'est pour lors « qu'il a recours à Dieu (au Dieu unique). Si les hor- « reurs de la guerre le menacent, s'il survient une court tagion, une sécheresse, une tempête, pour lors il a « recours à Dieu. . . S'il est surpris en mer par un orage, « et qu'il coure risque de périr, il invoque aussitôt « Dieu ; s'il se trouve dans quelque danger pressant, Ki il a recours à Dieu... Ainsi les hommes songent i tt Dieu lorsqu'ils sont dau^ le malheur ; mais sitôt que
NOTBE IDEE DE DIEU. i 7
« le péril est passé et qu'ils ne craignent plus rien, on
« les voit retourner avec joie aux temples des faux
« dieux, leur faire des libations et leur offrir des sacri-
« fices *. » Voilà un tableau saisissant des dispositions
du cœur de l'homme dans tous les temps ; car, ainsi
que l'observe notre auteur, « Dieu n'est jamais tant
« oublié des hommes que lorsqu'ils jouissent tranquil-
« lement des grâces et des biens qu'il leur envoie •. »
Quant à notre objet spécial, cette page révèle d'une
manière fort instructive l'état religieux de l'antiquité
païenne. La pensée du Dieu souverain était assoupie
sans être éteinte ; elle se réveUlait sous l'étreinte de la
douleur; mais la vie ordinaire, la vie de tous les jours,
appartenait au culte facile des idoles.
On peut demander maintenant quel est le rapport historique des deux courants du paganisme dont nous venons de constater le rapport de fait dans la pratique de la vie. L'humanité a-t-elle commencé par un fétichisme grossier, pour s'élever peu à peu à des conceptions plus hautes? Les traces d'un monothéisme relativement pur se montrent-elles dans les périodes les plus récentes de l'idolâtrie? La science contemporaine incline de plus en plus à répondre : non. C'est dans le terrain historique le plus ancien (passez-moi ces termes de géologie) que les laborieux investigateurs du passé rencontrent les idées religieuses les plus élevées.
' InstituUona divines^ II, 1 ,
•Ma.
18 PREMIER DISGOIRS
Coupez par le pied un hêtre jeune et vigoureux, et revenez quelques années ensuite : à la place de l'arbre coupé vous trouverez un taillis; la sève qui nourrissait un tronc unique s'est partagée entre une foule de rejets. Cette comparaison exprime assez bien l'opinion qui tend à prévaloir parmi nos savants sur le développement historique des religions. La pensée du Dieu unique est au fond, elle est primitive ; le polythéisme est dérivé. Un monothéisme oublié et comme endormi existe sous le culte des idoles ; il est le tronc caché qui les supporte, mais les idoles ont absorbé toute la sève. Le Dieu ancien (passez-moi encore une comparaison), le Dieu ancien est semblable à un souverain relégué dans le fond de son palais; on ne pense à lui que rarement, dans les grandes occasions ; les ministres seuls agissent, reçoivent les demandes et les vrais hommages.
La thèse de la primauté historique du monothéisme est fort importante, et n'est pas universellement admise. Il faut donc vous montrer, par quelques citations au moins, que je ne parle pas à la légère. Un des mythologues les plus accrédités de notre temps, le professeur Grimm, de Berlin, s'exprime ainsi ; a La forme « monothéiste paraît être la plus ancienne, et celle dont « l'antiquité dans l'enfance s'est formée le polythéis-
« me C'est là ce que nous présentent toutes les
« mythologies'. » Entre les savants français voués à
* JJçtUsche Mythoh 3"* édit. page Lxjv.
