‹ Le père céleste: sept discoursChapitre 4 sur 8 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

riNpivipu

L'homme pense, il sent et il veut; ce sont là les trois grandes fonctions de la vie spirituelle. Examinons ce que deviendront, si l'on supprime Dieu, la pensée qui est l'instrument de tout savoir, la conscience qui est la loi de la volonté, le cœur qui est l'organe des sentiments. Nous commencerons par la pensée.

Transportons-nous à l'origine de la philosophie moderne. Les travaux de Descartes nous feront connaître, sous la forme la plus claire pour nous, un courant de hautes pensées qui fait l'honneur de la civilisation antique et nous est parvenu au travers des écrits de Platcfn et de saint Augustin. Descartes, avons-nous dit, s'est trompé, lorsqu'il a cru de se séparer absolument de la tradition, et a méconnu la solidarité des intelligences dans la possession de la vérité. H s'est trompé, lorsqu'il a confondu la pensée d'une raison infinie, naturelle à l'esprit humain, avec la pleine idée du Créateur, attribuant ainsi à l'effort de sa philoso^ phie le don de vérité qu'il avait reçu de la traductionchrétienne, Mai3, cette part faite à l'erreur, écoutez

ce grand homme, et jugez s'il s'est encore trompé dans ce que je vais vous dire en reproduisant ses pensées.

Descartes s'eflForce de douter de toutes choses, persuadé que la vérité résistera à son eflfort et sortira triomphante de l'épreuve. H doute de ce qu'il a entendu dans les écoles : ses maîtres peuvent l'avoir induit en erreur. H doute du témoignage de ses sens. Ses sens le trompent dans les songes de la nuit; s'>l rêvait toujours, si la veille n'était. qu'un autre sommeil avec d'autres rêves! H veut douter de la certitude même de la raison. Si la raison était un instrument faussé ! Si l'esprit, lorsqu'il croit se rendre à l'évidence, était la dupe d'une mystification! La raison ne vaut que ce que peut valoir son principe. Si l'homme est le fils du hasard, ses pensées peuvent être vaines. Si l'homme est la créature d'un être méchant et rusé, les lumières de la raison peuvent n'être que feux follets allumés par un esprit malfaisant et railleur. Voilà une. âme plongée dans les derniers abîmes du doute ; mais c'est une âme virile qui cherche dans le doute une épreuve pour la vérité, et non un oreiller commode pour y reposer lâchement sa tête. Comment Descartes se relève-t-il? Par une pensée connue de tout le monde, et qu'on lisait déjà dans saint Augustin : « Cogito ergo sum. Je pense, donc je suis. » Me trompe qui voudra ; si je suis trompé j'existe. Voilà une certitude à l'abri de toute atteinte : je suis. Mais qu'elle estpauvre, cette certitude ! Qu'importe d'avoir tiré mon existence des abîmes du doute

universel, si au-dessus des eaux profondes qui ont englouti toute croyance surnage seulement cette vérité nue et désolante : Je suis; mais je n'existe peut-être que pour être le jouet d'erreurs sans fin. Le premier pas fait par le philosophe serait donc un pas stérile s'il n'était suivi d'un second. Un œil est ouvert et dit : je vois ; mais il lui faut une garantie que la lumière qui le fait voir n'est pas une lueur fantastique. Non, répond Descartes, la raison voit une lumière vraie ; et voici comment il l'établit : Je suis, je me connais, cela est certain. Je me connais comme un être limité et imparfait, cela est encore certain. Je conçois donc l'infini et la perfection, cela n'est pas moins certain ; car je n'aurais pas l'idée d'une limite si je ne concevais pas l'infini, et le mot imparfait ne m'offrirait aucun sens si je ne comprenais le |)arfait, dont l'imparfait n'est que la négation. Partant de là, le philosophe prouve par une série de raisonnements que la présence de la perfection dans notre esprit démontre l'existence réelle de cette perfection : Dieu est. L'existence de Dieu est plus certaine, ajoute-t-il, que le plus certain de tous les théorèmes de la géométrie. Vous observerez. Messieurs,, que celui qui parle ainsi est un des plus grands géomètres du monde. Il a trouvé Dieu, il a trouvé la lumière. La raison ne trompe pas, lorsqu'elle est fidèle à ses lois; les sens ne trompent pas, lorsqu'on les exerce selon les règles de Tintelligence. L'erreur est une maladie; elle n'est pas le fond

iO DEUXIÈME DISCOURS.

de notre nature, elle n'est pas sans limites et sans remède, car le principe de notre être est Dieu, c'est-àdire la vérité et la bonté.

