‹ Le père céleste: sept discoursChapitre 5 sur 8 · LA SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

LA SOCIÉTÉ

Nous venons (Tétudier ce que la vie sans Dieu serait pour l'individu. Portons maintenant notre attention sur les collections d'êtres humains qui forment les sociétés. Nous ne parlerons point ici des rapports des autorités civiles avec les autorités^clésiastiques, question complexe, dont la solution doit varier avec les temps, les lieux et les circonstances. Remarquons seulement que la distinction de l'ordre temporel et de l'ordre spirituel est un des fondements de la civilisation moderne. Cette distinction s'appuie sur la grande parole qui, il y a dix-huit siècles, sépara le domaine de Dieu du domaine de César. La rehgion considérée comme une fonction de la vie civile; le dogme appuyé sur la parole d'un monarque pu le vote d*un corps politique ; la formule de ce dogme imposée de force par un gouvernement aux lèvres de ses adifainistrés : ce sont là des débris du paganisme qui se débattent depuis des siècles contre les étreintes de la pensée chrétienne *. Les croyances des individus n'appartiennent

*■ Les Etats chrétiens ont donné force de loi à des institutions,

pas à l'État ; les sentiments religieux ne relèvent pas des tribunaux humains; et il serait difficile de dire si c'est l'ordre spirituel ou l'ordre temporel qui souffre le plus de la confusion de ces domaines distincts. La

comme la monogamie, par exemple, dont la parole éyangéliqne a été la première origine. C'est là le développement normal dç la civilisation : la foi religieuse éclaire la conscience générale^ et lui révèle les vrsaes conditions du progrès social. H ne s'agit pas, dans cet ordre de choses, de croyances^ mais d'ocfes imposés au nom de l'intérêt de la société. L'État peut constater les croyances religieuses de ses membres, et entrer dans tel rapport qui lui parait opportun avec les autorités ecclésiastiques : c'est la base du système des concordats, système qui n'a rien de contraire aux principes, aussi longtemps que la liberté est maintenue. Mais l'établissement de religions nationales , décrétées par le pouvoir temporel et variant d'un État à l'autre, suppose manifestement un fond de scepticisme. A l'idée de la vérité, une et universeUe en soi, on substitue l'idée de décisions obligatoires pour les seuls ressortissants d'un corps politique déterminé. Si l'État, sans avoir la prétention de décréter le dogme, le reçoit des mains de l'Église et l'impose à ses administrés, il semble d'abord que le pouvoir temporel s'est mis au service de l'Église, mais que Fidée de la vérité est sauvegardée. En étudiant mieux la question, on reconnaît qu'il n'en pas ainsi, et que l'État usurpe en fait, dans cette combinaison, les attributions du pouvoir spirituel. En effet, avant de protéger la religion vraie , il faut la reconnaître ; et pour reconnaître la religion vraie, il faut que le pouvoir politique se constitue juge de la vérité religieuse. On revient ainsi, par un détour, à la conception des religions nationales. L'empereur de Kussie et l'empereur d'Autriche se demanderont quelle est la religion seule vraie, au maintien exclusif de laquelle ils doivent consacrer leur puissance temporelle. A la même question, ils feront deux réponses différentes ; et chaque nation aura son culte, de même que chaque nation a son prince.

religion doit $yoir sa vie propre et ses représentants spéciaux; la Yie civile doit être afiranchie de toute tyrannie exercée au nom du dogme ; mais la religion n'en est pas moins, par Faction qu'elle exerce sur les consciences, le lien nécessaire et la force des sociétés.

a Vous bâtiriez plutôt une ville dans les airs que de « faire subsister un État sans religion, » disait Plutaxque. Quelques modernes ont contesté cette pensée de la sagesse antique. La philosophie du siècle dernier, nous l'avons dit, voulait séparer le devoir de Tidée de Dieu. Elle prétendait donner à la société pour unique fondement une morale civile, dont les règles et la sanction devaient se trouver sur la terre. Les hommes de sang qui ont un moment gouverné la France, mirent une fois à l'ordre du jour la terreur et toutes les vertus : c'était une application redoutable de cette théorie. La vertu reposait sur un décret du pouvoir politique, et, à défaut du jugement de Dieu, la guillotine était la sanction de ses préceptes. Des vues plus saines se font jour maintenant dans les écoles de philosophie. Un des membres de l'Institut de France, M. Franck, vient de publier un volume sur l'histoire des civilisations de l'antiquité S dans l'intention expresse .de montrer que la conception qu'un peuple a de Dieu est la vraie racine de son organisation sociale. Tant vaut l'idée religieuse, tant vaut la constitution civile.

' Études orienUdea, 1861.

Avant M. Franck, il y a plus de vingt années, un homme dont la parole avait un grand éclat dans Tenseignement public, marquait ce mouvement de la pensée moderne. M. Edgar Quinet, dans ses cours de Lyon, enseignait que Tidée religieuse est la substance même de la civilisation et le principe générateur des constitutions politiques. H annonçait une histoire de la civilisation par les monuments de la pensée humaine, et ajoutait : « La religion surtout est la colonne a de feu qui précède les peuples dans leur marche à « travers les siècles; elle nous servira de guide*. » Benjamin Constant présente dans la variation de ses pensées le passage du point de vue du siècle dernier à celui de notre siècle. H avait d'abord conçu son ouvrage sur la religion comme un monument élevé à Tathéisme, il finit par chercher dans les sentiments religieux la condition nécessaire à l'existence de sociétés civilisées'. Voilà un progrès réel; et ce progrès nous ramène à la pensée de Plutarque. En effet, retranchez ridée de Dieu, et vous allez perdre d'abord toutes les conquêtes de la civilisation moderne. Vous allez ensuite rendre impossible l'existence d'une société quelconque. Ces deux points vont fixer successivement notre attention.

* Unité morale des peuples modernes , discours prononcé à Lyon, le 10 avril 1889. Cet écrit est placé à la suite du Génie des BeHigûms dans les œuvres complètes de l'auteur.

* Franck. Philosophie du droit ecclésiastigite , pages 117 et

6i DEUXIÈME DISCOURS.

L'histoire n'offre pas un progrès sans interruption, comme le pensent certains optimistes; elle offre encore moins le spectacle d'une détérioration toujours croissante, comme l'affirment les misanthropes ; il n'est pas vrai enfin que toutes les époques se valent, comme on l'entend dire quelquefois. Il est des temps meilleurs que ceux qui le suivent; il est des époques moins dégradées que celles qui les précèdent. Les sociétés humaines tombent et se relèvent; leur marche offre des détours et des pas rétrogrades parce que cette marche est sous l'influence de la liberté créée; mais lorsqu'on considère l'ensemble de leurs destinées, on voit bien qu'elles vont à un but déterminé, parce que tandis que l'homme s'agite, Dieu le mène. Les conquêtes de la civilisation moderne sont de grandes et saintes réalités. Quelles sont ces conquêtes? Ne nous arrêtons pas à la surface des choses, allons au fond. Les sociétés tombées dans l'état de barbarie ont pour devise le mot fameux d'un chef gaulois : malheur aux vaincus! Dans les institutions, comme dans les mœurs, le triomphe de la force caractérise les temps barbares. Le droit du plus fort est la double négation delà justice et de l'amour; et ce qui caractérise la civilisation, sortant de l'état de barbarie dont elle traîne si longtemps les lambeaux, c'est l'établissement de la justice qui fonde les États, et, sur la base de la justice, le développement de la bienveillance qui rend les sociétés heureuses. Ce sont là les deux conditions essentielles du progrès social. Ces

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conditions sont nécessaires même aux progrès de l'industrie et du bien-être matériel.

La civilisation moderne, celle que nous nommons ainsi, en reléguant pour ainsi dire dans le passé les sociétés contemporaines du vaste Orient, la civilisation moderne possède une puissance inconnue à Tantiquité. La justice a un fondement dans la conscience, la bienveillance a des racines naturelles dans le cœur; mais il existe un moment où la justice et Tamour ont paru dans le monde avec un éclat nouveau, comme des rayons dégagés des nuages. La civilisation moderne a été alors déposée sur la terre dans un germe puissant dont rien ne devait plus arrêter la croissance. Ce moment est celui où l'idée de Dieu a paru dans sa plénitude: la civilisation moderne est née de l'Évangile. La connaissance du Dieu saint affermit la justice, et la pensée du Père commun développe la bienveillance. Ces thèses sont fort connues; bornons-nous à quelques rapides indications.

n existe une institution dans laquelle s'est incamée la négation de la justice sociale : l'esclavage. L'esclavage disparaît enfin sous nos yeux du sein de la chrétienté; et sa destruction honore la Russie et ensanglante l'Amérique. C'est là peut-être le plus grand des événements que les annales de l'histoire inscriront à la date du XIX» siècle. Or l'esclavage est dans le passé une institution presque universelle. Les plus beaux génies de la Grèce ont consacré une part de leurs peu-

sées i le justifier. Borne, i l'époque la plus brillante de sa civilisation, faisait entre-tuer les esclaves, dans des spectacles féroces destinés à charmer le peuple, ou à récréer pendant de somptueux banquets les yeux des riches corrompus '. Gomment l'esdavage a-t-il peu à peu disparu? Comment l'homme a-t-il été retrouvé sous cette chose vivante dont on faisait tantôt un instrument de travail et tantôt le jouet de passions exécrables? Informez-vous de cette histoire. Vous verrez les protestations de la raison et du cœur se faire jour dans l'antiquité, mais sans devenir efficaces. Un jour tout change et les bases de la servitude commencent à vaciller. A cette époque mémorable, vous rencontrerez un premier document écrit où se montre en germe le grand fait social qui allait se produire. Ce n'est pas le décret d'un empereur, ce n'est pas le vote d'un corps politique, c'est un billet de quelques lignes écrit par un prisonnier à l'un de ses amis. Ce billet portait en substance : a Je te renvoie ton esclave; mais, je te le demande au nom de Dieu, reçois-le comme ton frère; pense 4iu maître commun qui est dans les cieux. » Sur l'adresse de ce billet on lisait : « à Philémon; » l'écrivain se nommait Paul C'est la première charte écrite de l'émancipation des esclaves. Méditez ce fait. Messieurs, contemplez l'antique institution de l'esclavage ébranlée sur ses fondements, sans être l'objet d'aucune

*• Schmîdt. Essai Mstorigue sur la Société dvik dans le monde romain. Livre I, chapitre 8.

attaque directe, par le souffle d'un esprit nouveau. Vous comprendrez alors comment les historiens peuvent nous dire que les relations des peuples, le droit de la guerre, les lois civiles, les institutions politiques, toutes ces choses dont TEvangile n'a jamais parlé, ont été et sont encore chaque jour transformées par la lente action de FÉvangile. Dieu a paru; la justice marche à sa suite.