l'étude de l'ancienne Egypte, M. le vicomte de Rougé occupe une des premières places. H nous dit : « En (( Egypte, le Dieu suprême était nommé le Dieu un, « vivant en vérité, celui qui a fait tout ce qui existe, « qui a créé les êtres. C'est le générateur existant seul u qui a fait le ciel et créé la terre. » L'écrivain nous informe que ces idées se trouvent souvent reproduites « dans des textes dont la rédaction précède l'époque « de Moïse, et dont plusieurs faisaient partie des hymi( nés sacrés les plus anciens ; » puis il conclut : a L'É- « gypte en possession d'un admirable fonds de doc- « trinés sur l'essence de Dieu et sur l'immortalité de tt l'âme ne s'en est pas moins souillée parles superstiii tiens les plus dégradantes ; elle suffit pour résumer tf l'histoire religieuse de toute l'antiquité *. » Quant à la civilisation qui s'est épanouie dans l'Inde, M. Adolphe Pictet, dans ses savantes recherches sur les Aryas primitifs, arrive, en ce qui concerne l'idée religieuse, à la conclusion que voici : « En résumé : Monothéisme « primitif d'un caractère plus ou moins vague, passant « graduellement à un polythéisme encore simple, telle « paraît avoir été la religion des anciens Aryas*. » Un de nos compatriotes qui cultive avec autant de modestie que de persévérance l'étude des antiquités religieuses, s'est procuré la plupart des travaux récents pubUés sur ces matières en France, en Allemagne et
* Annales de phikmphie chrétienne, t. LIX, p. 228,
* Les Origines InéUhEuropéenneSf n, 720.
f PREMIER DISCOURS.
en Angleterre H les a lus, la plume à la main, et a bien voulu compulser à ma demande ses notes longuement amassées. Je trouve la phrase suivante dans les manuscrits quMl m'a communiqués : « L'impression « générale de tous les mythologues actuels les plus « distingués est que le monothéisme est à la base de « toute mythologie païenne. ï>
Les savants, je le répète, n'acceptent pas unanimement ces conclusions; les savants, comme les autres hommes, sont rarement unanimes. Il me suffisait de montrer que ce n'est pas seulement la grande tradition placée sous la garantie de la foi chrétienne, mais aussi le courant le plus caractérisé de la science contemporaine qui nous dit que Dieu a brillé sur le berceau de notre espèce. L'image auguste s'est voilée, et l'idolâtrie avec le cortège de ses turpitudes se montre dans l'histoire comme le résultat d'une déchéance appelant une restauration, plutôt que comme le point de départ d'un progrès continu.
L'image auguste s'est voilée. Qui a levé le voile? Ce ne sont pas les prêtres des idoles. On rencontre dans l'histoire du paganisme des mouvements de réformation, ou tout au moins de transformation reUgieuse : le bouddhisme en est un mémorable exemple ; mais ce n'est pas un retour vers les traditions pures de l'Inde ou de l'Egypte qui nous a fait connaître le Dieu que nous adorons. Le voile a-t-il été levé par la réflexion, ç'est*à-dire par les travaux des philosophes? La philo-
Notre Idée M Dtfctj. ii
âopliie a rendu au inonde des services éclatants. EUe a combattu les abominations de Tidolâtrie ; elle a reconnu Tintelligence dans la nature; elle a discerné dans la raison le besoin profond de l'unité ; elle a signalé dans la conscience le sentiment du bien, et montré ses caractères ; elle a contemplé la radieuse image de la beauté suprême... ce n'est pourtant pas la philosophie qui a restauré l'idée de Dieu pour l'humanité. Ses lumières mêlées de ténèbres restaient éparses, privées d'un foyer assez puissant pour leur donner la force d'éclairer l'univers. ChercherDieu, et par conséquent le connaître déjà en une certaine mesure ; mais demeurer toujours devant l'autel d'un Dieu simplement entrevu par une élite de sages, et restant pour les multitudes le Dieu inconnu : telle est la sagesse des anciens. Elle a préparé le sol ; mais elle n'y a pas déposé le germe dont l'idée du Créateur devait sortir vivante et forte, pour ombrager de ses rameaux tous les peuples de la terre. Et quand cette idée a paru dans tout son éclat et a commencé la conquête de l'univers, la philosophie ancienne qui s'était séparée des cultes païens et les avait couverts de son mépris, a contracté une alliance avec ses vieux adversaires. Elle a accepté les interprétations les plus hasardées des superstitions communes, afin de pouvoir se liguer avec la foule dans un même combat contre la puissance nouvelle qui venait de paraître dans le monde : C'est
a t»tlEMtEh DISCOUttô.
là tout le résumé de l'histoire de la philosophie dauâ la première période de notre ère.
