‹ Le père céleste: sept discoursChapitre 6 sur 8 · H 4 TROISIÈME 0I8C0L1IS · texte numérisé non relu

H 4 TROISIÈME 0I8C0L1IS

gens éblouis de leur succès, la leçon que Gilbert avait exprimée en ces termes :

Je soupçonne entre nous que vous croyez en Dieu. N'allez pas dans vos vers eu consigner Paven ; Craignez le ridicule, et respectez vos mallres. Croire en Dieu fat on tort permis à nos ancêtres. Mais dans notre àgel Allons, il &ut vous corriger Et suivre votre siècle, au lieu de le juger.

Croire en Dieu serait vulgaire; nier Dieu serait un manque de goût; le monde divin doit rester comme un objet de poésie. Ainsi parlent nos critiques. Leur affirmation directe est le scepticisme. Mais ils subissent les destinées de Técole positiviste ; ils ne réussissent pas à se maintenir en équilibre entre Taffirmation de Dieu et sa négation. Alfred de Musset a décrit cette situation de l'âme , et son inévitable issue. Faut-il espérer en Dieu? Faut-il rejeter toute foi et toute espérance ?

Entre ces deux chemins j'hésite et je m'arrête. Je voudrais à l'écart suivre un plus doux sentier. Il n'en existe pas^ dit une voix secrète :

£n présence du Ciel, il faut croire on nier.

Je le pense, en effet : les âmes tourmentées Vers l'un et l'autre excès se portent tour à tour : Mais les indifférents ne sont que des athées ; Ils ne dormiraient plus s'ils doutaient un seul jour.

L'indifférence des philosophes critiques n'est en effet que le voile transparent de doctrines négatives.

RENAISSANCE DE l'aTHÉISME. liS

La foi au Dieu créateur est à leurs yeux une superstition; c'est leur seul dogme fixe. Ils se permettent d'ailleurs les thèses les plus contradictoires. Le plus souvent ils divinisent l'homme ; ils déclarent qu'il n'y a d'autre Dieu que l'image de l'humanité, d'autre infini que le caractère indéfini des aspirations de notre âme. En d'auti-es occasions , ils proclament un plein matélialisme, et cherchent dans les atomes et dans la loi qui les régit l'explication universelle. Ils se font une idole à double visage, dont une face s'appelle nature et l'autre humanité. Ce qui augmente étrangement la confusion, c'est que tous les termes de la langue changent de signification sous leur plume. Ils parlent de Dieu, du devoir, de lareUgion, de l'immortaUté; leurs pages semblent quelquefois extraites d'ouvrages mystiques ; mais les mots sacrés désignent pour eux tout autre chose que pour le commun de leurs lecteurs. Leur Dieu n'est pas un être, leur reUgion n'est pas un culte, leur devoir n'est pas une loi, leur immortalité n'est pas l'espérance d'un monde à venir. AumiUeu de ces équivoques et de ces contradictions, la pensée s'émousse et le nerf de l'intelUgence se détend. Le pubUc, séduit par le talent et captivé par le succès, est inondé d'écrits qui ont le même effet que les propos d'un homme léger, ou le brillant babil d'une femme du monde. Us promènent agréablement la' pensée, sans lui permettre de former jamais ni une idée précise, ni un jugement arrêtét

H 6 TROISrÈME DISCOURS.

Voilà bien dés nuages à l'horizon de la France intellectuelle. Parcourez les productions récentes de la philosophie française, vous reconnaîtrez sans peine la cavité de la situation. Les ouvrages destinés à défendre l'existence de Dieu, la Providence , l'immortalité de l'âme se multiplient: on élève des digues contre le flot montant de l'athéisme'. Voici un fait plus significatif encore. Les historiens des idées, soit qu'ils remontent à l'antiquité la plus reculée, soit qu'ils passent en revue les pires erreurs des modernes , ne peuvent rencontrer la négation de Dieu, sans que cette rencontre dirige leurs regards sur Paris et l^ur attention sur des productions contemporaines *.

Je conclus: l'athéisme relève la tête en France, et s'y présente sous deux formes. Le matérialisme apparaît surtout comme un héritage du ^iècle passé. La doctrine nouvelle, ou plutôt renouvelée, c'est l'adoration de l'homme par l'homme. Nous allons maintenant passer le Rhin.

* Voir, par exemple, La Beligion naturelle, par Jules Simon ; Essai de pMlosophde religieuse, par Emile Saisset; De la connaissance de Dieii, par A. Gratry ; La raison et le christianisme ^ douze lectures sur Vexistence de Dieu, par Charles Secrétan ; Essai sur la Providence, par Ernest Bersot; De la Providence, par M. Damiron; L'Idée de Dieu, par M. Caro; Théodicêe^ Études swr Dieu, la Création et la Providence, par Amédée de Margerie.

'. Voir, par exemple, les Études Orientales de M. Franck ; le Bouddha de M. Barthélémy de Saint-Hilaire ; V Histoire de la philosophie au XVIJP siècle^ de M» Damiroi^,

tiÈNAitôANCfi i)t l'athAumë. 117

tJn penseur puissant, Hegel, a dominé le dernier mouvement de la pensée spéculative en Allemagne. La doctrine de Hegel est enveloppée de nuages; elle est si équivoque, sur les questions décisives pour la conscience et pour rhumanité, qu'on a prétendu en tirer, d'une part une théologie chrétienne,» et de Tautre un athéisme net. Ce philosophe , dit Thistoire, ou la légende, prononça près de sa lin les paroles que voici: « Je n'ai eu qu'un seul disciple qui m'ait compris..., u et il m'a mal compris. » Un homme qui a le goût, le génie et la science de la métaphysique, et a fait une étude particulière de l'Allemagne, M. Charles ISecrétau écrit, à l'occasion du fondement de toute la doctrine hégélienne: «Si vou3 me demandez comment j'entends tt la chose, je ne vous répondrai pas ; je ne l'entends a pas du tout, et je ne crois pas que personne l'ait jaa mais entendue V » Vous me dispenserez, Messieurs, d'entreprendre ici l'étude scientifique d'un système si difficile. U nous sufiira de rendre les ténèbres visibles, c'est-à-dire de bien comprendre ce qui rend incompréhensible, en un certain sens, la doctrine du professeur berlinois.

Le fond de sa théorie est que l'univers s'explique par une idée éternelle , idée qui existe en soi, sans appart^ûràun esprit Les hégéliena disent que l'^stenee â'im esprit infini est une ccmeeption inadmissible,

« J^hUû9ophie de la UberU, t. I, p. 225^

H8 trtOfSîEME t)rs(îotJtt4.

thèse qu'il serait facile, peut-être , de renverser, si nous avions le loisir de descendre dans les profondeurs de la métaphysique. Ils rejettent ce mystère et lui préfèrent la claire absurdité d'une idée qui existe en ellemême, sans être l'acte d'une intelligence. Cette idée- Dieu, nous l'avons rencontrée déjà chez M. Vacherot ; nous la trouverons plus d'une fois encore sur notre chemin. En Allemagne comme en France, la théorie ne devient populaire qu'en subissant une transformation. L'idée étemelle se manifeste dans l'esprit de l'homme et n'existe pas ailleurs. Au-dessus de cette idée il n'y a rien. L'homme est donc le sommet des choses; c'est lui qu'il faut adorer. C'est bien ainsi qu'on l'a entendu. Au printemps de 1850, Henri Heine écrivait dans la Galette d'Augsbourg : « Je commence à tt sentir que je ne suis pas précisément un dieu bipède tt comme M. le professeur Hegel me l'affirmait il y a « vingt-cinq ans. w La déification de l'homme: telle est la traduction populaire de la philosophie de l'idée.

Je n'examine pas la doctrine de Hegd au point de vue de l'histoire de la métaphysique, et dans l'enceinte de l'école où elle occupe une grande place et rédame le plus sérieux examen ; je signale la trace de cette doctrine dans le domaine public. Cette trace est marquée par l^s conséquences les plus funestes de l'athéisme: tt Toutes les misères morales du XIX"'» siècle, » dit M. Saint-Réné TaUlandier^ «toutes ces cupidités sans

hteNAtSàAN^.fe Dt! l' ATHÉISME. ilA

vt frein, toutes ces révoltes de la matière en furie, ce c( n'est pas assurément l'école hégélienne seule qui «< les a produites ; mais elle les résume dans ses fori( mules, elle leur donne, par son appareil scientifique, « une pernicieuse autorité , elle les multiplie par une *( propagande exécrable*. ))

C'est par Feuerbach surtout que devait s'accomplir l'évolution qui a conduit la pensée hégélienne, sévèrement idéahste dans ses débuts, à favoriser enfin les révoltes de la matière en furie. Cette évolution, du reste, n'a rien que de naturel. Si l'univers est le développement d'une idée, et non l'œuvre d'une volonté, tout est nécessaire dans le monde, car le développement d'une idée est fatal. Là où tout est nécessaire , tout est légitime : les désirs de la chair, aussi bien que les lois de la pensée et de la conscience. Mais, dès que la chair est émancipée, elle prétend à l'empire absolu, et finit par l'obtenir: c'est le fait. Feuerbach a formulé l'athéisme et l'a dégagé de tout nuage. Il n'existe pas d'autre infini que l'infini dans notre pensée; au-dessus de nous il n'y arien; pas de loi qui nous oblige, pas de puissance qui nous domine; l'œuvre de la science moderne est d'afiranchir l'homme de Dieu, car Dieu est une idole. Mais cet homme affranchi de tout lien et de tout devoir, pour Feuerbach, ce n'est pas l'individu, c'est l'hu- ' manité. L'individu se doit à son espèce; « le vrai sage

• Bévue des Detu>Monde8, avril 1850.

ISO TROISIÈME OlSCOUftS.

«( ne fera plus de sacrifices niais et fantastiques, mais a ne refusera jamais les sacrifices qui sont vraiment « humanitaires*.»

Voilà donc encore un lien , une religion et des sacrifices; r affranchissement est incomplet Qu'est-ce que cette humanitéàlaquelle Thomme se doitV Une abstraction, une idole à renverser pour obtenir la parfaite indépendance. Écoutez r Allemand Stimer, tirant les dernières conséquences de la doctrine: « Meure le peu- « pie,» s'écrie-t-il, « meure T Allemagne, meurent toutes tt les nations européennes; et que, débarrassé de tous « les liens, délivré des derniers fantômes de la religion, « l'homme recouvre enfin sa pleine indépendance *. » Tous les nuages de l'abstraction ont disparu : nous voici sur un terrain hideusement clair. Il n'est plus question de Thumanité, mais du culte du mai; c'est le plan affranchissement de Tégoïsme.

Pendant que le fier idéalisme des Germains descendait ainsi, par son propre poids, dans les bas-fonds de la pensée, un mouvement politique travaillait l'Allemagne. Des poëtes naïfs célébraient l'athéisme avec un enthousiasme qui semblait sincère; et, en même temps, des hommes qui ne sont pas naïfs, des journalistes et des démagogues, s'emparaient de l'irréligion comme d'un levier pour battre en brèche l'édifice social. En

* Q^cst-ce que la réligwn? page 586 de la tradaction d'Ewerbêck.

* Bévue des Deux-Mondes du 15 avril 1850, p. 288.

RENAISSANCE DE L'aTHÉISME. iti

1845, l'attention des autorités suisses fut attirée par des sociétés secrètes, composées d'Allemands, et dont la révolution allemande était le but , mais qui avaient établi la base de leurs opérations sur le territoire helvétique. Les recherches de la police firent découvrir vingt-sept clubs reliés par des correspondances secrètes. Les ouvriers étaient attirés par divers moyens dans ces réunions dont on ne leur dévoilait que peu à peu le véritable but. S'ils en étaient jugés dignes, on les initiait au plan d'une réforme sociale, dont l'athéisme était la base*. Un des principaux agents de cette œuvre de prosélytisme , Guillaume Marr, s'écriait: « La foi en « un Dieu personnel et vivant est l'origine et la cause « fondamentale de notre misérable état social. » Et il tirait ainsi la conséquence pratique, de sa théorie : « L'idée de Dieu est la clef de voûte de la civilisation (t vermoulue; détruisons-la. Le vrai chemin de la li- « berté, de l'égalité et du bonheur, c'est l'athéisme. « Point de salut sur la terre, tant que l'homme tiendra « au ciel par un fil.... Que rien n'entrave désormais la « spontanéité de l'esprit humain. Apprenons à l'homtt me qu'il n'y a pas d'autre Dieu que lui-même, qu'il « est l'Alpha et l'Oméga de toutes choses, l'être supéa rieur et la réalité la plus réelle. » Il reste à expliquer

* Rapport général adressé au Conseil d'État de^Neuchâtel sur la propagande secrète allemande et sur les clubs de la jenne Allemagne en Suisse, par Lardy, docteur en droit. Neuch&tel 1845

tn TROntÈME DldCOUAS.

quelle est la nature de cette spontanéité, libre de toute entrave. Un des rédacteurs du journal dirigé parMarr Texpose en citant des vers dans lesquels Henri Heine exprime le vœu de voir degrands vices, des crimes scmglants et colossaux, pourvu qu'on le délivre d'une vertu bourgeoise et d'une morale d'honnêtes négociants*. Un peu plus tard , une feuille de la Suisse allemande affirmait que, pour libérer les instincts et les penchants de la nature, il est indispensable de « détruire l'idée de DieuV »

Ce sont là, je le sais bien, les cris d'une sauvage folie. Mais enfin, Marr publiait son journal à Lausanne, en 1845, et, en 1848, il était nommé représentant du peuple, à une forte majorité, dans une des plus grandes cités d'Allemagne. Ce ne fut pas là du reste un fait isolé. L'athéisme se montra au parlement éphémère de Francfort comme une sorte de parti, dont M. Vogt, dit la Bévue des Deux-Mondes, était le grand orateur*.

La révolution allemande fut comprimée par la force des baïonnettes ; mais les doctrines dont elle avait révélé l'existence laissèrent dans le pays une longue trace d'effroi. Les intérêts étaient alarmés, les nobles âmes étaient éûiues de compassion par le sentiment des misères spirituelles de leurs frères. Une réaction

< Blâtter der Gegenwart fùi sociales Leben.

* Voir le Chroniqueur SvMse du 19 janvier 1865. » Avril 1850, p. 292.

RENAISSANCE DE L*AtâÉlSME. i!lS

puissante se manifesta, soit dans le monde religieux, soit dans le domaine philosophique. Cette réaction a produit des résultats salutaires; mais le but n'est pas complètement atteint. Ouvrez les journaux et les revues, vous apprendrez que l'Allemagne est, de nos jours, le foyer principal du matérialisme; elle est malheureusement si riche sous ce rapport qu'elle peut se livrer à l'exportation, et fournir des professeurs de la doctrine à d'autres pays de l'Europe.

Le docteur Bùchner a publié, sous le titre de Force et Matière, un petit volume parvenu rapidement à sa septième édition, et récemment traduit en français*. Le matérialisme s'y pose avec une parfaite arrogance, ou, pour parler plus modérément, avec une parfaite audace. La prétention de l'auteur est de se tenir strictement dans le domaine de l'expérience, et'il faut voir avec quelle hauteur il proscrit les recherches de la philosophie. Il semblerait donc que la question de la nature des choses devrait rester en dehors du cercle de ses études. Toutefois il déclare la matière étemelle et le monde infini, tfe vous demande combien de temps il faudrait avoir vécu pour dire la matière étemelle au nom de l'expérience, et quels Voyages il aurait fallu faire, avant de constater par la voie de l'observation que'le monde est infini. Nous aurons l'occasion de re-

* Force et Matière, par Louis Bûchner, D' eu médecine. Ouvrage traduit de l'allemaad d'après la septième édition, par Gamper. Leipzig, 1868.

114 TROISIÈME DtSCOCttô.

venir sur ce sujet. Constatons seulement que T expérience ne fournit aucun système de métaphysique, et que le matérialisme est une métaphysique des plus caractérisées. Quand ses adeptes crient : pas de philosophie! cela signifie simplement: Nous ne voulons pas de bonne philosophie, pour être libres d'en faire de la mauvaise sans concurrence. Cela rappelle les procédés de certains démagogues qui crient à pleine poitrine : A bas les tyrans ! et qui réussissent ainsi à faire de la crainte de la tyrannie d'autrui le solide fondement de leur propre despotisme.

Nous trouvons donc en Allemagne, d'abord la doctrine de l'idée représentée avec éclat par Hegel, puis l'athéisme mêlé aux préoccupations politiques, enfin le matérialisme. Ce sont les mêmes éléments qu'en France, mais ils se présentent dans un ordre différent. Cette diversité appelle des remarques dignes de votre attention.