Dieu fut toujours véritable, Bon et juste il le sera,

dit un de nos vieux psaumes. La foi en la véracité de Dieu : tel est le principe de l'assurance des croyants, tel est aussi le fondement sur lequel s'est élevée la plus grande des philosophies modernes. Sans la connaissance de Dieu et la foi en sa bonté, l'homme reste plongé dans un doute irrémédiable, ne possédant que cette unique, cette pauvre, cette effrayante certitude : Je suis, et je n'existe peut-être que pour être éternellement trompé.

Mais, a-t-on dit (il ne fallait pas être bien habile pour le dire) : quelle étrange manière de raisonner I Voilà un homme qui prouve Dieu par le moyen de sa raison ; et ensuite il prouve que sa raison est bonne parce que Dieu est. Sa raison lui démontre Dieu, et Dieu lui démonti-e sa raison : c'est un argument dont le moindre écolier peut reconnaître le défaut; c'est un cercle vicieux manifeste. On l'a dit bien souvent et bien souvent répété sans faire une réflexion assez simple. L'erreur paraît grossière; n'est-il pas vraisemblable qu'on a mal compris? Ne faut-il pas y regarder de fort près avant de déclarer qu*une des intelligences les plus lucides qui aient paru dans le monde a laissé

LA VIE SANS DIEU. il

à la base de sa doctrine une faute de logique que le moindre écolier peut décourrir? La légèreté suffisante de l'esprit n'est pas le meilleur moyen pour pénétrer dans la pensée des maîtres ; et il nous arrive bien souvent de perdre l'intelligence parce que nous avons perdu le respect.

Examinons avec une attention sérieuse, non pas les textes de Descartes, comme le ferait un historien, mais la pensée dont Descartes est l'un des représentauts les plus illustres.

Reconnaître dans la raison les vestiges de Dieu, et montrer dans la foi en Dieu la seule garantie de la raison, ce n'est pas commettre un cercle vicieux, parce que, en procédant ainsi, on ne fait pas un raisonnement, mais une analyse ; on constate un fait pour reconnaître ce que ce fait renferme et suppose. Le fait, c'est la foi naturelle que l'homme a dans sa raison, lorsque sa raison lui révèle la lumière immédiate de l'évidence, ou la lumière médiate de la certitude. Or, quand l'homme se confie en sa raison, ce n'est pas en sa raison individuelle qu'il se confie, car il ne doute pas que ce qui est évident pour lui ne le soit aussi pour les autres. Qu'il aborde, jeté par la tempête, dans une île de sauvages, il ne pensera pas que ces sauvages, lorsqu'ils viendront à réfléchir, puissent découvrir que les axiomes de notre géométrie sont faux, ou faire des éléments de logique qui contrediraient les nôtres. Nous croyons à une raison générale, partout et toujours la même, et à laquelle

i^ DEUXIÈME DISCOURS.

la raison de chaque individu participe. Nous croyons donc qu'il y a un principe de vérité qui existe en soi, une raison étemelle et partout présente; en d'autres termes, nous croyons en Dieu considéré comme la source de l'intelligence universelle. Croire à sa raison, c'est croire en Dieu, dans ce sèns-là : le fait de la confiance que nous accordons à notre pensée, suppose une foi cachée en l'étemelle vérité. Voilà l'analyse dont je vous parlais. C'est un cercle si Ton veut, mais c'est un cercle de lumière, en dehors duquel il n'y a que des ténèbres et de dures contradictions, ainsi que nous allons le reconnaître.