Le monothéisme des modernes ne procède pas historiquement du paganisme ; il a été préparé par la philosophie ancienne, sans être produit par elle. D'où vient-il donc? Il n'existe pas de contestation sérieuse à cet égard. Notre connaissance de Dieu est le résultat d'une idée traditionnelle transmise de génération en génération dans un courant déterminé de l'histoire. Bien des obscurités planent encore sur les origines religieuses de l'humanité, mais la vérité que je vous indique est solidement et clairement établie. Parcourez par la pensée le globe terrestre. Toutes les superstitions dont l'histoire garde le souvenir se pratiquent aujourd'hui ou en Asie, ou en Afrique, ou dans les îles de l'Océan. Les rites les plus ridicules et les plus féroces sont encore éclairés par le même soleil qui dore en se couchant les flèches et les coupoles de nos églises. Aujourd'hui même, il y a sur la terre des peuples qui se prosternent devant des animaux, o\i qui adorent des arbres sacrés. Aujourd'hui même, peut-être à l'heure où je vous parle, des victimes humaines sont liées par les prêtres des idoles ; avant que vous ayez quitté cette salle, leur sang aura souillé les autels des faux dieux. Aujourd'hui même, des peuples nombreux qui n'ont manqué ni de temps pour se développer, ni de toutes les ressources de la civilisation, ni de poètes habiles, ni de philosophes profonds, appartiennent au culte des brah-
NOtnc IDÉE DE DIËÙ. 2d
toanes, ou sont instruits dans les légendes qui recouvrent les sinistres doctrines du Bouddha. Où se rencontre la claire idée du Créateur? Dans une tradition unique qui procède des Juifs, que les chrétiens ont répandue et qu'altéra Mahomet. Dieu est connu, de cette connaissance ferme et générale qui fonde une doctrine et un culte, sous l'influence de cette tradition, et nulle part ailleurs. C'est une simple thèse d'histoire contemporaine; et il n'est guère dans l'histoire de thèse mieux étabUe.
La lumière nous vient de l'Evangile. Cette lumière n'a pas paru comme une clarté subite et absolument nouvelle. Elle avait jeté de pâles reflets dans l'âme des païens à la recherche du Dieu inconnu ; elle avait brillé à l'écart dans ce peuple étrange et glorieux qui porte le nom d'Israël. Israël avait consei-vé la lumière primitive entourée de mesures exceptionnelles. C'était la flamme d'une lampe trop faible pour supporter le grand air et qui demeurait enfermée dans un vase, jusqu'au moment où elle serait devçnue assez iorte pour, qu'à travers de son enveloppe brisée, elle pût rayonner sur le monde. Le culte de Jéhovah est un culte local; mais ce culte localisé pour un temps s'adresse au Pieu un et souverain. A toute nation qui lui dit comme Athalie et Joas ;
J*ai mon I)ieu que je sers, vous servirez le vôtre,
U f AElirBti DISGOÛM.
' Israël répond comme Joas :
n faut craindre le mien ; Lai seul est Dieu, Madame, et le vôtre n'est rien.
Israël n'affirme pas seulement que son Dieu est le seul Dieu véritable, il affirme que le temps viendra où toute la terre le reconnaîtra pour le Seigneur unique et universel Une grande pensée, une grande espérance, est dans l'âme de ce peuple, et l'assure qu'un jour toutes les nations viendront à Jérusalem. Ses prophètes menacent, avertissent, dénoncent des châtiments, prédisent de terribles catastrophes ; mais au milieu de leurs paroles sévères éclate toujours le chant de triomphe de l'avenir :
Lève, Jérusalem, lève ta tête altièrel
Les peuples à Penvi marchent à ta lumière.
Ainsi la connaissance de Dieu se conserve dans le monde antique chez un peuple exceptionnel, au milieu des ténèbres de l'idolâtrie et des lueurs d'une sagesse mcomplète. Non-seulement elle se conserve, mais elle brille d'un éclat de plus en plus vif et pur. La pensée de la souveraineté, qui en forme la base, se couronne en avançant de la pensée de l'amour. Enfin paraît Celui par lequel le Père universel devait être connu de tous.
