L'HUMANITE
Messieurs,
L'homme a besoin de Dieu. S'il ne tombe pas dans la dernière abjection, il ne réussit pas à éteindre l'instinct qui le porte à rechercher son Créateur. Une fausse sagesse s'efforce de tromper les besoins que la vérité seule peut satisfaire ; mais la fausse sagesse reste impuissante, et se trahit toujours par quelque éclatante conti*adiction. En voici un exemple frappant :
Dans un livre fameux au siècle dernier, et qu'on a nommé l'Évangile de l'athéisme *, le baron d'Holbach explique comme suit l'existence de l'univers : « L'u- « nivers, ce vaste assemblage de tout ce qui existe, ne a nous offre partout que de la matière et du mouve-
* Système de la tia/tire, publié sons le pseudonyme deMirabaud.
« ment... La nature est le grand tout'qui résulte de Tastt semblage des différentes matières, de leurs différenii tes combinaisons et des différents mouvements que « nous voyons dans l'univers*. » Voilà une doctrine claire : tout ce qui existe, l'âme comprise, n'est que de la matière en mouvement. Je passe du commencement de l'ouvrage à la fin, et j'arrive à cette conclusion: « naturel souveraine de tous les êtres! et vous, ses (( filles adorables, vertu, raison, vérité! soyez à jamais « nos seules divinités ; c'est à vous que sont dus l'enu cens et les hommages de la terre *. » Si nous essayons de traduire cette espèce de cantique d'après les définitions expresses de l'auteur, nous obtiendrons le résultat que voici : « matière en mouvement ! souveraine de toutes les matières en mouvement! et vous, vertu, raison, vérité, qui êtes des noms divers de la matière qui se meut, soyez les seules divinités de cette matière mouvante qui est nous-mêmes. » L'auteur pourtant n'était pas un sot. Que s'est-il donc passé dans son esprit? n a posé la thèse du matérialisme : les corps en mouvement sont la seule réalité. Mais cet auteur est un homme. Le besoin d'adoration n'est pas détruit dans son âme, et il se trompe lui-même. Il définit la nature par la seule matière, et lorsqu'il se met à l'adorer, il oublie entièrement sa définition. Ce n'est point
* Partie I, chap. 1.
* Partie II, chap. 14.
l'humanité. 209
là une jonglerie philosophique, c'est la manifestation de l'état vrai de notre nature qui dément toujours par quelque côté les systèmes de l'erreur. La puissance de se maintenir entièrement dans le faux n'a pas été accordée à l'homme. Qui nie Dieu déifie toujours quelr que chose ; et tout culte qui n'est pas celui de l'esprit étemel et infini se dissout en choquantes contradictions. En voici un nouvel exemple : On n'a pas été médiocrement surpris de voir naguère M. Ernest Renan nier assez clairement l'immortalité de nos personnes, et, en tête du livre même où cette négation apparaît, invoquer l'âme de sa sœm- dans le sein de Dieu où elle repose*. Ailleurs, le même écrivain dit que l'être infini n'est pas, que la raison absolue et la justice absolue n'existent que dans l'humanité, et il termine l'exposé de ces vues par une invocation au Père céleste'. Le baron d'Holbach avait mis 839 pages entre sa définition matérialiste de l'univers et son invocation à la nature. De nos jours, tout se précipite ; et M. Renan ne place que quelques pages de la Bévue des Deux-Mondes entre sa négation de Dieu et sa prière au Père céleste. Sauf cette difl'érence, qui est à l'avantage de l'écrivain du XVin* siècle, le procédé est absolument le même. Le philosophe déclare Dieuun être chimérique, et la vie à venir une illusion; mais l'homme proteste, et,
* Vie de Jésus, Dédicace.
* Berne des Deux-Mondes du 15 janvier 18(J0.
par une touchante illusion du cœur, celuj qui n'a dans sa doctrine ni Dieu, ni espérance, se trouve avoir une sœur dans les royaumes éternels et un Père dans les cieux. On ne peut méconnaître, surtout dans des œuvres littéraires destinées à un succès de vogue, les entraînements de Fart, les précautions de la prudence, les concessions faites à Topinion publique ; mais on ne saurait expliquer entièrement les contradictions incroyables des d'Holbach et des Renan sans faire la part de ce besoin de Dieu qui se montre par de brusques retours dans les égarements les plus lointains de la pensée humaine.
L'illusion qui déifie la matière en mouvement est assez grossière. Elle n'appartient qu'aux esprits que Cicéron appelait, dans son aristocratie de gentilhomme romain, les plébéiens de la philosophie *. Il ne faut pas en effet beaucoup de réflexion pour entendre que la vérité, la beauté et le bien ne sont ni des atomes, ni un certain mouvement d'atomes. C'est une tentative plus subtile, celle de déifier l'homme, qui doit faire aujourd'hui l'objet de notre étude. Commençons par nous rendre bien compte des origines du culte étrange que l'humanité s'accorde à elle-même.
La nature séparée des êtres sensibles qui en reçoivent les impressions, n'a ni chaleur, ni lumière. Dans
* Plebeii philosophi qui a Platone et Socrate et ab eâ fiuniliâ dissident,
l'humanité fi\
un monde peuplé d'aveugles, la lumière n'aurait pas de nom. Si tous les hommes étaient entièrement paralysés quant aux sensations, l'idée de la chaleur n'existerait pas. La chaleur et la lumière considérées dans la matière même, sans rapport avec des organisations sensibles, ne sont (tel est l'avis de nos physiciens) que des mouvements déterminés. De même, si la nature était privée de tout spectateur, la. beauté n'existerait pas; s'il n^y avait pas d'intelligence, la vérité ne serait plus. De même encore, s'il n'y avait pas de volontés, le bien, qui n'est que la loi de la volonté, serait un mot dépourvu de toute signification. Beauté, exprime l'objet de sentiments de l'âme. Vérité, désigne la qualité des jugements des intelligences. Bien (je parle du bien moral), exprime une certaine direction de la volonté libre, n n'y a aucun moyen de faire sortir de la nature, ou de la matière, les attributs de l'être spirituel. On ne le fait que par des transformations imaginaires, par une série de vrais escamotages. La flamme ne sent pas sa chaleur, la lumière ne se voit pas , les planètes ne connaissent pas les lois de Kepler. Le matérialisme est le résultat d'une modestie très-mal placée qui porte l'homme à s'oublier lui-même, pour prêter gratuitement à la nature des réalités qui n'existent que dans des êtres spirituels reliés à la nature par une merveilleuse harmonie. Pour se rendre compte de l'univers, il faut donc s'élever au-dessus de l'atome en mouvement, et pénétrer dans un monde supérieur où Ja
vérité, la beauté, le bien, deviennent l'objet de la pensée. La vérité, la beauté, le bien, conduisent l'esprit à Dieu, leur source étemelle. Mais il est une philosophie qui s'eflForce de s'arrêter à mi-chemin dans l'ascension de l'échelle divine, et croit se satisfaire dans la contemplation du vrai , du beaa, du bien , sans les rattacher à leur principe. Cette philosophie considère le vrai, le beau et le bien comme des idées qui existent en elles-mêmes, sans ^in esprit suprême dont elles soient la manifestation. On lui donne, en conséquence, le nom d'idéalisme.
Concevoir des idées sans un esprit, des idées ayant une existence en elles-mêmes, est une conception impossible ; on l'exprime par des paroles qui rendent un son creux, parce qu'elles ne contiennent rien. Nous avons déjà posé cette thèse, confirmons-la maintenant par un exemple. Un littérateur français , M. Taine , a voulu nous faire comprendre comment on explique l'univers en se passant de Dieu, et au moyen d'une pure idée. Écoutez bien, non pour comprendre, mais pour constater que vous ne comprenez pas : <' Le monde forme « un être unique, indivisible, dont tous les êtres sont « les membres. Au suprême sommet des choses, au « plus haut de l'éther lumineux et inaccessible, se « prononce l'axiome étemel, et le retentissement pro- « longé de cette formule créatrice compose, par ses « ondulations inépuisables, l'immensité de l'univers.
L*HUMANITÊ. 4l3
« Toute forme, tout changement, tout mouvement, « toute idée est un de ses actes*. »
M. Taine est un homme d'esprit, et le burlesque occupe une place dans ses écrits philosophiques; mais, dans les paroles que je viens de vous lire, il paraît avoir eu rintention d'exposer sérieusement le système qui remplace Dieu par une idée. Cherchez maintenant à vous rendre compte de cet univers composé des ondulations d'un axiome. Entendez-vous comment un axiome ondule, et comment les deux et la terre ne sont que les ondulations d'un axiome ? Faisons la part de la rhétorique et des figures. Entendez-vous ce que peuvent être les actes d'un axiome, et comment un axiome se prononce sans être prononcé? Vous ne l'entendez pas, et je ne l'entends pas plus que vous. De telles doctrines, ainsi que nous l'avons dit, ne sauraient donc être le partage que d'un petit nombre de penseurs qui ont perdu, à force d'abstraction, le sentiment de la réalité. Les idées, la vérité, la beauté, le bien, n'existeront pour le commun des hommes que dans l'esprit humain où nous en avons connaissance. Dès lors, l'idéal, ou Dieu, n'estrien d'autre que l'image de l'humanité qui se contemple elle-même dans une sorte de mirage. C'est ainsi que l'adoration de l'homme par l'homme se dégage des hautes théories de l'idéalisme. Entrons dans l'examen de ce culte qu'on préco-
« Les Philosophes français du XIX* siècle, chap. xiv.
iii CiNQUiÀHB DtSCOUttô.
nise aujourd'hui sur divers points du globe intellec-
tuel.
J'ouvre la Bévue des Deux-Mondes, du 15 février 1861. L'auteur de l'article que je consulte * paraissant admettre « qu'une assertion n'est pas plus vraie que l'assertion opposée*, » il serait naïf de demander s'il adopte les opinions qu'il énonce. Il nous présente, dans un rapide tableau, les tendances principales de l'esprit moderne. L'esprit moderne est ici caractérisé par un de ses partisans déclarés ; vous ne prendrez donc pas pour une caricature la peinture qui nous en est faite. Voici les pensées de l'esprit moderne : « Il n'y u a qu'un infini, celui de nos désirs et de nos aspirau tions, celui de nos besoins et de nos efforts'. Le vrai, a le beau, le juste, se font perpétuellement ; ils sont à « jamais en train de se constituer, parce qu'ils ne sont « autre chose que l'esprit humain, qui, en se déployant, « se retrouve et se reconnaît*. » Ceci n'est que la traduction française de formules célèbres en Allemagne : « Dieu n'est pas, il devient. » Ce que nous appelons Dieu, c'est l'esprit humain. Qu'y avait-il au commencement des choses ? L'esprit humain qui ne se connaissait pas. Qu'y aurait-il à la fin ? L'esprit humain qui,
I Hegd et VHégéliamsme, par M. Ed. Scherer.
* Page 854.
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l'rumanité. 21 K
en se déployant, se sera reconnu et s'adorera comme étant le Dieu suprême. Voici à cet égard une pensée fort nette du même écrivain que je viens de citer : « Quand l'homme^ ayant déchiré tous les voiles et péc( nétré tous les mystères, contemplera face à face le a Dieu auquel il aspire, ne se trouvera-t-il pas que ce u Dieu n'est autre chose que l'homme lui-même*? » Si c'est vraiment là le but dernier de l'univers, il semble que, dans l'opinion de ces philosophes, la consommation de toutes choses doit être proche. Dès que l'humanité fidèle à leur doctrine aura prononcé le grand mot : i( Je suis Dieu, et il n'y en a point d'autre que moi, » le monde n'aura plus de raison d'être.
Tel est le système dont il nous faut suivre les conséquences. Prenons pour point de comparaison les vieilles idées qu'on nous exhorte à abandonner.
Nous expliquons à l'ordinaire les destinées de l'humanité par le concours de deux causes , infiniment distinctes puisque l'une est créatrice et l'autre créée, mais que nous tenons pour réelles toutes les deux : l'homme et Dieu. L'humanité a reçu de son auteur la puissance libre que nous appelons volonté, et la loi de cette volonté que nous nommona conscience. La loi procède de Dieu, la Uberté procède de Dieu ; mais les actes de la volonté créée, lorsqu'elle viole sa loi et se révolte contre son auteur, sont la création de la créa-
« Mélanges éPhistoire réHgteuge, p. 244.