Vous niez Dieu. Sur quoi vous appuyez-vous pour le nier? Sur votre raison. Vous croyez donc votre raison bonne, vous la croyez très-bonne, puisque vous n'hésitez pas à vous confier en elle, pour vous inscrire en faux contre les instincts fondamentaux de la nature humaine. Mais cette raison à laquelle vous croyez d'une foi si ferme, vous n'oseriez dire que c'est votre. raison à vous, votre propriété personnelle et exclusive. Vous croyez à la raison universelle; vous croyez en Dieu, considéré du moins comme source de l'intelligence. L'homme qui nie Dieu, l'affirme donc en un sens en même temps qu'il le nie. Il le nie dans ses paroles, dans la forme extérieure de sa pensée; il l'affirme au fond, comme intelligence suprême, par la confiance même qu'il accorde à sa pensée. Notre inteUigence n'est que le rayon réfléchi de la vérité divine. C'est

LA Vît SANS DIEU. id

pourquoi Descartes, dès qu'il a posé les premiers fondements de sa doctrine, interrompt la chaîne de ses raisonnements pour tracer ces lignes : a II me semble « très à propos de m'arrêter quelque temps à la con- « templation de ce Dieu tout parfait, de peser à loisir 11 ses merveilleux attributs, de considérer, d'admirer « et d'adorer l'incomparable beauté de cette immense « lumière, au moins autant que la force de mon esprit, a qui en demeure eu quelque sorte ébloui, mêle pourra tt permettre*. » C'est ainsi qu'en descendant dans les profondeurs de l'intelligence, le philosophe qu'on croit absorbé dans de pures abstractions découvre tout à coup une clarté sublime, et s' écrie comme le vieux patriarche ! « L'Éternel est en ce lieu-ci, et je ne savais pas"! » Dieu est partout: il est dans les hauteurs des deux; il est dans les profondeurs de la pensée. Rappelez-vous cette parole célèbre du chancelier Bacon : « Un peu « de philosophie éloigne de la religion, beaucoup de tt philosophie y ramène. »

On ne démontre pas Dieu, dans le sens ordinaire que nous attachons au mot démontrer; on le montre comme la source de toute lumière. La tentative de démontrer Dieu comme on démontre autre chose, c'est-à-dire en descendant de principes supérieurs pour arriver à l'objet qu'on a en vue, ceti^e tentative est contradictoire.

' Méditation troisième, à la fin • Genèse, xxviu, 16.

a DEUXIÂMR DISCOURS.

Dieu en effet est le principe premier, le fondement de toas les principes, le principe au delà duquel il n'y a rien. On peut décrire les procédés par lesquels l'esprit humain s'élève à cette idée suprême ; mais vouloir démontrer Dieu en remontant plus haut que lui pour chercher un point de départ, c'est à la lettre vouloir éclairer le soleil. Si le soleil des intelligences est éteint, la raison se met en route vaguement éclairée encore des restes de la lumière qu'elle a réfléchie ; mais elle ne tarde pas à trébucher dans les ténèbres. Alors, ne vous y trompez pas, les doutes que Descartes s'imposait par un acte de sa volopté envahissent sérieusement les âmes. Nous possédons une certitude naturelle, qui ne suppose pas une vue claire de Dieu;- nous raisonnons sans penser distinctement au principe de la raison, de même que, lorsque nous sommes pressés, nous prenons le chemin le plus court sans songer à l'axiome de géométrie qui nous prescrit la ligne droite. Mais si nous passons de l'ordre naturel de nos pensées dans le domaine de la science, si nous demandons : qu'estce qui me garantit la valeur de ma raison ? alors la question est posée, et beaucoup périssent dans le passage qui sépare la foi naturelle du domaine de la science, passage dangereux où le doute étend ses brumes perfides et ses marécages trompeurs. Dès que la question de la valeur de la raison est posée, et toutes les écoles de scepticisme la posent, il faut répondre : Dieu, et trouver la lumière dans cette réponse, ou il

LÀ VlË àÀNS DtËt). ii

faut voir la pensée envahie tout entière par un doute irrémédiable. Alors on se demande si tout n'est pas mensonge; et l'on parle de l'universelle vanité, sans faire la rései-vë de TEcclésiaste '. Il y a plus d'âmes qu'on ne le croit qui sont malades de cette maladie. Plusieurs commencent par élever fièrement contre Dieu ce qu'ils appellent les droits de la raison, et bientôt on voit cette raison révoltée contre son principe vaciller, douter d'elle-même, et se perdant enfin dans une ironie amère, s'envelopper avec tout le reste dans le linceul d'un universel mépris.