N'avez-vous pas remarqué la simplicité surprenante
NOTRE IDÉE DE DIEU. tS
avec laquelle Jésus parle de son œuvre ? H parle de Tunivers et de l'avenir comme un légitime propriétaire parle de ses biens. Le champ où sera semée sa parole, c'est le monde. Il apporte le culte en esprit et en vérité devant lequel tomberont toutes les barrières. Il sait que l'humanité lui appartient ; et lorsqu'il prédit sa pacifique conquête, on ne sait ce qui domine dans sa parole, ou la simpUcité, ou la grandeur. Or cette œuvre annoncée, elle s'est faite, elle se fait et elle se fera: personne n'en doute sérieusement L'idée de Dieu, telle qu'elle existe chez les peuples chrétiens, porte sur le front le signe certain de la victoire.
A bien des égards, nous passons sur la terre dans des temps médiocres, entre des choses peu dignes de la mémoire des hommes. De grands événements s'accomplissent pourtant sous nos yeux : L'antique Orient est ébranlé sur ses fondements ; l'œuvre des missions lointaines est reprise avec une énergie nouvelle; les navires, en quittant les rives de notre Europe, emportent avec les voyageurs du commerce, avec les curieux et les soldats, ces nouveaux croisés qui s'écrient : Dieu le veut ! et sont prêts à marcher à la mort pour an- . noncer le Dieu de la vie aux peuples plongés dans les ténèbres. Les progrès de l'industrie^ les développements du commerce^ les calculs de l'ambition, tout conspire à répandre sur le globe la lumière spirituelle ; ce sont là de grands spectacles. C'est la trace visible d'un dessein
26 PREMIER DISCOUtlS.
supérieur que les puissants de ce monde accomplissent, même par les astuces et les violences de leur politique; ils sont les instruments manifestes d'une volonté à laquelle souvent ils ne pensent pas. La connaissance de Dieu s'étend; en même temps qu'elle s'étend, elle s'enrichit de ses conquêtes. De même qu'elle a absorbé la sève vive des doctrines des Grecs, elle se fortifie des doctrines de l'ancien Orient et de la vieille Egypte, qu'une science infatigable ramène à la lumière. La pensée chrétienne s'accroît, non pas en recevant du dehors aucune impulsion étrangère, mais comme un arbre vigoureux dont les racines traversent de nouvelles couches d'un sol fertile. Toute vérité vient se rallier naturellement au centre de la vérité ; et la prière universelle doit recueillir tous les accents purs égarés dans les invocations superstitieuses qui s'élèvent des rives du Gange ou des- contrées brûlantes de l'Afrique. Le jour viendra où la planète qui nous perte, dans ses révolutions autour du soleil, ne recevra sur aucun de ses points les rayons de l'astre du jour sans renvoyer, sur les ruines des temples à jamais renversés des idoles, un cantique d'actions de grâces au Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, devenu par Jésus-Christ le Dieu de l'humanité,
Nous savons maintenant d'où vient notre idée de Dieu : elle est chrétienne dans son origine. Elle procède de cette source, non-seulement pour ceux qui font profession d'être chrétiens, mais pour tous ceux
NOttlB IDÉE DE DtËd. 2?
qui, au sein de la société moderne, croient en Dieu sincèrement et sérieusement. H ne faut qu'un peu d'étude et de réflexion pour reconnaître que les doctrines de nos déistes sont le produit d'une raison qui a été évangélisée à son insu. La pensée qui fait l'appui de leur vie, ils ne l'ont pas trouvée, ils l'ont reçue. On esprit médiocrement cultivé est désormais à l'abri de la prétention naïve de J.-J. Rousseau, affirmant que loi-s même qu'il serait né dans une île déserte et qu'il n'aurait connu aucun homme, il aurait pu rédiger la profession de foi du Vicaire Savoyard. L'habitude des recherches historiques a dissipé ces illusions. Un écrivain français, qu'éclaire une érudition solide, écrivait naguère : u Le monde civilisé a reçu de la tt Judée les fondements de sa foi. Elle lui a appris ces a deux choses que l'antiquité païenne n'a jamais « connues : la sainteté et la charité; car toute sainteté a dérive de la croyance en un Dieu personnel, spiri- « tuel, Créateur de l'univers; et toute charité du « dogriie de la fraternité humaine*. » La religion, au sens le plus général, se trouve partout où sont des hommes ; mais la connaissance distincte du Père céleste est le produit de la parole qui nous arrive des bords du Jourdain, parole dans laquelle tous les élé^ ments vrais de la sagesse antique sont venus se rapprocher et se fortifier. Au sem même de notre dvili-
I Études Orientaks^ par Adolphe Franck, p. 427.
sation, les penseurs qui réussissent à se libérer sérieu^ sèment de l'influence de cette parole arrivent le plus souvent à rejeter toute croyance au Dieu réel et vrai, s'ils ont assez de force d'esprit pour se bien comprendre eux-mêmes.