Là France, partant du matérialisme du XVIII' siècle, s'est élevée à l'adoration de l'homme qui caractérise aujourd'hui la plupart de ses manifestations athées. L'athéisme allemand, ayant pour point de départ' un idéalisme abstrait dont l'adoration de l'homme était le résultat, est descendu sur les terres du matérialisme^

* Mon but est de signaler les doctrines athées qui se produisent sur divers points de TEurope, et non d'apprécier, d'une •manière générale, la tendance des philosophies contemporaines.

RENAISSANCE DE L*ATHÉISMË. 125

On peut faire la théorie de ces faits, et dire pourquoi le matérialisme s'élève à l'adoration 'de l'homme par un mouvement naturel, et pourquoi, par un mouvement naturel aussi, l'adoration de l'homme redescend au matérialisme.

Le matérialisme conclut à^a négation de tout avenir pour l'homme, et non-seulement de tout avenir, mais de toute valeur propre, de toute réelle existence. Nous ne sommes qu'une agglomération de molécules prêtes à se séparer sans laisser nulle trace de leur réunion. N'est-ce pas une chose à dire tristement, comme la chose la plus triste du monde? Pourquoi donc les apôtres de la matière ont-ils presque toujours le verbe haut, et poussent-ils des cris de triomphe? C'est qu'ils se sentent Ubres, affranchis de cette terreur qui a fait les dieux.

Ces enfanta de reffî*oi, Ces beaux riens qu'on adore, et sans savoir pourquoi, Ces dieux que l'homme a faits et qui n'ont pas fait l'homme ^

Affranchissement ! Tel est le mot d'ordre du matérialisme. Ecoutez, par exemple, les conclusions du

Pour sfe rendre compte de la place qu'occupe le matérialisme dans l'ensemble de la culture germanique actuelle, on consultera utilement : Le Matérialisme contemporain, par Paul Janet, Paris 1864 ; et l'examen de cet écrit par M. Reichlin-Meldegg (Zetfschriftfûr Philosophie, Sechsundvierzigster Band), * Cyrano de Bergerac,

i26 TROISIÈME DISCOURS.

Système de la pxiture du baron d'Holbach : « Rompez « les chaînes (Jui attachent les mortels. Reléguez ces « dieux qui les affligent, dans les régions imaginaires « d'où la crainte les a fait sortir. Inspirez du courage « à l'être intelligent; donnez-lui de l'énergie; qu'il « ose enfin s'aimer, s'estimer, sentir sa dignité, qu'il « ose s'affranchir, qu'il soit heureux et libre. » Accents étranges, à la tin d'un gros traité de philosophie destiné à établir qu'il n'y a rien dans le monde que de la matière 1 D'où procède la dignité de ce fragment de matière qui s'appelle l'homme? Comprenez bien ce qui se passe dans l'esprit de ces philosophes. Dans la même proportion où l'homme abaisse ses origines, dans la même proportion, s'il ne veut pas se faire bête, afin de vivre comme les animaux, il s'exalte dans le sentiment d'un inévitable orgueil. En vain proclame-t-il que les corps sont tout, il sent que la pensée est plus que les corps; et il s'accorde la première place de l'univers. Le matérialiste supprime l'esprit étemel pour s'affranchir ; et quoi qu'il dise, son vrai dieu, ce n'est pas l'atome, c'est lui. Les encyclopédistes, fils d'un siècle qui cédait à la fois à de nobles influences et à de coupables entraînements, unissaient le culte du progrès à une philosophie dégradante. Considérez avec quel sentiment d'orgueil ils rabaissaient l'homme, vous comprendrez pourquoi l'étemelle nature a fait place à la sainte humanité. Lorsque la France fut tombée dans le délire de l'irréligion, ou n'offrit pas à radoration

publique un peu de poussière dans un vase de terre ; mais on promena dans les rues de Paris une femme qu'on appelait la déesse Raison.

C'est ainsi que le matérialisme aboutit à l'adoration^ de l'homme. Cherchons à comprendre comment l'adoration de l'homme retourne au matériaUsme. L'esprit doué d'intelligence et de volonté est plus élevé dans l'échelle des êtres que les corps inertes. C'est là une vérité évidente pour nous. Pourrait-on la démontrer par le raisonnement? Je ne sais; mais en la contestant, on mentirait à l'évidence. La raison est supérieure à la: matière. Si, avec l'école qui va de Pythagore à saint Augustin et de saint Augustin à Descartes, on rattache la raison à Dieu, son principe, la grande métaphysique est fondée. Mais si la raison ne remonte pas à Dieu, que va-t-il advenir? Cette raison qui se proclame supérieure à la matière, ce n'est pas, nous l'avons déjà dit, la pensée individuelle de François, de Pierre ou de Jean. Si un individu se présentait comme étant la raisoù même, la raison absolue, et (Jisait : « je suis la vérité, » il n'y aurait que trois partis à prendre. Si on pensait qu'il dît vrai, et qu'on reçût son témoignage, il faudrait l'adorer, car il serait Dieu. Si on craignait qu'il ne dît vrai, et qu'on ne voulût pas reconnaître' son empire, il faudrait le tuer 'pour essayer de tuer la vérité. Si on pensait qu'il dît faux, il faudrait le surveiller, et dès qu'il commettrait un acte dangereux pour la société, l'enfermer, car ce

i^B TROISIÈME DISCOURS.

serait un fou. Mais les philosophes n'ont pas une telle prétention. La raison dont ils parlent, c'est la raison commune, une raison qui n'est pas celle d'un individu, mais celle à laquelle tous les individus raisonnables participent. Cette raison commune, universelle, où et comment existe-t-elle? La raison se manifeste par des idées, et les idées sont des actes des esprits. Concevoir une idée sans un esprit dont elle est l'acte, est la même chose que concevoir un mouvement sans un corps dont il est l'acte aussi, dans un sens différent. Supprimez les corps, il n'y a plus de mouvement. Supprimez les intelligences, il n'y a plus d'idées. Le philosophe qui parle d'une idée qui n'est pas l'idée d'une intelligence, profère deg paroles qui ne recouvrent aucun sens. La raison qui n'est celle d'aucun individu créé reste donc absolument inconcevable sans l'Esprit étemel, ou Dieu. L'idéahsme est basé sur cette conception impossible. Aussi la pensée, essayant en vain de se maintenir dans ce domaine abstrait, finit par tenir pour chimérique le monde des idées où elle n'a pas rencontré de point d'appui. Elle est prise de vertige et tombe. Où tombet-elle? Par terre; c'est toujours là que l'on tombe. Fatigué de ses efforts pour prendre pied sur des nuages inconsistants, l'esprit humain revient au positif par une réaction violente. Là est le secret de ce matérialisme hautain et railleur de quelques Allemands modernes qui persiflent et bafouent les hautes préten-

tions de la philosophie. C'est ainsi que Hegel a amené sur la scène le docteur Bûchner et ses confrères.

La grande lutte du monde spirituel n'est pas, comme on le dit souvent, le combat de l'idéalisme contre le matérialisme. LMdéaJisme conunence bien, et il ne faut pas méconnaître les services qu'il a rendus à la cause de la vérité. Mais la philosophie doit suivre la route tracée par un ancien adage : Ab exterioriims ad interiora, ab interiorïbus ad $uperiora\ Si la pensée ne va pas au bout de cette voie royale ; si l'idéalisme, ayant surmonté les 'prestiges des sens, reste dans les idées, sans remonter à l'Esprit suprême, le culte de la matière et le culte de l'idée s'appellent mutuellement, et roulent dans un cercle fatal. La lutte de ces deux formes de l'athéisme rappelle ces duels où, après avoir satisfait à l'honneur, les adversaires déjeunent ensemble et prennent des forces pour combattre au besoin un ennemi commun. La grande lutte qui fait le fond de l'histoire des idées existe entre la croyance en Dieu et une philosophie athée. Que l'athéisme admette pour principe un atome sans Créateur, ou une raison sans un Esprit étemel, c'est là un fait très-important pour l'histoire delà philosophie, mais dont l'importance est faible quant aux intérêts de l'humanité.

Nous avons franchi le Bhin pour pénétrer en Allé-

* Des choses extéiieures aux intérieures, et des intérieures aux supérieures.

130 TROISIÈME DfSCOURS.

magne, traversons maintenant la Manche, pour observer ce qui se passe en Angleterre.

L'Angleterre fut, à la fin du XVII* siècle et au commencement du XVin% le foyer principal de l'irréligion. La France donna le brevet de circulation européenne à des idées qui provenaient en partie de cette source étrangère. Une propagande active pour la diflFusion d'écrits impies et immoraux s'était établie dans la Grande-Bretagne. Une vive réaction se déclara, et, à dater de 1698, on voit se former diverses sociétés ayant pour but de répandre de bons livres et des journaux honnêtes '. Ces efforts furent couronnés de succès. L'Angleterre, par son zèle pour l'œuvre des missions, par ses sacrifices pour la diffusion des saintes Écritures et par son respect pour le jour du Dimanche, revêtit les caractères d'une nation chrétienne. De grandes mesures adoptées dans les intérêts de la liberté et de l'humanité, la placèrent en même temps à la tête d'une civilisation sérieusement philanthropique ; mais, ainsi que l'a remarqué le Père Gratry, « plus qu'en aucun « autre peuple, il y a dans le peuple anglais le vieil « homme et l'homme nouveau*. » Les contrastes étran-

* Voir le rapport de M. H. Robérts^ dans les Comptes rendus du Congrès international de bienfaisance de Londres, tome II, page 95, et le 23** Bulletin de la Société genevoise d^utiUté publique, 1863.

* £a Paix, méditaHons historiques et religieuses, par A Gratry, prêtre de l'Oratoire. — Septième méditation: FAngleteire.

RENAISSANCE DE l'ATHÉISMB. I3i

ges que présente Faction publique de ce peuple double se retrouvent dans les productions de sa pensée. L'esprit de "piété s'y montre plein de vie ; l'esprit d'irréligion s'y manifeste avec une énergie redoutable. On dte un livre à tendances matérialistes*, publié en 1828, dont' une édition populaire fut faite dans des vues de propagande. U s'en plaça, en peu de temps, plus de quatre-vingt mille exemplaires.. Un écrivain sérieux, M. Pearson, indique un relevé statistique d'après lequel les publications anglaises franchement athées se sont élevées, dans l'année 1851, à un chiffre de plus de six cent quarante mille eïemplaires*.

Si nous passons de la littérature courante aux productions scientifiques, nous constaterons des faits du même ordre. L'hégélianisme et le scepticisme de l'école critique s'insinuent dans les travaux de quelques théologiens. Les théories du positivisme, formulées en France, ont passé le détroit, et obtenu en Angleterre plus d'attention peut-être que dans leur patrie natale. Elles ont été adoptées par un pubUciste distingué, M. Stuart Mill, et une femme, miss Martineau, les a exposées, dans sa langue maternelle, à l'usage de ses compatriotes'. Le positivisme a même un suc-

* Ihe OonstiiuHon qf man, par G. Combe. L'édition populaire fat imprimée aux frais de M. Henderson.

* InfideUty: its aspects, causes, and agencies, by Thomas Pearson — People's édition, 1854, page 263.

' Auguste Comte et la PHidosophiie positm, par E. Littré, page 276»

132 TROISIBMI DISCOURS.

cèfi de vogue; Q est devenu fashUmàble dans plusieurs eercles littéraires et intellectuels de la Grande-Bretagne ^

Dans des régions moins élevées du monde intellectuel, une secte organisée se recommande à notre attention. Cette secte a donné à sa doctrine le nom de Seeulansme, EQe a un but social : la destruction de rÉglise établie et de Tordre politique actuel. Elle a une philosophie, dont nous demanderons le sens et la portée à M. Holyoake. Voici la réponse du chef des sécularistes. a Tout ce qui concerne l'origine et la fin des choses, Dieu et l'âme immortelle, est absolument impénétrable pour l'esprit humain. L'existence de Dieu, en particulier, doit être reléguée au nombre des questions abstraites, avec l'étiquette non résolue. Il est probable toutefois que la nature que nous connaissons doit être le Dieu que nous cherchons. Ce qu'on appelle l'athéisme, se trouve m sti^ension dans notre théorie*. » La conséquence pratique de ces vues est celleci : n faut laisser de côté toutes les rêveries relatives à un autre monde, et s'arranger pour vivre le mieux possible dans le siècle. De là le nom de la doctrine. Le Séculansme enseigne à rompre avec toute idée re-

' The Christ of the gospels and ihe Cfmst of modem OriUdsm, by John Tulloch, principal of the collège of St. Mary, in the University of St. Andrew, 1864.

* Voir Pearson: Infiddity, en particulier la page 316, et ChrisUamty and SeciAœrisin^ ihe pvibUc discussion,,., , en particulier la page 8.

ligieuse poar se limiter à la vie présente : c'est une tentative dont le but est expressément de réaliser la vie sans Dieu.

Ces doctrines ont fait l'objet de discussions publiques à Londres en 1853, et à Glasgow en 1854. La réunion de Glasgow comptait,, dit-on, plus de trois mille personnes*. La secte emploie comme moyens d'actions des discours en plein air, la publication de livres et des journaux* ; enfin des séances d'enseignement et de discussion dans des salles de lecture. Il y a cinq de ces salles à Londres. J'ai vu, pour 1864, le programme des séances tenues Cleveland Street, n" 12, sous la direction de Messieurs Holyoake Qt J. Clark, n y a, chaque dimanche, un discours à onze heures, une discussion à trois heures, une lecture à sept heures. Le programme invite tous les libres-penseurs à se joindre à ces réunions. Quelques-unes des séances sont publiques; on perçoit pour d'autres un droit d'entrée modique. Londres est le centre principal de l'association; mais elle étend son réseau sur tout le pays, et compte dans la Grande-Bretagne vingt et une salles de lecture, notamment à Liverpool, Manchester, Birmingham, Glasgow et Edimbourg'. Le sécularisme

' DkUommre des contemporains de Vapereau. — Article Holyoake.

* J'ai eu sous les yeux les premiers numéros de 1864 de The secidair World et de The National reformer, SecuUvr adoocate.

' The National reformer, du 2 janvier 1864.

\Zi TROISIÈME DISCOURS.

cherche naturellement à grossir tant qu'il le peut sa propre importance. On ne doit pas s'en rapporter aux déclarations de ses apôtres, pour apprécier l'étendue et l'influence de son action. On ne saurait toutefois considérer comme indifférente l'existence d'une société dont le but avoué est la difPasion de l'athéisme pratique. En ce moment, les affaires de la secte ne semblent pas florissantes. Il y a un an environ, un orateur séculariste avait débité un discours véhément en faveur •de la vertu. Au moment où il venait de se rasseoir, un agent de la police entre dans la salle et s'empare de sa personne. Quelques jours plus tard, le Times informait ses lecteurs que l'orateur de la vertu venait d'être condamné pour vol à douze mois de travaux forcés*. Dans le Secular World du 1* janvier 1864, M. Holyoake se plaint de ce que nombre de mauvais sujets semblent chercher dans le sécularisme une sorte de culte à bon marché. H déclare qu'il va tenter d'énergiques efforts pour épurer la secte, et semble indiquer qu'il se retirera si ses efforts échouent. Laissons-le lutter contre l'envahissement des orateurs de la vertu et passons d'Angleterre en Italie.

Pendant que l'Italie cherche à se délivrer des baïonnettes de l'Autriche, elle est menacée de subir l'influence des doctrines allemandes les plus délétères.

* Renseignements manuscrits,

RENAISSANCE DE l'aTHÉISME. 135

Après s'être courbée, comme presque toute l'Europe au XYm^ siècle, sous le souffle du sensualisme, l'Italie a fait un noble effort pour renouer des traditions plus généreuses. Deux hommes éminents, Bosmini et Gioberti^ le second surtout, ont réussi à passionner la jeunesse pour des doctrines où l'élan de la pensée s'unissait à la confiance de la foi. Ce mouvement intellectuel a précédé et préparé un mouvement national dont les astuces de la politique et l'intervention des armes de l'étranger ont précipité le cours. Aujourd'hui, Finfluence de Rosmini et de Gioberti décline. L'hégélianisme s'installe avec un certain éclat à l'Université de Naples. Rien n'autorise à espérer que cette doctrine ne produira pas sur les rives de la Méditerranée la même dissolution de la pensée philosophique qu'elle a produite sous le del de l'Allemagne. Dans l'antique Université de Pise, un vaillant défenseur de la philosophie chrétienne, M. Auguste Gonti, maintient avec fermeté l'union de la religion et des recherches spéculatives S et le centre de l'Italie est moins atteint peutêtre que les extrémités de la Péninsule par l'esprit d'incrédulité. Mais, en remontant au Nord, nous rencontrons dans les écrits de Ferrari l'expression d'un

* Les lectenrs qui ne savent pasj la langue italienne trouveront une exposition sommaire de la philosophie de M. Conti, dans le petit volume publié, en 1863^ sous le titre de : Le Camposanto de Pise ou le Se^ticisme (Paris, Hbrairies Joël Cherbu.'* liez et Auguste Durand ; 1 vol. in-18).

i«^6 TROISIÈME DI8C0UHS.

scepticisme sombre, et dans ceux d'Ausonio Franchi, jadis journaliste à Turin, aujourd'hui professeur à Milan, les manifestations d'un athéisme presque sans voile» Ausonio Franchi, ou du moins l'homme qui porte ce pseudonyme, est un ex-prêtre qui, (c tout en maintenant sévèrement la règle des mœurs et la dignité de la vie*, » s'est retourné avec colère contre son ancienne foi. Il exerce de l'influence sur la jeunesse italienne, et a rencontré de chauds admirateurs en Angleterre et en Allemagne. La profession de foi de Franchi se réduit à ces termes fort simplet: « Le monde est ce qu'il tt est, et il est parce qu'il est; toute autre raison de « son essence et de son existence ne peut être qu'un « sophisme ou une illusion'. » Toute recherche sur le principe des choses est pure chimère, il faut donc nous limiter à l'expérience de la vie présente et ne rien chercher au delà. L'auteur traite avec assez de dédain des arguments qui ont satisfait Descartes, Newton et Leibniz. Il m'a semblé que cette intelUgence, un peu obscurcie par la passion, méconnaît la vraie portée des raisonnements qu'elle rejette et se donne ainsi, en les altérant, le droit de les dédaigner.