216 ClNQUfÊMe bISGOUtId.
ture. Dieu est la source éternelle du bien, et la liberté est un bien ; mais Dieu n'est pas la source du mal, qui est précisément une révolte contre lui, Tabus du premier de ses dons. Avec la volonté, l'homme a reçu riutelligence et se porte à la recherche de la vérité. La vérité est le but de Tintelligence, sa loi divine. L'erreur est une déviation de la loi de l'intelligence, comme le mal est une déviation de la loi de la volonté. Avec la volonté et l'intelligence, l'homme a enfin reçu la faculté de sentir. Cette faculté s'applique au monde des corps, dont nous recevons peine ou plaisir. Notre faculté de sentir ne s'arrête pas là. Au-dessus de la vie animale, l'esprit a des jouissances qui lui sont propres, et dont l'objet est la beauté. La beauté n'est pas seulement dans la nature et dans les œuvres de l'art, elle est partout où va notre amour. Les sciences sont belles, et l'harmonie des vérités qui se découvrent dans leur ordre et leur enchaînement fait éprouver un sentiment semblable à celui de la plus agréable musique. La vertu est belle; elle resplendit de l'éclat le plus pur aux regards des consciences, et, comme l'a dit un ancien, si elle pouvait se montrer à nos yeux sous une forme sensible, elle exciterait dans les âmes d'inexprimables amours. Le vice est laid dès qu'il est dépouillé du prestige menteur des passions; les égarements de la chair sont laids et repoussants dès que leur enivrement a cessé. L'erreur est laide aussi; il n'y a de belles erreurs que celles qui renferment une part de vérité
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plus large que ces vérités prosaïques qui ne sont que les formules spécieuses du faux. La beauté est donc la loi de nos sentiments, comme la vérité est la loi de notre pensée, et le bien la loi de notre volonté. Ne recherchons pas maintenant quels secrets rapports doivent rassembler dans une indissoluble unité de lumière, le bien, le vrai et le beau, et dans une unité de ténèbres, le mal, la laideur et la fausseté. Il nous suffit de constater qu'une triple aspiration porte l'homme vers Dieu, sous la conduite de la conscience, de l'inteUigence et du sentiment, et qu'une triple révolte réloigne de Dieu, en le faisant descendre dans les régions ténébreuses de la laideur, de l'erreur et du mal. L'humanité a donc une loi; elle a été douée de liberté, mais d'une liberté dont le but légitime est fixé. Elle marche à ce but ou elle s'en éloigne. Il y a une règle au-dessus de ses actes. Le fait peut n'être pas le droit; la révolte n'est pas l'obéissance et le bien n'est pas le mal.
Toutes ces conséquences sont renfermées dans l'idée de la création. La lutte entre deux principes opposés, lutte qui résume la destinée humaine, est un fait que chacun peut facilement constater en lui-même. Que va-t-il arriver lorsque l'homme, ayant la conscience de sa loi et le sentiment de cette lutte, se portera à la rencontre de l'humanité? Chacun de nous porte l'humanité dans *son sein. Mais l'humanité, le caractère d'homme qui nous est commun, et fait l'unité spiri-
fis CiNQtIÈMB DtSCOUtlâ.
taelle de notre espèce, se trouve altéré par rinfluence des lieux, des temps, des circonstances. Notre raison est encombrée des préjugés de la naissance, de Téducation, de ceux que nous avons créés nous-mêmes dans notre pensée par l'usage de notre volonté. Notre sentiment de la beauté est vicié, rétréci par des influences locales et des habitudes. Notre conscience est soumise aussi à des influences qui en altèrent la libre manifestation. Chacun a besoin d'élargir son horizon. En nous portant à la rencontre de nos semblables, nous apprendrons à discerner la beauté vraie, étemelle, sous la diversité de ses manifestations; nous distinguerons la vérité des préventions individuelles de notre esprit; le bien et le mal, dégagés des étroitesses de l'habitude, nous apparaîtront dans leur nature vraie et constante. Notre goût se formera, notre conscience s'épurera, notre pensée s'élargira; nous deviendrons de plus en plus des hommes, dans la haute et pleine acception de ce terme. Pour que la rencontre de l'individu et de l'humanité produise de tels fruits , il faut que Dieu demeure présent dans le sanctuaire de la conscience. La lumière intérieure s'allume dans le rapport de l'âme avec son créateur; elle s'avive ensuite et s'accroît dans le rapport de l'âme avec les traces de Dieu que révèle l'humanité. Mais cette lumière manifeste en nous, et hors de nous, de grandes ténèbres. Nous n'avons pas le droit de nous livrer à tout spectacle qui frappe nos regards. Si , en présence de ce qui se
L'HUMANltl 219
pâsse dans le monde, nous sommes tentés de porter une lâche envie à là prospérité du méchant; si nous voulons, au gré de nos convoitises, combler l'abîme qui sépare le saint de l'impur, la voix intérieure s'élève et nous crie : « Malheur I malheur à ceux qui appellent le mal bien, et le bien mal*. » Dieu est notre maître, comme il est notre bien et notre espérance. L'exemple des révoltes de l'humanité ne saurait prévaloir contre sa volonté souveraine. Soldats au service du Tout-Puissant, la vie est pour nous une lutte, et le devoir nous impose un combat.
Telle est. Messieurs, l'explication de nos destinées, ancienne et, si l'on veut, vulgaire. Plaçons-nous maintenant en présence de la doctrine qui déifie l'humanité, et suivons-en les conséquences. L'humanité porte en son sein l'idée du vrai, l'amour du beau, le sentiment du bien. Que lui faut-il de plus? Ces nobles aspirations lui marquent le but de ses efforts. Que manquera-t-il à une vie réglée par le devoir, éclairée par la vérité, ennoblie par l'art? Que manquera-t-il à une telle vie? Rien, ou tout. Rien, si la recherche du bien, du vrai et du beau la conduit à Dieu. Tout, si elle veut s'établir en dehors de Dieu, parce que dès que l'homme voudra être la propre source de sa lumière, sa lumière se changera en ténèbres, ainsi que nous Pavons dit au début de cet enseignement. Supprimez
* Esaïe, XX, 20.
ItO ClNQUlEMR Dfô<20t}HS.
Dieu, le bien, le beau, le vrai disparaîtront; et vous verrez se reproduire la décadence de l'art, la dissolution de la pensée dans le scepticisme, la négation absolue de la morale. Contemplons ce triste spectacle avec l'attention qu'il mérite, et dans des exemples contemporains.
J'ouvre une étude de M. Taine. L'historien anglais Macaulay parle de littérateurs qui « ont pris soin par- « tout d'effacer l'odieux du vice, de rendre la vertu « ridicule, de ranger l'adultère parmi les belles façons « et les exploits obligés d'un homme de goût. » L'honnête Anglais se permet de juger et de condamner les ho\nmes qui ont fait de leur talent un si pernicieux emploi. Cette prétention de faire parler la conscience est aux yeux de l'homme de lettres français un préjugé gothique : Voici comment il s'en explique : « La « critique en France a des allures plus libres... Quand « nous essayons de raconter la vie ou de figurer le u caractère d'un homme, nous le considérons assez (i volontiers comme un simple objet de peinture ou
tt de science Nous ne le jugeons pas, nous ne
« voulons que le représenter aux yeux et le faire com- « prendre à la raison. Nous sommes des curieux et « rien de plus. Que Pierre ou Paul soit un coquin, peu tt nous importe, c'était l'aifaire de ses contemporains-, a ils souflEraient de ses vices... Aujourd'hui nous som- « mes hors de ses prises, et la haine a dispani avec le
l'humanité. Sâl
« danger.... Je n'éprouve ni aversion, ni dégoût; j'ai « laissé ces sentiments à la porte de l'histoire, et je « goûte le plaisir très-profond et très-pur de voir agir « une âme selon une loi définie....*. » Vous comprenez bien, Messieurs : La distinction du bien et du mal, comme celle de l'erreur et de la vérité, ce sont là de vieilles sandales qu'il faut déposer avant d'entrer dans le temple de l'histoire; et l'homme du XIX* siècle, s'il a du goût et des lumières, n'est qu'un historien, et rien de plus. La sainte émotion que nous font éprouver les actions. généreuses, l'indignation qu'excitent en nous la bassesse et la cruauté, sont des émotions puériles qui doivent disparaître pour nous laisser contempler le vice et la vertu avec un plaisir toujours égal, très-profond et très-pur. Ce n'est pas ici l'aberration d'un esprit jeune et peu mesuré, c'est la doctrine d'une école. Je rouvre la Bévue des Deux-Mondes, et j'y rencontre la théorie dont M. Taine a fait l'application : « Nous ne connaissons plus la morale, mais des « mœurs, les principes, mais des faits. Nous expli- « quons tout, et, comme on l'a dit, l'esprit finit par « approuver tout ce qu'il explique. La vertu moderne ^ se résume dans la tolérance*. — Nouveauté immentt sel Ce qui est, a pour nous le droit d'être'. — Aux
' Essais de critique et cPhistoire, pages $ et 9. * 15 février 1861, pa^e 855.
' Page 868,
în CINQUIÈME DISCOURS.
« yeux du savant moderne, tout est vrai, tout est bien a à* sa place. La place de chaque chose constitue sa « vérité', y^
J'abrège la liste de ces énormitës. Toute règle a disparu, toute morale est abîmée; il n'y a plus de différence entre le droit et le fait, entre ce qui est et ce qui devrait être. Quel est le fond de tout cela? Le voici : L'humanité est le sommet de l'univers ; au-dessus d'elle il n'y a rien ; l'humanité est Dieu, si nous consentons à prendre ce nom sacré dans un sens nouveau. Comment donc la juger? Au nom de quelle règle? puisqu'il n'y a pas de règle; au nom de quel droit? puisqu'il n'y a pas 4e droit. Tout jugement est un préjugé personnel, le fait d'un esprit étroit. On ne juge pas Dieu, on le raconte ; on accepte tous ses actes et on les enregistre avec une égale vénération. Toute science n'est qu'une histoire, et la première qualité de l'historien est de faire taire sa conscience et sa raison, manifestations chétives et trompeuses de sa petite personnalité, pour accepter tous les actes du Dieu-humanité, et en constater Tenchaînement. La déification de l'esprit humain est la justification de tous ses actes, et, par une conséquence directe, l'anéantissement de toute morale. Voyons plus en détail l'origine et le développement de ces pensées.
L'individu se plaçant en face de l'humanité doit tout accepter : c'est la disposition qui nous est recomman-
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l'humanité. 2^3
dée, au nom de l'esprit moderne. Le bien et le mal sont des mesures étroites que les esprits attardés s'obstinent assez ridiculement à vouloir appliquer aux choses, tt Nous ne transformons plus le monde à notre « image en le ramenant à notre mesure; au contraire, a fums noiis laissons modifier et façonner par lui^, » L'individu se porte donc à la rencontre de l'humanité, sans aucune règle intérieure : il se livre, il s'abandonne au spectacle des faits. Mais le monde est grand et l'histoire est longue. Ceux mêmes qui réduisent tout l'emploi de leur vie à satisfaire leur curiosité ne peuvent tout voir et tout savoir. Sur quoi donc portera ce regard vague, également attiré partout faute de règle fixe? Sur quoi s'arrêtera-t-il? Sur ce qui brille le plus, comme un papillon attiré par la lumière. Or, rien ne brille plus que le succès ; rien ne sollicite davantage l'attention. La glorification du succès est la première et la plus infaillible conséquence de l'indifférence morale. En nous laissant façonner par le monde au lieu de le ramener à notre mesure, nc(us commencerons par accorder notre estime à la victoii^e. Cette philosophie nous est venue d'Allemagne. £Ue a été exposée un jour, en France, avec grand éclat, par la parole brillante d'un homme qui a rendu des services signalés à la philosophie, et dont l'œuvre totale ne doit pas 'être jugée d'après le détail que je vais vous rappeler. En
* fiewe des Jkujc-Mondcs du 16 février 1861, p. $64,
2ti CINQUIÈME DISCOURS.
1828, M. Cousin développait à la Sorbonne le sens de ces vers de La Fontaine :
La raison da plus fort est toujours la meilleure: Nous Talions montrer tout à l'heure.