Pourquoi la pleine idée du Créateur cherchée, entrevue, pressentie par les vrais sages à toutes les époques de l'histoire , pourquoi cette idée n'estelle vivante qne sous l'influence de la tradition qui procède d'Abraham et de Moïse et qui continue par Jésus-Christ? D n'est pas impossible d'indiquer les causes spirituelles de ce grand phénomène historique. La foi en Dieu pour se maintenii* en présence des difficultés qui s'élèvent dans notre esprit, et, pour aller immédiatement au vif de la question, l'idée de l'amour de Dieu pour se maintenir en présence du mal et de la puissance du mal sur la terre, a besoin de ressources que la croyance chrétienne possède seule. La connaissance du Père céleste est liée à l'Evangile : c'est le fait historique. Ce fait a sa raison d'être dans un lien organique entre tous les grands dogmes chrétiens: c'est ma conviction Taisonnée. J'indique ces pensées clairement ; c'est presque pour moi une question d'honneur et de bonne foi; mais je les indique, sans vouloir y insister dans ces discours. Mon but actuel est de considérer l'idée de Dieu à part. Je l'isole pour mon étude de l'ensemble de la vérité chrétienne, mais sans l'en séparer dans ma pen-
sée. La thèse que je viens défendre est commune à ^ tous les chrétiens ; cela est manifeste. H y a plus : dans un sens tout à fait général, et si Ton s'en tient à la pensée dans son abstraction, c'est la thèse des disciples de Mahomet; c'est la thèse de J.-J. Rousseau et des philosophes spiritualistes qui reproduisent ses pensées. H est clair en effet que, de même que Jésus-Christ est la pierre angulaire de toute doctrine chrétienne. Dieu est le fondement commun à toutes les religions.
Je désire, avant de terminer, répondre aune question qui s'élève peut-être dans l'esprit de quelques-uns d'entre vous. Que faisons-nous en prenant une idée chrétienne pour la défendre par le raisonnement? Faisons-nous de la religion ou de la philosophie? MarchT)ns-nous sur le terrain de la foi,^ ou sur le terrain de la raison ? Sommes-nous dans le domaine de la tradition, ou dans celui de la libre recherche? Je n'aime pas beaucoup, Messieurs, les haies et les clôtures. Je sais très-bien, peut-être mieux que plusieiïrs d'entre vous parce que j'y ai réfléchi plus longtemps, quelles sont les différences qui séparent les études spécialement religieuses des études philosophiques. Mais quand il s'agit de Dieu, du principe universel, on se trouve à la racine commune de la religion et de la philosophie, et les distinctions qui subsistent ailleurs s'évanouissent. P'^illeurs, ce^ distipctions ne ^on^ jamais apsi
absolues qu'on le croit. Vous le comprendrez en vous rendant attentifs à ces deux considérations : Il n';^ a pas de pensée pure dégagée de tout élément traditionnel. Il n'y a pas de tradition reçue d'une manière passive et dégagée de tout exercice delà réflexion.
Vous croyez faire de la philosophie en vous enfermant dans votre pensée individuelle. Erreur! Le génie le plus vigoureux des temps modernes a échoué dans cette entreprise. Descartes a fait le projet d'oublier tout ce qu'il avait su, et de produire une doctrine qui sortît de son cerveau comme Minerve sortit toute armée du cerveau de Jupiter. De nos jours, un simple écolier, s'il a été bien instruit, doit être en état de prouver que Descartes s'est trompé, parce que le courant de la tradition est entré dans son esprit avec les mots de la langue. Il n'est pas si facile qu'on le suppose de rompre les liens de la solidarité que Dieu a établie entre nous tous. L'homme parle, il ne pense qu'au moyen de la parole, et la parole est im fleuve qui prend sa source aux origines de l'histoire, et apporte aux générations présentes le tribut de toutes les eaux du passé. Nul ne saurait s'isoler du courant, et se mettre en dehors de la société intellectuelle de ses semblables. La lumière s'est faite à cet égard, et la tentative de Descartes, qui fut jadis l'heureuse audace du génie, ne saurait être de nos jours que la naïve présomption de l'ignorance.