* C'est le témoignage que lui rend M. Auguste Conti dans ;3on écrit : La Philosophie italienne (Paris, Joël Gherbuliez et Auguste Durand ; un petit vol. in-18).

' Le BatûmaUsme (en français), publié avec une introduction, par M. D. Bancel, à Bruxelles, 1858, p. 27. — H faut lire ce texte attentivement. Les mots toute autre raison indiquent bien que, dans la pensée de l'auteur, son parée que est une raioon.

RENAISSANCE DE l'aTHÉISME. 137

Les négations religieuses d'Ausonio Franchi ne s'arrêtent point au dogme chrétien. Il refuse toute valeur à ces aspirations supérieures de l'âme humaine qui constituent la raison^ au sens philosophique de ce terme. Or, cette négation radicale de la raison, est ce que les Italiens qui se la permettent appellent le Rationalisme. Cet emploi très-ahusif d'un mot n'est du reste que le cas particulier d'un phénomène général. Critiquer, veut dire examiner les pensées qui s'offrent à l'esprit, pour discerner l'erreur de la vérité. Les Français, qui s'appellent eux-mêmes les critiques, sont des hommes qui prescrivent à l'intelligence de se faire le miroir indifférent des idées, en renonçant à tout discernement entre la vérité et l'erreur. Le terme scepticisme, dans sa signification première, contient l'idée de chercher, d'examiner; on SL^pelle sceptiques les philosophes qui déclarent qu'il n'y a rien à trouver, et par conséquent rien à examiner, ni à chercher. On n'est un libre -penseur que sous la condition expresse de renoncer à tout libre exercice de la pensée qui conduirait à accepter les croyances généralement reçues. C'est véritablement le carnaval de la langue et le bal masqué des mots. Ces altérations du sens des termes sont fort instructives. Les doctrines contraires aux lois de la nature humaine témoignent ainsi qu'elles ont comme une secrète honte de se produire sous leur véritable apparence. De même que l'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu, de même ce§

barbarismes sont un hommage que l'erreur rend à la vérité.

Pour revenir à l'Italie, cette belle et noble contrée n'a donc pas échappé à la renaissance de l'athéisme. L'ivresse d'une liberté nouvelle, et les luttes politiques dans lesquelles la papauté se trouve engagée, favoriseront pour un temps, on peut le craindre, le développement de doctrines mauvaises.- Mais le vif génie des Italiens ne tardera pas à se rattacher aux grandes traditions de son passé; et les habitants du sol qu'ont foulé Pythagore et saint Augustin, ne s'enchaîneront pas à ses doctrines qui finissent toujours par faire échouer leurs sectateurs sur les tristes et ternes rivages d'un empirisme vulgaire.

Nous n'avons pas. Messieurs, le loisir de porter notre étude sur toutes les parties du globe, et d'ailleurs, il est des pays pour lesquels les renseignements me feraient défaut. Je renonce donc à vous parler de la Hollande où nous aurions, je le sais, des faits affligeants à enregistrer. Le silence imposé à l'Espagne sur les sujets qui nous occupent, rendrait son étude difficile. Je manque de données sur l'Amérique. Terminons notre revue par quelques jhots sur la Russie.

S'il est permis de formuler des affirmations générales en parlant de cet immense empire, on peut dire que le peuple russe est, à tout prendre, bon 'et pieux, mal instruit, et trop souvent victime de l'ignorance ou

BENAISSANGE DE L* ATHÉISME. 139

de la superstition, mais disposé à ouvrir son âme à des influences élevées et pures. Le clergé est trop séparé de la société civile, et relégué dans une sorte de caste dont il importerait d'abattre les barrières, pour laisser s'étendre plus librement l'influence des représentants de la religion. Les jeunes nobles, et les élèves des universités en général, sont, en trop grand nombre, imbus de principes irréligieux. Divers écrits athées, ceux de Feuerbach entre autres, sont traduits en langue russe, imprimés à l'étranger, et clandestinement introduits dans l'empire. Un écrivain connu, M. Herzen, a publié, sous le pseudonyme d'Iscander, des pages pleines de talent, mais où se révèlent ouvertement les pires tendances de notre époque V A ses yeux, la vie est à elle-même son but et sa cause. La foi en Dieu est le partage de la foule ignorante, et l'athéisme, comme toutes les hautes vérités de la science, comnie le calcul diff^érentiel et les lois de la physique, est le monopole de la petite élite des sages. Quand Robespierre a déclaré l'athéisme aristocratique, il a eu raison dans ce sens, car l'athéisme passe la portée vulgaire; mais quand il a conclu que l'athéisme était faux, il s'est gravement trompé. Cette erreur, qui l'a conduit à établir le culte de l'Être Suprême, est une des causes de sa chute. En entrant dans les voies des conservatems^ il devait nécessai-

* De Vc^utre rive (en russe).

rement perdre sa puissance*. Les écrits d'Iscander ont exercé une véritable influence sur la Russie. M. Herzen paraît avoir perdu beaucoup de son crédit, par les exagérations d'une politique féroce ; mais il est à craindre que la trace de son action ne soit pas entièrement effacée.

. L'empire russe n'a été longtemps, aux yeux de l'Occident, qu'une immense place de garnison. II prend rang, depuis quelques années, au nombre des puissances intellectuelles, et nulle part en Europe la marche ascendante de la civilisation ne se révèle par des signes aussi éclatants. L'appel à la liberté de tant de millions d'hommes, qui vient de s'accomplir par l'initiative généreuse du pouvoir et le consentement de la nation, témoigne que ce vaste corps social est animé de l'esprit de vie et de progrès. Mais, dans la phase solennelle qu'elle traverse, la Russie court un grave danger. Elle risque de substituer à un développement national, puisé aux grandes sources de la nature humaine, une civilisation factice où figureraient ensemble les -modes de Paris, les mœurs des coulisses de l'Opéra, et les doctrines les plus irréligieuses de l'Occident. Dieu la garde!

' l)e Vautre rive, V. Consolatio. — Ce chapitre est un dialogue entre une dame et un doct<uir. J'ai considéré le docteur comme exprimant la pensée de l'écrivain. La forme du dialogue, du reste, permet toujours à un auteur d'exprimer sa pensée en en déclinant, au besoin, la responsabilité,

AENAtSâANGE DE l' ATHÉISME. \A\

Nous avons constaté quelques-uns des symptômes de la renaissance de l'athéisme. On ne saurait méconnaître la gravité de ces faits. Ce qui doit éveiller une sollicitude particulière, c'est que les manifestations irréligieuses de la pensée ont pris un tel caractère de généralité que l'étonnement douloureux qu'elles devraient nous faire éprouver s'est émoussé par l'habitude. Des revues à là mode (je parle surtout du public de langue française), des journaux répandus qui se garderaient bien d'attaquer la propriété, qui ne froisseraient pas impunément les intérêts ou les préjugés de la classe sociale où ils recrutent leurs abonnés, peuvent accueillir sans péril, et sans susciter des réclamations énergiques, les productions d'un athéisme franc, ou à peine déguisé. Voilà bien des motifs de préoccupation ; mais cette préoccupation doit être exempte de crainte. Nous sommes en présence d'un défi dont l'audace même me rassure, au lieu de m'épouvanter. En effet toutes les productions de la philosophie irréligieuses reposent sur une même pensée, mot d'ordre commun du sécularisme des Anglais, du rationalisme des Italiens, du positivisme des Français, et qu'on peut même reconnaître, avec un peu d'attention, sous les formules hautaines qui portent le nom de Hegel. Cette pensée, la voici : La teiTe nous suffit, plus de ciel; l'homme se suffit, plus de Dieu; la réalité nous suffit, plus de chimères I La sage^e consiste à se contenter du monde comme il est. On s'efforce

m tRdi^iÈME mscouitô.

assez ridiculement de placer cette sagesse sous le pati'onage des lumières de notre siède. On prétend nous montrer dans la négation du Dieu réel et vivant, une lutte du progrès contre la routine, de la science contre une tradition aveugle, de l'esprit moderne contre les idées surannées*. Nous connaissons ce défi porté aux besoins du cœur, de la conscience et de la raison. Nous connaissons les destinées de cette vieille révolte de la pensée contre les lois de sa nature. H y avait des athées en Palestine à F époque où le Psalmiste s'écriait : « L'insensé a dit dans son cœur : il n'y a pas de Dieu*. » D y avait des athées à Rome lorsque Cicéron écrivait' que l'opinion qui reconnaît des dieux lui semblait plus voisine de la ressemblance de la vérité. Dn poëte du XIII" siècle a exprimé dans un vers latin les pensées qui s'agitent chez nombre de nos contemporains : « Celui qui croit aux dieux n'osera jamais rien de grand^. D y avait des athées au XVn* siècle quand Descartes s'efforça de les confondre, et ils se considéraient comme les esprits délicats de leur époque*. Qui ne sait enfin qu'au XVIII' siècle

* Le Bationalisme par Ausonio Franchi, page 19. ^ Force et Matière^ par le docteur Bûchner, page 2G2. — Paroles de philosophie positive, par Littré, page 36. — Xa Métaphysique et la Science, par Vacherot, page xiv (première édition).

* Psaume xiv, 1.

* De Natura Deorum,

* Nil audet magnum qui putat esse Deos.

' Voir Bossuet: Sermon 9ur la dignité de la réUgton.

ftfiNAlSâÀNCe Dfe L^ATfiÉtSMfi. U3

Pathéisme a marché la tète haute, et rempli le monde de ses clameurs? La tentative de se passer de Dieu n'a rien de moderne, on la rencontre à toutes les époques. Les moyens employés de nos jours pour atteindre ce but n'ont rien de nouveau. L'athéisme se montre dans l'histoire avec les caractères d'une maladie chronique dont les recrudescences sont des crises passagères. Dès que la négation s'affiche ouvertement, l'humanité proteste. Pourquoi? Parce que jamais on ne persuadera à l'homme de se contenter de la terre et de ce qu'elle peut lui donner : sa nature le lui interdit absolument. Lorsque nous comparons la réalité avec les désirs de notre âme, tous nous pouvons dh*e connime le vieux patriarche Jacob : « Les jours de mon pèlerinage ont été courts et mauvais*; » tous nous pouvons dire avec Lamartine :

Quand tous les biens que l^omme envie Déborderaient dans on seul cœur, La mort seule au bout de la vie Fait un supplice du bonheur.

Et ce n'est pas seulement le cœur qui est en cause ici ; sans Dieu l'homme reste inexplicable à sa propre raison. Créature spirituelle du Tout-Puissant, libre par l'acte de la création, et pouvant tomber dans l'esclavage par le chemin de la révolte, il comprend sa

' Genèse, xlvu, 9.

Ui TROISIÈME DI8G0UR8.

nature et sa destinée; mais c'est en vain que les apôtres de la matière et les adorateurs de l'humanité prennent tour à tour la parole pour lui expliquer sa propre existence. L'homme est trop grand pour être le fils de la poussière ; l'homme est trop misérable pour être le sommet divin de l'univers. « S'il s'élève, je l'abaisse; s'il s'abaisse, je l'élève; et je le contredis toujours, jusqu'à ce qu'il comprenne enfin qu'il est un monstre incompréhensible *. »

La vraie étude de l'homme, c'est l'honame; et l'homme reste une énigme pour l'homme, s'il ne remonte pas jusqu'à Dieu. Notre nature même est une protestation vivante contre l'athéisme, et ne permet jamais que ses triomphes soient généraux et de longue durée. Une borne solide est ainsi placée à nos égarements ; aux erreurs de la pensée comme aux flots de la grande mer, le Maître des choses a dit : « Vous n'irez pas plus loin, w C'est pourquoi les athées peuvent devenir fameux, mais, privés du rayon qui rend véritablement illustre, l'humanité leur refuse l'auréole dont elle entoure le front de ses bienfaiteurs. Elle la garde, cette auréole, pour les sages qui la conduisent à Dieu, pour les artistes qui lui révèlent quelques-uns des rayons de la lumière immortelle, pour tous ceux qui lui rappellent les titres de sa dignité, les gages de son avenir, les lois saintes du royaume des esprits.

* Pascal,

ftENAISSANGE DE l' ATHEISME. 145

L'humanité veut vivre, et pour vivre il faut croire; car il faut croire pour aimer et pour agir. L'athéisme est une crise maladive, une défaillance dont les forces vitales de la nature triomphent. Or les forces vitales de l'humanité ne sont ni éteintes; ni assoupies à notre époque. Le monde des lettrés est malade, et gravement malade dans quelques-uns de ses départements ; mais là pourtant se manifestent de nobles et vives réactions. Puis, regardez ailleurs. Contemplez le mouvement religieux des sociétés, le domaine de l'activité bienfaisante, les conquêtes progressives de la civilisation, le réveil de la conscience sur bien des points

Je pourrais facilement citer des faits nombreux, et me donner le droit de conclure :

E^connaissez, Messieurs^ à ces traits éclatants, Un Dieu tel aujourd'hui qu'il fut dans tous les temps, n sait, quand il lui plaît, faire éclater sa gloire, Et son peuple est toujours présent à sa mémoire.

Luttez donc contre l'invasion de doctrines mortelles ; luttez et ne craignez pas. Si on s'élève contre Dieu au nom de l'esprit moderne, de la science du siècle, des progrès de la civilisation, ne vous laissez pas assourdir par ces clameurs. Que le passé vous soit le gage de l'avenir! Faire de l'athéisme une nouveauté, c'est une erreur. En faire, d'une manière générale, la caractéristique de notre époque, c'est une calomnie

QUATRIÈME BÏSGOÏTRS

Messieurs,

Les pensées de l'homme sont innombrables ; et toutefois, dans leur variété indéfinie, elles ne se rapportent jamais qu'à l'un de ces trois objets : la nature, ou le monde des corps qui se révèlent à nos sens ; les esprits créés, semblables ou supérieurs à cet esprit qui est nous-mêmes; Dieu enfin, l'être infini, le Créateur universel. C'est pourquoi il y a deux espèces d'athéisme, et il n'y en a que deux. La pensée s'arrête à la nature, et s'efforce de trouver dans les corps le principe universel de l'existence;. ou bien, s'élevant au-dessus de la nature, la pensée s'arrête à l'humanité et aux éléments d'intelligence qui sont dans l'humanité, sans > remonter à TËsprit infini, au Créateur. Nous avons constaté l'apparition de ces deux doctrines dans là. lit-

148 QUAttllÈME DISGOUKâ.

térature contemporaine. Nous allons en aborder Texamen, et cet examen fera la matière de deux discours.

Le mot nature a des significations diverses ; nous remployons ici pour désigner la matière et les forces qui la mettent en mouvement, ces forces étant conçues comme aveugles et fatales, par opposition à la force consciente et libre qui constitue l'esprit. La matière et les lois du mouvement sont l'objet de la mécanique, de la chimie et de la physique. Ces sciences suffisentelles à résoudre l'énigme universelle? Telle est précisément la question qui s'offre à notre examen.