D avait écrit au programme d'une de ses leçons : Moralité de la victoire. Yoki comment il justifiait ce titre surprenant : « J'ai absous la victoire comme né- « cessaire et utile ; j'entreprends maintenant de Tab- « soudre comme juste, dans le sens le plus étroit du a mot; j'entreprends de démontrer la moralité du suc- « ces. On ne voit ordinairement dans le succès que' le « triomphe de la force , et une sorte de sympathie « sentimentale nous entraîne versle vaincu; j'espère a avoir démontré que, puisqu'il faut bien qu'il y ait « toujours un vaincu, et que le vaincu est toujours « celui qui doit l'être, accuser le vainqueur et prendre « parti contre la victoire c'est prendre parti contre « l'humanité et se plaindre du progrès de la dvilisa- . tt tion. Il faut aller plus loin, il faut prouver que le « vaincu doit être vaincu et a mérité de l'être; il faut « prouver que le vainqueur non-seulement sert la civitt lisation, mais qu'il est meilleur, plus moral, et que « c*est pour cela qu'il est vainqueur — Il est temps « que la philosophie de l'histoire mette à ses pieds les « déclamations de la philanthropie*. »
* Introduction à FMstoire de la phUo8ophi$, Neuvième leçon. (Édition de 1828.)
l'humanité. S25
Ces paroles sont utiles à méditer. Lorsque le Gau* lois Brennus fit peser l'or qu'il exigeait des Romains vaincus, il jeta sa lourde épée dans la balance, en s'écriant : Y(b victis! Malheur aux vaincus! Il voulait dire seulement qu'il était le plus fort, et ne prévoyait pas qu'un Gaulois du XIX' siècle, en s'aidant des travaux de la saVante Allemagne, démontrerait qu'étant le plus fort il était par là même le plus juste. Mais ne nous éloignons pas trop de notre objet.
Lorsqu'on se livre au spectacle du monde sans lui appliquer la mesure de la conscience, ce qui frappe d'abord le regard, c'est le succès. Il faut donc commencer par rendre gloire au succès en déclarant la victoire bonne. Or, remarquez bien ici la lutte des vieilles idées et de l'esprit dit moderne. Au point de vue ancien, la victoire définitive appartient au bien, parce . que tandis que l'homme s'agite. Dieu le mène; mais le succès du bien se réalise par la lutte, et la victoire est souvent le résultat d'une longue série de défaites. Il est des triomphes mauvais et des succès impies. Ce qu'on nous propose, c'est de supprimer, la règle de nos jugements, et de déclarer que la victoire est bonne par elle-même. Le point de vue ancien, celui de la conscience, ne se rend pas sans une résistance énergique ; et cette résistance se manifeste dans les paroles mêmes de M. Cousin. Toute victoire est juste î c'est sa thèse. Il vient donc appromer la victoire. Pourquoi dit-il absoudre? c'est le terme qu'il emploie. Puisqu'il
s^agit d'absoudre la victoire , elle est mise en cause. Elle est accusée d'être, comme la fortune et la renommée, tantôt avec le bien et la justice, tantôt avec Finjustice et le mal. Quelle est donc l'accusée! La victoire. Quel est le défenseur? Un professeur éloquent. Quel est enfin l'accusateur? Ne le voyez-vous pas? C'est la conscience humaine; la conscience qui proteste dans l'âme de l'orateur contre la théorie dont il s'enivre, et qui le force à dire absoudre quand il devait dire glorifier. H faut choisir en effet : Glorifier la victoire, en foulant aux pieds cette conscience étroite qui se range parfois avec Caton du côté des vaincus, ou glorifier la conscience en accusant les victoires qui l'outragent.
n ne suffit pas du reste de sacrifier la conscience pour tirer d'embarras la philosophie du succès. Elle se heurte à d'autres écueils. Les mêmes causes sont tour à tour victorieuses ou vaincues, et il est difficile de faire comprendre aux homiôes que, dans des luttes où leurs plus chères affections sont engagées , ils doivent d'avance , et dans tous les cas, prendre parti pour le plus fort. Le philosophe aura beau dire que les Suisses de Morgarten avaient raison puisqu'ils ont battu les Autrichiens; mais que les héros de Bothenthurm ont eu grand tort, puisque , écrasés sans être vaincus, ils ont dû céder au nombre et laisser l'étranger fouler enfin le sol de la patrie , les enfants de la vieille Suisse auront de la peine à admettre cette doctrine. En France même, dans cette nation si habituée à ceindre de lauriers la
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tête de ses soldats, cette difficulté s'est dressée devant les pas de M. Cousin. Lorsqu'on demanda i Béranger un souvenir de Waterloo,
n répondit, baissant un œil humide :
Jamais ce nom n'attristera mes vers.
Mais la philosophie serait peu de chose si elle ne disposait pas de ressources plus étendues que celles d'un chansonnier. M. Cousin a donc abordé en face la difficulté. La victoire est toujours bonne. Comment le faire entendre à de jeunes Français à l'occasion de l'éclatante défaite des armées de la France? Ecoutez : <c Ce ne sont u pas les populations qui paraissent sur les champs de tt bataille, ce sont les idées, ce sont les causes. Ainsi à tt Leipzig et à Waterloo ce sont deux causes qui se sont « rencontrées, celle de la monarchie paternelle et de la « démocratie militaire. Qui l'a emporté, Messieurs? a Ni l'une ni l'autre. Qui a été le vainqueur? Qui a été « le vaincu à Waterloo? Messieurs, il n'y a pas eu de « vamcus {Applaudissements). Non, je proteste qu'il « n'y en a pas eu : les seuls vainqueurs ont été la civUi- « sation européenne et la charte {Applaudissements a tmammes et prolongésy. »
Faire applaudir la jeunesse de Paris au souvenir de Waterloo est peut-être un des plus brillants succès de paroles que renferment les annales de l'histoire. Mais
* IfdfodmiMn àjhistoire de la philosophie. Treizième leçon.
tW CINQUIEME DISCOURS.
ce succès delà rhétorique n'est pas un triomphe de la vérité; il y a eu des vaincus à Waterioo. On peut conclure de ces faits que les triomphes ne sont pas tous bons, puisque la vérité peut être momentanémentbattae par une fausse philosophie parée du prestige de Téloquence.
Admettons, quoi qu'il en semble, que l'écueil de Waterloo a été heureusement tourné; nous n'avons pas encore signalé la difficulté majeure qui se dresse sous les pas du système. Si la victoire est bonne , il semble d'abord que la défaite est mauvaise. Mais la défaite est la condition nécessaire de la victoire. Étant la condition du bien, il semble donc qu'elle est bonne aussi; et l'esprit, guidé par la logique, arrive à cette conclusion: (Il La victoire est bonne; la défaite est bonne, puis- I qu'elle est la condition de la victoire ; tout est bien. » I Nous sommes partis de la glorification de la victoire, I nous voici parvenus à la glorification du fait. Tout ce I qui est a le droit d'être; aux yeux du savant moderne, i tout est bien. M. Cousin a posé le principe; il l'a posé d'une manière générale dans son éclectisme philosophique dont il était facile d'user, ainsi qu'on l'a fait, dans un sens contraire à ses véritables intentions. Nos jeunes critiques, dilapidant un héritage dont ils ne semblent pas toujours reconnaître l'origine, ne font bien souvent que recueillir les dernières vibrations de cette parole éclatante.
Aux yeux du savant moderne, tout est bien : tel est
l'humanité. 229
Taxiome auquel nous avaient préparés les travaux de plus d'un historien moderne. Nous devons chercher la relation des faits entre eux, c'est-à-dire expliquer, et tout ce que nous expliquons, il faut l'approuver. Suivons cette pensée dans quelques exemples.
n fallait que Louis XVI fût décapité et la guillotine dressée en permanence, pour manifester le résultat des désordres de Louis XIV,^des hontes de Louis XV, et de la dissolution morale de la société française. H fallait que Louis XIV f&t adultère , Louis XV débauché, le clergé corrompu et la noblesse dépravée pour amener les secousses de la révolution. Les faits se correspondent; j'explique et j'approuve. Aux yeux du savant moderne tout est bien.
n fallait que Bonaparte jetât le Corps législatif par les fenêtres, qu'il lançât ses armées sur l'Europe , et laissât des milliers de cadavres dans les neiges de la Russie, pour terminer la révolution et éteindre l'ardeur remuante des Français. H fallait les massacres de Septembre, les sombres journées de la Terreur, l'anarchie de l'époque du Directoire, pour jeter la France éperdue dans les bras du soldat couronné qui devait porter si haut sa gloire et son influence. Les faits se correspondent ; j'explique et j'approuve. Aux yeux du savant modeme, tout est bien.
Je considère le personnage de Néron. Je le prends au début de son règne^ lorsque, forcé de signer la sentence d'un criminel,
t30 CINQUIÈME DI8Û0UR8.
Je voudrais, dviait-il, ne savoir pas écrire.
Je le contemple ensuite au moment où il a commis de tels actes,
Que son nom paraîtra, dans la race future, Aux plus cruels tyrans une cruelle injure.
Que s'est-il passé? Le développement de son caractère naturel, Agrippine, Narcisse... Je constate le jeu de tous les ressorts qui ont fait un monstre. « Comme je suis hors de ses prises , ma haine disparaît avec le danger. Je goûte le plaisir très-profond et très-pur de voiragiruneâme selon une loi définie. » Je comprends, j'explique, j'approuve. Aux yeux du savant moderne, tout est bien.
n serait impossible de poursuivre cette argumentation jusqu'à ses dernières limites sans manquer aux convenances les plus élémentaires. Il nous faudrait descendre dans le sang et dans la boue, en continuant à prononcer que tout est bien. Je m'arrête donc et je vous laisse poursuivre. Ouvrez les pages les plus lugubres de l'histoire. Choisissez les actions qui inspirent le plus d'horreur et de dégoût , les plus noires ingratitudes, les plus insignes lâchetés, les cruautés les plus raffinées, les débauches les plus hideuses; portez ensuite votre pensée sur les faits qui mouillent la paupière de la plus douce larme d'attendrissement , sur les dévouements les plus héroïques, sur les sacrifices les plus
l'humanité. 231
humbles dans leur grandeur ; puis essayez d'appliquer la règle du savant moderne, et de dire que tout cela est également bien, que tout ce qui est a le droit d'être. Ouvrez le livre de votre propre cœur. Considérez une de ces basses tentations qui assiègent les meilleurs d' entre nous, une de ces pensées dont on rougit tout seul : considérez ensuite le plus pur, le plus désintéressé des sentiments qui aient été donnés à votre âme ; puis essayez d'appliquer la règle du savant moderne, et de prononcer que tout cela est également bon et que tout ce qui est aie droit d'être. Je sais bien qu'à l'ordinaire on applique ces doctrines aux choses vues en grand et au passé lointain de l'histoire; mais c'estlà une pauvre ressource pour les défenseurs de ces thèses monstrueuses. Les choses vues en grand ne sont que la réunion des choses vues en détail. Si la distinction du bien et du mal n'existe pas pour les faits généraux, comment existerait-elle pour les faits particuliers? Et comment appliquerait-on au passé une règle qu'on refuserait d'appUquer au présent, puisque le présent n'est que le passé de l'avenir, et que les faits contemporains pour nous sont la matière de l'histoire pour nos descendants? Ce ne sont là que de vains subterfuges. Si l'humanité est toujours adorable, elle l'^st dans les fautes du moindre des hommes, comme dans les péchés splendides des grands de la terre; elle l'est aujourd'hui comme il y a trente siècles ; le Dieu en vieillissant ne cesse pas d'être le même.
Lorsque Tesprit s'engage dans ces voies funestes, le ressort de la vie morale est brisé, et la conséquence pratique ne se fait pas attendre. Lesphilosophes du succès, devenus les philosophes du fait accompli, acceptent tout et tolèrent tout; mais dans un autre sens que cette charité qui accepte tout, aân de tout transformer par la puissance dePamour. C'est la morale de Philinte :
Je prends tout doucement les hommes comme ils sont, J'accoutume mon àme à soufinr ce qu'ils font.
Ces enseignements ne sont pas fort nécessaires. Il se trouvera toujours assez d'âmes prêtes à applaudir à la victoire et à se prêter au fait accompli. N'est-il pas triste devoir des hommes d'esprit, peut-être des hommes de cœur, se faire les théoriciens de la bassesse et les philosophes de la lâcheté?
Notre exposition n'est pas achevée. De la glorification du succès, l'esprit passe nécessairement, comme nous venons de le voir, à la glorification égale de tout ce qui est. Il semble d'abord que l'adepte de la doctrine va se trouver dans un état d'indifférence à l'égard de ce que les hommes à préjugés continuent à appeler le bien et le mal. Cette indifférence n'est qu'apparente. Lorsqu'on admet que rien n'est mal *, la part du bien finit par disparaître; nous allons le voir.