La justice est le fondement des sociétés ; mais sans l'esprit d'amour, la justice reste boiteuse, et ne parvient jamais à sa perfection. La justice maintient les droits de chacun, l'amour cherche à réaliser entre tous la communication des biens. La justice" renverse les barrières artificielles élevées entre les hommes par la force et la ruse, l'amour adoucit les inégalités naturelles et les fait tourner au bien général. Dois-je vous apprendre que la connaissance de Dieu est une lumière dont l'amour des hommes est le plus brillant rayon? La bienveillance, ce sentiment naturel de notre cœur, se fortifie, s'étend, se transfigure, en devenant la charité; la charité, union de l'âme avec le Père céleste, qui redescend sur la terre en communion d'amour entre tous ses enfants. L'âme séparée de Dieu peut connaître de vives affections ; mais étudiez bien le programme d'une vertu qui s'alimente à des sources purement humaines; vous verrez qu'il peut le plus souvent s'exprimer en ces termes : « Aimer cordialement ses amiS; et haïr ses ennemis d'une haine généreuse;

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estimer les honnêtes gens et mépriser les vicieux. » Mais cette verta qui aime les vicieux, en détestant le vice, cette vertu qui ne veut se venger qu'en triomphant du mal par le bien, cette vertu qui, tout en resserrant les liens des aflFections particulières, fait de chaque homme notre ami, cette vertu que nous appelons divine, par une impulsion naturelle de notre cœur, quelle est la source dont elle découle? Un simple détail va nous répondre. Sur la façade d'un des hOpitaux du monde chrétien, on lit ces paroles latines, dont notre langue ne saurait rendre la brève énergie : Deo in pauperibus: «Cet édifice est consacré à Dieu dans la personne des pauvres. » Voilà le secret de la charité ; elle discerne l'image divine déposée dans toute âme humaine. Ne vous y trompez pas : nous ne pouvons aimer, d'un amour naturel et direct, les haillons de la misère, les stigmates du vice, les langueurs et les plaies de la maladie; mais que Dieu se montre, et nos yeux s'ouvrent. La beauté des âmes éclate à nos regards sous les délabrements du corps, sous la fange du vice. Nous aimons ces créatures immortelles déchues et dégradées; un saint désir de les rendre à leur destination véritable s'empare de nous. Un artiste découvre-t-il dans des décombres, sous de vulgaires apparences, un produit du merveilleux ciseau des Grecs! il s'applique, avec un zèle plein de respect, à dégager la noble statue des immondices qui la souillent. Toute âme d'homme est l'œuvre d'un art divin, et tout cœur charitable est un

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artiste qui veut travailler à sa restauration. On comprend dès lors cet amour de lasoujSrance et de lapau* vreté, cette passion du bagne et de Thôpital, qui ont jeté parfois les chrétiens dans des exagérations quenotre siècle n'a aucun motif de redouter. Dieu dans le pauvre, Dieu dans le malade, Dieu dans le vicieux et le criminel; c'est, je le répète, le grand secret de la charité. La charité passe du 'cœur des hommes et de la pratique individuelle dans les mœurs et dans les institutions sociales. C'est elle qui, peu à peu, enlève à la loi ses rigueurs superflues, à la justice ses tortures inutiles; c'est elle qui substitue la prison où l'on veut améliorer le coupable au bagne qui achève de corrompre le criminel; c'est elle qui ouvre des asiles publics à toutes les souffrances; c'est elle qui réalisera, dans la limite du possible, toutes les espérances de la philanthropie. Si Dieu cesse d'être présent à la pensée et à la conscience des hommes, la justice et l'amour perdent leur puissance. Sans l'action puissante de la justice et de l'amour, la société redescendrait, par les voies de la corruption, vers les luttes de la barbarie. Observez, étudiez ce qui se passe autour de nous. Notre civilisation vous semble-t-elle assez solide pour vous donner l'idée'^ qu'elle peut désolais se passer des fondements sur lesquels elle a reposé jusqu'ici ? *

Les sentiments de la justice et de la bienveillance qui forment la double base du progrès des sociétés,

10 bËtIXlÊÎlB t>l'8C0tJllâ«

supposent un sentiment plas général qui est leur coffl'* mun support: le sentiment de l'humanité. L'idée que rhomme a une valeur en lui-même, qu'il est en sa qualité d'homme, indépendamment des lieux qu'il habite et de la position qu'il occupe dans le monde, un objet de justice et d'amour, cette idée résume toute la partie morale de la civilisation. Le progrès social n'est que la reconnaissance toujours plus explicite de la valeur d'une âme, des droits d'une conscience. Or, l'idée de l'humanité est dans une dépendance étroite de la connaisance de Dieu, considéré conune le Père du genre humain. La sagesse antique, meilleure que le culte des idoles, avait bien entrevu que le sage est citoyen de l'univers ; et ce vers fameux de Térence : « Je suis homme et rien d'humain ne m'est étranger, » excita, dit-on, les applaudissements des spectateurs romains. Mais c'étaient là de simples lueurs, éteintes bientôt par le courant général de la pensée. C'était l'aube blanchissante de l'idée de l'humanité. D'où vient le jour?

Je limiterai la question en la précisant. L'idée de l'humanité est l'idée de la valeur et par conséquent des droits de diaque homme. C'est l'idée de la liberté; non de la liberté interprétée par la passion et l'égoïsme comme l'inauguration de la licence qui viole le droit ; mais de la liberté interprétée par la raison et la conscience comme la limite que l'action de chacun rencontre dans le droit de son semblable. Nous ne parlons

LA Vifi SÂlfft DtEÙ. 74

point ici de Tégalité des droits politiques qui n'est pas toujours une garantie de la liberté véritable. Nous parlons d'un état social tel que Thomme dans l'exercice de ses facilités, dans la manifestation de ses pensées, dans ses efforts pour les causes qu'il aime, aussi longtemps qu'il ne viole pas le droit des autres, ne rencontre pas un pouvoir arbitraire qui l'arrête. Pour limiter encore notre objet, nous parlerons de la manifestation la plus importante de cette liberté : la liberté de conscience, dont la liberté religieuse est la plus ordinaire et la plus complète manifestation. Ce n'est qu'un des points du sujet; mais c'est un point qui au fond suppose et renferme tous les autres. Cette liberté d'où vient-elle?

Elle ne vient pas du paganisme. Le paganisme, avec ses religions nationales, ne pouvait produire que le fanatisme ou le doute. Chaque peuple ayant sa religion particulière, exterminer 'l'étranger, c'était servir la cause des dieux de la patrie. Un cri de guerre descendait de l'Olympe de chaque nation, de cet Olympe que les dieux quittaient, au besoin, pour prendre part aux querelles des hommes. La raison reconnaissait-elle le néant de ces divinités nationales ? le scepticisme paraissait. La pensée du Dieu suprême étant mal affermie chez tous, et entièrement voilée pour la foule, lors* qu'on cessait de croire aux dieux de la nation, on perdait toute croyance. C'est pourquoi le doute a envahi lesinteUigences au déclin de l'antiquité. Ces panthéons

lî DEUXIÈME DISCOURS.

OÙ tous les cultes étaient reçus, accueillis, protégés, sont les temples à jamais mémorables du scepticisme. Or, dans la ci^isation antique énervée par l'esprit de doute, vous savez quelle voix s'est fait entendre: « Désormais il n'y a plus de Grecs et de Barbares, d'esclaves ni de libres. Vous êtes tous frères, et pour tous il y a un même Dieu et une même vérité : » voilà la racine du scepticisme coupée. Et la même voix ajouta: « Ce Dieu unique est le propriétaire légitime de ses créatures; et quand vous prétendez violenter les consciences qui lui appartiennent, vous ne savez de quel esprit vous êtes animés ; » voilà la source du fanatisme tarie. Dieu est reconnu ; il est le maître des âmes : la foi fonde la liberté.