Reconnaissons d'abord quel est, en présence du spectacle de l'univers, le mouvement naturel de la pensée humaine, quand la pensée humaine possède la notion de Dieu. J'ouvre un livre peu grave dans sa forme, mais profond parfois dans son contenu : V Expédition noctwme auteur de ma chambre^ de Xavier de Maistre. L'auteur raconte qu'il avait entrepris de fabriquer une colombe artificielle qui devait se soutenir dans les airs au moyen d'un mécanisme ingénieux. Je lis:

« J'avais travaillé sans relâche à sa construction « pendant plus de trois mois. Le jour de l'essai venu, « je la plaçai sur le bord d'une table, après avoir « soigneusement fermé la porte, afin de tenir la dév( couverte secrète et de causer une aimable surprise tt à mes amis. Un fil tenait le mécanisme immobile. « QUi pourrait imaginer les palpitations de mon cœur

« et les angoisses de mon araour-propre, lorsque j'ap- « prochai les ciseaux pour couper le lien fatal.... « Zest!... le ressort de la colombe part et se développé « avec bruit. Je lève les yeux pour la voir passer; « mais, après avoir fait quelques tours sur elle-même, « elle tombe et va se cacher sous la table. Rosine « (c'est un chien), Rosine qui dormait là, s'éloigne « tristement. Rosine, qui ne vit jamais ni poulet, ni (< pigeon, ni le plus petit oiseau, sans les attaquer et « les poursuivre, ne daigna pas même regarder ma

^t colombe qui se débattait sur le plancher Ce fut

< le coup de grâce pour mon amour-propre. J'allai « prendre l'air sur les remparts.

« Je me promenais tristement et découragé, comme «< on l'est toujours après une grande espérance déçue, « lorsque, levant les yeux, j'aperçus un vol de grues « qui passaient sur ma tête. Je m'arrêtai pour les « examiner. Elles s'avançaient en ordre triangulaire, « comme la colonne anglaise à la bataille de Fontenoy. « Je les voyais traverser le ciel de nuage en nuage. — ^^Ah! qu'elles volent bien, disais-je tout bas. Avec « quelle assurance elles semblent gfisser sur l'invisible '< sentier qu'elles parcourent! — L'avouerai-je? hélas! « qu'on me le pardonne 1 l'horrible sentiment de l'en- ^ vie est une fois, une seule fois entré dans mon cœur, « et c'était pour des grues. Je les poursuivis de mes ^ regards jaloux jusqu'aux bornes de l'horizon. Long- « temps, jnmiobile au milieu de la foule qui se prome-

u nait, j'observais le mouvement rapide des hirondelles, c et je m'étonnais de les voir suspendues dans les airs. . « comme si je n'avais jamais vu ce phénomène. Le « sentiment d'une admiration profonde, inconnu pour « moi jusqu'alors, éclairait mon âme. Je croyais voir « la nature pour la première fois. J'entendais avec « surprise le bourdonnement des mouches, le chant « des oiseaux, et ce bruit mystérieux et confus de la « création vivante qui célèbre involontairement son « auteur. Concert ineflfable, auquel l'homme seul a le « privilège sublime de pouvoir joindre des accents de « reconnaissance 1 Quel est l'auteur de ce brillant mé- « canisme? m'écriai-je dans le transport qui m'ani- « mait. Quel est celui qui, ouvrant sa main créatrice, « laissa échapper la première hirondelle dans les airs? « Celui qui donna l'ordre à ces arbres de sortir de la « terre et d'élever leurs rameaux vers le ciel I r*

Voilà une jolie page. Elle renferme, sous des apparences légères, une bonne et saine philosophie. Traduisons ce charmant rédt dans le langage plus lourd de la science.

L'intelligence est une des choses qui nous sont le mieux 'connues ; la logique est la science de la pensée, et la logique est peut-être entre toutes les sciences, la mieux assise sur ses bases. L'intelligence se révèle à nous dans l'exercice de notre activité. Nous poursuivons un but, nous combinons les moyens pour l'atteindre, et c'est l'intelligence qui opère cette combinaison,

LA NATUBE. 151

Qu'arrive-t-il si nous comparons les résultats de notre activité, avec les résultats du pouvoir manifesté dans le monde ? Quand nous considérons le vaste ensemble des moyens dont dispose la nature, quand nous remarquons le nombre infini des rapports des choses, la merveilleuse harmonie dont la vie universelle est le produit, nous sommes éblouis par l'éclat d'une sagesse qui surpasse la nôtre autant que l'espace sans bornes surpasse la place imperceptible que nous occupons sur la terre. Pensez-y : La science de la nature est si vaste que le moindre de ses départements suffit à absorber une vie d'homme. Pour absorber une vie d'homme, il suffit, non pas de la seule étude des animaux, mais de la seule étude d'une famille d>nimaux, non pas de la seule étude de la physique, mais d'une de ses branches. Les éléments du monde sont innombrables ; l'observation découvre de nouveaux êtres, la réflexion de nouvelles lois. Et pourtant tout se tient; toutes choses sont étroitement enchaînées ; et à mesure que la connaissance de la diversité du monde s'accroît, le sentiment de son unité s'accroît dans la même proportion. Aussi les savants se trouvent dans un étrange embarras. Ils sont obligés de circonscrire de plus en plus le champ de leurs recherches, sous peine de se perdre dans une étude sans fin; et, d'autre part, à mesure que la science progresse, les rapports de toutes ses parties deviennent si manifestes qu'on voit toujours plus clairement que, pour connaître à fond une seule

chose, il faudrait connaître tout. Quels trésors de sagesse dans la nature, dans ce livre immense dont toutes les forces rassemblées de la patience et du génie ne peuvent qu'étudier ligne aprèç ligne, les premiers commencements.

Les résultats acquis de la science semblent simples par un eifet de l'habitude. Le soleil se lève tous les jours; qui s'étonne encore de son lever? Le système solaire est connu depuis longtemps, on l'enseigne dans les plus humbles écoles : cela ne surprend plus. Mais ceux qui ont trouvé,» après de longs efforts, ce que nous apprenons sans peine, les inventeurs, ont jugé leurs découvertes fort surprenantes. Un des fondateurs de l'astronomie moderne, Kepler, s'écrie, dans le livre où il a consigné ses découvertes* : « La sagesse « du Seigneur est infinie, ainsi que sa gloire et sa puis- « sance. Cieux ! chantez ses louanges. Soleil, lune et « planètes, glorifiez-le dans votre inefiable langage ! « Harmonies célestes, et vous tous qui savez les com- « prendre, louez-le ! Et toi, mon âme, loue ton créa- « teur! c'est par lui et en lui que tout existe. Ce que « nous ignorons est renfermé en lui aussi bien que « notre vaine science. A lui, louange, honneur et gloire « dans l'éternité! » Ces paroles. Messieurs, n'ont pas été copiées dans un livre d'égUse ; elles se lisent dans un ouvrage qui est, de l'aveu général, un des fondements de la science moderne.

* Harmanices mundi, lihri qmtique.

LA NATURE. Iîi3

Je passe à un autre exemple, et je continue à vous tenir en bonne et haute compagnie. Newton a exposé ses découvertes dans un gros volume tout hérissé de chifires et de calculs*. L'œuvre du mathématicien étant terminée, l'auteur s'élève, par la considération de l'échange de la lumière de tous les astres entre eux^ à l'idée de l'unité de la création; puis il ajoute, c'est la conclusion de toute son œuvre : « Le maître des deux « régit toutes choses, non comme étant l'âme du monde, « mais comme étant le souverain de l'univers. C'est ^^ à cause de sa souveraineté que nous l'appelons le « Dieu souverain. H régit toutes choses, celles qui < sont et celles qui peuvent être. Il est le Dieu un et « le même Dieu partout et toujours. Nous l'admirons « à cause de ses perfections, nous le vénérons et l'ado- « rons à cause de sa souveraineté. Un Dieu sans sou- <( veraineté , sans providence et sans but dans ses « œuvres, ne serait que le destin ou la nature. Or, « d'une nécessité métaphysique aveugle, qui est par^ « tout et toujours la même, nulle variation ne saurait « naitre; toute cette diversité des choses créées selon « les lieux et les temps (qui constitue l'ordre et la vie « de l'univers) n'a pu être produite que par la pensée « et la volonté d'un être qui soit l'être par lui-même, « et nécessairement. »

Vdlà, Messieurs, de nobles pensées, exprimées dans

* PhUasaphÛB naiuralis principia mathemaUca.

un grand style. Je vous engage à lire en entier les pages dont je viens de citer quelques fragments. Analysons maintenant l'exposition des idées de ce grand astronome. Nous pouvons noter ces trois affirmations :

P Le monde présente un ordre admirable qui révèle la sagesse du pouvoir qui le régit.

2** Le monde vit; il n'est pas fixe, et ses variations supposent une puissance intelligente qui le dirige.

3*» L'existence variable du monde montre qu'il n'est pas nécessaire ; il doit avoir sa cause dans un être qui soit l'être nécessairement, par sa propre nature.

Telles sont les vues de Newton. Examinez si cette marche de la pensée n'est pas naturelle. L'observation nous révèle des faits. Les faits en eux-mêmes, les faits isolés, ne sont rien pour l'esprit; mais dans les faits de la nature, la pensée humaine découvre un ordre, et dans cet ordre elle reconnaît ses propres lois. Pour rester dans le domaine de l'astronomie , il y a harmonie entre notre esprit et la marche des astres Si vous conservez quelque doute à cet égard, j'en appelle à Falmanach. Nous y trouvons la mention que tel mois, tel jour, à telle heure, il y aura une éclipse du soleil ou de la lune. D'où le rédacteur de l'almanach sait-il cela? Il l'a appris des savants qui ont réussi à déterminer les phénomènes du ciel. Le savant dans son cabinet peut donc rencontrer l'intelligence qui dirige le monde. S'il ne s'est pas trompé dans ses calculs, l'éclipsé commence à l'heure exacte qu'il a indiquée. Si l'éclipsé

n'arrivait pas au moment prévu, personne ne soupçonnerait la nature de ne pas marcher selon Tintelligence; on conclurait à un défaut d'observation ou à une erreur de chiffres de la part de l'astronome.

Lorsque la science est bien faite , la pensée de r homme rencontre donc une autre pensée qui régit le monde et le maintient dans l'ordre. La science spéciale de la nature s'arrête là, comme nous l'expliquerons plus tard; mais tout n'est pas là, pour l'homme usant de l'ensemble de ses facultés. Tout passe et change dans le domaine de l'expérience; et la raison cherche instinctivement la cause des faits muâbles dans un être immuable , la cause des phénomènes passagers d£uis un être éternel. La nature ne suffît àonc pas à nous rendre compte d'elle-même. Elle réclame une puissance qui la dirige, une intelhgence qui l'ordonne; un être absolu, éternel , qui soit sa cause. Ce sont là les exigences de la raison ; et quand nous possédons l'idée de Dieu, la nature nous révèle sa puissance et sa sagesse.

Cet argument est ancien; on le dit banal. D est banal en effet; il a traîné depuis si longtemps dans les discours de Socrate. dans les écrits de Galien, de Kepler, de Newton, de Linné ! Oui , cet argument est tombé dans le domaine pubUc , si l'on peut dire que la vérité tombe quand elle brille d'un éclat assez vif pour éclair rer la foule. Si je voulais réunir ici le témoignage de tous les savants qui ont vu Dieu dans la nature, le

c^ant de tous les poètes qui ont célébré la gloire de FËterpe) manifestée par la création , l'énumératioD serait longue , et j'arriverais à lasser votre patience. Vous pouvez donc comprendre que s'il est, selon l'expression du misanthrope Rousseau, des philosophes qui dédaignent le sentiment vulgaire, et préfèrent l'erreur qu'ils ont trouvée à la vérité découverte par autrui, l'ancien argument, qui conclut de l'ordre de la création à la sagesse du créateur, doit être l'objet de peu d'estime de leur part. Toutefois, ce vieil argunaent, je le tiens pour bon, et je viens le défendre.

La nature est vraiment une merveille placée devant le regard de notre âme. La croissance d'un brin d'herbe, les démarches d'une fourmi, renferment pour un observateur attentif des prodiges de sagesse. Une goutte de rosée réfléchissant les rayons du matin, le jeu de la lumière entre les feuilles d'un arbre, révèlent des trésors de poésie au poète et à l'artiste. TAm trop souvent, aveuglés par l'habitude, nous ne savons pas voir ; et quand notre âme est endormie , il noua semble que l'univers sommeille. Un éclat de lumière peut toutefcdâ nous tirer de cette léthargie. Si \ù, science noua livre tout à coup quelqu'une de ces grandes k>is qui révèlent dans des milliers de phénomènes la trace d^vne même pensée, l'étonnement de notre intelligence provoque dans notre âme un mouvement d'adoration. QtaiMi 1^ promiers rayons du jour éeliairent d^une lumière pure les sommités de nos Alpes; quand le soleil

LA NATUHE. 1B7

à son coucher projette un trait de feu sur les eaux de notre lac, qui donc ne se sent pressé de rendre gloire à l'artiste suprême? Lorsque des brumes noires et froides reposent sur nos vallées au déclin de l'automne, il suffit parfois de gravir le flanc des montagnes, pour sortir tout à coup de la région ténébreuse, et voir la chaîne des hautes cimes resplendissante de lumière se dessiner sur un incomparable azur. Souvent je me suis donné la joie de ce grand spectacle , et toujours j'ai senti s'élever du fond de mon âme ce cantique d'adoration :

Tout rnnivers est plein de sa magniUcence.

Qu'on l'adore^ ce Pieu, qu'on l'invoque à jams^is !

Tel est, en présence de la nature, le mouvement spontané du cœur et de la raison. Mais une fausse sagesse obseureitces claires vérités par des nuages de sophismes. Quand votre cœur se sent pressé de rendre gloire à Dieu, des pensées importunes risquent de s'élever dans votre esprit et de contrarier le mouvement de votre adoratioil. Peut-être avez-vous entendu dire, peut-être avez-vous lu, que les voix de cantique, écho faiblissant des âges écoulés, ne sont plus entendues par une âme éclairée de la science moderne. Je voudrais vous délivrer de ce doute pénible. Je v<Hiâvais vous mettre à l'abri des prestiges d'une fausse science. Je voudi*ais qu'en présence de la nature, ceux-mêmes

qui ne voudraient pas encore adorer, avec saint Paul, Celui dont les perfections invisibles se voient comme à l'œil lorsqu'on contemple ses ouvrages, se sentissent libres du moins d'admirer, avec Socrate , « le Dieu suce prême qui maintient les œuvres dQ la création dans « la fleur de la jeunesse et dans une vigueur toujours « nouvelle. » Examinons quelques-unes des préventions qu'on cherche à répandre pour affaiblir les raisonnements de Newton , et nous détourner des sentiments de Kepler.

On dit que la science éloigne de Dieu et que la foi demeure le partage des ignorants. Écoutons d'abord l'Italien Franchi. « La classe sociale où abondent surtt tout les incrédules et les sceptiques, est celle des sa- « vants, des lettrés, des hommes enfin qui ont fait des tt études, dans le cours desquelles ils ont certainement « entendu et appris les fameuses démonstrations de « l'existence de Dieu. Mais à peine les ont-ils exami- « nées avec leurs propres yeux, à peine les ont-ils soute mises au critérium de leur propre jugement, ces dé- (( monstrations ne démontrent plus rien; ces argumen- « tations ne paraissent plus être quedesparalogismes M » Voilà la thèse dans sa généralité : pour devenir incrédule ou sceptique, il suffit d'être un homme bien élevé. L'Allemand Bûchner va nous montrer l'application de

' Le BaHonàlisme, p. 19.

cette pensée à l'étude spéciale de la nature. « Aujour- « d'hui, nos plus laborieux ouvriers dans les sciences, « nos plus infatigables physiciens professent des idées « matérialistes ". » Les mêmes tendances se manifestent souvent chez des écrivains français. L'auteur d'un récent traité d'astronomie, par exemple, jette un voile de paroles trompeuses sur la foi profonde de Kepler, et prend un plaisir manifeste à mettre en relief les gages que le savant Laplace a malheureusement donnés à l'athéisme". Voilà des tentatives franches pour fonder un préjugé irréligieux sur l'autorité de la science, et ces tentatives troublent un certain nombre d'esprits. Je pose deux questions à cet égard. Est-il vrai, en fait, que les naturalistes modernes sont généralement irréligieux? Est-il possible, en droit, que la science de la nature conduise à l'athéisme'?

* Force et Matière, p. 262.

* Les Mondes, Causeries astronomiques, par Guillemin ; voir la page 122 (S* édition) où Kepler est désigné comme une intelligence « pénétrée d'une foi profonde en la nature et exaltée par un noble orgueil. > Voir aussi les pages 327 et 336 ; et comparer les appréciations de M. Joseph Bertrand: « Superbe et « audacieux quand il cherche, Kepler redevient modeste et < sin^ple dès qu'il a trouvé, et, dans la joie de son triomphe, « c'est Dieu seul qu'il en glorifie. » Les Fondateurs de VAstrotumie moderne, p. 171.