* Nihiî nefas ducere, hanc aummam inter eos reîigionem em. (Tite-Live, liv. xxxix, chap. 13.)
l'humanité. S83
Lorsque le regard se porte vaguement sur le monde, en atteignant la lumière intérieure de la conscience, lorsque Thomme se livre aux choses, sans leur appliquer la mesure, ce qui attire d'abord l'attention, avonsnous dit, c'est le succès. Et ensuite? Le scandale. Rien ne se montre plus que le scandale. Dans une vaste cité, des milliers de jeunes hommes gagnent laborieusement leur vie, et se consacrent au bien de leurs familles : nul n'en parle. Un libertin perd au jeu l'argent des autres et se brûle la cervelle : la ville entière le sait. Les femmes' honnêtes vivent dans l'ombre, les maîtresses du roi font l'objet de toutes les conversations. Le crime et la turpitude se cachent; mais, en deçà de la limite de ce que le monde appelle infamie, le mal aime à se produire, parce qu'il y a dans l'édat et le bruit des moyens d'étourdir la conscienjcç, tandis que, pour les grands instincts de la charité,
Les dévonements obscurs sont les plus magnifiques.
Les pauvres et les malheureux versent des larmes secrètes sur des bienfaits ignorés, tandis que la folie aime à, faire miroiter ses paillettes brillantes, et agite ses grelots sur les places publiques. H y a dans chacun de nous plus de mal que nous ne le pensons ; mais il y a dans le monde plus de bien qu'on ne le sait à l'ordinaire, n est des vertus cachées qui ne se montrent <iu'au regard de la foi qui le^ cherche, et de l'attentiou
qui les découvre. Réfléchissez surtout que la loi morale bravée reparait triomphante dans les douleurs du repentir; elle a son heure, et cette heure est iiabituellement silencieuse. Qu'un poète de génie souille son œuvre par les traces impures d'une vie pleine de dissolution, son front brillera aux regards de tous de la double clarté du succès et du scandale. Si, couché sur un lit de douleur, il rend un tardif mais sincère honmiage à la loi qu'il a violée, à la vérité qu'il a méconnue, sa voix pourra s'éteindre dans une chambre de malade ; ses compagnons de débauche et d'incrédulité feront peut-être la garde autour de sa demeure pour empêcher que le public n'apprenne la défaillance de leur ami. Le bal et le théâtre font bruit et attirent les regards. On détourne la vue des hôpitaux, de ces séjours où, dans le silence de la maladie, ou au milieu des cris sourds de la douleur, germent tant de semences d'immortalité. Oui, Messieurs, le mal est plus apparent que le bien. Les violations de la loi divine ont plus d'éclat que la pénitence. Qu'en résulte-t-il ? L'homme qui se livre au spectacle du monde, et qui prend ce spectacle pour la règle de ses pensées, verra le monde sous un aspect faux, et, dans son appréciation, le mal l'emportera sur le bien plus que dans la réalité. Le mal lui paraîtra tout à fait dominant, et dès lors deviendra sa règle. De la glorification du succès, on a passé à la glorification du fait ; de la glorification du fait, on arrive enfin à la |lorification du mal.
L^HUIIANITÉ. 235
Nous avons vu le chapitre de la moralité de la victoire. Dans le même courant d'idées, un livre aujourd'hui fameux, et tout plein d'outrages pour la conscience, nous oflFre le chapitre de la moralité du mensonge. M. Ernest fienan, dans son explication du christianisme, a appliqué de point en point la théorie que je viens de vous exposer. Pour apprécier les grands mouvements de l'esprit humain, il se libère des préjugés bourgeois qui composent la morale ordinaire, et s'abandonne à l'impression du spectacle qu'il contemple. Jésus a eu un succès sans pareil. Ce succès, dit l'auteur, a été fondé sur le charlatanisme, et il en est habituellement ainsi. Conduire les peuples en les trompant, c'est la leçon de l'histoire et la bonne règle à suivre. Nous constatons le mensonge heureux, nous l'expliquons, nous l'approuvons.
Où allons-nous donc, sous la conduite de la science moderne? Un courant irrésistible nous entraîne, et nous fait laisser derrière nous la morale de Philinte. Nous arrivons à celle que Racine a burinée en traits immortels dans le personnage de Mathan. Dès que la conscience est supprimée, tous les moyens sont bons pour parvenir ; et l'expérience du monde enseigne que, pour parvenir, les plus mauvais moyens sont souvent les meilleurs.
Ce n'est pas seulement au théâtre qu'on reçoit de semblables leçons. Placez un jeune homme en face du monde tel qu'il se montre, et dites-lui de se livrer à ce
t36 CINQUIÈME DISCOURS.
qu'a voit,- de se laisser façonner par la vie. Il saura bientôt que la stricte probité est une vertu des vieux âges, la chasteté une vertu fantastique, et les scrupules de la conscience une honorable niaiserie. Le mal deviendra à ses yeux la règle ordinaire. Lorsque le socialiste Proudhon a écrit cette phrase célèbre, « la propriété c'est le vol, » il s'est élevé une immense clameur. Une clameur plus haute ne devrait-elle pas s'élever autour d'une théorie qui arrive fatalement à cette conséquence : « le bien c'est le mal? »
Ces doctrines exercent-elles de l'influence pour la perversion de la morale publique ? Beaucoup ; leur influence est désastreuse. Les hommes qui les professent, les croient-ils, dans le sens profond du mot croire ? Non ; ils font souvent un mal qu'ils ne veulent pas et qu'ils ne voient pas. Ils sont ivres d'une mauvaise philosophie, et l'ivresse aveugle. Il est facile de démontrer que ces écrivains qui, en théorie, trouvent que tout est bien, se démentent perpétuellement dans la pratique. Adressez-vous à l'un d'eux, et dites-lui : « Votre doctrine est grosse d'immoralité. Vous ne la croyez pas; et quand vous avez l'air de la croire, vous mentez, n Cet homme qui tolère tout, ne tolérera pas la liberté de votre parole. Il va se fâcher, et, au point de vue des vieilles doctrines, il aura le droit de le faire, car l'insulte est un mal. Dites-lui alors ; ^ Vous voici, ce me semble, en contradiction avec votre système. Tout est bien; la vivacité de pia pargle est dope bonne,
L^HUMANtTl m
Tout ce qui est, a le droit d'être ; mon indignation est donc un fait légitime, et il me semble que ïa vôtre ne peut l'être qu'en admettant que la mienne ne le soit pas. » Si vous avez affaire à un homme d'esprit, il se prendra à sourire. Si vous avez rencontré un sot, il se fâchera de plus belle. Cette conti'adiction éclate à chaque page, et d'un^ manière plus sérieuse, dans les écrits de nos optimistes. On ne peut les lire avec attention sans rencontrer incessament la protestation de leur nature morale contre le despotisme d'une fausse pensée. L'hommç prend à tout moment la parole, l'homme qui a un cœur, une conscience, une raison, et qui contredit le philosophe, sans s'en apercevoir. Contradictions honorables pour l'écrivain, mais dangereuses pour le lecteur, parce qu'elles servent à colorer de teintes brillantes des doctrines hideuses en elles-mêmes.
Non, Messieurs, on ne peut pas réussir à adorer l'humanité, en gardant la moindre conséquence dans la pensée. On veut en vain tout accepter, tout tolérer; on veut en vain imposer silence à la voix intérieure : elle se révolte, et sa révolte éclate dans les plus manifestes contradictions. Le Dieu-humanité est divisé, et l'affirmation « tout est bien, » restera fausse, aussi longtemps qu'il y aura sur la terre une seule conscience debout, aussi longtemps qu'il y aura dans un seul cœur.
Ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses ;
238 CrNQmÊMR dfSGODtld.
ces haines qui ne sont que la manifestation indirecte de l'amour sacre du bien.
La doctrine que tout est également bon, divin, dans le développement de l'humanité n'expUque rien, parce que l'humanité, déchirée par une lutte profonde, condamne ses propres actes, et proteste contre ses dégradations. Son propre témoignage crie qu'il y a des principes au-dessus des faits, une loi morale au-dessus des actes de la volonté ; et toutes les petites clameurs d'une philosophie trompeuse et trompée ne sauraient étouffer cette grande voix. Non-seulement ces doctrines n'expliquent rien ; elles ne réussissent pas même à s'exprimer ; la langue leur fait défaut. « Tout est bien. » Que signifieront ces paroles, dès qu'il n'y a plus de règle du bien? Conunent est-il possible d'approuver, lorsqu'on n'a pas la puissance de blâmer? L'idée du bien suppose l'idée du mal ; l'opposition du bien et du mal suppose une mesure qu'on applique aux choses, un droit au-dessus du fait. Qui approuve tout, peut aussi bien tout mépriser. Mais le mépris même n'a plus de sens, si l'estime est un mot vide de signification. Il faut dire simplement que tout est comme il est, et renoncer aux termes de la langue que la conscience a marqués de son empreinte. Il faut épurer le dictionnaire, et reléguer dans l'histoire du vieux langage le bien, le mal, l'estime, le mépris, le
vice, la vertu, l'honneur, l'infamie La doctrine
qui, pour être conséquente à elle-même, devinait nous
réduire à une stupide indifférence, fait une telle violence à la nature humaine que ses sectateurs sont incapables de l'énoncer sans se contredire par les mots mêmes dont ils font usage.
Tous ces égarements sont l'inévitable conséquence de l'adoration de l'humanité. Le Dieu-humanité n'a pas de règle au-dessus de lui. Tout ce qu'il fait doit être enregistré sans jugement : c'est l'immolation de la conscience. Mais sur quel autel étendrons-nous cette grande victime? L'immolerons-nous à la raison pure, à la raison dégagée de tout préjugé? Veuillez me prêter encore quelques moments d'attention.
Le Dieu-humanité échappe dans tous ses actes au jagement de la conscience. Quelle mesure pourronsnous appliquer à ses pensées ? Aucune. Le Dieu qui ne saurait mal faire, ne saurait non plus se tromper. Pour le savant moderne tout est vrai, par la même raison que tout est bien. L'esprit humain se déploie dans toutes les directions ; tous ces déploiements sont légitimes ; tous doivent être également acceptés par un esprit vraiment émancipé. Je m'avance , muni de cette règle, dans l'histoire de la philosophie. Le Grec Démocrite affirme que l'univers n'est qu'un nombre infini d'atomes se mouvant au hasard, dans l'immensité de l'espace : j'enregistre avec vénération ce déploiement de l'esprit humain. Le Grec Platon affirme que la vérité, la beauté, le bien, comme trois rayons éter-
S40 cinquiAme dîscoors.
nels, pénètrent le monde et constituent les seules réalités véritables : j'enregistre avec une vénération pareille cet autre déploiement de Pesprit humain. Je passe aux temps modernes. Descartes me dit que la pensée est Tessence de Fhonmie, et que la raison seule est l'organe de la vérité. Helvétius me dit que Thomme est une masse de matière organisée qui ne reçoit ses pensées que des sens. Ces deux thèses sont également légitimes, et je les admets Tune et l'autre. Je quitte les philosophes de profession pour m'adresser auxHttérateurs du journalisme qui émiettent la philosophie à l'usage des feuilletons et des revues. Là, je trouve toutes les idées possibles dans le plus étonnant des mélanges. « Le scélérat a son apologiste ; l'homme i( de bien a son calomniateur.... Le mariage est ho- « noré, l'adultère aussi. L'ordre est prêché, l'émeute « aussi, l'assassinat aussi, pourvu qu'il soit politi- « que....* ». Je contemple avec une douce satisfaction, avec un plaisir très-profond et très-pur, cette variété des déploiements de l'esprit humain ; Je les place tous, avec une même dévotion, dans le panthéon de l'intelligence. Je ne saurais faire autrement puisqu'il n'y a aucune règle de vérité au-dessus des pensées des hommes, puisque l'esprit humain est l'intelligence suprême, universelle et infaillible.
Mais notre esprit pourra-t-il porter ensemble deux
* MëUmges de Toijgffer. De la mauvaise presse considérée comme excellente.
l'humanité. ta
affirmations directement opposées? La contradiction ne sera-t-elle plus le signe de Terreur ? Il faut en venir là; il faut reconnaître que l'esprit moderne, rompant avec des tiraditions surannées, a proclamé le principe « qu'une assertion n'est pas plus vraie que l'assertion opposée. » n faut proclamer que le penseur n'a pas à s'inquiéter « des contradictions réelles dans lesquelles il peut tomber ; et qu'un vrai philosophe n'a absolument rien à faire avec la conséquence ^)) La crainte de se contredire peut s'excuser chez Aristote et Platon, chez St. Anselme et St. Thomas, chez Descartes et Leibniz. Ces écrivains étaient encore enveloppés dans les langes des vieilles erreurs ; la lumière du XIX* siècle n'avait pas brillé sur leurs berceaux ; mais l'époque de l'affranchissement est venue. Ces choses-là, Messieurs, s'impriment de nos jours ; elles s'impriment à Paris, l'une des métropoles de la pensée I
Voyez bien où nous en sommes. H faut admettre, quoi ? que tout est vrai. Mais, si tout est vrai, il n'y a rien de vrai, de même que si tout est bien, il n'y a point de bien. Il y a des pensées dans les têtes des hommes ; en faire l'histoire est un passe-temps agréable; mais il n'y a pas de vérité. H ne faut pas dire que deux propositions contradictoires sont également vraies; c'est faire usage de la vieille idée de la vérité ; il faut
« Berne des Deux-Mondes du 15 février 1861, p. 854. — Études critiques sur la littérature contemporaine, par Edmond Scherer, pages x et xr.