Le témoin de la vérité universelle paraît devant Rome représentée par un lieutenant de César. C'est un fanatique, dit le Romain; puis il s'en va et le laisse tuer. Mais bientôt, au sourd frémissement des peuples, au murmure qni s'étend d'un bout de l'empire à l'autre, il paraît que le mort est vivant et parle à la conscience générale. Alors Rome sort de son sommeil; Rome, la politique, la tolérante Rome verse des fleuves de sang. Sa tolérance permettait de tout croire, mais sous la condition qu'on ne crût sérieusement à rien. Rome était dirigée par le sûr instinct du despotisme. Elle ne crai* gnait pas les dieux du Panthéon, parce qu'elle pouvait toujours mettre au-dessus d'eux la statue de l'empereur ; tandis qu'il s'agissait ici, en laissant à César ce

LA VIE SANS DIEU. it

qui lui appartient, de placer un souverain au-dessus de Pempereur, et d'éleyer une législation au-dessus de la législation de l'empire.* C'est pourquoi la cité romaine décida de donner la mort au christianisme, à l'idée de la vérité universelle, parce que si cette idée enl^ait dans les intelligences, la cause de la liberté des âmes était gagnée. C'est ainsi que l'indifférence devint féroce, et que le doute ramena au fanatisme.

Je vous ai dit d'où la libarté ne vient pas; d'où vient-elle? D'où vient la liberté? Demandes-le à tel écolier des lycées de France ; il vous répondra» sans hésiter : La liberté vient de la révolution française I — Sans doute, lui souffle un camarade plus ftgé; mais n'oublie pas la philosophie du XVin* siède qui a développé les principes que la révolution a mis en œuvre. — C'est bien, dira un protestant; mais songeons au grand fait de la réformation : c'est au XYI* siècle que la liberté a pris sa date. — A la bonne heure, ajoutô un historien; mais ignorez-vous que ee sont les Gennaii» qui ont versé un sang généreux et libre dans le sang appauvri des hommes façonnés par l'esclavage de l'empire? Je ne conteste rien, et le savoir me manque pour prononcer avec assurance sur l'action de toutes ces causes historiques. Mais voici ee que j'ose affirmer : Si l'on veut détermine!? une heure où la libeité est née dans l'histoire, on se trompe; elle n^a pas d'autre date que celle de la conscience humaine, et je vous dirai avec M. de Lamartine :

7i DlH^tAliE DISCÛUM.

La liberté que j'aime est née avec notre àme^ Le jour où le plus juste a bravé le plus fort«

La liberté est née, la première fois qu'en présence de prétentions de ses semblables qui lésaient sa conscience, un homme appuyé sur Dieu s'est senti plus fort que le monde. B n'avait pas étudié, je crois, à l'école des Encyclopédistes, et il n'était pas Germain, que je sache, ce Socrate qui disait aux juges d'Athènes, avec la mort en perspective : « Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. » Et quand cette parole a été répétée par les apôtres de l'universelle vérité, la mort de Socrate, cette mort généreuse qui lui a valu l'admiration de l'univers, s'est reproduite dans des milliers et des milliers d'exemples. . Des enfants, des femmes, des jeunes filles, des vieillards ont péri dans les supplices pour attester les droits de la conscience; et le sang des martyrs, cette semence de chrétiens, comme Ta dit un père de l'Eglise*, ne fut pas moins une semence de liberté. La liberté n'est pas née dans l'histoire ; mais si vous voulez une date à sa plus grande éclosipn, cette date la voilà; il n'y en a aucune qui puisse lui être comparée.

Quelques-uns d'entre vous pensent peut-être, sans le dire, que je soutiens un dur paradoxe. Chercher la source de la Uberté de conscience dans la religion,

* Tertnllien*

LA Vifi SANS blEO. 75

n*est-ce pas oublier que l'Eglise chrétienne a souvent marqué son passage dans l'histoire par une longue trace de sang éclairée de la lumière funèbre des bûchers? Je ^'oublie rien, Messieurs, et je vous prie de ne rien oublier non plus. Voici trois remarques que je recommande à votre attention.

D ne faut pas oublier que l'Évangile ^'est établi dans la pourriture de la société romaine, et que ses représentants n'ont que trop subi les atteintes des maux qu'ils avaient mission de combattre.

n ne faut pas oublier qu'ensuite sont venus des flots de barbares qui ont renouvelé en un sens la société décrépite, mais qui ont versé sur le levain nouveau une pâte grossière difficile à pénétrer.

n ne faut pas oublier enfin que, si une cause devait être légitimement condamnée pour les fautes de ses défenseurs, il n'en est point, non, pas une seule, qui pût rester debout devant le tribunal qui prononcerait ainsi. Toute cause ici-bas est plus ou moins compromise par ses représentants; mais il est des principes mauvais, qui produisent le mal par leur propre développement, et il est des principes bons dont l'homme abuse, mais qui, par leur nature même, finissent toujours par susciter des protestations contre l'abus. C'est à la lumière de cette incontestable vérité que nous allons aborder une discussion dont vous ne sauriez mécou'* naître l'importance.

Des écrivains sceptiques affirment que la tolérance

76 DEù^ÊifÈ Dtscôimd.

est née de l'affaiblissement de la foi ; et, tirant la coûséquence de leur affirmation, ils recommandent la diffusion de Tesprit de doute comme le meilleur moyen de fonder la liberté de conscience. Nous sommes ici en présence du vieil argument qui conclut de Tabus à la suppression de l'usage. On persécute au nom de la religion; supprimons la foi, et nous aurons la paix. On a ouvert des prisons et dressé des bûchers au nom de Dieu ; supprimons Dieu et nous aurons la tolérance. Voyez bien quelle est la portée de cette argumentation. Supprimons le feu, il n'y aura plus d'incendies ; supprimons l'eau, il n'y aura plus de noyés. Sans doute, mais l'humanité périra de sécheresse et de froid.

Examinons ce sujet sérieusement ; il en vaut la peine. Si la tolérance naît de l'affaiblissement des croyances religieuses, nous devons rencontrer chez les peuples un degré de tolérance inverse du degré de leur foi. C'est une question d'histoire. Étudions les faits. Après avoir rappelé que la Bome antique ne puisa pas dans son scepticisme un germe de liberté, promenons nos regards sur les sociétés actuelles.

La Suède est fort en arrière de l'Angleterre sous le rapport de la liberté de conscience. Est-ce que les croyances sont plus affaibUes en Angleterre qu'en Suède? La liberté religieuse que pratique la Grande- Bretagne est-elle née de l'indifférence? N'est-ce pas plutôt que cette terre porte une race énergique et qu'elle a été si souvent arrosée du sang des sectateurs

t LA VIE SANS DIEU. 77

de cultes différents, que ce sang a enfin crié vers le ciel et que la conscience du peuple a entendu?

n y a plus de liberté religieuse en France qu'en Espagne. Est-ce que la vraie cause de l'intolérance des Espagnols est une foi plus vive et plus générale que celle des Français? Cela n'est pas certain.

La Suisse est une des contrées où les opinions jouissent de la plus grande liberté. La Suisse est-elle une terre d'indifférence ? N'a-t-on pas remarqué dans les luttes du siècle dernier la fermeté relative des convictions de ses citoyens ?

Les États-Unis ne portent-ils pas sur leur bannière cette inscription en lettres capitales : Liberté de Conscience? L'Amérique n'est pas signalée comme un pays sans religion ; on fe. blâme au contraire des écarts de sa foi, de la multiplicité et parfois de l'extravagance de ses sectes. Est-ce un sceptique qui a appris aux habitants du Nouveau Monde à respecter les croyances ? Non certes ! William Penn fut enfermé à la Tour de Londres pour délit de libre pensée. Sorti de prison, il traversa l'Océan. Tandis que l'intolérance régnait encore sur les deux rives de l'Atlantique, il fonda dans la Pensylvanie un lieu de refuge pour toutes les opinions proscrites ; et le germe a été fécond. J'ai beau passer de la vieille Europe dans la jeune Amérique; je regarde, j'observe, et je ne vois pas que la liberté se développe dans la proportion du scepticisme ou de l'incrédulité des peuples. 11 me

semble voir, au contraire, qu'il y a peut-être le plus de liberté là où il y a le plus de foi véritable.

Oii peut contester la valeur de ces conclusions en remarquant que l'état des sociétés est un phénomène complexe qui dépend de causes diverses. Rendons la question plus simple. Nesont-ce pas, dira-t-on, les représentants littéraires de Tesprit de doute qui ont

réclamé et fondé la tolérance? N'est-ce pas Il n'est

pas nécessaire que mon interlocuteur achève. S'il est Français, il va nommer Voltaire. Sans doute, la liberté des opinions a été réclamée par des sceptiques. Ds ont servi une bonne cause ; sachons nous en réjouir, et ne point méconnaître ce qu'il peut y avoir eu dans leur œuvre de nobles élans et dMnspirations généreuses. Remarquons cependant que toute opinion proscrite réclame naturellement pour elle la liberté dont elle est privée. Mais, autre chose est de réclamer pour soi unelibei-té dont on userait volontiers pour opprimer les autres, autre chose est de demander la liberté sérieusement et pour tous. Il y eut,^ j'aime à le croire, une certaine générosité naturelle dans les motifs qui portèrent Voltaire à consacrer à de nobles causes une plume si souvent vendue au mal. H est impossible pourtant de ne pas soupçonner que, si cet apôtre de la tolérance avait eu une principauté sous son pouvoir, le fait de penser autrement que le maître aurait assez vite figuré au nombre des délits.