Sans Dieu la raison s'éteint. Que va-t-il arriver à la conscience? La conscience est une réalité. Je dirai volontiers dans le style des prophètes : Que ma langue se sèche et soit attachée à mon palais, avant que je nie la conscience et que je dénigre le saint nom du devoir! Oui, la conscience est une réalité; mais Dieu est en elle? c'est lui qui lui donne sa base nécessaire et son indispensable appui. La conscience est la voix auguste du Maître de l'univers. Dieu nous a donné la lumière de l'intelligence pour voir et comprendre quelques parties des œuvres qu'il a créées sans nous ; il est une œuvre pour laquelle il nous veut ouvriers avec lui. Le ciel des étoiles est un spectacle pour les yeux

^ Vanité des yanités^ tout est vanité Le but de tout ce

^cours est: crains Dieu et garde ses commandements; car c'est là le tout de l'homme {EccUeiaste, i et xu).

i6 DEUtlÉME DîSGOÛRd.

du corps, un plus grand spectacle encore pour le regard de la censée qui a compris leur merveilleux mécanisme. Nous les admirons ; mais quand notre admiration manquerait aux astres, nul d'entre eux ne cesserait pour cela de tracer son orbite. Il est un autre ciel, un ciel d'étoiles aimantes et libres dont le spectacle doit faire un jour notre ravissement, et dont la réalisation doit être l'œuvre de notre amour et de notre volonté. Avant de le contempler il nous faut le faire; c'est là notre haut et redoutable privilège. Le plan des cieux spirituels est déposé dans les âmes, et la parole de la conscience le révèle à la volonté. C'est une loi de justice et d'amour. Cette loi est toujours violée parce qu'elle est proposée à la liberté et que la liberté se révolte; elle subsiste toujours parce qu'elle est l'œuvre du Tout-Puissant. L'humanité , dans son étrange destinée, n'a jamais cessé d'outrager la règle qu'elle reconnaît, et de prononcer sur ses propres actes une incessante condamnation. Les lois qu'étudient les sciences physiques sont le plan du Créateur réalisé dans la nature ; la loi proposée à la liberté est le plan du Créateur que doit réaliser la société des esprits. Telle est l'explication de la conscience; Dieu est son solide fondement

Le devoir et Dieu, la morale et la religion, sont des éléments inséparables; tous les efforts d'une fausse philosophie n'ont jamais réussi et ne réussiront jamais à les disjoindre. On n'empêchera pas l'humanité de

LA VIfi SANS DIËt). il

croire que Dieu est saint, et que sa volonté est obligatoire pour nous. On n'empêchera pas Thumanité de croire que la sainteté est divine, et gue les prescriptions de la conscience révèlent la volonté du Tout- Puissant. C'est pourquoi les progrès de la religion et les progrès de la morale sont étroitement unis ; la morale d'un peuple dépend surtout de l'idée qu'il se fait de Dieu. La conscience, en effet, en même temps qu'elle est réelle et permanente dans ses bases, est variable dans les degrés de sa lumière. Elle s'éclaire ou s'obscurcit, selon que l'idée religieuse est pure ou altérée; et, d'un autre côté, lorsque le culte est dégradé par Terreur et les passions au delà d'une certaine limite, la conscience proteste et épure par sa protestation les conceptions religieuses. On a beaucoup dit que, dans la marche progressive de l'humanité, la morale se sépare de la foi et arrive à reposer sur ses propres bases. C'est une pensée du XVIII' siècle qui, bien que sa tige ait été coupée, pousse encore des rejets à notre époque. On a voulu couvrir cette théorie du grand nom de Socrate. On affirme que le sage d'Athènes, brisant le lien qui relie la terre au ciel, a séparé le devoir de sa source primitive. Ecoutez : Placé dans l'alternative de renoncer à sa mission ou de mourir, voici comment Socrate parle à ses juges : « Athéniens, je vous honore tt et je vous aime, mais j'obéirai au Dieu plutôt qu'à « vous. Toute mon occupation est de vous persuader, « jeunes et vieux, qu'avant le soin du corps et des ri-

iS DEUXlÂMR DISCOURS.

tt chesses, avant tout autre soin, est celui de l'âme et tt de son perfectionnement. Sachez que c'est là ce que « le Dieu m'ordonne, et je suis persuadé qu'il ne peut a y avoir rien de plus avantageux à la république que tt mon zèle à remplir l'ordre du Dieu *. » Celui qui parle ainsi vous semble-t-il avoir voulu briser le lien qui rattache la morale à la religion? D se sépare du culte établi; il poursuit de sa raillerie mordante des divinités honteuses ; sa conscience proteste. Mais, dans cette protestation, elle se rattache immédiatement à une idée plus haute et plus sainte du Dieu dont le sage d'Athènes avait réussi à entrevoir les perfections.