' n ne faut point confondre la question agitée dans ces pages avec ceUe des rapports de la science de la nature et des documents de la révélation. La nature s'explique-t-elle sans Dieu? c'est une question. La géologie s'aecorde-t-eUe avec les textes

Commençons par le point de fait ; et d'abord, établissons bien la portée et le but de cette discussion. Je veux détruire un préjugé, et non en fonder un. Je ne vous propose pas de compter lejs voix des savants, pour savoir si Dieu existe. Non. Lors même qife toutes les académies de l'Europe se réuniraient pour voter qu'il fait nuit en plein midi, je ne cesserais pas pour cela de croire au soleil. Seul? Non, Messieurs, mais avec vous tous, avec la foule de mes semblables. J'ai institué une sorte d'enquête pour constater si les naturalistes modernes ont été généralement conduits à des sentiments athées, ainsi qu'on cherche à nous le persuader. En faisant appel aux souvenirs de mes études et de naes lectures, j'ai noté les noms des hommes les plus connus dans les diverses sciences, et je me suis enquis des opinions religieuses qu'ils peuvent avoir manifestées publiquement. Voici le résultat sommaire de mon travail.

J'ai laissé de côté l'astronomie, estimant que , malgré la grande notoriété de Laplace, Kepler et Newton suffisent encore à balancer l'usage qu'on voudrait faire de l'autorité de son nom. En descendant sur la terre, on rencontre d'abord la science générale de notre

de la Genèse ? c'est une autre question, autre par sa nature, autre par son importance. Ce dernier sujet ne rentre point dans le cadre de ces discours. Je me borne à faire observer que si la nature et les textes sacrés sont des éléments fixes, il n'en est pas» de mèfoe des interprétations des théologiens, et des résultat» Ae ]sk géologie. U est diUcile de prononcer sur le rapport exact de deux quantités plus ou moins indéterminée».

globe , OU la géographie. Un Allemand, Bitter , jouit d'une prééminence peu contestée dans ce genre d'études. On l'appelle, même en France , « le créateur de la géographie scientifique. » La géographie scientifique s'appuie sur presque toutes les sciences; elle part des résultats généraux de la chimie , de la physique, de la géologie. Le vaste savoir de Ritter l'avait-il détourné de Dieu? J'avais lu quelque part* que c'est un des savants qui ont le mieux réalisé l'union de la science et de la foi. Un de mes amis qui l'a personnellement connu, me l'a dépeint, non-seulement comme un homme qui adorait le Créateur, à l'aspect de la création, mais comme un chrétien aimable et zélé, s'appliquant à communiquer ses convictions aux autres.

De l'étude générale du globe , passons à celle des êtres organisés qui peuplent sa surface. Est-ce la botanique qui apprend à l'esprit humain à se passer de Dieu? Écoutons Linné. J'ouvre le Système de la natwe », et au revers du titre , je lis : « Étemel ! que « tes œuvres sont en grand nombre ! Tu les as toutes « faites avec sagesse ; la terre est pleine de tes ri- « chesses *. » Je tourne quelques feuillets , et je rencontre un tableau qui résume, sous le titre A' Empire de la nature , la classification générale des êtres. En voici le commencement : « Dieu Éternel, tout sage et

* Dans un écrit de M. de Rougemont. si je ne me trompe.

* Systema natunr.

\ Psaume civ, 24,

i( tout-puissant ! Je Pai vu comme passer devant moi, a et je suis resté confondu. J'ai découvert quelques ce traces de ses pas dans les œuvres de la Création; et « dans ces œuvres, même dans les plus petites, même «dans celles qui paraissent nulles, quelle force!

c( quelle sagesse! quelle inexplicable perfection!

« Si tû l'appelles destin, tu ne te trompes pas , il est « celui de qui tout dépend. Si tu l'appelles nature^ tu « ne te trompes pas , il est celui de qui tout est né. Si « tu l'appelles Providence , tu dis vrai ; c'est par ses « conseils que le monde subsiste. » Un autre grand naturaliste, Georges Guvier, constate avec soin que « Linné saisissait avec un plaisir marqué les occasions u nombreuses que lui offrait l'histoire naturelle de tt faire connaître la sagesse de la Providence '. » C'est ainsi que la botanique moderne a été fondée sur la piété. A-t-elle fait , en dernier lieu , des découvertes propres à effacer de la vie des végétaux les marques de l'intelligence divine? Pei-mettez-moi de placer ici un souvenir personnel. J'ai reçu, dans ma jeunesse, les leçons d'un vieillard, qui, après avoir été le maître de de Candolle, était resté son amiV M. Vaucher était chargé à l'académie de Genève d'un enseignement étranger à l'étude de la nature ; mais des entretiens

* Biographie universelle.

* A.'P, de Candolkf par A. de la Kive, pages 12 et 13. Le principal titre scientifique de M. Vaucher est son Histoire des œnferves d'eau douce, Genève an XI (1803), 4',

familiers remplissaient souvent une grande partie de ses leçons. Ces entretiens s'éloignaient beaucoup de l'objet officiel du cours. Le botaniste revenait, par une impulsion naturelle, à sa science bien-aîmée ; et je l'ai vu, oui, je l'ai vu verser des larmes d'attendrissement, dans sa chaire de professeur, en nous parlant du Dieu qui a fait la primevère du printemps et qui a caché la violette sous la haie du chemin. C'est pourquoi le souvenir de ce vieillard n'est pas seulement vivant dans ma pensée, il est resté cher à mon cœur. C'était un savant toutefois, un naturaliste passionné ; et, en plein dix-neuvième siècle, il sentait et parlait comme Linné. Passons à l'étude des animaux. Je souhaitais, il y a quelques années, me procurer le meilleur des traités modernes de physiologie. On m'indiqua l'ouvrage du professeur MûUer de BerUn. Ce livre n'a pas perdu sa valeur, car, ce matin même , un élève de notre faculté des sciences est venu me l'emprunter, sur le conseil de ses maîtres. Mûller était un grand physiologiste; il faisait ouvertement profession de la religion chrétienne. N'a-t-on pas le droit d'en conclure qu'il croyait en Dieu? En France, je pourrais citer plus d'un nom à l'appui de ma thèse ; je me borne à un seul fait. L'attention du monde savant a été sollicitée en dernier lieu par les découvertes de M. Pasteur. M. Pasteur a reconnu que la décomposition des corps organisés, après k mort, s'opère par l'action de petits animaux presque imperceptibles dont les animaux plus grands

portent en eux les gennes, comme les préparatifs vivants de leurs funéraUles. L'intention providentielle se manifeste à son intelligence, et il écrit: « Les principes immédiats des corps vivants seraient « en quelque sorte indestructibles, si l'on supprimait « de l'ensemble des êtres que Dieu a créés les plus pe- « tits, les plus inutiles en apparence. Et la vie devien- « drait impossible parce que le retour à l'atmosphère « et au règne minéral de tout ce qui a cessé de vivre u serait tout à coup suspendu *. » En d'autres termes: J'ai étudié des faits incomplètement observés jusqu'ici, et mon étude m'a révélé une manifestation nouvelle de cette sagesse divine dont l'univers porte l'empreinte. L'Angleterre possède un naturaliste de premier ordre, que ses compatriotes se plaisent à comparera Georges Cuvier, M. Richard Owen. Ce savant s'est expliqué , il y a peu de mois , devant un nombreux auditoire, sur les rapports de l'idée reUgieuse avec la science de la nature *. Il est éclairé de toutes les lumières de l'époque; il n'ignore pas les découvertes

' dwnpteH rendus de VAciulèiHÎc des ticieiwes du 20 avril 1863, p. 738.

* Exeter Hall Lectures — Tlie power of God in h>s animal creaiwn, brocli. fn-12. ("et écrit remarquable renferme une double protestation contre raveuglemeut des savants qui méconnaissent la présence de Dieu dans la nature, et couti'e les prt^tentions des théologiens qui attaquent les résultats certains de l'étude de la nature, en se fondant sur des textes plus ou moins bien interprétés.

LA NAtUtlË. 16f$

modernes, il est un des princes de la science contemporftine. Eh bienl Messieurs, M. Owen répète, à l'occasion des animaux, ce que Newton disait en contemplant ' le ciel, et Linné en observant les plantes. Il ne craint pas d'admirer avec Galiçn la sagesse merveilleuse qui a présidé à l'organisation des corps vivants. Son discours est intitulé: Le pouvoir de Dieu dans la création des animaux. Plus nous comprenons, dit-il , plus nous admirons, plusnous adorons. Il s'arrêteàcette merveille des produits de la nature , auprès desquels les œuvres les plus délicates de l'industrie ne paraissent, sous le miscroscope, que des ébauches grossières; il compare nos machines les plus perfectionnées aux machines vivantes faites de la main de Pieu, et conclut que, pour ne pas discerner l'intelligence dans le rapport des moyens aux buts, il faut avoir dans l'esprit un défaut semblable à celui des yeux qui ne peuvent discerner les couleurs. M. Owen déclare qu'un tel état de l'esprit et du sentiment chez un naturaliste, peut provoquer le blâme des uns, la pitié des autres, et lui demeure, en ce qui le concerne, absolument incompréhensible.

Les chimistes les plus savants trouveront-ils dans l'étude des éléments de la matière une révélation d'athéisme? M. Liebig est un des premiers chimistes de notre époque. Il est appelé, même par un de ses adversaires déclarés, « le plus grand chimiste de l'Allemagne*. » Or, le plus grand chimiste de l'Alle-

* Moleschott. La OirculoUon de la vie, lettre 1.

466 QUATRIÈME biSCOUtlS.

magne ne craint pas de déclarer dans ses Lettres sur la Chimie que « ce qui fait la dignité et la préémiil nence des sciences naturelles , c'est qu'elles vienu nent à l'appui du vrai christianisme. » H déclare que « la simple connaissance empirique de la nature u nous imprime, avec une puissance irrésistible, la H conviction qu'au delà de la volonté et de l'intelli- « gence de l'homme, il peut exister quelque chose tt d'analogue et de plus parfait; » en sorte que « l'éft tude de la nature vient confirmer l'idée de l'exis- « tence d'un être supérieur, d'un' être suprême et « infinie » Voici un fait qui me semble plus intéressant encore que ces déclarations. M. Liebig croyait avoir découvert une application de la chimie à l'agriculture, dont l'effet devait être de remédier à l'épuisement du sol. Sa découverte se trouva fausse, et une étude plus attentive de son objet l'amena à constater que le but qu'il poursuivait se trouvait réalisé providentiellement par une voie dont il ne s'était pas douté. Voici comment il s'exprime dans des pages datées de 1862 : u Après avoir soumis tous les faits à un examen nou- « veau et approfondi, j'ai découvert la cause de mon « erreur. J'avais péché contre la sagesse du Créateur, « et j'avais reçu ma juste punition. Je voulais perfec- (( tionner son œuvre, et dans mon aveuglement je « croyais que, dans l'admirable chaîne des lois qui pré-

* Tjetires sur la Chimie, lettre 2.

LA NAttJl^E« ^67

a sident à la vie sur la surface de la terre et la mainte tiennent toujours dans sa fraîcheur, il manquait un « anneau que moi, le faible et impuissant vermisseau, « je devais remplacer. Il y avait été pourvu, mais (( d'une manière si merveilleuse, que la possibilité « d'une pareille loi n'avait pas même abordé l'intelli- « gence humaine*. » Voilà une confession bien noble dans son humilité; et à ce chimiste qui rend gloire à Dieu, nul de ses collègues ne pourrait dire : « Si vous aviez autant de science que nous, vous ne parleriez plus de la sagesse du Créateur. )>

Passons aux physiciens. J'ai mis un intérêt spécial à cette partie de mon enquête, parce que j'avais lu dans les productions d'un littérateur de Paris que la physique moderne a mis en défaut les partisans de la doctrine du Dieu réel et libre. Je me suis informé, auprès d'un homme très-compétent, s'il existe en Europe un physicien ayant une position hors ligne. On m'a répondu : « Vous pouvez dire hardiment que, de l'assentiment unanime des savants , M. Faraday est, pour la grandeur et la portée des découvertes, le premier physicien vivant'.» Après m' être ainsi renseigné, pour être sur de m' adresser bien, j'ai pris la liberté d'écrire à M. Faraday la lettre que voici:

* Chime appliquée à Vagrimliure et à la phymlogk (en allemand). 7' édition. Introduction, p. 69.

* M. Sainte-Claire Deville, de l'Institut^ vient de dire, dans une publication toute récente: « Michel Faraday est la plus grande figure scientifique du t^mps présent » (Histoire éPune chanddle).

Genève, le 30 octobre 1S63.

Monsieur,

J*ai le projet de commencer prochainement , à Genève , et pour un auditoire d'hommes , une série de discours destinés à combattre les manifestations de l'athéisme contemporain. A cette déplorable erreur, je désire opposer la foi en Dieu, telle qu'elle a été donnée au monde par rÉvangile, la foi m Père céleste.

Une de mes séances serait consacrée spécialement à détruire les préjugés irréligieux qui prennent naissance dans la science de la nature. On dit beaucoup , et très-haut, que la physique et la chimie modernes démontrent la vanité des croyances religieuses. Ces thèses sont soutenues à Genève comme ailleurs. Je voudrais répondre que la science de la nature par elle-même ne détourne pas de Dieu, et que, sans pouvoir donner la foi » elle confirme la foi de ceux qui croient ; je voudrais l'établir en citant des noms entourés dans la science d'une incontestable et soUde renommée. Voulez-vous m'autoriser, Monsieur » à faire usage de votre nom ?

M. Faraday m'a rét)ondu, sous la date du 6 novembre 1863.

Monsieur,

...Vous avez entièrement le droit de vous servir de mon nom; car» bien que j'évite à l'ordinaire de mêler les choses sacrées et les choses profanes, j'ai , en une occasion , écrit et publié un passage qui vous accorde ce droit, et que je maintiens. Je vous en adresse la copie. J'espère que vous ne trouverez rien, dans aucune autre partie de mes recherches» qui contredise ou aflaiblisse d'une manière quelconque le sens de ce passage.

Je vous prie de transmettre mes meilleurs souvenirs à mon ami M. de la Rive....

LA NAtUftE igg

Le passage indiqué établit une ligne de démarcation fort tranchée (peut-être trop) entre les recherches rationnelles et le domaine de la vérité religieuse, et renferme une profession de foi positive à la révélation. L'auteur affirme que jamais il n'a reconnu d'incompatibilité entre la science et la foi, et fait la déclaration suivante : « Même dans les matières terrestres, j'estime « que les perfections invisibles de Dieu, sa puissance « étemelle et sa divinité se voient comme à l'œil , deu puis la création du monde , quand on contemple ses « ouvrages. »

Un littérateur parisien nous affirme que la science de la nature éloigne de Dieu; un des premiers savants de notre époque nous déclare que la contemplation scientifique de la nature rend la sagesse de Dieu manifeste. Il s'agit d'une question de fait. A qui donneronsnous notre confiance? Pour moi, puisque c'est de physique qu'il s'agit, je me range du côté du physicien.

Nous terminerons ici cette revue. C'est le temps qui nous .manque pour la continuer, et non pas la matière. Vous pourrez observer que le nom d'aucu^des savants de la Suisse ne figure dans cette enquête. Notre patrie aurait offert pourtant une riche mine à exploiter. Elle renferme (c'est un de ses meilleurs privilèges) , elle renferme nombre de savants auxquels l'observation des faits de la matière ne réussit pas à faire oublier les droits de l'esprit, et qui savent élever leur âme à l'Auteur des merveilles qu'ils étudient. Vous comprendrez donc

170 QUAtAIÉME DISCOUAS.

que ce n'est pas par inquiétude pour ma caiise, mais par un motif de discrétion , que je n'ai pas fait figurer dans ce débat des hommes qui nous touchent de fort près, dont plusieurs peut-être sont présents dans cette assemblée. Je profiterai de la lettre de M. Faraday pour faire une seule exception , en nommant M. de la Rive. Plus d'une fois, et en public, nous l'avons entendu signaler nettement la place des sciences de l'esprit en présence des sciences de la nature, et rendre gloire au Créateur. Et je ne pense pas que personne ait le droit, ni en Suisse ni ailleurs , de parler avec dédain, au nom des sciences physiques, des convictions religieuses hautement professées par notre savant compatriote'.

Rappelez-vous, Messieurs, que je n'ai point entrepris d'établir l'existence de Dieu , en faisant appel à l'autorité des savants. Il s'agissait seulement de détniire un préjugé. On nous dit, on nous crie que les meilleurs naturalistes deviennent athées. Cela n'est pas vrai ; je

^ Le 21 août 1865; M. de la Kive, devenu membre associé ie l'Institut de France , a présidé à Genève l'assemblée générale de la Société helvétique des Sciences naturelles. Il a contirmé, dans cette occasion, toutes ses déclarations précédentes, en s'écriant, au sujet de la théorie des glaciers : < Admirable com- « binaison des forces de la nature, qu'une Intelligence supé- « rieure a pu seule coordonner en vue du but à atteindre, et < qui n'est elle-même qu'un faible échantillon des transforma- « tions aussi grandioses qu'innombrables qui s'accomplissent « dans ce laboratoire de la nature dont Dieu seul est le maître^ « mais dont il permet à l'homme d'entrevoir les mystères. » (Discours d'ouverture.)