Le patriarche de Fçmey a écrit en faveur de la to-

lérance; des amis de rindiffêrence religieuse ont plaidé la cause de la liberté de conscience : le fait est certain. Mais d'autres écrivains, animés d'une foi vive, ont aussi demandé la liberté pour tous : le fait n'est pas moins certain. Il y a quelques années, à la même époque à peu près, le PèreLacordaire et notre Alexandre Vinet, consacrèrent à cette noble cause, le premier l'éclat entraînant de son éloquence, le second toute la finesse de ses délicates analyses. Les amis de Lacordaire recueillent les vibrations de cette parole éclatante qui s'écriait : « La liberté ne tue pas Dieu *. » Recueillons aussi les bonnes paroles qui, parties de nos rivages, ont trouvé au près et au loin de l'accès dans bien des âmes. Je voudrais prendre tel journaliste parisien, l'amener au milieu de nous, lui faire constater le résultat de nos expériences; je voudrais le conduire au cimetière de Clarens, l'arrêter sur la tombe de Vinet, et lui dire quel fut cet homme Si, en regagnant ses foyers, mon journaliste ne laissait pas à la frontière française, comme une marchandise de contrebande, tout ce qu'il aurait vu et appris sur nos rives, il comprendrait peut-être que le chemin le plus sûr pour arriver au respect de la conscience d'autrul n'est pas l'indifférence, mais la fermeté de la foi dans l'humilité du cœur et la largeur de la pensée. Tous les écrivains qui ont voué leur plume à la défense des

* Le Pire Lacordaire^ par le comte de ]>!ootîiIembert, p. 2i}.

M DEUXIÈHK DISCOURS.

droits de rame humaine, n*ont donc pas été des sceptiques.

Sans prolonger cette discussion de noms propres, constatons quelle est ici la vraie place des écrivains. Avant qu'il y ait des hommes qui demandent la liberté et en rédigent la théorie, il faut qu'il y ait d'autres hommes qui la prennent, et qui souffrent pour l'avoir prise. Si la liberté se consolide avec la parole et la plume, elle se fonde avec des larmes et du sang; et les sceptiques apôtres de la tolérance usurpent commodément la place des martyrs de la conviction. « Ce qu'il nous faut, n dit avec raison un écrivain révolutionnaire, « ce sont des hommes libres, plutôt que des libérateurs de l'humanité *. » En fait, la liberté nous vient surtout deceux qui ont souffert pour elle. Ses sources vives sont dans l'esprit de foi, et non, comde on nous l'enseigne, dans l'esprit d'indiflFérence. D est facile d'entendre que là où personne ne croirait, la liberté de croire ne serait réclamée par personne.

Essayons maintenant de pénétrer au delà des faits, pour ramener notre discussion à des principes certains. Demandons-nous quelles sont, à l'égard de la liberté de conscience, les conséquences naturelles de la foi, et les conséquences naturelles du scepticisme.

La foi paraît bien, au premier abord, une source d'intolérance. L'homme qui croit, estime posséder les

' De Vcmtre rive, par Iscander (en russe). Iscander est le pseudonyme de M. Herzen,

droits de la vérité, les droits de Dieu ; il n'a rien à respecter dans l'erreur. C'est ainsi que la croyance paraît engendrer naturellement la persécution. Ce raisonnement est spécieux, d'autant plus qu'il est appuyé de nombreux et de terribles exemples ; mais voyons les choses de plus près. Placez-vous en face d'une de vos convictions, n'importe laquelle ; j'espère que nul de vous n'est assez malheureux pour n'en avoir aucune. Supposez qu'on veuille vous imposer par la contrainte la conviction même que vous avez. Supposez qu'un commissaire de police vienne vous dire, en prononçant les paroles qui exprimeraient le mieux votre propre pensée : <' H vous est ordonné de croire ainsi. » Qu'arriverait-il ? Si jamais vous n'aviez douté de votre foi, vous seriez tenté d'en douter, à ce moment où un pouvoir humain prétendrait vous l'imposer. Le sentiment de l'oppression produirait dans votre conscience le besoin de la révolte. Analysons ce sentiment. Vous sentez qu'on impoîie par la force des paroles et non pas des convictions ; vous sentez que les déclarations arrachées par la peur à des lèvres menteuses sont un outrage pour la vérité. Vous sentez enfin que votre croyance est le droit de Dieu sur vous, et n'est pas le droit de votre semblable. On respecte donc le droit de Dieu sur l'âme des autres dans la mesure où on a l'intelligence de sa propre foi. Le fanatisme qui veut imposer des paroles par la force n'est pas une foi ardente,

c'est une foi aveugle. Pour la ramener dans les voies de la liberté, il suffit de lui rendre la vue.

L'établissement de la religion chrétienne fournit un grand exemple à l'appui de notre thèse. Les chrétiens persécutés par l'empire se sont toujours interdit de répondre aux violences du pouvoir par la violence de la rébellion. H vint pourtant, et assez vite, un moment où ils étaient assez nombreux pour se défendre, et avaient la conscience de leur force; mais ils n'ont voulu conquérir le monde que par les armes du martyre et l'hércJïsme de l' obéissance. Ce n'est pas là le fait de quelques années, c'est l'histoire de trois siècles, page à jamais mémorable des annales humaines, dans laquelle tous les siècles pourront apprendre quelles sont les vraies armes de la vérité. La chrétienté, trop souvent oubUeuse de ses origines, a laissé plus tard les fureurs de la persécution se couvrir des intérêts du ciel; mais le remède est sorti de l'occasion même du mal. La couscience chrétienne a protesté, au nom de l'Evangile, contre les crimes dont l'Evangile était le prétexte, et les passions des hommes la cause. « Il faut gémir de la misère et de l'erreur de notre « temps, » s'écriait déjà saint Hilaire, au quatrième siècle. « On croit que Dieu a besoin de la protection

« des hommes L'Eglise menace d'exil et de prison

a et veut se faire croire par force, elle qui s'est for- « tifiée dans les exils et les prisons ! »

La foi vraie possède donc le principe d'une protes-

ttaion contre les abus qu'on couvre de son nom» et cette protestation finit par se faire {entendre. La foi supprimée, les passions resteront, car pour être un saint, il ne suffit pas d'être sceptique. Les passions chercheront d'autres prétextes. L'esprit de doute ne leur en offrira-t-il pas?

n semble, au premier abord, que le doute doit fonder la tolérance, "puisqu'il ne laisse attacher aucune importance aux opinions. C'est un jugement spécieux, comme celui qui plaçait dans la croyance la source des passions intolérantes. Faisons encore une fois l'œuvre de la réflexion. Le premier effet du doute est bien d'incliner l'esprit à laisser un libre cours à toutes les opinions; mais le dédain n'est pas le chemin du res* pect, et le respect seul peut donner des bases solides à l'esprit de hberté. Les croyants sont aux yeux du sceptique des esprits faibles qu'il entoure d'abord d'une douce pitié. Mais ces esprits faibles s'obstinent; le sceptique s'aperçoit qu'ils ne s'inclinent point devant sa supériorité et osent peut-être se considérer comme ses égaux. Alors l'irritation naît, et, sous la patte de velours, on sent percer la griflFe. Le sceptique en effet a un dogme ; il n'en a qu'un, mais enfin il en a un : la négation de la vérité. La foi des autres est une protestation contre ce dogme unique sur lequel il a concentré toutes les puissances dé"sa conviction. B se passionne pour cette négation ; il se sent le représentant d'une idée dont il doit assurer le triom-

phe. Arrivent les soupçons : « Voilà des hommes qui pensent être les dépositaires du vrail Ces croyants prétendus ne seraient-ils point des hypocrites ? i» Placez au pouvoir des hommes ainsi disposés ; qu'ils soient les maîtres de la société; que va-t-il advenir? Les croyances sont une cause de troubles : ce qui semblait d'abord une faiblesse innocente prend alors le caractère d'une folie dangereuse. Pour Thomme politique, la tentation d'extirper cette folie n'est pas loin, «t Si on faisait disparaître cette source importune d'agitation! Si l'on déclarait que la conscience des particuliers appartient au' souverain, quel repos dans l'État! Si nous proclamions le vrai dogme moderne, savoir qu'il n'y a point de dogme ; si, faisant taire enfin des fanatiques attardés, nous décrétions que toute croyance est un crime et toute manifestation de la foi une révolte, quel apaisement dans la société ! » La pente est glissante ; et qui retiendra le sceptique qui la descend? La foi porte avec elle le remède au fanatisme, mais où sera le remède au fanatisme du doute? Le droit de Dieu? Dieu n'est qu'un mot ou une hypothèse sans valeur. Le respect de la conviction d' autrui? Toute conviction n'est que faiblesse et sottise. Tout cela donne beaucoup à penser, je vous l'assure. Quand j'entends certains hommes qui se disent libéraux tracer l'idéal de la société qu'ils désirent, la pensée de leur triomphe me fait peur^ car je comprends que cette société jouirait de la liberté de l'empire romain et de la tolérance des Césars.