Dieu est donc l'explication de la conscience; il en est encore l'appui. Elle a besoin d'être appuyée en effet, cette voix qui parle au dedans de nous, parce qu'elle est sans cesse contredite et niée. Le spectacle du monde n'est pas édifiant; les faits qui se passent sur la terre ne sont pas tous de nature à entretenir la fermeté du sentiment moral. Imaginons un exemple, un exemple saillant dont il soit facile de trouver la monnaie dans des événements plus ordinaires. Une population paisible, menacée dans ses droits les plus sacrés, a pris les armes pour la plus légitime des défenses. Je n'arrête pas ma pensée sur les soldats qui s'avancent pour l'opprimer, simples instruments entre les mains des chefs^ mais sur ces chefs. L'un d'eux,

* Apologie*

sans aucune nécessité, par un froid calcul auquel il sacrifie tous les sentiments humains, ou sous Pempire d'un de ces instincts féroces qui dominent parfois les âmes, livre une ville, un village, à toutes les horreurs du massacre, du pillage et de Tincendie. Le sang des victimes sera peut-être à peine refroidi, les dernières lueurs de l'incendie ne seront pas encore éteintes, lorsque cet homme recevra les éloges de ses supérieurs. On louera sa bravoure et Taudace de son entreprise; son souverain placera sur sa poitrine une croix brillante, le signe auguste de la rédemption du monde; il rentrera enfin dans son pays aux acclamations de la multitude, et s'enivrera des cris de triomphe poussés sur son passage. Pour des faits semblables, n'y auraitil d'autre sanction que des souvemrs importuns qu'on réussit parfois à chasser, et quelques protestations timides bientôt étouffées par la grande voix du succès? En vérité, il s'accomplit sous le soleil des actes qui crient vengeance. Nq l'avez-vous jamais senti ,^ ce cri puissant, s'élever de votre sein, à la vue de quelque acte odieux, ou à la lecture de telle page de l'histoire? Et il faut qu'il en soit ainsi; il faut que le cri de vengeance s'élève, jusqu'à ce que l'âme ait appris à transfonner l'imprécation en prière, et le besoin de justice en supplication pour le coupable. Mais si, en présence du crime, nous étions réduits à penser qu'il n'y aura jamais ni vengeance, ni pardon, le ressort de la vie morale serait brisé, et l'humanité s'écrierait enfin*

KO DËtXliMÈ DtSCOÙAd.

eomme Brutos dans les campagnes de Philippes ! t VertuI tu n'es qu'un nom. »

La conscience est une réalité; mais sa voix est gênante, et les arguments captieux qui tendent à nier sa valeur trouvent de Tappui dans les penchants mauvais de la nature. Si elle n'a pas foi dans l'étemelle justice, elle risque de s'émousser au contact du monde. Le doute parait, le doute plus profond, plus angoissant encore que celui qui porte sur les pensées de l'intelligence. Voici les questions qui se posent : « Cette voix du devoir, d'où vient-elle? et que veut-elle? La conscience ne serait-elle point un préjugé, le résultat de l'éducation et de l'habitude? Elle a peu de puissance, semble-t-il, car on la brave impunément Beaucoup disent que c'est un pouvoir factice dont on finit par se délivrer en lui résistant. Ne suis-je point dupe d'une illusion? Je perds des joies que d'autres s'accordent. Des barrières m'entourent de toutes parts, car il est pour moi des actions prohibées, des beautés malsaines, des sentiments coupables. D'autres sont libres, et usent plus largement de la vie dans tous les sens. Si j'essayais aussi de la liberté 1 » La tentation est là. Quand l'âme aspire à devenir plus large que la conscience et plus tolérante que le devoir, les défaillances ne sont pas loin. La femme honnête sera tentée de regretter la liberté de la courtisane, et l'homme esclave de sa parole pourra porter envie à la liberté du menteur. Puis viennent des expéiiences redoutables qui