Ht CINQUIÈME DISCOURS.
dire qu'elles sont, et voflà tout. La nuit approche, le soleil des intelligences baisse àPhorizon, et des vapeurs épaisses obscurcissent le couchant. Attendez ! Si le Dieu-humanité a toujours raison, U faut bien que deux propositions contradictoires puissent être vraies, puisque les contradictions abondent dans l'histoire des pensées humaines. Si deux propositions contradictoires peuvent être vraies, il n'y a plus de vérité. Qu'est-ce alors que notre raison dont la vérité est l'objet? Le vertige nous prend. Tout dans le monde ne seraitil point illusion ? et moi-même ? Écoutez une voix qui
nous arrive, au travers des siècles, des contrées que couronne l'Himalaya, a n n'existe rien.... Par l'étude « des principes, on acquiert cette science absolue, intt contestable, compréhensible à la seule intelligence: a ni je suis, ni rien qui soit mien, ni moi n'existent*. » Qu'y a-t-il sous ces lignes étranges? C'est le sentiment du vertige qui cherche à se fixer par le langage. Voici maintenant l'écho moderne de ces antiques paroles. Un de ces écrivains qui acceptent tout, dans l'espérance de tout comprendre, se dépeint comme ayant enfin reconnu qu'il n'est « qu'une illusion des plus fugitives « au sein de l'illusion infinie. » L'un de ses confrères s'exprime ainsi à ce sujet : « Est-ce là le dernier mot
* Sa'nkya — ka'rîka', 61 et 64. Le texte 61 où se trouvent les mots c il n'existe rien » est difficile à entendre, mais il ne parait pas y avoir de doute snr le sens du n"* 64. Non sum^ tum €9t tneum, nec sum ego.
L'BOlUNlli. UZ
de tout?... Et pourquoi non?... L'illusion qui se u connaît est-elle d'ailleurs une illusion ? Ne triomphe- « t-elle pas en quelque sorte d'elle-même ? N'atteinti( elle pas à la souveraine réaiité, celle de la pensée, qui H se pense, celle du rêve qui se sait rêve, celle du néant tt qui cesse de Vêtre pour se reconnaître et s'affirmer * ? » Nous sommes retournés à l'Inde antique. Vous remarquerez ici trois étapes de la pensée. L'illusion fugitive c'est l'homme. L'illusion infiniec'est le monde. Le principe universel des apparences qui composent le monde c'est le néant. Voilà l'explication de l'univers I Le néant prend vie ; le néant ne prend vie que pour se savoir néant; et le néant qui se dit: « je suis néant » est la raison d'être de tout ce qui est. Je disais tout à l'heure que le soleil penchait à l'horizon. Maintenant les dernières lueurs du crépuscule ont disparu ; la nuit est close ; c'est une nuit noire et sans étoiles. Oui, Messieurs, mais il n'y a jamais sur la terre une nuit tellement sombre, qu'elle autorise à désespérer du retour de l'aurore. Si l'esprit moderne est tel qu'on nous le peint, il a perdu tous les rayons de la lumière ; mais le soleil n'est pas mort.
La doctrine du néant et de l'illusion est entièrement incompréhensible, dans le sens où comprendre signifie avoir une idée claire et directement saisissable. Mais, si l'on suit la chaîne des idées et leur déroulement lo^
* Études critiques sur la UtUrature contemporaine, par Edmond Scherer. — M. Sainte-Beuve, p. 854.
ti4 CtNÛtlIÂMB DISCOURS.
giqae, comme on mathématicien suit les transformations d'une formule d'algèbre, sans considérer son contenu réel, il est facile de se rendre compte de Torigine de cette théorie. Si l'esprit humain est Tesprit absolu, iln'aaucune règle au-dessus de lui. S'il n'y apas de règle, toutes les pensées se valent puisqu'on ne saurait signaler l'erreur sans recourir à une règle de vérité. Si toutes les doctrines sont également vraies, les propositions directement et absolument contradictoires sont également vraies. Si tout est vrai, il n'y a pas de vérité ; car la vérité ne se conçoit que dans une opposition à l'erreur au moins possible. S'il n'y a pas de vérité, la raison humaine qui cherche le vrai par un mouvement naturel et constitutif de son essence, comme l'aiguille aimantée cherche le pôle, la raison est une chimère. La vérité que cherche la raison est un rapport exact de la pensée à la réalité du monde. Si la recherche de ce rapport est chimérique, les deux termes : l'esprit et le monde peuvent être des illusions. Illusion fugitive en face d'une illusion infime : tout est là. Vous voyez que ces formules s'enchaînent avec une précision rigoureuse. Les ténèbres nous deviennent visibles, ou, en d'autres termes, nous acquéi^ons une parfaite intelligence de l'origine et des développements de l'absurdité. Supprimez Dieu, loi de notre volonté, garantie de àotre pensée; divinisez la nature humaine ; et un courant fatal vous fera échouer deux fois sur les rives de l'absurdité morale et sur cel-
l'humanité. 345
les de Tabsurdité intellectuelle. Ces tristes naufrages sont mis sous nos yeux dans des exemples éclatants ; il était facile d'en indiquer la cause.
La considération du beau nous offrirait des remarques analogues. L'esprit humain devenant l'objet de notre adoration, il faut renoncer aie juger en tout,|et supprimer les règles de l'idéal dans l'art, comme celles de la morale dans la conduite et de la vérité dans la pensée. H faut nous faire une esthétique qui accepte tout, et trouve également légitime tout ce qui recrée le Dieu-humanité, dans la grande variété de ses goûts. Alors les hautes aspirations s'éteignent, le beau cède la place à l'agréable ; et comme le laid et le difforme plaisent à un goût vicié, il faut donner place au laid dans le Panthéon de la beauté. L'art dépouillé de sa couronne devient le triste, et souvent l'ignoble serviteur des goûts et des caprices du public. Je n'insiste pas. La prétention des adorateurs de l'humanité est d'élargir assez leur conscience pour tout accepter, d'élargir assez leur pensée pour tout comprendre. Ils expliquent tout sauf ces trois détails : la conscience, le cœur et la raison. Le bien et la vérité se vengent à la fin de leur long mépris : et la première punition de ceux qui acceptent tout, dans l'espoir de tout comprendre, c'est de ne plus comprendre ce qui fait la vie de l'humanité.
Ne dressons paS| Messieurs, des autels à l'esprit humain^ car un encens adultère l'étourdit,^ et finit par
le tuer. L'homme est grand, il est sublime avec Tespoir immortel au cœur et Taoréole divine au front; mais pour qu'il conserve sa grandeur, laissons-le à sa place. Laissons-lui les luttes qui font sa gloire, la condamnation de ses propres misères qui fait son honneur, les pleurs versés sur ses fautes qui sont le plus irrécusable témoignage de sa dignité. Laissons-lui les pleurs, le repentir, le combat et l'espérance ; mais ne le déifions pas ; car, dès qu'il aura dit : « je suis Dieu, » privé à l'instant de tous ses biens, il se trouvera nu et dépouillé.
Avant de déifier l'homme , les païens du moins le transfiguraient en le plaçant dans l'Olympe. Aujourd'hui, c'est l'humanité telle qu'elle est sur la terre qu'on propose à notre adoration. On cherche à jeter un voile sur l'audace insensée de cette tentative , en nous parlant du progrès qui amènera peu à peu la pleine réalisation de notre divinité. Mais hélas! notre histoire est déjà longue, et aucune induction raisonnable ne justifie les espérances vagues d'imaginations échauflFées. De grands progrès s'accomplissent ; mais ils n'annoncent rien qui doive satisfaire ici-bas les besoins profonds de notre nature. La charité a paru sur la terre; cependant il y a toujours des pauvres parmi nous, et il semble qu'il y en aura toujours. Un souffle de justice et d'humanité a pénétré les institutions sociales; la politique toutefois n'est pas devenue le domaine de la vérité parfaite et de la justice absolue, et
l'humanité. W
il ne semble pas qu'elle doive jamais.le devenir. L'industrie a enfanté des merveilles; nous dévorons aujourd'hui l'espace; nous ne parviendrons pas toutefois à aller si vite que la souflfrance et la mort ne réussissent à nous atteindre. Les grandes sources de la douleur n' ont pas tari ; le chant de nos poètes fait vibrer encore, autant qu'aux jours antiques, les cordes de la tristesse. Le progrès s'accomplit, témoignage assuré d'une main bienfaisante qui dirige l'humanité dans ses destinées ; mais tout nous dit que le sol de notre planète sera toujours trempé de larmes, que l'atmosphère qui nous enveloppe retentira toujours des vibrations de la douleur. Aussi loin que' peut s'étendre notre vue, nous prévoyons une humanité soujffrante, et qui ne pourra trouver la paix, la joie, l'espérance, que dans l'attente de nouveaux cieux et d'une nouvelle terre, où la justice habitera.
s S'il n'y a pas de Dieu au-dessus de l'homme, d'éternité au-dessus du temps, de monde divin au-dessus de notre séjour actuel; si nos besoins les plus pro-. fonds doivent être toujours trompés ; si les cris que nous poussons vers le ciel ne doivent jamais être entendus; si nous n'avons d'espérance qu'un avenir où nous ne serons plus, et dont toute la consolation sera d'attendre un autre avenir qui ne viendra jamais; si l'humanité telle que nous la connaissons est la perfection de l'univers: si tout cela est, oui, le mot de l'énigme universelle est illusion et mensonge. Alors,
devant le monstre du destin qui nous produit à la vie pour nous détruire, qui n'allume dans notre sein la soif du bonheur que pour se rire de nos misères ; en présence de cette voûte étoilée qui nous parle de Pinfini, sans qu'il y ait d'infini; en présence de cette nature menteuse qui se pare de mille symboles d'immortalité, sans qu'il y ait d'inmiortalité ; en présence de toutes ces déceptions, il est permis à l'homme de maudire le jour où il est né, ou de s'enivrer de folles joies, en buvant à la coupe de l'étourdissement. Mais , un secret instinct nous dit que la tristesse est un désordre et l'étourdissement une dégradation. Ayons confiance en cette voix profonde de notre nature. Le bien, la vérité, la beauté, descendent comme des traits de lumière dans les ombres de notre eidstence ; suivons-les du regard de la foi jusqu'au foyer divin dont ils procèdent. Tout s'écoule, tout se dérobe incessamment sous nos pas; mais notre âme ne s'étonne de cet écoulement de toutes choses que parce qu'elle porte en elle des gages de l'immuable éternité. « Spectateur (( éphémère d'un spectacle étemel, Thomme lève un tt instant les yeux vers le ciel, et les referme pour toutt jours; mais, pendant cet instant rapide qui lui est « accordé, de tous les points du ciel et depuis les bor- « nés de l'univers, un rayon consolateur part de cha- « que monde et vient frapper ses regards, pour lui « annoncer qu'il existe un rapport entre l'immensité « et lui, et qu'il est associé à l'éternité*. » * Xayier de Maistre.
l'humanité. 249
Ces pressentiments sublimes ne seraient-ils que des . rêves ? Des rêves ! Ignorez- vous que nos rêves ne créent rien, et ne sont jamais que des réminiscences confuses et des combinaisons fantastiques des réalités perçues pendant la veille? Quelle est donc cette veille mystérieuse pendant laquelle nous avons vu l'éternel, l'infini, la perfection du bien, la plénitude de la joie, toutes ces images sublimes qui viennent hanter notre esprit, pendant le songe de la vie? Souvenirs de notre origine! pressentiments de nos destinées ! livrons-nous à ces instincts de l'âme; et, si tout ici-bas nous fuit d'une fuite éternelle.
Soyons comme l'oiseau posé pour un instant
Sur des rameaux trop frêles, Qui sent ployer la branche et qui chante pourtant,
Sachant qu'il a des ailes '.