LA NAtUÉE. ni

pense Pavoir démontré. Il existe des athées qui cultivent les sciences naturelles, c'est un fait. Mais quand la moitié des naturalistes seraient athées , ce qui est fort loin d'être, puisque d'autres naturalistes, et des plus grands, trouvent dans leurs études de nouveaux motifs d'adoration, on est bien obligé de conclure que la vraie cause qui sépare les opinions religieuses de ces savants est en dehors de leur science. Nous allons nous confirmer dans cette pensée en passant de la question de fait à la question de droit.

La faiblesse de l'esprit humain le porte à oublier les faits dont il ne s'occupe pas. Toute culture spéciale de la pensée risque donc de paralyser une partie de nos facultés. Hegel , perdu dans les abstractions , se persuade qu'il pourra constraire par le raisonnement pur l'histoire de la nature et celle du genre humain. Un géomètre , qui ne voyait plus dans le monde que des théorèmes et des démonstrations, demandait après la représentation d'un chef-d'œuvre dramatique : «Qu'estce que cela prouve? » Un physiologiste absorbé dans l'étude des phénomènes sensibles dit: « Où est cette âme, dont on parle ? Je ne l'ai jamais vue. » Ce sont là des faits de même ordre. Cette infirmité spirituelle qui conduit certains savants à croire que l'objet ordinaire de leurs études est tout, ne doit pas être imputée à la science. Un homme accoutumé à l'observation exclusive des phénomènes de la matière, peut devenir maté-

rialiste par l'efiFet des habitudes de son esprit (cela arrive, en effet, dans un trop grand nombre de cas) ; mai^ l'étude en elle-même n'est pas responsable de ce résultat. Essayons de le démontrer, en précisant l'objet des sciences naturelles.

Lorsque la matière d'un phénomène nous est donnée, l'intelligence se pose trois questions :

1° Comment le faitsemanifeste-t-il?quelestle mode de son existence ? La réponse nous donne la loi du phénomène. Les corps tombent vers le sol avec une vitesse déterminée : la détermination de cette vitesse est la loi de leur chute.

2'» Quelle est la puissance réelle, effective qui produit le phénomène ? c'est la recherche de la cause.

3° Quelle est l'intention qui a présidé à la production du phénomène? C'est la recherche du but que les philosophes nomment la cause iinale.

Ce que nous appelons comprendre , ou expliquer un fait, c'est répondre à ces trois questions; c'est trouver la loi, la cause , le but. Cette analyse a été faite par Aristote, et paraît avoir été bien faite. La science de la nature, telle qu'elle est conçue par les modernes, n'entreprend pas de satisfaire la totalité des désirs de l'esprit humain. Elle se borne à lapremière question ; elle classe les phénomènes; elle cherche ensuite leur loi ; parvenue là , elle s'arrête. La cause et le but des choses restent en dehors de ses investigations; la question de Dieu lui demeure donc étrangère.

On raconte que Bonaparte s'étonnant de ce que le marquis de La Place avait pu écrire un gros livre sur le système du monde, sans faire nulle mention du Créateur, le savant astronome répondit à son souverain : « Sire , je n'ai pas eu besoin de cette hypothèse. » La réponse est admissible au point de vue de la science de la nature. Ua astronome n'a pas besoin de Dieu pour suivre la série de ses calculs et en comparer les résultats avec la marche des astres; un chimiste n'a pas besoin de Dieu poûi* reconnaître les éléments simples combinés dans les corps composés ; un physicien n'a pas besoin de Dieu pour déterminer les lois des ondes sonores ou des courants électriques. La science de la nature renfermée dans ses limites ne démontre pas Dieu ; elle peut, moins encore, le nier. Elle reconnaît l'ordre des phénomènes; et non-seulement elle le reconnaît, mais elle le recherche et le suppose , en vertu d'une foi cachée qui est l'instinct de l'intelligence. Pour nier Dieu , il faudraitque lascience démontrât qu'iln'yapas d'ordre, et par conséquent pas de cause de l'ordre à découvrir; car en signalant l'harmonie de l'univers , on prépare manifestement une base à l'argument qui conclura de l'intelligence reconnue dans les phénomènes à l'inteUigence du pouvoir qui les régit. Démontrer qu'il n'y a pas d'ordre, ce serait démontrer qu'il n'y a pas de science. Poui- qui entend bien la valeur des termes, les mots science athée renferment une contradiction; ils signifie^t ; scie^ce qui prouve qu'il n'y a pas de science.

m QUATRIÈME DISCOURS.

Tel est, Messieurs, l'état vrai de la question. Nos savants, lorsqu'ils demeurent fidèles à leur méthode, cherchent à déterminer les lois des phénomènes et ne s'occupent ni de la cause première de la nature, ni de son but général ; ils laissent la question de Dieu à l'écart. D'où viennent donc les négations des naturalistes? Le voici : Les savants qui réussissent à se renfermer strictement dans le cadre de leur science sont une exception rare. Presque toujours Vhomme introduit sa pensée dans le travail du savant, et les résultats de son étude lui paraissent religieux ou irréligieux, en raison de ses croyances. Newton termine son livre par un .hymne au Créateur ; mais ce ne sont pas lés jpWncipes mathématiques de la nature qui lui ont révélé le Dieu souverain. Il reconnaît les rayons de sa gloire parce qu'il croit en lui. De même, l'athée pense que ses recherches suppriment Dieu, parce que Dieu est voilé à son âme. Dans^les deux cas, c'est une doctrine étrangère à la pure science naturelle qui en colore les résultats. On se fait souvent illusion à cet égard, et dans les deux sens. L'âme pieuse ne comprend pas qu'on puisse contempler le monde, sans y lire distinctement le nom de son auteur, et l'intrusion de l'athéisme dans les sciences d'observation se voile sous des confusions d'idées qu'il nous importe de dissiper.

La science moderne, avons-nous dit, s'arrête aux lois, sans s'occuper des causes. Les lois qui déterminent la série des faits tels qu'ils se présentent à l'ob-

LA NATURE. i75

servation expriment le mode de l'action des causes. Il y a là, deux idées absolument distinctes : la puissance qui agit, et la manière dont elle agit. Constater qu'une aiguille parcourt un cadran dans une certaine direction, et en un certain temps, ce n'est pas assurément désigner les causes de son mouvement. Si le naturaliste croit que sa science est tout, il doit conclure que nous ne pouvons rien savoir au delà des lois, et qu'une ignorance invincible nous dérobe la puissance dont elles expriment l'action. Mais il réussit rarement à garder cette position. Il a exclu la recherche des causes des cadres de la science ; il croit avoir exclu les causes de la réalité de l'univers. Sa raison réclame la conception d'un pouvoir effectif; il la trompe en confondant les lois qu'il constate avec les causes dont son esprit ne saurait se passer. Il dit d'abord avec Franchi: «le monde est ce qu'il est ; » c'est la foimule générale de toutes les vérités d'expérience; puis il ajoute avec le même auteur, a et il est parce qu'il est. » Ce ^arce que ne signifie rien, ou signifie que les lois sont leui's propres causes. Si l'on demande : Quelle est la cause du mouvement des astres? on répondra parlée formules astronomiques qui expriment ce mouvement, et on croira avoir expliqué les phénomènes en disant comment ils se présentent à l'observation. Cette confusion d'idées ouvre la porte à l'athéisme. En voici un curieux exemple : ^ Un naturaliste anglais, M. Darwin, croit avoir constaté

que dans la vie successive des générations animales, les variations favorables qui se produisent dans l'organisation d'un être se transmettent à ses descendants et assurent la perpétuité de sa race, tandis que les variations nuisibles disparaissent parce qu'elles entraînent la destruction des races où elles se produisent. Il nous dit : « Cette loi de conservation des variations favo- « râbles et d'élimination des déviations nuisibles, je la « nomme Election naturelle ». » Qu'est-ce que l'auteur entend par loi ? Il nous répond : « la série des faits •telle qu'elle nous est connue *. » Voilà la vraie définition de la loi: c'est la simple expression de la série des faits; la cause reste à chercher. J'ouvre le livre ailleurs. L'auteur s'occupe de l'œil; et sa doctrine est que l'œil de l'aigle s'est formé par les lentes transformations d'un appareil visuel extrêmement simple. Il y aura donc eu, dans le développement de l'animalité, d'abord un simple rudiment d'œil, un nerf sensible à la lumière, puis un œil médiocre, puis l'œil de l'aigle, parce que les modifications favorables de l'organe de la vue auront été conservées et accrues dans la suite des siècles. Telle est la série des faits, telle est la loi; admettons-le. Quelle est la cause? L'opticien fait nos

* De V Origine des espèces, page 116.

* Idem, page 117. Le texte porte « la série nécessoM-e des faits; > mais ce serait faire tort à récrivain que de lui imputer ridée que l'observation nous révèle le nécessaire^ au sens philosophique du mot»

lunettes ; quelle puissance a produit le nerf capable de se transformer, et dirigé ses transformations pour en faire enfin l'œil de l'aigle? Écoutons Tautelir: «Il tt existe un pouvoir intelligent, et ce pouvoir intelli- « gent c'est l'élection naturelle, constamment à TafiFût « de toute altération accidentellement produite dans « les couches transparentes, pour choisir avec soin cel- (i les de ces altérations qui peuvent tendre à produire « une image plus distincte.... L'élection naturelle choi- « sira avec une habileté infaillible chaque nouveau per- « fectionnement accompli *. » L'élection naturelle est une loi ; une loi est la série des faits; il semble qu'il faut chercher la puissance qui dirige cette série de faits ; mais voici que la série des faits elle-même se transforme en un pouvoir, en un pouvoir intelligent, en un pouvoir qui choisit avec une habileté infaillible ! La confusion des idées est complète. L'esprit prend le change; il conclut que la loi expUque tout, et n'a pas besoin d'explication. L'idée de la cause disparaît, et, pour parler avec Auguste Comte, « la science recon- « duit Dieu avec honneur jusqu'à ses frontières, en le a remerciant de ses services provisoires •. » Ce n'est pas là peut-être la pensée de M. Darwin, c'est du moins la pensée de quelques-uns de ses disciples: nous le verrons bientôt.

Voilà l'idée de la cause dissimulée. Voyons mainte-

* De VOrigine des espèces, p. 272.

« Caro. I/Idée de Dieu, p. 47.

nant le destin qu'on inflige à ces autres besoins de la raison : l'étemel et l'infini. Je prends le livre du docteur Bûchner, et je lis : « Nous ne sommes pas capa- « blés de nous faire une idée, même approximativement, « d'étemel^ AHnfini, parce que notre esprit renfermé « dans les limites des sens, par rapport à l'espace et « au temps, ne saurait franchir ses bornes pour s'éle- « ver à la hauteur de cette idée. » Je suis le texte, et treize lignes plus loin, dans la même page, je lis : « C'est pourquoi il faut que la matière et l'espace « soient étemels *. » Remarquez bien l'usage que fait cet écrivain des grandes idées de la raison. S'agit-il de les employer à montrer Dieu? il les récuse. S'agitil de nier Dieu? il les emploie ; et le tout dans la même page. Cela est grossier, sans doute, et le docteur Bûchner gâte sa cause; mais, sous des formes plus subtiles souvent, et plus intelligentes, le même sophisme se retrouve dans tous les systèmes de matérialisme*. On affirme que nous n'avons pas d'idée réelle de l'infini, et on cherche pourtant à tromper le besoin que la raison a de cette idée en l'appliquant à la matière.

» F(yree et Matière, p. 181.

^ Le procédé Bûchner se retrouve assez exactement dans les Mondes de M. Amédée Gaillemin. Cet écrivain affirme (page 60 de la 3* édition) que la science n'aborde point les questions métaphysiques, et affirme dans la même page, dix Ugnes plus loin, que l'expérience astronomique amène notre raison à l'idée de V éternité du monde. Après cela, il se moque agréablement des amateurs â^àbsolu.

Grardez-vous de croire que j'attaque ici les sciences naturelles, dans les intérêts de la métaphysique. Je ne les attaque pas, je les défends. Je m'eflforcede les venger, autant qu'il est en moi, des outrages que leur adresse le matérialisme en voulant couvrir de leur noble manteau sa honteuse nudité. Le matérialisme n'est jamais sorti de l'étude de la nature ; c'est un courant impur qui souille da ses eaux étrangères un fleuve limpide et majestueux. Les naturalistes d'une part, les théologiens et les philosophes de l'autre, sont trop souvent en guerre. Ils sont hommes, et rien d'humain ne leur étant étranger ils n'ignorent ni les préoccupations orgueilleuses, ni les rivalités jalouses, ni les tristes luttes de l'envie : c'est la part des passions. Mais ne rendez jamais les sciences responsables des erreurs de leurs représentants. Enlevez les faiblesses humaines, vous verrez l'harmonie se faire; l'étude de la matière s'accordera avec l'étude de l'esprit, l'idée de la nature s'accordera avec l'idée de Dieu. Vous verrez toutes les sciences s'élever ensemble dans une majestueuse harmonie. Je dis s'élever, et je le dis à dessein ; car les sciences aussi font partie de cette chaîne d'or qui doit relier la terre au ciel.

L'affirmation que la science de la nature éloigne de Dieu, n'exprime qu'un préjugé. Cela n'est pas exact en fait, cela est impossible en droit : la démonstration est complète. L'athéisme est une philosophie dont les

sciences naturelles ne sont à aucun degré responsables. Nous n'entreprendrons pas ici la discussion générale de cette philosophie. Bornons-nous à Texamen de la prétention qu'elle élève de rencontrer un nouvel appui dans les résultats de la science moderne.

Le XIX"** siècle accorde une attention particulière à l'histoire, et ce n'est pas seulement sur les annales de l'humanité qu'il dirige ses investigations. La géologie et la paléontologie fouillent les entrailles de la terre pour demander au sol qui nous porte le témoignage de ce qu'il a porté jadis. L'astronomie va plus loin. Elle cherche à conjecturer quel était l'état de notre planète avant l'apparition du premier être vivant. Elle remarque que le soleil n'est pas fixe dans les cieux, et que notre terre ne parcourt pas deux fois la même ligne dans sa révolution annuelle. H semble qu'on voit des astres se former; on soupçonne qu'on en a vu mourir. La nature n'est pas fixe, elle se mo- ,difie, elle vit. L'état actuel de l'univers n'est qu'une phase momentanée dans un développement qui suppose des milliers de siècles dans le passé, et semble en pré- S£|.ger des milliers dans l'avenir. Ces pensées sont le résultat de solides découvertes. Elles ont ébranlé les esprits. Quelle est leur portée légitime? L'idée d'une nature étemelle et toujours la même disparaît. L'esprit est impérieusement sollicité à poser les questions du commencement et de la fin des choses, questions qui éveillent celles de la cause et du but. L'argument de

NeTivton prend une force nouvelle. D'une nécessité métaphysique aveugle, partout et toujours la même, disait ce grand homme, nulle variation ne saurait naître. Plus on nous démontre que l'univers se développe et se modifie, plus éclate la nécessité du pouvoir suprême, cause de ses modifications , et de l'intelligence infinie qui les dirige vers leur but. Ce raisonnement paraît solide, et toutefois l'athéisme a essayé de planter ses racines dans le terrain des découvertes modernes. Voici comment :

Si l'univers tel qu'il est, avec la variété infinie des êtres qui le peuplent et les rapports merveilleux qui unissent ces êtres entre eux , sortait tout à coup du néant, ou émergeait du chaos à un instant donné, dans sa pleine harmonie, l'esprit le plus hardi n'oserait voir le produit du hasard dans ce miracle d'intelligence. Mais la science moderne, dit-on, ne permet plus cette simple explication des choses : « Dieu créa les deux et la terre. » Cette phrase désormais n'est de mise qu'au catéchisme. Nous savons que tout s'est produit peu à peu, à partir de faibles et informes rudiments. Cette grande merveille du monde ne s'est pas faite dfune seule pièce. L'homme est de date récente ; les quadrupèdes, à une certaine époque, n'existaient pas; les animaux ont eu un commencement, les plantes aussi. La terre une fois était nue. Auparavant, elle n'était peutêtre qu'une masse gazeuse circulant dans l'espace. Avec le temps, la matière s'est condensée; avec le temps elle

s'est organisée en cellules vivantes; avec le temps ces cellules sont devenues des animaux informes; avec le temps ces animaux se sont perfectionnés. Le temps parait donc le « facteur universel » et, à la formule ancienne, « l'univers est la création de Dieu, » nous pouvons substituer cette autre formule, véritable résultat delasciencemodeme : « runiversestl'œuvredu temps.»