U VIE SANÔ DIËÛ. 8t

âppreûtient enfin que^ les passions émancipées nous imposent le plus dur des esclavages, et que, dans la lutte entre les penchants et le devoir, c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit. Heureux alors celui qui, se sentant submergé dans des eaux lugubres, crie au Dieu qui peut le tirer de l'abîme, et raffermit sa conscience ébranlée, en la replaçant sur son solide fondement! « Dieu parle et il règne. Toute révolte n'est que passagère^, la justice se fera. La justice peut être lente aux yeux d'une créature éphémère, parce que Celui qui doit la rendre dispose de l'éternité. » Mais si Dieu ne nous est un refuge contre les hommes et le monde, si, voyant tout ce qui se passe autour de nous, nous ne pouvons diriger le regard plus loin et plus haut que la terre, la foi au devoir pourra se perdi*e. Et cette foi se perd en effet. S'il n'est pas de consciences mortes, il est du moins des consciences singulièrement endormies. Il est des hommes pour lesquels le bien, la vertu, la justice, l'honneur, semblent une monnaie dont ils se servent parce qu'elle a cours, mais sans y attacher aucune valeur pour' euxmêmes. Ces pièces n'ont plus d'empreinte visible à leurs yeux, parce que la pensée du Dieu puissant et juste est l'empreinte qui fixe le devoir et en garantit la valeur.

Lorsqu'on nie l'alliance nécessaire de Tordre moral et de la pensée religieuse, on oppose la réalité de la Cirnsdence à ce qu'on appelle des hypothèses théolo^

ii DisexiÈME Dtscotmi».

giques toujours discutables. On voit bien qu'on peut douter de Dieu, mais on croit qu'il est impossible de douter de la conscience. C'est l'illusion d'âmes généreuses. Pour conserver cette illusion, il ne faut pas ouvrir l'histoire de la philosophie où la négation du devoir n'occupe pas moins de place que la négation de Dieu ; il ne faut pas trop jeter les yeux autour de soi ; il faut se garder aussi d'ouvrir les livres les plus répandus, les recueils périodiques les plus à la mode. Autrement, nous le verrons bien, on ne tarderait pas à apprendre que cette morale qu'on croit au-dessus des attaques est peut-être ce qu'il y a de plus attaqué de nos jours, que cette conscience impossible à nier est l'objet des négations les plus audacieuses de la part de quelques-uns des favoris de la renomniée du jour. On entend sans doute la voix du devoir lors même qu'on ne pense pas distinctement à Dieu; mais quand les questions sont clairement posées, si Dieu est nié, la conscience s'obscurcit, et finit par s'éteindre. Cet obscurcissement n'est pas immédiat : la roue du potier tourne encore un moment après que le pied de l'artisan s'en est retiré, dit une vieille poésie des Hindous. Mais l'obscurcissement se produit avec le temps : telle est du moins la règle générale. H est des hommes exceptionnels qui semblent échapper à cette loi, et porter dans leur sein un Dieu voilé à leurs propres regards. On peut trouver de tels hommes, et même . en assez grand nombre, à une époque comme la nôtre

LA VIE SANS DtEU. ISS

OÙ le doute est, dans bien des cas, un préjugé que l'opinion courante dépose à la surface des âmes sans qu'il en pénètre le fond. H est des hommes dont toutes les convictions sont tombées en ruines, tandis que leur conscience est restée debout comme une colonne isolée, seul témoin qui demeure d'vn édifice abattu. La rencontre de ces héros de la vertu inspire un mélange d^étonnement et de respect. Ils sont vraiment des miracles de cette bonté divine dont ils ne peuvent prononcer le nom. S'il est quelqu'un sur la terre qui dût tomber à deux genoux et verser des larmes brûlantes de reconnaissance, c'est l'homme qui se croit athée et qui a reçu de la Providence un goût si vif pour ce qui est noble et pur, une aversion si forte pour le mal , que son sentiment du devoir demeure ferme lors même qu'il a perdu tous ses appuis. Mais l'exception ne fait pas la règle ; et ce qui se réalise pour quelques-uns ne se réalise pas longtemps, et pour tous. Voua connaissez ces croûtes de neige qui se forment au-dessus des crevasses de nos glaciers. Ces ponts légers peuvent porter un passant qui reste suspendu sur l'abîme ; faites-en venir plusieurs : l'appui fragile va céder, et les voyageurs téméraires tomberont ensemble dans le précipice. Telle est la destinée des écoles de philosophie où la notion delDieu disparaît, et des civilisations où le sentiment de Dieu s'éteint; elles tombent dans des régions ténébreuses où la lumière du bie^ ne brille plus,

Si DEUXIEME DISCOURS.