« Victor Hugo.
Messieurs,
L'homme n'est pas un simple produit delà nature ; il s'efforce en vain de se dégrader en voulant trouver l'explication de son être spirituel dans un perfectionnement de la matière. L'homme n'est pas le sommet et le principe de l'univers ; il s'efforce en vain de se diviniser. D n'est grand que par les rayons divins qui traversent son cœur, sa conscience et sa raison; dès qu'il croit être la somxe de la lumière, il entre dans la nuit. Lorsque la pensée s'est élevée de la nature à l'homme, il faut qu'elle retombe, si son élan ne la porte pas jusqu'à Dieu. Ces affirmations ne font que traduire les grands faits de l'histoire intellectuelle de l'humanité. « n n'y a pas, » disait Gicéron, « il n'y a pas de nation « assez barbare, d'hommes assez farouches pour n'avoir
« pas quelque teinture de religion. Plusieurs peuples « se font de fausses idées des dieux; mais tous admétv( tent l'existence d'une puissance et d'une nature di- « vine.... Or, dans quelque matière que ce soit, lecon- « sentement de toutes les nations doit se prendre pour « une loi delà nature *. » Aucune découverte n'aatténué la valeur des paroles de l'orateur romain. Dans les civilisations les plus dégradées, il reste toujours quelque vestige du sentiment religieux, La connaissance du Créateur nous vient de la tradition chrétienne; mais l'idée plus ou moins vague d'un monde divin se trouve partout où il y a des honmies.
Cicéron présente ce consentement universel comme une preuve très-forte de l'existence des dieux. Les soutiens de l'athéisme contestent la valeur de cet argument. Ils disent: « L'opinion générale ne prouve rien. Combien de légendes fabuleuses érigées par la croyance commune en vérités historiques ! L'humanité entière a cru pendant longtemps que le soleil tournait autour de la terre. La vérité ne fait son chemin dans le monde qu'en contredisant les opinions généralement reçues. La foi du grand nombre est plutôt une marque d'erreur
^ Firmissimum hoc afferri videtar, cur deos esse credamus, quod nuUa gens tam fera, nemo omnium tam sit immanis, c^jus mentem non imbuerit deorom o^inio. Multi de diis praya sentioût, id enim vitioso more effid solet; omnes tamen esse yim
et natnram diTinam arbitrantor Onmi antem in re canseafiio
omnium gentium, lex naturse putanda est. Tuscul, i, 13.
qu'un signe de vérité. » Cette objection repose sur une confusion d'idées. L'humanité n'a pas de témoignage à rendre sur des questions scientifiques dont la solution est réservée à de patientes études ; mais l'humanité rend témoignage de ce qu'elle est. L'universalité delà religion démontre que la recherche du divin est, comme le dit l'orateur romain, une loi de la nature. Quand nous remontons de la matière à l'homme, et de l'homme à Dieu, nous ne cheminons donc pas dans une Voie arbitraire, nous marchons selon la loi de la nature constatée par le témoignage de l'humanité. D faut avoir l'esprit très-hardi, et très-léger en même temps, pour ne pas sentir l'importance de cette considération.
De nos jours, l'athéisme renaît. En repassant dans votre mémoire les symptômes de cette renaissance, tels que nous les avons signalés, vous pourrez reconnaître que la négation directe et primitive de Dieu est relativement rare ; ce qui est fréquent, c'est la tentative d'opérer la soustraction de Dieu , si j'ose parler ainsi. On oppose à toute théorie religieuse une fin de nonrecevoir, et l'on s'exprime à peu près comme suit: (( Gomment se font les vraies sciences? Par l'observation d'une part et par le j^aisonnement de l'autre. Par l'observation, et le raisonnement appliqué à l'observation, nous obtenons la science de la nature et la science de l'humanité. Mais voulons-nous nous élever au-dessus de la nature et de l'humanité? la base derobserration nous manque ; et la raison fonctionne à vide. D n'y a
Î54 SIXliMe DISGOUBS.
donc pas de voie possible pour atteindre Dieu. Dieu est-il un objet d'expérience ? Non. Dieu peut-il être démontré apriari par des syllogismes ? Non. L'idée de Dieu ne peut donc être établie, comme répondant à une réalité, ni par la voie deTexpérience, ni par la voie duraisonnement ; c'est une simple hypothèse. Du reste, lyoute-t-on, dans ce point de vue, nous ne prétendons point (le Ciel nous en préserve!) exclure le sentiment du divin de l'âme, ni le mot Dieu des belles poésies. Nous acceptons les pensées religieuses comme des rêves pleins de charme. Mais parle-t-on de la réalité? Dieu est une hypothèse, et l'hypothèse n'a pas d'entrée dans la science des réalités, y»
Ces pensées font à ceux qui les acceptent une position qui n'est pas sans avantages. Lorsqu'un esprit positif dit en souriant: « Croiriez-vous en Dieu par hasard? » on peut lui répondre, en souriant aussi: )> Âi-je dit que Dieu fût un être réel? » Et si un homme religieux demande : « Est-ce que vous^ tomberiez dans l'athéisme? » on peut s'indigner et dire: « Jamais nous n'avons nié Dieu; qui le dit est un calomniateur!» Ainsi Dieu demeure pour les nécessités de la poésie et de l'art. Mais comme on ne peut savoir ni ce qu'il est, ni s'il est, la vie réelle s'établit tout entière en dehors de lui. Cette position prise à l'égard de la religion peut être, dans certains ca?, un artifice littéraire. Dans d'autres cas, elle est sérieuse. H est des natures extrêmement délicates qui, touchées par le souffle du scep-
LE GRBATEOR. ^W
ticisme moderne, ont perdu toute foi positiye; mais le besoin du bon, Tinstinct du pur les garde et les dirige, en l'absence de toute croyance , et elles ne nient pas ce qu'elles ne croient plus. C'est une situation d'ftme exceptionnelle. Est-elle la yôtre ? etyoulez-vous la conserver? Marchez dans une voie solitaire, et ne cherchez pas à communiquer yos idées aux autres. Le contact du public, et le déploiement même de votre pensée, réclamé par une œuvre de prosélytisme , vous placerait sous l'empire des lois qui dirigent l'esprit humain en ces matières. Or, quelles sont ces lois? Un poëte nous a déjà répondu :
En présence du Ciel, il font croire on nier.
Un écrivain fameux ja nous développer la même pensée: « Le doute sur les choses qu'il nous importe « de connaître, dit J.-J. Rousseau, est un état trop M violent pour l'esprit humain; il n'y résiste pas long- « temps; il se décide malgré lui de manière ou d'autre, a et il aime mieux se tromper que de ne rien croire*. i*
Telle est la loi. Nous avons rencontré la prétention de maintenir la pensée en dehors de Dieu, sans le nier ni l'affirmer, et nous avons vu cette prétention détruite par le fait. Le sceptique fait de vains efforts pour demeurer dans le doute; le terrain lui manque et il glisse
* Profession de foi du Vicaire savoyard.
t56 SIXIÈME DISCOURS.
dans la négation : il affirme que Thumanité s'est trompée, et que Dieu n'est pas. Cette négation ne réussit pas non plus à se maintenir ; elle heurte trop violemment tous les instincts de la nature. L'esprit humain a un besoin impérieux d'adoration; si Dieu lui manque , il se ïï\et donc à adorer la nature ou l'humanité ; l'athéisme se transforme en idolâtrie. Rappelez-vous les destinées de l'école critique et de la philosophie positive! Examinons maintenant, avec une attention sérieuse, la tentative d'éliminer Dieu qui est le point de départ de ce fatal entraînement de pensées.
Dieu n'est pas un objet d'expérience, je l'accorde. Je l'accorde du moins en ce sens que Dieu n'est pas un objet d'expérience sensible. L'expérience de Dieu (si vous me passez le terme), le sentiment de son action sur les âmes n'est pas un phénomène observable pour tous, etendehorsdeconditions spirituelles déterminées. Pour sentir l'action de Dieu, il faut s'approcher de lui. Pour s'approcher de lui, il faut, sinon croire à son existence, du moins ne pas la nier. Les captifs de la caverne de Platon ne sauraient faire l'expérience de la lumière, aussi longtemps qu'ils couvrent de leurs railleries ceux qui leur parlent du soleil. Dieu n'est pas l'objet possible d'une démonstration à)la façon des géomètres, je l'accorde encore; je l'accorde pleinement, je l'ai cléjà proclamé. Tout homme qui raisonne, affirme Dieu, en un sens ; et la base de tout raisonnement ne saurait être le terme d'une démonstration. Dieu est
donc une hypothèse, au point de vue de la science construite selon nos méthodes ordinaires ; je l'accorde*. Ici, Messieurs, permettez-moi une explicationincidente. En disant: Dieu est une hypothèse, je risque d'exciter chez plusieurs d'entre vous un étonnement mêlé de quelque scandale. Veuillez vous rappeler la nature de cet enseignement. Nous sommes loin ici du calme recueillement du sanctuaire et de la parole grave qui descend avec autorité de lèvres sacerdotales. Je vous ai introduits dans les luttes ardentes de la pensée contemporaine , au milieu des clameurs de l'école^ L'âme qui cherche à s'unir à Dieu, pour puiser à leur soui-ce et la force et la joie, a mieux à faire que d'entendre des discours tels que ceux-ci. La solitude , la prière , une activité calme sous la dictée de la conscience sont pour elle les voies les meilleures, et les discussions danslesquellesnousnous trouvons engagés ne sontpas exemptes peut-être de tout péril pour qui est resté sans trouble dans la simplicité première de sa foi. Mais nous ne sommes pas les maîtres de nos voies, et les circonstances du temps actuel nous imposent des devoirs spéciaux. Les barrières qui séparaient l'école et le monde sont partout renversées. Partout des lambeaux de philo-
* Je prie ceux de mes lecteurs qui ont lliabîtude des rechevches philosophiques de considérer que si j'avais à soutenir ma thèse dans la langue de l'école, je la traduirais ainsi: « L'existenre de Dieu est le postulat de la raison théorique, aussi bien que celui de la raison pratique. »
258 SIXIÈME DISGOUBS.
Sophie, et bien souvent de mauvaise philosophie, des fragments épars de science théologique, et bien souvent d'une science théologique déplorable, s'insinuent dans la littérature courante. Il n'est pas une revue littéraire, il n'est presque pas un journal politique qui ne parle à l'occasion, ou sans occasion, des problèmes relatifs à nos intérêts étemels. Les croyances les plus saintes sont attaquées tous les jours, dans les organes de la publicité courante. En de telles conjonctures, les hommes qui gardent une foi dans leur âme peuvent-ils rester comme des chiens muets, ou se tenir enfermés dans les limites étroites de l'école? Non, sans doute. Il faut bien descendre sur le terrain commun, et venir combattre à armes égales les grands combats de la pensée. Pour cela, il est nécessaire d'employer des termes qui peuvent alarmer quelques consciences , de poser des questions qui risquent d'étonner les âmes croyantes. Mais il le faut , afin de combattre les adversaires sm* leur propre terrain ; il le faut, parce que c'est ainsi seulement qu'en étonnant quelques-uns, on peut démontrer à tous que le torrent dés négations n'est qu'une ravine d'eau dont le passage ne saurait même limer, de manière à y laisser sa trace, le rocher des siècles.
Je reprends donc mon argumentation. Dieu n'est ni un objet d'expérience , ni un objet de démonstration proprement dite. Au point de vue delà science, telle qu'on la comprend à l'ordinaire , de la science qui suit l'enchaînement de seç déductions, sans se rendre atten-
tive aux bases mêmes de tout le travail de la pensée. Dieu, cette première des réalités pouruneâme croyante, cette expérience de toutes les heures, cette évidence supérieure à toute preuve, Dieu est une hypothèse. Je l'accorde. On conclut : donc, Dieu n'a pas de place dans la science » car l'hypothèse n'a aucune place dans une science digne de ce nom. Je le nie. Pour appuyer cette négation, je vais établir que l'hypothèse qu'on prétend bannir, est le principe générateur de tout le savoir humain.
D'où procède la science? Résulte-t-elle de l'expérience pure? Non. Que nous enseigne l'expérience toute pure? Rien. L'expérience, séparée de tout élément de raison, ne nous révèle que nos propres sensations. C'est ce qu'af ort bien démontré un philosophe écossais. Hume , et cette démonstration a fait sa gloire. H est facile, sans même avoir aucune teinture de philosophie, de bien entendre ceci : La science se fait par la pensée. Or, si nous ne possédions pas la faculté de penser, elle ne nous serait pas donnée par l'expérience. La pensée n'entre pas par l'œil ou l'oreille. Supposez un corps vivant, privé de raison: son œil réfléchira les objets comme un miroir, son tympan vibrera aux ondulations de l'air ; mais il n'aura aucune pensée, il ne saura rien.