En tout ceci, Messieurs, je n'ai rien inventé. Je n'ai fait que résumer la théorie dont j'ai rencontré les éléments dans diverses productions contemporaines. On nous éblouit par des entassements de siècles, et on substitue , pour l'explication de la nature , l'idée du temps à l'idée du pouvoir et à celle de l'intelligence. On semble admettre que ce qui se produit peu à peu est suffisamment expliqué par la lenteur de sa formation.

Ces aberrations de la pensée viennent de se manifester avec éclat à l'occasion du livre de M. Darwin. Ce naturaliste a porté son attention sur la transformation des types organisés. D a reconnu que les types varient plus qu'on ne le pense à l'ordinaire ; et que nous prenons probablement de simples variétés pour des espèces distinctes. Ses découvertes*, je le suppose, laisseront une trace assez profonde dans l'histoire de la science. Mais M. Darwin n'est pas seulement un observateur, c'est un théoricien dominé par un esprit visiblement systématique. Or, les esprits systématiques, qui rendent dureste des services signalés aux sciencesd' observation, sont tous comme Pyrrhus qui, à côté d'Andromaque,

S'enivrait en marchant du plaisir de la voir.

Leur théorie est leur amante ; ils Taiment de passion, et Tamour passionné a toujours l'imagination en mouvement, M. Darwin donc a émis l'hypothèse que nonseulement tous les animaux, mais tous les animaux et tous les végétaux, pourraient provenir d'un même type primitif, d'une même cellule vivante. D n'y aurait eu au commencement qu'une seule espèce, organisation élémentaire et très-peu définie, dont tout ce qui vit serait descendu par voie de génération régulière. Le chêne et le sanglier qui en mange le gland, l'arbuste et l'oiseau qui perche sur ses branches, ont des ancêtres communs. La famille primitivement une, s'est divisée sous l'influence du sol, du climat, de la nourriture, de rhumîdité , du genre de vie, et en vertu de l'élection naturelle qui a conservé et accumulé les modifications favorables survenues dans l'organisme. M. Darwin, je le répète, me paraît un esprit fort systématique, mais je n'en conclus pas qu'il se trompe. Que faut-il penser de sa doctrine, au point de vue de la science expérimentale? M. Richard Owen* ne paraît pas l'admettre; M. Agassiz ne l'admet pas du tout'; et, sans passer l'Océan, nous pourrions consulter M. Pictet qui nous répondrait que, dans l'état actuel des données expérimentales, cette doctrine est une hypothèse non confir-

* Voir le discours mentionné plus haut.

* Lettres sur les Étais-Unis cP Amérique, par le lieutenantcolonel Ferri Pisani, p. 400.— Lettre du 25 septembre 1861.

niée par Tobservation des faits V Nous laisserons cette controverse aux naturalistes. Que restera-t-il dans leur science du système en discussion? La réponse appartient à l'avenir éclairé par l'expérience et par l'emploi régulier d'une induction sage. Quel rapport y a-t-U entre ces vues systématiques et la question du Créateur? C'est là le seul objet de notre étude.

La pensée du naturaliste anglais est fort équivoque sur les questions vitales de la philosophie religieuse. Je vous ai montré la confusion de ses idées dans l'emploi qu'il fait de l'élection naturelle. Dans le texte de son livre, il admet la spécialité de la vie, l'intervention du Créateur pour produire le premier être vivant, et il ne parle pas de l'homme, sauf dans une phrase incidente que les esprits attentifs remarqueront seuls. Si on se refuse le droit de lire entre les lignes, il faut dire que M. Darwin reste sur le terrain de l'histoire naturelle. C'est pourquoi je vous ai parlé des aberrations de la pensée philosophique qui se sont produites à V occasion de son livre. Ces aberrations, les voici :

On a pris d'abord l'élection naturelle pour une cause, ou plutôt pour une dispense de cause, au moyen de la confusion d'idées dont l'auteur est responsable. On a donc compris le système en ce sens, que les êtres organisés se sont formés sans plan, sans direction, par la simple action des agents matériels et le résul-

* Sur l'origine des espèces, dans les Archives des sciences de la Bibliothèque universeUef mars 1860.

tatde modifieatioDS fortuites d'abord, et lentement accumulées. L'intelligence divine et la puissance créatrice ont semblé disparaître de V organisation du monde, et disparaître surtout devant le temps et l'action infiniment lente des causefe physiques. Dès lors, le Créateur au commencement des choses, et l'homme conçu comme un être distinct au sommet de la nature, ont paru deux idoles qui paralysaient le plein essor du système. A M. Darwin ont succédé promptement des disciples compromettants qui ont tenu à peu près ce langage : a Maître , vous n'allez pas au bout de votre pensée ; vous coulez des moucherons, et vous avalez des chameaux. Il n'est pas plus difficile de faire de la cellule vivante une transformation de la matière, et de l'homme une transformation du singe, que de montrer dans une éponge l'ancêtre du cheval. Abattez vos idoles, et convenez que la matière développée avec le temps , dans des circonstances favorables, est l'origine de tout ce qui est. » La matière, le temps, les circonstances : Dieu est remplacé.

Ceci, Messieurs, est une philosophie proprement dite qui prétend vainement trouver un appui dans l'observation des faits. Geoffroy Saint-Hilaire, le rival de Cuvier, a émis des vues analogues à celles que vient de reproduire M. Darwin. Dans ses réponses aux attaques dont sa doctrine fut l'objet, il affirmait que sa théorie offrait « une des manifestations les plus glorieuses de c( la puissance créatrice et m motif de plus d'admira-

« tion, de gratitude et d'amour *. >> On peut donc interpréter le système en deux sens différents. Je voudrais vous montrer que ces interprétations procèdent toujours d'une pensée du dehors. Le système en luimême, comme théorie d'histoire naturelle , ne saurait porter aucune atteinte aux grandes vérités de l'ordre spirituel.

Pour établir solidement cette assertion , je suppose les hypothèses des darv^inistes les plus extrêmes vérifiées par la science expérimentale. D est démontré, je l'accorde, que toutes les plantes et tous les animaux sont descendus, par voie de génération régulière, de cellules vivantes primitivement semblables. Il est démontré que la matière du globe, à un moment donné, s'est rapproché pour former ces cellules. Où en sommes-nous? Dieu sera-t-il désormais une hypothèse superflue? Les conséquences athées qu'on veut tirer de cette doctrine en sortent-elles logiquement? En aucune sorte.

J'observe d'abord qu'une grande question subsiste, question relative au commencement des choses. La matière se perfectionne et s'organise avec le temps. Mais en définitive d'où vient-elle? Se fonne-t-elle aussi peu à peu avec le temps ? Le néant devient-il l'être peu à peu ? On le dit dans la préface de la traduction fran-

^ Dans ses Principes de pMlosophie zoologique, recaeil des réponses faites par Geoi&oy, dans les discussions de l'Académie des Sciences en 1830,

çaise du livre de M. Darwin. Mais ceci est de la haute métaphysique ; je passe.

Si le temps est le facteur de tout progrès par une loi nécessaire, cette nécessité doit être la même partout. Tous les éléments de la matière ont-ils le même âge ? En ce cas, pourquoi les uns ont-ils suivi la loi du progrès, et non les autres ? Pourquoi cette boue et^ce charbon sont-ils demeurés boue et charbon, de siècle en siècle , tandis que ces autres molécules se sont élevées, dans la hiérarchie de l'univers, à la dignité de la vie ? Pourquoi ces mollusques sont-ils restés mollusques dans toute la suite de leurs générations, tandis que d'autres, heureusement transformés, ont gravi peu à peu les degrés de l'échelle jusqu'à l'homme ? D'où vient cette aristocratie de la nature ? Les êtres que nous appelons inférieurs sont-ils seulement les cadets de l'univers, et doivent-ils aussi gravir tous les degrés de l'échelle? Les hommes actuels sont-ils les descendants d'anciens polypes, et se produit-il maintenant des polypes sans ancêtres, qui sont la souche d'une humanité future ? Faut-il admettre qu'il se produit continuellement, non-seulement des cellules vivantes qui commencent de nouvelles séries de générations, mais aussi de la matière nouvelle qui, partant de l'état le plus rudimentaire, commence l'évolution qui doit l'élever à la vie ? On n'ose pas émettre des thèses de cet ordre, et pour expliquer la diversité des choses, on a recours aux circonstances. La diversité des circonstances expli-

que la diversité des développements. Mais d'où peut venir la variété des circonstances dans un monde où tout se produirait fatalement, sans l'intervention d'une volonté et d'une intelligence ? C'est la remarque de Newton. Étudiez avec soin les systèmes matérialistes : Leurs auteurs déclarent que recourir à Dieu pour expliquer le monde est une conception puérile et indigue de la science, parce que toute explication doit se rapporter à des lois immuables et fixes ; et vous les surprendrez toujours en flagrant délit d'adoration des circonstances *. Ce sont des divinités secourables qu'ils appellent à leur aide dans les cas embarrassants.

N'insistons pas sur ces considérations préliminaires. Nous avons admis que tous les êtres organisés ont procédé par voie de génération de cellules présentant à l'observation sensible des apparences semblables. L'histoire naturelle ne peut pas prouver davantage ; ni même l'essayer. Transportons-nous, par la pensée, au moment où les premières sommités des continents émergent de l'Océan primitif. Nous voyons sur les parties du sol à moitié desséchées , et dans certaines conditions de chaleur et d'électricité, des particules de matière se rapprocher et former ces rudiments d'organisme qu'on appelle les cellules vivantes. Ces cellu-

* « Un des caractères les plus généraux de la matière est de pouvoir, DANS DKS CIRCONSTANCES PROPIGES, se mettre ellemême en mouvement. » — Moléscbott. La Grculçition de la vie, îl, 9Q*

LÀ NÀtctîË. 189

les ont la faculté merveilleuse d'engendrer, et la faculté non moins merveilleuse de transmettre à leur postérité les modifications favorables qu'elles ont éprouvées. Les générations se succèdent ; peu à peu elles se divisent. Des caractères nouveaux se montrent ; les organismes se compliquent, et en se compliquant ils se séparent. Le végétal se distingue de l'animal ; la plante qui deviendra le palmier se distingue du chêne en formation, et l'ancêtre del'oîseau futur est déjà différent de celui du poisson. Nous suivons ce grand spectacle. Les siècles passent, ils passent par milliers et par millions, ils passent par milliards. Ne marchandons pas le temps ; notre imagination se lassera de le concevoir plutôt que la pensée de le fournir. En définitive à quoi parviendrons-nous ? Au monde tel qu'il est depuis quelques milliers d'années ; au monde avec ses végétaux aux milles fonnes, groupés par classes et par séries, avec les familles animales, avec les rapports des animaux aux plantes, ^avec les harmonies sans nombre de la nature. Choisissons un détail pour fixer notre attention.

Suspendrons-n(>us la chèvre au cytise embaumé ?

Je le veux bien, quoique le cytise, si je ne me trompe,

. n'ait de parfum que dans les vers de M. de Lamartine.

Considérons un cytise qui laisse pendre ses grappes

jaunes, et dont la chèvre courbe les branches flexibles

en en broutant le feuillage. Voilà un détail minime dans Pample sein de la. nature. Approchons, et pour subvenir à notre ignorance, munissons-nous d'un naturaliste qui nous dirales'questions que soulève ce simple spectacle. Rapports divers de l'organisation de l'animal aux végétaux dont il fait sa nourriture. Dans l'organisation et les fonctions de ces deux êtres vivants, dans l'équilibre et les mouvements de leur corps, dans la circulation de la sève et du sang, application des lois les plus secrètes de la mécanique, de la physique, de la chimie. Dans les relations que soutiennent l'animal et la plante avec le sol qui les porte , avec l'air qu'ils respirent, avec le soleil qui les éclaire, avec la chaleur et la lumière, avec l'humidité de l'air et son électricité... relations qui relient toutes les parties de l'univers à chacun de ses détails. Rappoi-ts réciproques, équilibre des choses, harmonie qui maintient la vie imiverselle, intelligence enfin dans l'organisation des êtres, dans les caractères qui les divisent, dans les classes qui les réunissent, dans les rapports de ces classes entre elles; merveilles d'intelligence dont les sciences qui font notre orgueil épellent lettre après lettre, et ligne après ligne, les inépuisables profondeurs : voilà ce que nous trouvons partout. Revenons maintenant à nos cellules primitives.

Tous les êtres vivants qui peuplent la surface du globe sont matériellement composés de quelques-uns des éléments de la substance de la terre. La naissance

LÀ NAtÛAË. \9i

des premiers êtres vivants n'a donc pu offrir au regard que le rapprochement de quelques-uns des éléments du sol ; cela ne fait pas question. Les cellules primitives étaient semblables pour nos sens. Pesées à la balance, ouvertes par le scalpel, placées sous le microscope, elles n'auraient offert aucune différence appréciable, je l'accorde: c'est la supposition convenue. Donc, elles étaient identiques dites- vous. Je le nie, et voici ma preuve: Si les cellules avaient été identiques, elles n'auraient pas donné, dans le développement successif de leurs générations , les êtres divers qui peuplent le monde et les rapports qui les unissent. Semblables à vos yeux les cellules différaient donc par une vertu cachée que leur développement a mis en évidence. Vous m'avez dit historiquement comment l'organisation du monde s'est manifestée peu à peu ; vous ne m'avez pas rendu compte de la cause de cette organisation.

On répUque : « Nous connaissons l'origine de ces développements que vous rapportez à une intelligence supposée. Les êtres vivants se transforment sous l'action de la nourriture, du climat, du sol, du genre de vie. Ds éprouvent des variations légères d'abord ; mais ces variations se fixent, s'accroissent; et là où vous voyez un plan , des types , des espèces, il n'y a que le résultat de modifications lentement accumulées. La nature dispose d'un temps sans limite, et tout est venu à son heure, dans la série des siècles. » On nous propose toujours d'accepter le temps comme

199 QtJAtRièME DISCOURS.

le remplaçanf de l'intelligence. Je suis tenté de dire avec Alceste :

Voyons, Messieurs, le temps ne fait rien à l'affaire.

Vous savez ce qu'est l'intelligence ; vous la connaissez en vous connaissant vous-même. Y a-t-il de Tintelligence dans le monde, ou n'y en a-t-il pas? Permettez-moi de reproduire de vieilles questions : Si une machine supposede l'intelligence, l'univers n'en suppose-t-il point? Si un télescope suppose de l'intelligence chez l'opticien, l'œil n'en suppose-t-il point chez son auteur? La production d'une variété de camélias, ou d'une race nouvelle de porcs, réclame du jardinier et de l'éleveur l'emploi patient et prolongé de l'intelligence ; toute notre flore et toute notre faune s'expliquent-elles sans l'intervention de la pensée? Et s'il y a de l'intelligence dans le monde, cette intelligence est-elle un résultat chimique de la combinaison des molécules? est-elle un résultat physique du calorique ou de l'électricité? Vous avez beau donner aux agents matériels un temps sans limite ; qu'importe ici le temps? Que le monde ait surgi du néant tel qu'il est, ou qu'il se soit lentement formé pendant des milliards de siècles, fa question reste la même. Avec de la matière et du temps, vous ne réussirez pas à faire de l'intelligence ; c'est une opération d'alchimie transcendante qui est tout à fait hors de notre portée. Dans la théorie des causes lentes^ l'ad-

U NÂTUftË. 193

jectif finit par dévorer le substantif; il semble qu'à force de devenir lentes les causes deviennent superflues. Un souffle de la raison renverse comme un château de cartes, les* constructions de cette science qui se fouiToie. Le temps est une valeur relative. Nous déterminons le long et le court en prenant pour mesure la vie humaine. On parle d'insectes qui naissent le matin, arrivent 4 l'âge mûr vers midi, et n'atteignent le soir que s'ils ont une vie de patriarches. N'est-il pas facile de concevoir des êtres organisés pour une durée telle que nos siècles seraient pour eux des instants, et un entassement de siècles l'une de nos heures? Qu'un de ces êtres contemple nos périodes géologiques, les causes lentes lui paraîtront des causes rapides, et la question de l'intelligence sera la même pour lui que pour nous.

Il est manifeste qu'on tente de restaurer le culte du vieux CronoSy auquel les anciens avaient érigé des temples. Regardons l'idole en face. Le Temps apparaît d'abord à notre imagination conmie le grand destructeur. D est armé d'une faux et promène son front chauve sur les ruines de tout ce qui a vécu. Lorsqu'il élève sa grande voix et crie :

Sur cent premiers peuples célèbres, J'ai plongé cent peuples fameux, ^ Dans on abîme de ténèbres Où vous disparaîtrez comme eux.

J'ai couvert d'une ombre étemelle Des astres éteints dans leurs cours.

ce n'est pas seulement une jeune fille épouvantée qui s'écrie par la bouche d'un chansonnier :

Ahl par pitié, ]ui dit ma belle, Vieillard, épargnez nos amours!