Après la pensée et la conscience, U nous reste à parler du cœur. L'homme, être intelligent et libre, a dans sa raison un instrument de connaissance, et dans sa conscience une règle pour sa volonté. Mais l'homme ne se suffit pas à lui-même, et ne peut vivre sur son propre fonds. Si vous cherchez ce qu'exprime le mot cœur, dans son acception la plus générale, vous verrez qu'il exprime toujours une tendance de l'âme à chercher hors d'elle-même, dans les choses ou dans les personnes, le soutien et l'aliment de sa vie individuelle. S'agit-il des relations de l'homme avec ses semblables ? le cœur est l' organe des communications d'une âme avec une autre âme, pour recevoir, ou pour donner, ou pour donner et recevoir en même temps, dans le bienfait d'une affection réciproque. Le cœur est dans chacun de nous ce que sont sur les pierres éparses d'un édifice en construction les marques de repère qui indiquent qu'elles doivent être reliées les unes aux autres. Le sage se suffit à lui-même, disaient les stoïciens; le cœur est la négation de cette maxime hautaine. Du cœur procède l'amour, ce fils de l'abondance et du dénuement, pour parler avec Platon, ce besoigneux toujours à la recherche de son héritage perdu. L'amour a des ailes, dit encore la sagesse des Grecs, des ailes qui demandent à le porter toujours plus haut. Dégageons la pensée couverte par ces gracieuses figures: Nos désirs n'ont pas de limites, et des désirs indéfinis ne peuvent se satisfaire qu'à la

rencontre d'un être infini qui paisse être une source intarissable de bonheur, un objet étemel d'amour, a Notre cœur est fait pour Dieu, » dit saint Augustin, le grand disciple chrétien de Platon : « c'est pourquoi il est inquiet jusqu'à ce qu'il se repose en Dieu. » De cette inquiétude proviennent toutes nos misères. On ne réussit pas toujours à se contenter d'un petit bonheur prosaïque, d'un bien-être terne et mesquin, en étouffant les grands instincts de la nature. Si donc le cœur vit, et manque son but ; s'il ne rencontre pas le terme suprême de son repos, ses aspirations indéfinies s'attachent à des objets qui ne sauraient les satisfaire, et de là naissent de prodigieux égarements. Chez les uns, c^est la poursuite des satisfactions sensuelles; ils se précipitent avec une sorte de fureur dans les passions de la chair. Chez d'autres, c'est la recherche ardente de la richesse, du pouvoir, de la renommée, sentiments qui disent toujours : encore! et jamais : c'est assez. Et l'arrière-goût de la recherche infructueuse du bonheur dans les voies de l'ambition et de la vanité, n'est pas moins amer peut-être que l'arrière-goût des jouissances sensuelles. Ecoutez la confession d'un homme dont les œuvres pleines de beautés sont déparées par tant de traces impures que l'auteur paraît avoir abusé, plus que d'autres, des étourdissements et des joies coupables de la vie :

Si mon cœur, &tigaé du rêve qui l'obsède, A la réalité reyient pour s'assouvir,

S6 DKinuiME Discoims.

Au fond des vains plaisin qne j'appelle à mon aide, Je trouve on tel dégoût que je me sens mourir *.

Voilà Taccent d'une confession vraie. Ce sont là du reste des vérités d'expérience journalière : J'ai vu (et qui de vous ne pourrait rendre quelque témoignage semblable?), j'ai vu le malade, privé de toutes les distractions de la vie et toujours en face de sa douleur, je l'ai vu trouver la joie dans la pensée de son Dieu, et se nourrir, sans s'en rassasier jamais, de ce pain de contentement. J'ai vu sur la figure de l'aveugle éclairé d'une foi vive, rayonner une lumière de paix, plus douce et plus lumineuse pour lui que le rayon du soleil. Mais là où Dieu manque, là où tout lien est rompu avec la source de la joie, vous verrez le riche le plus riche, l'ambitieux le plus prospère, l'homme fameux dont la renommée est la plus répandue, vous les verrez porter le poids lourd du mécontentement. Leur front, sur lequel ne descend pas le rayon céleste, reste plissé par les rides de la tristesse. S'Ds ont avec vous un moment d'ouverture, vous entendrez ce riche, cet ambitieux, ce renommé, vous dire en soupirant : « Tout cela ne rassasie pas; nous ne poursuivons que des chimères. D Us continuent pourtant à courir après ces chimères. Ils disent : vanité 1 vanité 1 et ils ne cessent de poursuivre la vanité. Ils se fuient; s'ils rentraient en eux-mêmes, ils y trouveraient l'ennui, l'inexorable