LA yiE SANS DIEU. 85

Telles sont les conséquences du scepticisme pour les chefis des peuples. Quelles seront ces conséquences pour les peuples eux-mêmes? L'esprit d'indifférence paralyse les sources des sentiments généreux, et finit par avoir les mêmes résultats que l'esprit de lâcheté. Et ne savez-vous pas le rôle de la lâcheté dans l'histoire ? Si j'ose évoquer ici les souvenirs les plus lugubres des temps modernes, ne savez-vous pas qu'à l'époque de la Terreur, deux à trois cents scélérats ont institué des massacres publics dans la capitale de k France, au milieu d'une population frémissante d'effroi mais qui laissait faire. Or, le propre de l'indifférence est de laisser faire. Si le fanatisme est pour quelque chose dans les persécutions, l'indifférence y est pour beaucoup. Les crimes que laissent accomplir les âmes paralysées par le doute, ont d'ailleurs un caractère plus triste que ceux qu'accomplissent des passions égarées, mais qui ont quelque noblesse dans leur principe. Si je devais monter sur un bûcher, j'aimerais mieux être brûlé avec l'assentiment aveugle d'une foule fanatique, qu'en présence d'une population indifférente qui viendrait voir. Car, de même que les sceptiques trouvent toutes les doctrines également bonnes,, ils trouvent tous les spectacles également instructifs et curieux *.

' « Le penseur sait que le monde ne lui at)partient que comme sujet d'étude, et lors même qu'il pourrait le réformer, peut-être le trouverait-il si curieux tel qu'il est qu'il n'en aurait pas le

J'ai dû insister sur ces considérations. Les attaques directes contre la vérité religieuse ont peut-être moins de danger que les efforts tentés i^ar l'incrédulité moderne pour nous éloigner de Dieu en nous persuadant que le doute est la garantie de la liberté, et que la croyance rive les chaînes de la servitude. Bien des consciences sont troublées par ces affirmations. H importe donc de comprendre que Dieu est le grand libérateur des âmes, et l'oubli de Dieu le chemin de l'es* clavage. La foi qui cherche à se propager par la force s'inflige à elle-même la plus dure des contradictions. L'esprit de doute pour devenir l'esprit de violence n'a qu'à se transformer selon les lois de sa propre nature.

Je conclus, Messieurs. Un des plus nobles spectacles que puisse présenter la terre, c'est une société animée d'une foi vraie et profonde, où chacun, s' efforçant de communiquer ses convictions à ses frères, respecte le droit de Dieu dans l'asile inviolable de la conscience d' autrui. Mais malheur à la société formée par des sophistes, où l'opinion, engourdie par le doute et l'indifférence, ne se réveille que pour vouer à la haine ou au mépris toute conviction ferme et généreuse !

Ébranler l'idée de Dieu, c'est tarir dans sa source le flot des véritables progrès de la société moderne ; c'est attaquer les fondements de la liberté, de la justice

courage. » Ernest Renan, préface des Études éPhistoire religieuse^ 1857. L'auteur a manifesté des sentiments meilleurs en 1859, dans la préface de ses Essais de morale et de criUgue,

et de l'amour. Les conquêtes matérielles de la civilisation ne serviraient dès lors qu'à hftter la décomposition du corps social. L'idée pure de Dieu est la vraie cause des grands progrès de l'ère moderne; la religion, dans sa généralité, est, ainsi que nous l'a dit Plutarque, la condition nécessaire à l'existence même des sociétés ; c'est ce qu'il nous reste à démontrer.

« Combien la société des citoyens est sainte, » disait Cicéron, « lorsque les dieux immortels sont interposés entre eux comme juges et comme témoins *. » Élevons encore cette haute pensée et disons : « Combien la société humaine est sainte, lorsque, sous le regard du Père commim, les inégaUtés de la vie sont acceptées par la patience et adoucies par l'amour ; lorsque le pauvre et le riche en se rencontrant se rappellent que l'Étemel les a faits l'un et l'autre ; lorsqujun espoir immortel adoucit les maux présents, et que le sentiment d'une dignité commune réduit à leur juste valeur les diversités passagères de la vie! » Enlevez à la société humaine Dieu pour médiateur, et les espérances fondées en Dieu pour consolation, quel résultat obtiendrez- vous ? La lutte du pauvre contre le riche, l'envie de l'ignorant contre celui qui sait, la basse jalousie du stupide contre l'intelligent, la haine de toute supériorité, et, par une réaction inévitable, la défense

* De Legibw, II, 7.

opiniâtre de tous les abus, la guerre, en un mot, guerre irrémédiable et sans trêve. Telle est la menace la plus apparente contre la société.

Quand je considère ces faits avec attention, je m'étonne tous les jours que la société subsiste, que la lave ardente des convoitises ne fasse pas plus souvent de larges fissures au sol social, pour s'épancher en torrents destructeurs, emportant à la fois le palais et la chaumière, le champ et l'atelier. On se préoccupe de ce danger permanent et l'on répète l'ancien adage : « n faut une reh'gion pour le peuple. » Mais il est des hommes qui veulent donner au peuple une religion qu'ils n'ont pas, agissant comme un pauvre fastueux qui ferait l'aumône avec de la fausse monnaie. A quel résultat parviennent-ils? Il faut une religion pour le peuple, disent les politiques, pour arriver aux fins qu'ils poursuivent et conduire à leur gré les troupeaux qu'ils administrent. Il faut une religion pour le peuple, disent les riches, pour garder en paix leurs immeubles et leurs rentes. D faut une rdigion pour le peuple, disent les savants, pour être tranquilles dans leurs cabinets ou sur leurs fauteuils académiques. Que font-ils ces hommes sans Dieu, qui veulent garder une foi à l'usage du peuple ? Ces savants, ils disent et impriment que la reUgion est une erreur nécessaire pour les multitudes incapables de s'élever à la philosophie. Où est-ce qu'ils le disent et l'impriment ? Estce dans des salons fermés? Est-ce dans l'enceinte

des académies, ou dans les recueils scientifiques hors de la portée du commun des hommes? Non. Ils le disent dans les journaux politiques, dans les Revues lues de tout le monde ; ils l'impriment en toutes lettres dans les livres qui se vendent par milliers d'exemplaires. Leur parole se répand comme un miasme délétère dans toutes les classes de la société. Hommes légers! (je ne veux pas supposer un froid calcul d'argent ou de renommée qui obligerait à dire : hommes sans cœur!), hommes légers! ils ne voient pas les conséquences inévitables de leur œuvre. Le peuple entend et comprend. Les barrières intellectuelles entre les classes de la société vont s' abaissant : c'est une des voies les plus claires de la Providence à notre époque. Croyez-vous que le peuple consentira longtemps à s'entendre dire qu'il ne vit que d'erreurs, mais que ces erreurs lui sont nécessaires? Ne voyezvous pas qu'il va se lever, et répondre, dans le sentiment de sa dignité, après tout, qu'il ne veut pas qu'on le trompe, et qu'il entend se délivrer lui aussi de la superstition. Alors, toutes les digues des passions étant rompues, le flot montera; et croyez bien qu'il ne respectera pas les cabinets d'étude où il aura pris une de ses sources. L'expérience a été faite. Des hommes du siècle dernier ont voulu détruire la religion chez les hoi^iêtes gens, mais non pas chez la canaille : ce sont les paroles de Voltaire, qui avait trop de bon sens pour être athée, mais dont le pâle déisme se distingue

parfois à peine de la négation de Dieu. « Votre Majesté, « écrit-il à son ami le roi de Prusse (janvier 1757), « rendra un service étemel au genre humain, en dé- « truisant cette infâme superstition, je ne dis pas chez a la canaille, qui n'est pas digne d'être éclairée et à « laquelle tous les jougs sont propres, mais chez les « honnêtes gens. » Il fallait une religion pour le peuple ; mais Voltaire et le roi de Prusse, les barons allemands, les marquis français et les dames qui recevaient leurs hommages pouvaient s'en passer.

Voltaire est mort avant d'avoir mangé le fruit de ses œuvres. C'est dans sa tombe qu'Alfred de Musset a dû lui adresser son apostrophe vengeresse :

Dors-ta content Voltaire, et ton hideux sourire Voltîge-t-il encor sur tes os décharnés ?

Voltaire était mort ; mais plusieurs de ses amis et de ses disciples ont pu méditer, dans les prisons de la Terreur et en gravissant, les marches de l'échafaud, sur la nature du jeu terrible qu'ils avaient joué... et perdu.

Ainsi font les lettrés sans Dieu qui veulent une religion pour le peuple. D'autres hommes veulent aussi une religion pour le' peuple, en étant eux-mêmes sans frein, parce qu'ils sont sans croyance. Ils se livrent à la recherche ardente des richesses, des joies, des voluptés de la terre, Ce sont des parvenus à la fortune

par des moyens honteux, peut-être en vendant publiquement leur consdence, qui écrasent de leur luxe le travailleur honnête et économe. Ce sont des courtisanes qui étalent au grand soleil le prix splendide de leur infamie. Qu'on ne s'y trompe pas ! Le peuple voit ces choses ; il les juge, et s'il cède aux mauvais instincts qui sont en nous tous, si Dieu n'est pas dans son cœur pour le retenir, son mépris se traduit par des haines violentes. S'il est comprimé par la force, il ajourne, mais sans y renoncer, ses féroces espérances.

Supprimez Dieu, et vous verrez l'action et la réaction des passions humaines s'amasser comme des électricités contraires et préparer l'éclat de la foudre et les fureurs de la tempête. Alors paraissent ces sociétés désorganisées qui s'épouvantent de leur propre dissolution, jusqu'à ce qu'un homme fort survienne qui, profitant de cette épouvante même, prend ces sociétés et les châtie , comme on châtie un enfant indocile. C'est une histoire ancienne et nouvelle, parce que, dans la proportion où Dieu se retire des sociétés humaines, dans la même proportion la force du sabre remplace l'empire de la conscience. Il faut une religion pour le peuple ! Oui, Messieurs, mais c'est pour ce peuple humain qui nous renferme tous.