La science se fait-elle par la raison pure? Non. Personne ne saurait dire ce qu'est la raison pure, car l'exercice de notre pensée est indissolublement lié à
â60 SIXIÈME DISCOURS.
l\expérience. Mais , sans nous arrêter à cette considération, demandons-nous ce que peut la raison pure, privée de tout objet d'expérience? Une seule chose: se reconnaître elle-même. Or la raison se reconnaissant elle-même ne crée que la logique, c'est-à-dire la théorie des lois de la connaissance. Quelques philosophes ont bien entrepris de démontrer que la raison, à force de se contempler , pouvait arriver à la connaissance de toutes choses. Ils ont soutenu que tous les secrets de l'univers sont contenus dans notre pensée , et qu'en raisonnant juste on peut faire l'astronomie sans regarder les étoiles , et écrire l'histoire du genre humain sans prendre la peine de fouiller laborieusement les annales du passé. Mais ces tentatives pour cmstruire les faits, au lieu de les observer, ont trop mal réussi pour mériter une attention fort sérieuse.
La science ne procède donc pas de l'expérience pure; elle ne procède pas de la raison pure; d'où vient-elle? De la rencontre de l'expérience et de la raison. L'homme observe, et il constate que les faits sont régis selon l'intelligence. Il crée les mathématiques , et découvre que les phénomènes du ciel et de la terre sont réglés selon les lois du calcul. Sa pensée rencontre dans les faits les traces d'une pensée semblable à la sienne. Si quelqu'un de vous le conteste , j'en appelle encore une fois à l'almanach. La science ne naît donc que d'une rencontre de l'expérience et de la raison; comment s'opère cette rencontre? Toute la question de l'origine
de la science est là. Cette rencontre n'est pas nécessaire;
elle ne résulte pas simplement de la persévérance de
l'observation. La rencontre de l'esprit et des faits constitue une découverte. La pensée qui a réglé le monde peut rester longtemps voilée à notre esprit. Un jour, le voile se lève et la pensée de l'homme se retrouve et se reconnaît dans les phénomènes qu'elle contemple. Nous rencontrons là l'exercice d'une faculté spéciale
. qui n'est ni la faculté d'observer ni la faculté de raisonner ; mais la faculté de découvrir. Quand un homme la possède à un certain degré, nous l'appelons un homme de génie. Le génie , ou la faculté de découvrir, est le principe générateur de la science, et tous nous possédons cette faculté à un certain degré. Cependant, chose bizarre ! ce principe est à peine indiqué par un grand nombre de 'logiciens. Ils développent longuement les règles de l'observation et les règles du raisonnement: et il semble que, dans leur pensée , la jonction de la raison et de l'expérience s'opère toute seule et nécessairement. J'ai enseigné la logique ainsi, pendant vingt ans, jusqu'à ce qu'un jour, en y pensant mieux, j'ai dû me dire (pardonnez -moi cette citation peu grave):
Tu n'avais oublié qu'un point:
C'était d'éclairer ta lanterne.
La rencontre de l'intelligence et des faits est une découverte; et la découverte dépend d'une faculté chan-
262 StXlftME OlSGOORé.
tée par les poètes, admirée par rhumanité, et trop peu remarquée par les logiciens : le génie. Le génie a pour caractère une illumination subite de la pensée, don gratuit et qui ne saurait s'acheter. Mais, hâtonsnous de fournir une explication nécessaire. Le génie est un fait primitif, un don; mais l'œuvre du génie a des conditions, ou plutôt une condition : le travail. Le travail ne remplace pas le génie, mais le génie ne dispense pas du travail; la nature ne livre ses secrets qu'à ceuit qui l'observent avec une longue patience. On demandait un jour à Newton comment il avait trouvé le système du monde. Il répondit avec une naïveté sublime : « En y pensant toujours. » Il indiquait ainsi la condition de toute grande découverte; mais il oubliait la cause : la nature propre de son intelligence. Il fallait penser toujours aux mouvements des astres ; mais il fallait de plus être Isaac Newton. Tant d'autres y avaient pensé, aussi longtemps que lui peutêtre, et n'avaient pas trouvé.
Le travail, condition des découvertes, doit avoir pour effet de reconnaître les méthodes vraiment appropriées à la nature des recherches, et de mettre la pensée au courant de la science. En effet, toute découverte scientifique suppose une série de découvertes antérieures qui ont amené l'esprit au point où il est possible de voir quelque chose de nouveau. C'est pour cela qu'une découverte s'offre souvent i deux ou trois esprits i la fois, lorsqu'il se trouve, à la même époque, deux ou
Le chÉATetJA. «63
trois esprits doués de la même puissance. Us voient ensemble, parce que le mouvement de la science les a portés sur le même sommet : c'est la condition ; et parce qu'ils ont la même puissance de regard : c'est la cause. Il y a donc une méthode pour se mettre sur le chemin des découvertes; mais il n'y a pas de méthode pour découvrir. L'homme de génie voit, là où les autres ne voient pas , et lorsqu'il a vu tout le monde voit après lui. Si vous pouviez, munis de l'anneau Gygès, pénétrer dans les cabinets des savants, au moment où une grande découverte vient de se faire, vous en verriez plus d'un se prendre la tête et se dire « Imbécile ! comment ne l'as-tu pas vu? cela était si simple! » La vérité paraît simple lorsqu'elle a été trouvée. La découverte, qui a le travail pour condition, est donc le principe des progrès de la science. Sous quelle forme une découverte se présente-t-elle à l'esprit de son auteur? Gomme une supposition, ou, ce qui est la même chose, comme une hypothèse. L'hypothèse est le procédé unique des progrès delà science. Si nous ne supposions rien, nous ne saurions rien. Nous aurions beau regarder le ciel et la ten'e pendant l'éternité, jamais notre œil ne lirait les lois de l'astronomie sur les astres du ciel, ni les lois de la vie sur l'écorce des arbres, ou dans les entrailles des animaux. Gela est vrai, même des mathématiques. La contemplation indéfiniment prolongée de la série des nombres, ou des formes de l'espace, ne produirait ni l'arithmétique ni la
géométrie, si l'esprit humain ne supposait entre les nombres et les lignes des rapports qu'il ne peut démontrer qu'après les avoir supposés. On distingue parfaitement les conditions qui ont préparé et permis une supposition féconde, mais l'hypothèse en elle-même n'a aucune nécessité. Elle apparaît comme un trait de lumière qui traverse l'intelligence * .
La scie du charpentier ouvre une planche d'un bout à l'autre, sous les seules conditions du travail et du temps ; mais la découverte de la vérité garde toujours un caractère subit et imprévu. Ariîhimède saute d'une baignoire et parcourt les rues de Syracuse en s'écriant: « J'ai trouvé! » Pourquoi? L'éclair du génie Ta visité à l'improviste. Il n'était pas simplement arrivé au terme d'un travail dont la fin pouvait être prévue. Pythagore découvre un théorème géométrique ; il offre, dit-on, un sacrifice aux dieux,. en témoignage de sa reconnaissance. Il pensait donc que, selon la belle ex-
* Depuis que ces lignes ont été publiées, j'ai eu la satisfaction de lire dans un récent écrit de M. Claude Bernard: < L'apparition d'une idée juste et féconde est toute spontanée, et sa nature est tout individuelle. C'est un sentiment particulier, un qmd j^oprium qui constitue l'originalité, l'invention ou le génie de chacun. Une idée neuve apparaît comme une relation nouvelle ou inattendue que l'esprit aperçoit entre les choses.... De même qu'il ne poussera jamais dans le sol que ce qu'on y sème, de même il ne se développera par là méthode expérimentale que les idées qu'on lui soumet. » (InbroâMcMon à VEtude de la médecine expérimentale, pages 59 et 60.)
LE GRÉATEUn. :265
pression de Malebranche, le travail et l'attention sont une prière muette que noUs adressons au maître de la vérité : le travail est une prière et la découverte un exaucement.
Lorsqu'on méconnaît ce caractère tout à fait spontané de la découverte, lorsqu'on pense que l'observation des faits produit nécessairement leur explication, on doit admettre qu'une découverte est confirmée par cela même qu'elle est faite. Il n'en est point ainsi. L'hypothèse ne porte pas au front, au moment où elle naît, le signe certain de sa vérité. Un éclair traverse la pensée du savant ; mais il lui tant des études, et souvent de longues études pour savoir si c'est une vraie lumière, ou un simple éblouissement Toute supposition suggérée par l'observation doit être confirmée par son rapport aux données de l'expérience. Ecoutons un grand inventeur, Kepler. Il rend compte de la découverte d'une des lois qui ont immortaUsé son nom.
« Après avoir trouvé les dimensions véritables des « orbites, grâce aux observations de Brahé et à l'efu fort continu d'un long travail, enfin j'ai découvert « la proportion des temps périodiques à l'étendue de tt ces orbites. Et si vous voulez en savoir la date pré- « cise, c'est le 8 mars de cette année 1618 que, d'abord tt conçue dans mon esprit, puis maladroitement es- « sayée par des calculs, partant rejetée comme fausse, « puis reproduite le 15 de mai avec une nouvelle énera gie, elle a surmonté les ténèbres de mon intelligence,
266 SIXIÈME DlSCOlàS.
« si pleinement confirmée par mon travail de dix-sept u ans sur les observations de Brahé, et par mes proi( près méditations parfaitement concordantes, que je tt croyais d'abord rêver, et faire quelque pétition de «i principe ; mais plus de doute : c'est une proposition a très-certaine et très-exacte*. »
Toute la logique des découvertes est déposée dans ces lignes; et ces lignes sont un témoignage rendu par un témoin des plus compétents. Vous y voyez les conditions d'une bonne hypothèse : Kepler a longuement étudié les phénomènes dont il veut trouver la loi ; il les a étudiés par lui-même, et au moyen des découvertes de Brahé son prédécesseur. La loi s'est offerte à son esprit à un moment donné, le 8 mars 1618. Mais il ne sait pas encore si c'est une lumière vraie, ou une lueur trompeuse. Il cherche la confirmation de son hypothèse ; ne la trouve pas, parce qu'il se trompe, et rejette sa pensée comme vaine. La pensée revient, un travail nouveau la confirme ; l'hypothèse devient une loi, une proposition certaine.
Telle est la marche régulière de la pensée. Une hypothèse n'a le droit de se produire que lorsqu'elle a passé à l'état de loi, en étant duement confirmée. Il est cependant des esprits doués d'une sorte de divination qui sentent comme par instinct la vérité d'une découverte, avant même qu'elle ait été confirmée. On
' Harmonices mundi libri qtûnque.
raconte que Copernic, ayant trouvé ou retrouvé, le vrai système des mouvements planétaires, rencontra un contradicteur qui lui dit : « Si votre système était vrai, Vénus aurait des phases comme la lune; or, elle n'en a pas, donc votre système est faux. Qu'avez-vous à répondre? » — « Je n'ai rien à répondre, dit Copernic (Tobjeclion en effet était grave); mais Dieu fera la grâce qu'on trouvera la réponse *. » Galilée vint, et à Taide du télescope on reconnut que Vénus a des phases comme la lune ; la confiance de Copernic fut justifiée. La carrière scientifique de M. Ampère, l'illustre physicien, a présenté un fait analogue. Se fiant, comme Copernic, à une sorte d'intuition de la vérité, il lut un jour à l'Académie des sciences la description complète d'une expérience qu'il n'avait jamais faite. Il la fit ensuite, et le résultat fut parfaitement conforme à ce qu'il avait pressenti. Le génie est ici élevé à la seconde puissance, puisqu'il a tout ensemble et le don de la découverte et le pressentiment juste de sa confirmation; mais ce sont là des faits exceptionnels, et c'est le cas de dire avec Mithridate que
Pour être approuvés, De semblables projets veulent être achevés.
* L'authenticité de cette réponse est contestée ; M. Ar^go la donne dans des termes différents ; mais le point de vue de la critique historique a peu d'importance ici, parce que mon but n'est pas d'établir un fait, mais de mettre une idée en relief dans un exemple.
tM StXiÈME DlSGOtJHâ.