Quant à la réception purement passive de la tradi-
NOTRE IDÉE DE DIEU. 8i
tion, on peut la comprendre lorsqu'il s'agit de légendes indifférentes, ou de doctrines qui ne s'adressent qu'à la curiosité de la pensée ; mais lorsqu'il y va de la vie, des intérêts de l'existence entière, l'esprit trar vaille sur les idées qu'il reçoit. La religion n'est vivante dans une âme que parce que toutes les facultés sont entrées en exercice ; et la foi, par sa propre nature, cherche l'intelligence. La distinction entre les données ti*aditionnelles et la pure philosophie est donc loin d'être aussi réelle, aussi étendue qu'on le pense à l'ordinaire. Si le temps ne nous manquait, j'entreprendrais de vous démontrer plus longuement que le travail de la pensée individuelle sur la tradition commune est la loi absolue et permanente du développement de l'esprit humain.
Nous avons à marcher entre deux prétentions extrêmes et contraires. Que dirons-nous à ces théologiens qui dénient tout pouvoir à la raison de Thomme, et considèrent l'intelligence comme un récipient qui ne fait que recevoir le Uquide qu'on y verse? à ces théologiens qui, non contents de mépriser Aristote et Platon, se croient obUgés d'avilir Socrate et de calomnier Régulus? Nous leur dirons qu'ils sortent delà grande tradition chrétienne dont ils se croient les représentants par excellence. Nous ajouterons qu'ils outragent leur maître en ayant l'air de croire que pour le grandir il est nécessaire de calomnier l'humanité. Que dironsnous ensuite à ces philosophes qui ne veulent la vérité
St PREMIER DISCOURS.
que s'Us ont réussi à la produirepar eux-mêmes ? à ces philosophes qui, traçant un petit cercle autour de leur pensée personnelle, disent : si la vérité se montre hors de ce cercle, nous ne voulons pas la voir ; et qui se vantent d'être seuls libres parce qu'ils ont abandonné les croyances communes? Nous leur dirons qu'ils se trompent en prenant pour leur pensée personnelle les débris de la tradition du genre humain. Nous ajouterons que leur indépendance prétendue est une véritable servitude. Étrange liberté qu'une liberté qui interdirait à ses sectateurs d'accepter une foi qui leur paraîtrait vraie, parce qu'ils n'en seraient pas les inventeurs. Écoutez cette sage réflexion d'un contemporain : « La philosophie admet qu'on se range au platonisme; « pourquoi n'admettrait-elle pas qu'on se range à la « foi chrétienne, si c'est là qu'on trouve la sagesse et « l'immuable vérité? Le choix doit de part et d'autre « sembler aussi respectable et aussi libre; et la philo- « Sophie qui réclame la liberté pour elle, est autorisée « moins que personne à la refuser à autrui'. » Être libre, c'est chercher la vérité partout où elle se trouve, et c'est obéir à la vérité partout où elle se rencontre. Quand il est question de Dieu, de l'âme, de son avenir immortel, à qui me demande : faites-vous de la religion ou de la philosophie ? je ne saurais donc répon-
* Barthélémy Saint-Hilaîre, dans les Séances et travaux de V Académie des sciences morales et politiques^ lxx, p. 134.
dre qu'une seule chose : je suis homme et je cherche la vérité.