1 A. de Musset.

ennui, qui n'est que le sentiment de la place de Dieu laissée vide au fond de l'âme. Pour le cœur trompé, la vie devient une comédie amère. Ceux qui ne réussissent pas à s'aveugler par la poussière de l'étourdissèment, finissent souvent par s'envelopper du dédain comme d'un manteau ; ils cherchent une joie triste et solitaire dans la grandeur de leur mépris pour la vie. Mais cela non plus ne rassasie pas: le dédain n'est pas un breuvage, et le mépris n'est pas une nourriture.

Telles sont les destinées du cœur, lorsque Dieu lui manque. Mais j'espère. Messieurs, que vous avez ici , des réclamations à faire entendre. Je viens de parler des plaisirs des sens, de l'orgueil, de la vanité, et je n'ai pas rappelé les affections dans lesquelles le cœur manifeste ses plus hautes puissances. Oublierons-nous les joies des amours purs? le foyer domestique? l'amitié? la patrie? Ne craignez pas que, me livrant à un accès de misanthropie, je vienne ici blasphémer les vrais bonheurs de la vie. Mais les affections de la terre nous offrent-elles de suffisantes garanties ? Nous avons besoin de l'infini pour répondre à l'immensité de nos désirs ; en présence de ceux que nous aimons, n'avonsnous pas besoin de l'Éternel pour appuyer sur lui notre cœur ? Tout amour humain ne deviendra-t-il pas une source de tourment, si nous n'avons foi dans l'amour de Celui qui veut marquer les affections saintes du sceau de son éternité ?

Pour nous éclairer à cet égard, une seule question

suffira. Savez*vous ce que c'est que l'inquiétude? Tous nous le savons, bien qu'à des degrés divers. L'épidémie peut venir. Le choléra s^st mis en route ; sorti du fond de l'Asie, il approche. Le bruit s'est répandu que les cités voisines ont subi ses atteintes. Ceux que nous aimons, dans un mois, dans une semaine, où seront-ils? La guerre s'annonce. On entend parler des préparatifs de mort ; les souverains de l'Europe se livrent à des calculs qui semblent présager des flots de sang. Si la guerre éclate, ce frère, ce fils qui devront prendre les armes, cette fille qui se trouvera peut-être un jour à la merci d'une soldatesque sans frein. ... Mais ne cherchons pas des exemples si loin. N'est-il point à l'étranger un être aimé dont vous attendez des nouvelles? Et ceux qui sont près devons! Demain, aujourd'hui, maintenant peut-être, tandis que vous m'écoutez ici, une maladie fatale manifeste ses premiers

symptômes Avez-vous reçu les dures leçons de la

mort? Quand vous voyez jouer des enfants aux lèvres roses et aux yeux brillants, ne vous arrive-t-il jamais de penser à un autre enfant, jadis la joie de votre foyer, aujourd'hui couché sous le gazon? En regardant une figure aimée, ne vous arrive-t-il jamaisvd'y voir passer, par un pressentiment sinistre, ou les convulsions de l'agonie, ou la pâleur de la mort ! Il faut pourtant que vous les voyez mourir ou qu'ils vous descendent dans la fosse; car toute vie finit au cercueil, et nous ne marchons que sur des tombeaux. Quand

Pâme a été ainsi mordue par l'inquiétude, à cette morsure venimeuse il y a un remède, mais un seul : « Dieu règne 1 Eien n'arrive sans la permission de sa bonté. » Et de tous ceux qui nous sont chers, nous pouvons dire : « Père, je lès remets entre tes mains. » Si nous manquons de cette confiance, nous n'échapperons au tourment que par la légèreté. Sans Dieu, notre pensée est malade; notre conscience et notre cœur sont malades aussi, et d'une manière plus douloureuse encore.

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