Si l'on supprime Dieu, l'homme arrive au désespoir, et la société tombe en dissolution. Je conclus : donc l'athéisme e$t faux. Un tel mode d'argumentation sus*

cite des clameurs. « Affaire de sentiment, s'écrie-t-on. Vous vouler construire une doctrine au gré de votre fantaisie! Vous passionnez le débat, en faisant appel aux intérêts et aux préjugés ; vous sortez du domaine de la science. La science ne connaît que les faits et le raisonnement. » De telles paroles sont assez fréquentes pour qu'il vaille la peine d'en étudier la portée. Sans doute, la science ne doit pas être un instrument de nos caprices. Nous nous devons à la vérité ; et c'est une forfaiture que de chercher des doctrines qui servent nos passions, assurent nos intérêts, flattent nos goûts et nos préjugés. Mais la conscience, le cœur, les conditions d'existence de la société humaine, ne sont ni des préjugés, ni des intérêts personnels ; ce sont d'étemelles et vivantes réalités. Nous parlons de la conscience, du cœur, et on répond : « Nous ne croyons pas qu'il y ait de vraies sciences dans ce domaine; nous ne voulons que des faits. » Ce sont parfois des naturalistes qui parlent ainsi. Nous ne voulons que des faits I Ce ne sont donc pas des faits que nos pensées, nos sentiments, notre conscience I L'observateur attentif des pattes d'une mouche , ou des démarches d'une chenille, n'aura pas un moment d'attention à donner aux impulsions du cœur, aux règles du devoir,^ùx luttes de la volonté ; et quand on lui parlera de ces réalités de l'âme, les premières et les plus certaines de toutes les réalités, il répondra : « Ce n'est pas là mon affaire,

LA VIE âAKâ DÎEU. dS

je îié veux que des faits. » Laissons cette aberration, pour prêter l'oreille à d'autres objectants.

Nous ne nions pas. dit-on parfois, la réalité de nos sentiments. L'homme désire le bonheur et le cherche dans des croyances religieuses ; ce sont là des faits sans doute, mais ces faits sont en dehors de la science. La science n'a pour but que la vérité; elle ne se fait , que par la raison. Si la science arrive à blesser le cœur ou la conscience, on ne saurait rien en conclure contre la sojidité de ses résultats, a II n'y a pas de mate nière de raisonner plus commune, et cependant plus « blâmable, que celle d'attaquer une hypothèse philott sophique par le tort qu'elle peut faire aux mœurs et « à la religion. Lorsqu'une opinion mène à l'absurde, .« elle est certainement fausse ; mais il n'est pas cer- « tain qu'elle soit fausse parce qu'elle entraîne des « conséquences dangereuses *. » Ainsi s'exprimait le patriarche des sceptiques modernes, l'Écossais Hume. La leçon a été bien apprise ; on nous la répète de temps à autre dans les colonnes d^s grands journaux de France. Les adversaires des croyances spirituelles ont changé de tactique. Au siècle dernier, ils répondaient aux esprits alarmés des conséquences de leur œuvre : « La vérité ne peut jamais nuire. » -— « La vérité ne peut jamais nuire, » répliqua J.-J. Rousseau : tf je le crois comme vous, et c'est ce qui me prouve

' Hume. Essai YUl. Swr la liberté et la nécessité.

9i DEtJXIÈMB DISCOURS.

« que vos doctrines ne sont pas la vérité. » L'argument est victorieux. Aussi l'adversaire a pris une autre position ; et il dit aujourd'hui : « Nos doctrines blessent peut-être le cœur et ébranlent la conscience; ce n'est pas une raison pour qu'elles soient fausses : le bien, l'utile, le bonheur ne sont pas des signes auxquels on puisse reconnaître le vrai, p Ainsi parlent des philosophes.

La philosophie a toujours eu la prétention d'être l'expUcation universelle des choses^ et vous conviendrez que c'est de sa part un humiliant aveu que de reconnaître qu'elle laisse à l'écart, sans pouvoir en rendre compte, les grandes réalités qu'on appelle le bien et le bonheur. On pourrait demander quelles sont les bases de cette science qui contredit, sans s'en émouvoir, les puissances les plus vives de la nature humaine. On pourrait demander si ceux qui parlent ainsi comprennent bien la portée de leurs paroles ; quelle est la méthode qu'ils emploient .et le résultat qu'ils poursuivent. Oh pourrait demander si ces philosophes ne sont pas semblables à des ^astronomes qui diraient : a Voici nos calculs. Que les astres s'y conforment ou non dans leur com*s observable, cela ne nous importe en rien. La science est souveraine ; elle ne relève que de ses propres lois, et les réalités visibles ne sauraient être des objections contre ses calculs. » Laissons ces remarques préliminaires pour arriver au vif de la controverse.

U VIE SANd DIEU. 99

On met la raison d'un côté, la conscience et le cœur d'un autre, comme un anatomiste sépare les organes d'un cadavre, et l'on dit : La vérité n'appartient qu'à la raison ; la conscience et le cœur n'ont pas d'entrée dans la science. Écoutez cette déclaration expresse d'un philosophe français contemporain : « Le Dieu de « la raison pure est le seul vrai ; le Dieu de l'imagina- « tion, le Dieu de la sensibilité, le Dieu de la consa cience ne sont que des idoles*. » Voilà des paroles bien hautaines ! Il est impossible d'accepter cette division arbitraire des attributs divins. D n'y a qu'un seul et même Dieu, substance de la vérité, source inépuisable de la beauté, loi suprême des volontés créées pour accomplir les desseins de sa miséricorde. La conscience, le cœur, la raison montent également vers lui, en suivant le triple rayon qui descend de son éternité sur notre existence passagère. On ne peut donc admettre sérieusement ce Dieu de la pensée pure, séparé du Dieu de la conscience et du cœur. Essayons toutefois de faire cette concesssion à notre philosophe. Supposons que la raison ait un Dieu à elle, un Dieu pour les métaphysiciens qui ne soit pas celui du vulgaire. Avant d'immoler sur son autel la conscience et le cœur, il vaut la peine d'examiner si la statue du Dieu de la raison repose sur un solide piédestal. Voici les thèses qu'on nous propose : % Nos sentiments ne

* Ya/cheroi. La Métaphysique etla Science. Préface, p. xxit^

TROISIÈME BISGOURS

RENAISSANCE DE LATHÊISME

Messieurs,

Je n'ai j)as écrit sans y bien penser le mot athéisme qui figure en tête de ce discours. On a tant abusé de ce terme! Lorsque Socrate opposait la pensée du Dieu saint aux idoles impures du paganisme, lorsqu'il détrônait Jupiter et son cortège pour célébrer « le Dieu « suprême, celui qui a fait et qui dirige le monde, qui « maintient les œuvres de la création dans la fleur de « la jeunesse et dans une vigueur toujours nouvelle*, » on accusait Socrate d'être athée. Descartes, le grand géomètre qui proclamait l'existence de Dieu plus cer-; taine qu'aucun théorème de géométrie, a été dénoncé comme athée; Quand l'humanité commença à délaisser

' Xénophon. Les Entretiens mémorables de Socrate. Livre IV, 10.

100 tiiotsiÀME Distioùnd.

les temples des idoles pour adorer le Dieu inconnu qui venait de se manifester au monde, les chrétiens furent accusés d'athéisme parce qu'ils refusaient de prier le bois ou la pierre. De tels abus disposeraient à renoncer à l'usage. D'ailleurs, quand un mot a été longtemps le signal de la persécution et le précurseur de la mort, on hésite à l'employer. Lorsqu'on brûlait les athées, les esprits généreux devaient s'efforcer de prouver que les honunes suspectés d'athéisme n'avaient pas nié Dieu, parce qu'ils ne pouvaient dire à une société qui n'aurait pas compris leurs paroles: « Ds ont nié Dieu peut-être, mais ce n'est pas une raison pour les tuer. » De là sont nées les apologies sophistiques de certaines doctrines, apologies faites à bonne intention, mais qui troublent la sincérité de l'histoire. Ce sont là des stigmates de la servitude qui doivent disparaître sous le régime de la liberté. Nous pouvons maintenant appeler les choses par leur nom, car il n'y a plus pour l'athéisme ni bûchers, ni pri- SQils. En affirmait que des écrivains, dont quelquesuns sont les favoris de la renommée du jour, ébranlent le9 fondements de toute religion, on n'eq[)ose personne à dep rigueurs qui ont disparu de nos mœurs, an s'^po^e seulement soi-mêm^ à être taxé d'iiitoléraii.ee et de fanatisme. Mais la franchise est ici un devoir. Si oe ctevoir n'4^t pas rempli, la liberté fie la pensée ne serait plus que la liberté de la négation, et, dans Toppression de la vérité, l'erreur seule serait affranchie.