Telle est la première impression que le temps fait sur nous. Mais la naissance succède à la mort. D'une source intarissable, la nature fait jaillir de nouveaux produits et de nouveaux développements. La jeunesse espère, danse et rit sur le sol, sans penser que le sol qui lapoiteestl'immensecimetièrede toutesles générations qui ne sont plus. Si nous fixons notre pensée sur la permanence de la vie et les manifestations du progrès, le temps nous apparaît comme le grand producteur. Destructeur de tout ce qui est, producteur de tout ce qui doit être, le temps a ainsi une double figure. C'est un flot mystérieux qui toujours monte et toujours retombe ; c'est la puissance de la mort, et c'est la puissance de la vie. Tout cela. Messieurs, est pour l'imagination. Pour une raison calme, le temps n'est que la condition indifférente de tout développement, comme l'espace est la condition indifférente de tout mouvement. De même que sans les corps et les forces l'espace infini ne saurait produire un mouvement, de même, sans l'action des causes les siècles entassés ne sauraient produire ni détruire un seul atome de matière ou un seul élément d'intelligence. Le temps est

La NAtulie. i9K

le lieu de la vie et de la mort; il ne fait pas naître, il ne fait pas mourir.

La lutte que nous soutenons maintenant contre les philosophes de la matière est aussi ancienne que la science, et se produisait, presque dans les mêmes termes, il y a plus de deux mille et trois cents années. Vers l'an 500 avant l'ère chrétienne, naissait à Clazomène, ville d'Ionie, le fils d'Eubulus qui devait être célèbre sous le nom d'Ânaxagore. Il fixa son séjour à Athènes, et le peuple athénien lui donna un glorieux surnom, on- l'appela Y hitelUgence, Pourquoi? On enseignait alors des doctrines qui expliquaient le monde par les transformations d'une matière s'élevant progressivement à la vie et à la pensée, sans l'intervention d'un esprit. Le philosophe Anaximandre disait que les premiers animaux prirent naissance dans l'élément humide, et se modifièrent en vivant dans des régions plus sèches, en sorte que l'homme n'était qu'un poisson lentement transformé, u Je le veux bien admettre, répondit Anaxagore ; mais à vos transformations il faut un principe transformateur. La matière est la matière du monde, sans doute ; mais elle n'a pu produire l'ordre universel qu'en étant régie par l'intelligence. » Les Athéniens admirèrent cette découverte. Pour nous. Messieurs, la découverte est faite depuis longtemps. Ne parlons donc pas dans ce débat de la science moderne et des lumières du siècle. Notre histoire naturelle est beaucoup plus savante que celle

496 QUATtllÈME DISCOURS*

des Grecs ; mais la question vitale n'a pas varié. La nature manifeste-t-elle l'intervention d^un esprit ordonnateur, ou n'y verrons-nous que l'agrégation fortuite des atomes ?

L'intelligence rayonne dans la nature, et l'on s'efforce en vain d'en voiler la splendeur. Je consens toutefois à oublier tout ce qui vient d'être dit, pour me retrancher dans un argument qui, à lui seul, suffit à notre but de ce jour. Notre but est de prouver que la science de latiatière ne renferme pas l'explication de toutes les réalités du monde. Quand on aurait réussi à nous persuader qu'il n'y a pas d'intelligence dans la nature, il resterait à expliquer l'origine de cette intelligence qui est en nous, et dont on ne saurait contester l'existence. D'où procède l'esprit qui est nous-mêmes?

Rendons-nous d'abord attentifs à une étrange contradiction. Les savants qui font de l'âme humaine une simple manifestation dé la matière, sont les mêmes qui veulent expliquer la nature sans l'intervention de l'intelligence divine. Pour voiler la pensée qui se manifeste dans l'organisation du monde, ils se plaisent à trouver la nature en défaut et à signaler ses imperfections. Ils n'ont pas toutefois la prétention de pouvoir faire mieux que la nature ; ils ne prendraient pas la responsabilité de corriger les lois de la vie et de régler le cours des saisons. Us ne disent pas : « nous u ferions un monde meilleur, » mais (( nous concevons

« un monde plus parfait que le nôtre. » Que leur répondrons-nous? Une seule chose : « Vous avez raison. » La nature n'est pas la perfection suprême, aussi nous ne voulons pas l'adorer. Quelque admirable que soit l'univers visible, nous avons la faculté de concevoir plus et mieux. Nous comprenons que l'atmosphère pourrait être purifiée sans que la tempête engloutisse les navires, sans que la foudre fasse descendre l'incendie. Nous rêvons des cimes plus majestueuses que les plus hardies sommités de nos Alpes, des eaux plus limpides q,ue le pur cristal de nos lacs, des vallons plus frais et plus paisibles que les replis les plus gracieux de nos collines. Le spectacle de la nature éveille en nous les puissances de la pensée, et le sentiment de la beauté nous entraîne à la poursuite d'un idéal qui dépasse toutes les réalités. La nature n'est pas parfaite : empressons-nous de le reconnaître, et tirons de ce fait sa conséquence légitime. Le fleuve ne saurait remonter au-dessus de sa source. Si l'homme conçoit un idéal supérieur à la nature, il n'est pas le simple produit de la nature. Par quelle étrange contradiction affirmet-on en même temps que notre esprit dépasse les bornes de toutes les réalités qui l'entourent, et qu'il n'a pas une source plus élevée que ces réalités ' ? Sans nous en tenir à ce simple et solide argument, , voyons comment on expliquera l'homme par la nature.

* Voir V Esprit d^ Loin, livre I, chapitre l ,

Pour cela, il nous faut examiner la théorie du singe perfectionné qui, portée jusqu'à nous par l'enseignement du professeur Vogt et les vives répliques de M. de Rougemont, descendait naguère à grand bruit des montagnes de Neuchâter.Un orateur célèbre disait un jour à une assemblée de Français : « Je suis long, « Messieurs; mais c'est votre faute : c'est votre gloire « que je raconte, w N'ai-je pas le droit de vous dire: Je suis long, Messieurs, mais la chose en vaut la peine ; c'est de notre dignité qu'il s'agit?

L'homme est un singe perfectionné 1 Je fais précéder l'examen direct de cette théorie de trois remarques préliminaires.

Premièrement : Cette définition pèche essentiellement contre les règles de la logique. Il faut toujours définir l'inconnu par le connu; c'est un principe élémentaire. Ce qu'est un homme, je le sais. Penser, vouloir, jouir, espérer, craindre, ce sont les fonctions de la vie spirituelle. Ces mots répondent à des idées claires, parce que ces idées ont pour objet les données immédiates de la conscience. Mais qu'est-ce que l'âme d'un singe? La nature des animaux est un mystère insoluble peut-être, entouré dans tous les cas de profondes ténèbres, parce que l'animal nous apparaît

* Leçons sur Vhomme, par Cari Vogt (leçons professées pendant l'hiver 1862-1863, à Neuchàtel et à la Ghaox-de-Fonds), 1 vol. in-8. Paris 1866. — I/Homme et le Singe, par Frédéric de Rougemont, br. in-13. NeucWtel 1863.

comme un intermédiaire entre le mécanisme de la nature et les fonctions de la vie spirituelle, qui sont nos deux seules conceptions vraiment claires et distinctes. En prenant le singe pour point de départ de la définition de l'homme, nous définissons donc ce qui est clair par ce qui est obscur.

Ma seconde remarque est celle-ci: Si on affirme qu'il n'y a qu'une seule espèce renfermant tous les animaux et l'homme, de telle sorte que l'homme n'est qu'un singe modifié, et Je singe, à son tour, un animal infériem* modifié, l'espèce n'est pleinement réalisée que dans l'homme dont les animaux sont des ébauches. Les animaux ne sont que des développements inférieurs de l'humanité, des fœtus vivants qui, sans être arrivés à terme, ont pourtant la faculté de vivre et de se reproduire. Alors l'animal est un homme incomplet; théorie qui soulève de grandes difficultés, mais qui est plus sérieuse et plus facile à entendre que la doctrine qui veut que l'homme soit un perfectionnement du singe.

En effet, c'est ma troisième observation, lorsqu'on adopte la théorie que j'examine, il faut la conduire à ses conséquences et en bien voir la portée. L'homme est un perfectionnement du singe, dit-on. Le singe est un perfectionnement de quelque quadrupède, et ce quadrupède est le perfectionnement Il faut descendre, par un enchaînement logique inévitable, aux manifestations les plus élémentaires de la vie, et de là, il faut descendre enfin à la matière. Si l'on n'admet

SOO QUATRIÈME DISCOURS.

pas que la pure matière est un homme endormi d'après l'hypothèse que je viens d'indiquer, il faut admettre que l'homme est un mélange de carbone, d'oxygène, d'hydrogène, d'azote, de phosphore.... mélange qui s'est peu à peu perfectionné. Les particules se sont rapprochées et se sont manifestées peu à peu comme vie, sentiment et pensée. Telle est la conséquence dernière de la doctrine que nous examinons ; et il est des théoriciens qui la tirent clairement. Que se passe-t-il dans l'esprit de ces savants? Lorsq'u'on veut supprimer Dieu dans la nature, on dissout l'intelligence créatrice dans des milliers de siècles. Lorsqu'on veut supprimer dans l'homme la réalité de l'esprit, on cherche à dissoudre l'intelligence humaine dans une longue série de modifications qui ont fait sortir la vie de la matière, les animaux supérieurs d'organismes plus simples, et l'homme de l'animal. Ne vous laissez pas prendre à ce piège. Maintenez fermement que, quel que soit le degré d'intelligence, de volonté, de spiritualité qu'il puisse y avoir dans les animaux, si cet élément réside en eux, il réclame une cause, et ne peut être considéré, sans une confusion d'idées énorme, comme un perfectionnement de la matière. Eu effet, une chose en se perfectionnant, réalise toujours mieux sa propre idée et ne devient pas une autre chose. Un singe parfait serait le plus singe des singes et ne serait pa» un homme. Mais laissons les animaux dans les ténèbres

OÙ ils demeurent pour notre pensée; parlons de ce qui nous est moins obscur.

Notre existence spirituelle est un fait ; c'est de tous les faits celui qui nous est le mieux connu ; c'est le fait sans lequel aucun autre fait n'existerait pour nous. D'où procède l'esprit? Devantcette question, l'histoire naturelle s'aiTête. n est facile de le reconnaître en accordant encore une fois à l'histoire naturelle, exploitée par nos adversaires, tout ce qu'elle peut prétendre. Il sera démontré que, dans le développement historique de la nature, l'homme est né d'une guenon. Je l'accorde, et je l'accorde très-sérieusement pour constater quelle sera l'influence de cette hypothèse sur le problème qui nous occupe.

Si tous les singes étaient fossiles, et si nous avions une histoire naturelle, fossUe aussi, nous exposant les mœurs et les habitudes de ces animaux ;'si les sauvages qu'on dit les j)lus voisins des singes étaient tous fossiles ; nous nous trouverions en présence d'un développement progressif et continu , et, pour un esprit distrait, tout s'expliquerait facilement par l'action lente du temps. Mais il n'en est point ainsi. Tous les éléments de la nature sont sous nos yeux, depuis la matière inorgsmique jusqu'à l'honmie. De même que la matière pure ne devient pas vivante avec le temps, de même nous ne voyons pas que le temps suffise aux sauvages pour se civiliser, et moins encore aux singes pour devenir des hommes. J'étais ce printemps au Jar-

din des plantes de Paris, songeant à la question qui nous occupe, et j'ai bien regardé les singes. Voyons, me disais-je, peux-tu les reconnaître pour tes ancêtres ? La question était mal posée. Les singes ne sont point nos ancêtres puisqu'ils vivent en même temps que nous ; ils peuvent être seulement nos cousins, et il parait même qu'ils sont la branche aînée, car ils ont mieux gardé le type primitif. Parlons plus sérieusement Les i-aces de singes ont vécu autant ou plus que nous : ce n'est ni le temps ni le climat qui en ont fait des hommes. Rappelez-vous bien que les mots de temps et de progrès n'expliquent rien. H aura fallu des circonstances favorables pour transformer la terre en cellules vivantes, et les cellules vivantes en plantes caractérisées et en animaux proprement dits; il aura fallu de même une circonstance propice pour transformer le singe en homme. Je le pense, en effet; et cette circonstance propice mérite bien d'être étudiée avec attention.

L'homme présente des caractères qui le distinguent profondément des races animales ; personne ne l'ignore. Il possède la parole ; il est capable de religion ; il présente les phénomènes variés de la civilisation , tandis que les animanx se succèdent de générations en générations daiis l'obscurité sans histoire d'une vie toujours la même. Admettons que les phénomènes humains se soient présentés d'abord sous une forme très-élémentaire : rudiments de langue, rudiments de religion, bien que les sciences historiques ne donnent pas tout

à fait ce résultat ; toujours est-il qu'à un moment donné, un rameau de l'espèce singe a présenté le germe, aussi peu développé qu'on le voudra, mais réel, de phénomènes nouveaux. Une variété de l'espèce singe a été douée de parole, religieuse, capable de civilisation, et les autres variétés de l'espèce n'ont pas offert les mêmes caractères, bien qu'elles aient eu le même nombre de siècles pour se développer. Voyez bien maintenant le procédé de mon argumentation. Observez avec attention si j'oppose des théories à des faits, si je substitue des déclamations oratoires à des raisonnements. J'accorde les hypothèses les plus propres dans la pensée commune à contredire mes thèses. J'admets que l'histoire naturelle démontre par des preuves solides que le premier homme a été porté dans le sein d'une guenon ; et je demande : Quelle est la circonstance qui a mis à part dans l'espèce animale un rameau qui a présenté des phénomènes nouveaux? Quelle estMa cause? Ce singe auteur de notre race qui, un jour, a pris la parole au milieu de ses pareils, entre lesquels dès lors il n'avait plus de semblable ; ce singe qui s'est redressé dans le sentiment de sa dignité ; qui, en regardant le ciel, a dit: mon Dieul et qui, rentrant en lui-même, a dit: moi! ce singe qui, pendant que les guenons continuaient à faire des petits, a eu des fils de la compagne de sa vie et les a serrés sur son cœur; ce singe-là, qu'en dirons-ijous? Quel climat, quel sol, quel régime, quelle nourriture, quelle cha-

leur, quelle humidité, quelle sécheresse, quelle lumière, quelle combinaison de phosphore, quel dégagement d'électricité a séparé des races animales, nen-seulement l'homme, mais la société humaine ? l'humanité avec ses combats, ses chutes, ses relèvements, ses tristesses et ses joies, ses larmes et son sourire, l'humanité avec ses arts, ses sciences, sa religion, son histoire enfin, son histoire et ses immortelles espérances? Ce singe-là, qu'en dirons-nous? Ne voyez- vous pas que le souffle de l'esprit a passé sur lui, et que Dieu lui a dit : Te voilà fait à mon image ! maintenant souviens-toi de ton père qui est dans les cieux. Ne voyez-vous pas qu'en accordant tout aux t)rétiBntions extrêmes des naturalistes, la question se retrouve tout entière. Lorsqu'à force de confusions et de sophismes où se figure avoir éteint l'intelligence qui rayonne dans la nature, l'intelligence se redresse dans l'homme, et là, comme dans une forteresse inexpugnable, elle défie toutes les attaques. Voyez donc où est le vrai problème. Que l'Éternel Dieu ait directement formé le corps du premier homme de la poudre de la terre, ou que, dans la série des siècles, il ait formé le corps du premier homme de la poussière de la terre, en le faisant passer par la longue série de l'animalité ; la question est gravid, mais elle est secondaire. La première question est de savoir si nous ne sommes que le produit éphémère de la rencontre des atomes, ou d'il y a en nous une essence ^ une nature, une âme, une réalité enfin, à laquelle puisse s'attacher

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un autre avenir que la dissolution du sépulcre, un autre espoir que le néant pour terme de nos dernières douleurs, ou, pour les amis de la renommée, cette mémoire fragile que le temps emporte avec tout le reste. Voilà la question. Ne permettez pas qu'on là dissimule sous des détails de physiologie et des recherches d'histoire naturelle qui ne sauraient ni résoudre, ni même atteindre le problème. Si donc vous rencontrez quelqu'un de ces philosophes de la matière, bornezvous à lui répondre : « Il est un fait qui résiste à votre théorie et suffit à la renverser: ce fait, c'est moi. » Et comme, pour avoir raison du matériaUsme, il suffit de bien comprendre ce qu'est une pensée de l'Qsprit, un battement du cœur spirituel, une parole de la conscience, ajoutez hardiment avec la Médée de Corneille :

Moi, dis-je, et c'est assez.

La nature en effet n'explique pas l'homme, et c'est toute ma conclusion d'aujourd'hui.

GIMOUIÈME DISCOURS

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