Une dernière considération rendra peut-être ces pensées plus frappantes pour vous. Si vous croyez que le plus important des débats contemporains est le débat entre la religion naturelle et la religion révélée, entre le déisme et l'Évangile, vous n'avez pas bien discerné les signes du temps. Le débat fondamental existe maintenant entre les hommes qui croient à Dieu, à l'âme, à la vérité, et les hommes qui, en niant la vérité, nient en même temps l'âme et Dieu. Lorsqu'il est question de ces hauts problèmes, les publications les plus répandues, les recueils périodiques qui pénètrent dans toutes nos demeures, nous apportent trop souvent les œuvres d'écrivains sans conviction, ardents à répandre sur les autres le doute qui a dévoré leurs croyances. Us ont recueilli tout entier, sans en perdre une obole, l'héritage des sophistes grecs. Us enveloppent au fond dans la même proscription Socrate et Jésus-Christ, Paul de Tarse et Platon d'Athènes ; ils n'ont pas plus de respect pour les pensées de Descartes et de Leibniz que pour celles de Pascal et de Bossuet. La grande question du jour est de savoir si notre désir de la vérité est une chimère ; si notre effort pour atteindre le monde divin est un élan vers le vide. Dieu étant la base de la raison non moins que l'objet de la foi, quand c'est de lui qu'il est question, toutes les barrières qui peuvent subsister ailleurs disparaissent :
3i PREMIER DISCOURS.
-défendre la foi, c'est défendre la raison; défendre la raison, c'est défendre la foi. L'audace effrénée des négations amène, pour un mom^t au moins, d'antiques adversaires à combattre sous le même drapeau. Ce qu'on veut nous enlever, ce n'est pas seulement tel détail d'une croyance déterminée, c'est toute foi à la Providence divine, tout espoir allant au delà de la tombe, tout regard dirigé vers un monde supérieur à nos destinées actuelles. Mais rassurez -vous. Cette flamme allumée sur la terre et qui toujours prend sa direction vers le ciel, elle a traversé de plus rudes orages que ceux qui la menacent aujourd'hui; elle a brillé dans des ténèbres plus épaisses que celles qu'on s'efforce d'amasser autour d'elle. Elle ne viendra pas s'éteindre, croyez-le bien, devant l'indifférence affectée de quelques beaux esprits de nos jours et les dédains superbes de quelques journalistes contemporains.
En résumé. Messieurs, prendre l'idée de Dieu telle qu'elle existe dans notre tradition pour étudier son rapport avec la raison, le cœur et la conscience de l'homme : voilà ma méthode. Vous montrer que cette idée est la vérité, parce qu'elle satisfait la conscience, le cœur et la raison : voilà mon but. Ce but, vous en sentez l'importance. Toutefois, et pour la àentir mieux encore, je vous proposerai de sonder avec moi les abîmes de douleurs et de ténèbres que recouvre cette parole d'effroi : « Être sans Dieu dans le monde. »
DEUXIÈME BISCOÏÏÏIS
Messieurs,
Je me propose d'examiner aujourd'hui quelles sont pour la vie humaine les conséquences de la suppression totale de l'idée de Dieu. Cette suppression est le résultat de l'athéisme proprement dit; elle est aussi le résultat du scepticisme érigé en système. L'âme* qui doute, mais qui cherche, regrette, espère, n'est pas totalement séparée de Dieu. Elle lui fait une large part dans sa vie, puisque le désir qu'elle éprouve de le rencontrer, et la tristesse qu'elle ressent de ne pas contempler dans une pleine lumière, deviennent les faits principaux de son existence. Mais le doute adopté comme une doctrine réalise à sa manière, aussi bien que l'athéisme proprement dit, la vie sans Dieu, triste objet de notre étude actuelle.
Avec Dieu, la vie spirituelle a une base ferme et un invincible espoir. Les vapeurs de la terre peuvent bien un moment obscurcir le ciel. Tantôt les brouillards traînent sur le sol, tantôt les nuages projettent la foudre ; mais, au-dessus des régions de l'obscurité et, de la tempête, le regard de Ha foi contemple l'azur étemel dans sa sérénité immuable. La vie a ses tristesses pour tous; mais elle n'est pas seulement supportable, elle est bénie, lorsqu'en présence de l'instabilité de toutes choses, en présence du mal, de l'injustice et de la souffrance, peut s'échapper du fond de l'âme vers l'Éternel, le Saint, le Consolateur, cette parole de patience dans la vie et de joie dans la mort : Mon Dieu ! Otez Dieu, la vie est décapitée. Cette comparaison même ne suffit pas ; la vie devient semblable à un homme qui aurait perdu tout à la fois et sa tête et son cœur. Le sujet immense qui s'ouvre devant nous se prêté à une division naturelle : nous fixerons successivement notre attention sur l'individu et sur la société.