RENAISSANCE DE L* ATHÉISME. iOi

Précisons bien les termes de cette discussion. On affirme souvent qu'il n'existe pas d'athées. Veut-on dire que la bouche qui nie Dieu se contredit toujours de quelque manière? Veut-on dire que toute âme rend témoignage à Dieu, peut-être à son insu, ou par un secret espoir, ou par une secrète épouvante? Cela est vrai, Je le pense; mais nous parlons ici des doctrines et non des hommes. Il est vrai encore que la négation du Créateur laisse subsister, dans certaines philosophies, des idées généreuses et de hautes conceptions. En supprimant Dieu on veut gardej* le vrai, le beau, le bien ; on espère conserver les rayons en éteignant leur foyer. De tels systèmes tendent toujours à produire les fruits de mort signalés dans notre dernier entretien; mais les hommes voués aux labeurs austères de la pensée échappent souvent, par une noble inconséquence, aux résultats naturels de leurs théories. Aussi, dans l'examen auquel nous allons nous livrer, le tenue athéisme ne contient ni injure, ni mépris pour les personnes. Il désigne simplement une doctrine, la doctrine qui nie Dieu. Cette négation se produit de deux manières : On affirme que la nature, c'est-à-dire la matière, la force privée d'intelligence et de volonté, est le principe unique des choses; ou bien, on reconnaît la réaUté des caractères qui élèvent l'esprit au-dessus de la nature, mais on affirme que ^humanité est le sommet de l'univers et qu'au-dessus

d'elle il n'y a rien. Telles sont les deux formes de Pathéisme.

Peut-être attendez-vous ici la mention d'une doctrine qu'on désigne souvent comme une sorte d'intermédiaire entre la négation et l'affirmation de Dieu : le panthéisme. Le panthéisme, dans le vrai sens de ce mot, est un système d'après lequel Dieu est tout, et le monde rien. Cette thèse extraordinaire se rencontre dans l'Inde. Un Grec, Parménide, l'a défendue avec vigueur. C'est là une sorte de déraison sublime. En présence de l'être, un et éternel la pensée tombe en éblouissement; elle éprouve dès lors pour tout ce qui est multiple et passager un dédain qui se traduit par la négation. Dans le domaine de l'expérience, tout est limité, temporaire, imparfait ; et la raison cherche le parfait, l'éternel, l'infini. La doctrine de la création explique seule comment le monde subsiste en présence de son principe. Dans l'ignorance de cette doctrine, de hardis penseurs ont tranché le nœud qu'ils ne pouvaient délier. Ils ont déclaré que la raison seule a raison, et que l'expérience a tort : Le monde n'existe pas; il n'est qu'une illusion de la pensée. D'où procède cette illusion? Si la perfection existe seule, comment existe cet esprit imparfait qui se trompe en croyant à la réalité du monde? A cett€ question, le système n'a pas de réponse. Tel est le vrai panthéisme, mais ce n'est pas à des dangers si nobles que la plupart des intelUgenceg risquent de succomber. Ce

RENAISSANCE DE L* ATHÉISME. i03

qu'on entend à l'ordinaire par le panthéisme, c'est la déification de l'univers. L'idée de Dieu n'est pas niée directement, mais elle subit une transformation qui la détruit. Dieu n'est plus l'esprit éternel et tout-puissant, le Créateur; c'est le principe inconscient, la substance des choses, c'est le Tout. Le monde existe seul; au-dessus de lui il n'y a rien; mais le monde est infini, étemel, divin. Les besoins supérieurs de la raison se mêlent aux données de l'expérience pour former une image grandiose et confuse qui, en séduisant l'imagination, dénature la pensée, trompe le cœur et met la conscience en péril. Au point de vue philosophique, c'est une contradiction de la pensée qui cherche l'Etre infini, et, ne sachant pas le découvrir, donne le caractère de l'infini aux réalités bornées de l'expérience. Au point de vue religieux, c'est une aberration du cœur qui garde le sentiment de l'adoration, mais le dénature en le dispersant sur le monde. (( Le panthéisme, dit M. Jules Simon, n'est que la ic forme savante de l'athéisme; le monde divinisé est u un monde sans Dieu'. » M. Victor Cousin dit plus explicitement encore : « Parlons sans détours : Qu'est- « ce que le panthéisme? Ce n'est pas un athéisme déu guisé, comme on le dit. Non, c'est un athéisme a déclaré. Dire, en présence de cet univers si vaste, si « beau, si magnifique qu'il puisse être : Dieu est là

' La Jtdigion tiaturelle. Préface.

« tout entier. voUà Dieu, il u'y en a pas d'autres; « c'est dire, aussi clairement qu'il est possible, qu'il « n'y a point de Dieu, car c'est dire que l'univers n'a « point une cause essentiellement différente de ses « effets V » Dès que la raison cherche à voir clair, le panthéisme s'évanouit comme une lueur trompeuse. L'athéisme se dégage du manteau qui dissimulait sa vraie nature, et la pensée reste en présence de la nature seule, ou de la seule humanité. Nous allons parcourir rapidement quelques-unes des contrées de l'Europe pour y reconnaître et y signaler les traces de cette triste doctrine. Commençons par la France.

En 1844, il y a précisément vingt ans, des éaivains fhinçais, représentant la philosophie en quelque sorte officielle de l'époque, se réunirent pour publier un Didiannaire des sciences philosophiques. Le directeur de cette utile et laborieuse entreprise, M/ Franck, disait dans la préface de l'œuvre : « L'athéisme a dis- « paru à peu près complètement de la philosophie ; « les progrès d'une saine psychologie en rendront le c( Yetour à jamais impossible. » En parlant ainsi, il exprimait les pensées et les espérances de l'école dont il demeure un des plus estimables représentants. Un souffle généreux animait un groupe de jeûnes hommes intelligents et érudits. On espérait traduire le chris-

' J)es Pennées de Pascal, .ivaiit-propos, p. XLiii»

RENAISSANCE DK L*ATHÉÏSMK 105

tianisme en une doctrine purement rationnelle, épurer lès notions religieuses sans les détruire, et, en dotant l'humanité d'une forte culture scientifique, lui laisser ses hautes espérances. Il s'agissait d'établir une philosophie fondée sur une foi sérieuse en Dieu ; et on promettait à cette philosophie la conquête progressive et pacifique du genre humain ' . Vingt années ont passé et tout a changé de face A l'expression de la sécurité ont succédé des accents d'inquiétude et des paroles d'alarme. La cause qu'on proclamait victorieuse se défend aujourd'hui comme une ville assiégée. Vous remarquerez toutefois, pour ne pas vous laisser assombrir outre mesure par les faits dont j'ai à vous entretenir, vous remarquerez que ce sont les eflForts tentés pour la cause du bien qui ont contribué à me mettre sur les traces du mal ; c'est souvent la défense qui a fixé mon attention sur l'attaque.

Le matérialisme du siècle dernier semble avoir conservé une place forte dans une partie de l'école de médecine de Paris. On trouve bien en France nombre de médecins qui, comme Boerhaave, rendent hommage à la religion, et nombre de physiologistes qui, comme le grand Haller, sont prêts à défendre les croyances de l'ordre spirituel* ; mais, parmi les hom-

* Emile Saisset, dans la Bevite des Deux-Mondes, de mars

' Toir les Lettres sur les vérités les plus importanies de la révéloMon, par Albert de Haller, traduites en finançais par l'un de ses petits-fils. Lausanne, Bridel éditeur, 1846.

mes spécialement voués à l'étude de la matière, beaucoup succombent à la tentation de méconnaître toute réalité qui ne tombe pas sous les sens. Ce n'est pas là toutefois un des points saillants offerts à notre examen. Les manifestations athées des écoles socialistes ont plus de nouveauté, et peut-être plus d'importance.

L'homme est sociable par sa nature. Le bien et le mal ont leur siège primitif dans le cœur des individus, mais le bien et le mal se traduisent dans des institutions dont l'influence est moralement heureuse ou funeste. Si le socialisme consiste à reconnaître l'importance des institutions sociales, à nouiiir des idées de progrès et des espérances de réforme, j'espère que nous sommes tous socialistes. Désire-t-on le progrès par la diffusion toujours plus large de la justice et de l'amour? Dès qu'on a discerné, au delà de la conscience où tombent des rayons divins, le foyer étemel de la lumière, on comprend que Dieu est l'adversaire le plus irréconciliable des abus. Gomment donc l'athéisme se montre-t-il parfois dans les tentatives de réforme sociale? Expliquons-le, sans même signaler l'influence trop réelle des fautes commises par les représentants de la religion. La foi est un principe d'action; elle est, au témoignage de l'histoire, la grande source du progrès des Sociétés ; mais la foi est aussi un principe de patience. Tout croyant reçoit sur son front quelque rayon de la paix de Celui qui est

patient parce qu'il est éternel. Ardent à réaliser le bien dans les limites de son pouvoir, il accomplit son œuvre avec cette activité calme à laquelle sont réservées les durables victoires. Dans l'impossible (car si le mot impossible n'est pas français, il est humain), le croyant reconnaît une des manifestations de la volonté suprême, et l'espoir immortel lui fait supporte;^ les maux qu'il ne réussit pas à détruire. Cela ne fait pas le compte des réformateurs impatients. Ignorants des sources profondes du mal, . ils pensent que les institutions peuvent tout, et que le changement des lois suffirait à réformer le cœur des hommes ; ils croient que l'organisation de la société empêche seule la réalisation du bien et du bonheur. La résignation des croyants leur semble un sommeil stupide, et l'attente d'une justice future un obstacle au triomphe immédiat de la justice sur la terre. Si l'on persuadait aux peuples qu'il n'y a rien à attendre au delà de la vie présente, en sorte que si l'on veut un paradis il faut se le faire ici-bas ! Si on leur persuadait que tout appel au juge du ciel est un espoir chimérique, avec quelle ardeur ils se précipiteraient dans la voie des révolutions! C'est ainsi que certains novateurs politiques sont conduits à chercher dans la négation de Dieu un de leurs moyens d'action.

Deux vues essentiellement diverses président donc aux travaux des rénovateurs de la société. Les uns veulent réaliser, dans une mesure toi;yours plus large,

la justice et l'amour; les croyances spirituelles sont le plus ferme appui de leur œuvre. Les auttes veulent arracher des âmes tout principe de foi, afin d'obtenir plus promptement la réalisation de leurs théories. Ces deux classes d'hommes semblent parfois combattre ensemble daps la mêlée dès opinions. Ils se rencontrent, comme peuvètit se rencontrer à la lueur douteuse du crépuscule, des ouvriers laborieux qui devancent le jour, et des malfaiteurs qui fuient le soleil.

Pour apprécier équitablement les travaux des écoles socialistes, il faudrait aborder directement l'objet de leurs études, et discerner, au milieu de rêves insensés ou coupables, des éclairs qui peuvent renfermer quelque vision prophétique de l'avenir. Cette tâche n'est pas la nôtre. Il nous suffit de remarquer qu'en France, comme au reste dans les autres pays de l'Europe, la négatiôh de Dieu se manifeste dans cet ordre d'idées. Elle s'y manifeste tantôt par une idolâtrie de l'humanité, tantôt par un enthousiasme matérialiste pour les satisfactions de la chair. Laissons de côté les imaginationë sensuelles qui déshonorent les œuvres de Fourrier, et portons ailleurs nos regat*ds.

Un philosophe sérieux^ dont la pensée se maintient dans dèb régions élevées, M. Vacherot, vient malheureusement de publier douze cents pages consacrées à soutenir la thèse que Dieu n'existe pas^ L'homme

* La Mtaph§^i)que et In Scietice, 2 vol. ili-8, 1858.

RENAISSANCE DE L^ATHGISME. 109

conçoit l'idée de la perfection; et ne trouvant cette perfection réalisée ni dans le monde, ni en lui-même, il s'élève jusqu'à la conception d'un être réel et parfait : telle est la marche ordinaire de la métaphysique. Pour M. Vacherot, la réalité et la perfection s'excluent; C'est une de ses thèses fondamentales. Cette thèse ne fait que traduire le résultat de notre expérience, en nous' refusant le droit de nous élever plus haut. Le monde que nous connaissons est imparfait; donc la perfection dont nous avons l'idée est réalisée dans un être supérieur au monde/ disent Platon, saint Augustin et Descartes. Le monde que nous connaissons est imparfait, donc il y a contradiction entre l'idéal et la réalité, dit M. Vacherot, qui fait ainsi du résultat général de l'expérieîice la règle absolue de la vérité. Dire de Dieu qu'il est parfait, c'est donc affirmer qu'il n'est pas, puisque l'idéal n'est jamais réalisé. La pensée se trouve ainsi placée dans une situation à la fois bizarre et violente. Si Dieu est parfait, il n'existe pas. Si Dieu existe, il n'est pas parfait. Le respect que nous devons à l'Être des Êtres nous défend de croire en lui; affirmer son existence, ce serait faire outrage à sa perfection. L'auteur de cette théorie rend un culte à cet idéal qui n'existe pas, et vers lequel il affirme pourtant que le monde gravite, par la loi du progrès. Ce culte est trop abstrait pour réunir de nombreux sectateurs; il ne peut devenir populaire qu'en se transformant. Voici comment il

se transfornie. Nous concevons cette perfection qui n'existe pas en elle-même ; elle existe donc dans notre pensée. Puisque le monde, par la loi du progrès, tend à la perfection, le monde a pour but et pour loi une pensée de Tesprit humain. L'esprit humain est donc le sommet de l'univers, et c'est lui qu'il faut adorer. Nous voici hors de l'abstraction pure, et nous arrivons aux doctrines de l'école positiviste.

La philosophie dite positive, parce qu'elle veut en finir avec les chimères, a été fondée en France , il y a quelques années, par Auguste Comte. M. Littré en est aujourd'hui l'un des principaux représentants. Cet écrivain, dit M. Sainte-Beuve, est de ceux qui s'efforcent « d'affranchir l'humanité des illusions, des va- « gués disputes, des solutions vaines, des idoles et des 'u puissances trompeuses ^ » Disons la même chose dans des termes plus simples : M. Littré professe les doctrines d'une école qui supprime le Créateur dans la nature, et la Providence dans l'histoire. Constater les phénomènes et reconnaître leur loi, telle est la borne de tout notre savoir, disent les positivistes. Quant à l'origine des choses et à leur destination , c'est affaire de fantaisie individuelle. « Permis à chacun de se figu- « rer cela comme il voudra; aucun obstacle n'empêche « celui qui s'y complaît de rêver sur ce passé et sur « cet avenir*. »

* Notice sur M. Littré, p. 57.

' Paroles de philosophie positive, p. 88.

RENAISSANCE DE l'atHÉISME. 111

« En dépit de quelques apparences , dit M. Littré, tt la philosophie positive n'accepte pas TathéismeV » Pourquoi? Parce que l'athéisme prétend donner une explication du monde ; c'est encore une façon de théologie. Les esprits « véritablement émancipés » font profession de ne rien savoir du tout sur les questions qui dépassent l'expérience. Us ne nient pas Dieu , ils l'éUminent de la pensée. La tentative est hardie, mais elle échoue; on ne réussit pas à s'émanciper des lois de la raison. L'écrivain même que je viens de citer, va nous le faire voir. H proscrit absolument toute affirmation métaphysique et, dans l'écrit même où il établit cette proscription, trois pages plus loin, il parle des « éternels moteurs d'un univers illimité ». » Illimité ! étemel ! Quelles sont ces pensées? Voilà les instincts de la raison qui se font jour; voilà tous les attributs divins qui paraissent. L'adoration est retirée à Dieu; elle se porte sur le monde. Qu'est-ce qui deviendra , dans l'ensemble du monde, l'objet direct du culte? Un autre positiviste, M. de Lombr^il, va nous l'apprendre dans un ouvrage revu par Auguste Comte: «L'homme? « nous dit-il, a toujours adoré l'humanité. )^ C'est là le vrai fond de toutes les religions, et le bref résumé de leur histoire. Cette humanité-dieu a été longtemps adorée sous un voile qui la déguisait aux yeux de ses fi-

Idem, p. 30

* Idem, p. 30.

* Paroles de philosophie positive, p. 34.

iil TROISIÈME DISCOURS.

dèles; mais le temps est venu où le sage doit reconnaître Tobjet de son culte et lui donner son vrai nom V

L'école positiviste professe donc un scepticisme parfait sm* tout ce qui sort du domaine de l'expérience. Mais son pied glisse, et elle tombe dans la négation de Dieu, dont elle se relève par un athéisme humanitaire. Tous ces caractères se retrouvent dans les travaux de l'école critique.

Les critiques se groupent autour de M. Renan. Les éloges qu'ils ont prodigués naguère à un mauvais livre de cet auteur semblent du moins permettre de le désigner comme leur chef. Us tirent leur nom d'études d'histoire et d'archéologie, dont nous n'avons pas à nous occcuper ici. On les considère comme formant une école philosophique et religieuse ; c'est sous ce rapport qu'ils réclament notre attention. On ne peut contester leur influence, et cependant leur valeur doctrinale est nulle. Ils ne forment qu'un rameau littéraire de l'école positiviste enté sur l'éclectisme de M. Cousin. On trouve dans leurs écrits la prétention de borner la science à l'étude expérimentale de la nature et à l'humanité. On y trouve ensuite la prétention de comprendre et d'accepter également toutes les doc-

* Aperçus généraux sur la doctrine positiviste, par M. de Lombrail^ ancien élève de l'école polytechnique. — L'auteiir ilit dans sa préface : « Auguste Comte a suivi ce travail avec l'atten- « tien consciencieuse qu'il apportait à la plus simple tâche. Il a « voulu par ses utiles conseils le rendre digne de la publicité. »

trines. Au delà, rien. Les critiques accordent une attention particulière aux phénomènes de la religion, de l'art et de la philosophie ; mais cet intérêt est purement historique. Rien de plus curieux que la succession des croyances humaines ; mais le temps des croyances est fini: La foi religieuse ne subsiste plus que dans les esprits attardés ; et la philosophie, soutenue dans une dernière défaillance par Hegel et Hamilton, vient de mourir définitivement entre les bras de M. Cousin: M. Renan nous l'affirme*. Prendre parti entre les défenseurs de l'idée de Dieu et ses adversaires ; choisir entre Platon et Epicure , entre Origène et Celse, entre Descartes et Hobbes, entre Leibniz et Spinoza, serait se faire le Don Quichotte de la pensée. Un honnête homme peut se récréer en lisant l'Amadis de Gaule; le chevalier de la Manche est devenu fou en ajoutant foi aux aventures de ce héros. Pareil accidei^t arrive aux intelligences qui ont la simplicité de croire encore, en plein XIX* siècle , aux belles chimères d'autrefois. Étudions l'histoire, étudions la nature, au delà nous ne savons et ne saurons jamais rien. Nos lettrés à la mode développent leur thèse avec tant d'assurance ; ils prodiguent aux croyants tant d'aimables dédains; ils se montrent si sûrs d'être les interprètes de l'esprit du siècle, qu'ils semblent prêts à répéter aux jeunes

* Revue des Deux- Mondes du 15 janvier 1860, p. 367,

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