N'encourageons personne à tenter d'aussi périlleuses aventures, et rappelons par un grand exemple la marche régulière de la science. Newton, après avoir découvert la loi qui règle les mouvements des deux, en chercha la confirmation dans une immense série de calculs. Véritable ascète de la science, il s'imposa un régime dur comme celui d'un trappiste, pour que sa vie se concentrât tout entière dans les fonctions de l'intelligence; et ce n'est qu'après quinze mois d'un travail obstiné qu'il s'écria : « J'ai trouvé ! Mes calculs ont en effet rencontré la marche des astres. Gloire à Dieu! qui nous a permis d'entrevoir le bord de ses voies 1 » Et l'astronomie, posée sur une base plus large et plus solide, prit un élan nouveau..
C'est ainsi que l'esprit humain acquiert le savoir. Gomment donc l'hypothèse se trouve-t-elle décriée? Comment peut-on dire gravement que nous avons exclu l'hypothèse du domaine de la science, puisqu'à l'instant où la faculté de supposer cesserait d'être en exercice, la marche de la science serait arrêtée; puisque, sauf un petit nombre de principes dont l'évidence est immédiate, toutes les vérités que nous possédons ne sont que des suppositions confirmées par l'expérience? Le voici: Notre esprit forme mille suppositions diverses, au gré de sa fantaisie ; et il redoute le labeur de l'étude qui seul le met en position de faire des suppositions fructueuses. Nous sommes toujours tentés de deviner, au lieu de nous mettre, par des ob-
. LR CRÉATGUR. Î69
servations patientes, sur la voie des véritables découvertes. On a donc médit, à juste titre, des théories hâtivement construites, et le chancelier Bacon a eu raison de penser qu'il faut attacher à l'esprit humain du plomb, et non pas des ailes. On en a conclu que le plus simple serait de couper les ailes de la pensée, sans réfléchir que dès lors elle demeurerait immobile. Parce qu'on avait abusé de l'hypothèse, on a cru qu'on pouvait s'en passer.
Les suppositions légères et prématurées ont donc déconsidéré l'hypothèse, en encombrant la science d'une foule d'imaginations vaines ; mais cet encombrement n'aurait pas eu de gravité sans l'obstination qu'on a mise trop souvent à soutenir des théories fausses contre l'évidence des faits. Si Ampère, voyant son expérience manquer, avait continué à soutenir son dire, il n'aurait pas fait preuve d'une heureuse audace, mais d'une obstination ridicule. Le génie luimême se trompe, et l'expérience seule discerne les lois véritables des simples caprices de notre pensée. Nous avons soutenu les droits de la raison dans l'exercice spontané de la faculté de découvrir; mais gardonsnous de méconnaître les droits de l'expérience. Seule elle prépare les découvertes ; seule elle peut les coufiimer. Un système, si bien lié qu'il puisse être,, est convaincu d'erreur par le moindre fait qui véritablement le contredit. Un philosophe grec démontrait par des arguments captieux que le mouvement est impos-
S70 sixièmf: discours.
slble. Diogène faisait partie de l'auditoire ; il se leva et se mit à marcher : la réponse était suffisante. Vous vous rappelez, si vous avez lu Walter Scott, la démonstration savante de cet antiquaire qui détermine une ruine, romaine ou celtique, je ne sais ; et l'intervention de ce mendiant, qui n'a aucun système archéologique, mais qui a vu bâtir et tomber en ruines l'édifice dont il s'agit. Raisonnez tant qu'il vous plaira; si vos raisonnements ne s'accordent pas avec les faits, vous aurez tissé des toiles d'araignée, admirables peut-être de finesse, mais dépourvues de solidité.
D est temps de résumer ces longues considérations. La science ne naît pas de l'expérience seule; elle ne procède pas de la raison seule ; elle résulte de la rencontre de l'expérience et de la raison. L'expérience prépare la découverte, le génie la fait, l'expérience la confirme. Ce qui distingue les sciences, ce n'est pas le procédé de l'invention qui est partout le même; c'est le procédé du contrôle des vérités supposées. Une découverte mathématique est confirmée par le raisonnement pur, c'est-à-dire par l'observation des idées. Une découverte physique est confirmée par l'observation sensible jointe au calcul. Une découverte dans l'ordre moral est confirmée par l'observation des faits de la conscience. 11 y a entre la physique et les sciences morales une ligne de démarcation profonde qui ne provient pas de la manière de découvrir, qui est toujours la niême, mais du procédé de confirmation ou de cou-
trôle. Les faits moraux n'ont pas moins de certitude que les phénomènes physiques ; mais les faits moraux tombant sous l'influence de la liberté, tous les hommes ne peuvent pas également les percevoir, dans toutes les conditions. Une expérience d'optique se montre aux yeux, et tous les spectateurs la voient également, si toutefois ils ont une même organisation de la vue ; mais une expérience morale a un caractère personnel, et ne se montre à autrui que sous condition qu'il ajoute foi au témoignage de son semblable. Nul dans cet ordre napeut observer directement que ce qu'il concourt à produire. Cette réserve faite, nous pouvons dire que le contrôle des vérités morales se fait par l'expérience comme celui des vérités physiques. Dans tous les domaines, une pensée doit être tenue pour vraie lorsqu'elle rend compte des faits.
Ainsi, Messieurs : Toute vérité scientifique est, dans son origine, une supposition de l'esprit, dont le résultat est d'opérer la rencontre de l'expérience et de la raison, et de permettre ainsi la reconstruction rationnelle des faits.
Tout système a tort contre les faits, si les faits le contredisent.
Quand un système expUque les faits, nous le tenons pour démontré, dans la mesure même où il les explique. Cette rencontre de notre pensée avec la nature des choses est le caractère de ce que nous appelons la vérité,
Si vous m'accordez ces prémisses, ma démonstration est faite, et il ne me reste qu'à conclure. On dit que ridée de Dieu ne saurait trouver de place dans ime science sérieuse, parce que cette idée ne vient ni de l'expérience ni de la raison ; qu'elle n'est qu'une hypothèse, «t que l'hypothèse n'a pas de place dans la science. Je réponds, en me fondant sur les développements qui précèdent : Toute la science résulte de la ^ rencontre de l'expérience et de la raison, et cette rencontre ne se fait que par le moyen de l'hypothèse. Pour la solution du problème universel, il existe dans le monde une hypothèse, proposée à tous par la tradition, et qui porte en particuUer les noms de Moïse et de Jésus-Christ. Cette hypothèse a le droit d*être examinée. Si elle explique les faits, elle doit être tenue pour vraie. L'idée de Dieu rentre donc dans les cadres réguliers de la science ; la tentative de l'éliminer sans examen est sophistique.
Séparons l'idée de Dieu de l'ensemble du dogme chrétien dont elle fait partie, pour la considérer à part. Quelle est cette hypothèse qui porte les noms de Moïse et de Jésus-Christ? Le principe de l'univers est l'Être éternel et infini. Sa puissance est la cause de tout ce qui existe; la conscience de son absolu pouvoir constitue son intelligence infinie. En lui-même, il est Celui qm est; dans son rapport avec le monde, il est la cause absolue, le Créateur. Cette explication de
r univers n'est pas le privilège de quelques savants; elle est enseignée, elle est proposée à tous ; ce ne sera pas là pour nous un motif de la dédaigner. Si nous observons ensuite que cette pensée a renouvelé le monde, qu'elle porte toute notre civilisation, que des milliers de nos semblables élèvent la voix pour nous dire que ce n'est qu'à cette source qu'ils ont puisé paix, lumière et bonheur, nous comprendrons peutêtre que le dédain serait insensé, et que tout nous invite au contraire à examiner avec la plus sérieuse attention une hypothèse qui s'oifre à nous dans des conditions aussi exceptionnelles.
L'hypothèse est posée. Il faut la soumettre à l'épreuve des faits. Où trouverons-nous les éléments de sa confirmation ? Partout, puisqu'il s'agit du principe de toutes choses : dans la nature et dans l'humanité; dans les mouvements des astres qui franchissent les espaces du ciel, et dans l'ascension de la sève qui nourrit un brin d'herbe ; dans les révolutions des empires et dans les plus simples éléments de la vie d'un individu. Il n'y a pas une science de Dieu ; mais toute science, toute^ étude doit aboutir à ce nom sacré. Je n'entreprendrai donc pas d'énumérer toutes les confirmations de la pensée qui fait du créateur le principe de, l'univers : pour dire toutes les preuves de l'Être infini, il faudrait un discours éternel. Nous avons bégayé quelques-unes des paroles de ce discours sans fin, en montrant que, sans Dieu, la pensée, la conscience
f74 SIXIÈME DISCOURS.
et le cœur tombent privés d'appui : ce fut la matière , de notre second entretien. Nous avons ensuite reconnu que la raison fait d'inutiles tentatives pour trouver le principe universel dans les objets de notre expérience : la nature et Thumanité. Poursuivons, sans pouvoir la compléter, l'étude de ce sujet inépuisable, en montrant que l'idée du Créateur répond seule aux exigences de la raison philosophique.
La philosophie, dans la plus haute acception de ce terme, est la recherche d'une solution pour le problème universel dont les termes peuvent être posés ainsi : L'expérience nous révèle que le monde est composé d'êtres multiples et divers, et, pour aller de suite à la grande division, il y a dans le monde des corps que nous sommes forcés de supposer inertes, et des esprits que nous sentons intelligents et libres. Le monde est composé d'êtres multiples ; c'est l'évidence expérimentale absolue. La raison d'autre part nous forcé à chercher l'unité. Comprendre, c'est ramener les phénomènes à leurs lois, rattacher les effets à leurs causes, les conséquences à leurs principes, c'est toujours mettre l'unité dans la diversité. Tout développement de la science serait immédiatement arrêté, si l'esprit pouvait se contenter de constater les faits dans l'état d'éparpillement où ils sont donnés par l'expérience. Chaque science particulière résume une multitude de faits en un petit nombre de formules; et, au delà des sciences particulières, la raison cherche le
rapport de toutes choses avec un principe unique. Déterminer le rapport de toutes les existences particulières avec une existence qui soit leur principe commun : tel est le problème universel. Ce problème a été fort bi^ exprimé par Pythagore dans une formule célèbre, celle de V Un-multiple. Pour comprendre le monde, il faut s'élever à une unité qui puisse rendre raison de la multiplicité des choses et de leur harmonie, qui est l'unité même maintenue dans la diversité. Si vous entendez bien cette pensée, vous comprendrez facilement la source des grands écarts de l'esprit systématique. L'esprit systématique s'attache à des conceptions insuffisantes et cherche l'unité où elle n'est pas. L'énumération atte^tive des faits qu'il oublie est la barrière qu'il faut lui opposer. Le matérialisme cherche l'unité dans les corps inertes et inintelligents ; il sufKt de lui opposer un fait : la réaUté de l'esprit. Le fatalisme cherche l'unité dans la nécessité. Montrez-lui que son Dieu-destin ne rend pas compte du fait du repentir, par exemple, qui suppose la liberté ; cela suffit. Le culte de l'humanité vous force à vous écrier avec Pascal ; le plaisant Dieu que voilà ! Il y a dans l'amertume de ce sourire une condamnation suffisante de la doctrine. Chercher l'unité, c'est le fond , de toute philosophie. Chercher l'unité trop vite et trop bas, c'est la source des égarements des esprits absolus. Les esprits absolus, quelque grande qu'ils puissent être sous d'autres rapports, sont des esprits fai-
bles, en ce qu'ils ne réussissent pas à garder la vae nette de la diversité des faits à expliquer. Prenez le problème de Pythagore; maintenez les deux extrémités de la chaîne ; ne vous permettez jamais de nier la diversité des choses, parce que c'est la réelle évidence de l'expérience humaine ; gardez-vous de nier l'unité, parce que c'est le fondement de la raison; puis cherchez, parcourez les histoires de la philosophie : vous trouverez une hypothèse, une seule, qui répond aux exigences du problème. Elle remonte à l'origine du monde, je le crois; elle fut entrevue par Socrate, par Aristote et Platon ; mais, dans sa pleine lumière, elle n'appartient qu'aux hommes qui ont reçu le Dieu de Moïse, et qui ont étudié à l'école de Jésus-Christ. Si cette hypothèse explique les faits, elle est bonne, car le propre de la vérité est d'expliquer, comme le propre de la lumière est d'éclairer.
La doctrine du Créateur peut seule nous rendre compte de l'univers, en le ramenant à son principe. Le principe de l'unité ne peut être la matière qui ne saurait produire l'esprit; le principe de l'unité ne peut être l'esprit humain, qui dès qu'il veut se prendre pour l'être absolu, se dissout et s'anéantit. L'unité qui seule peut avoir en elle-même la source de la multiplicité, n'est ni la matière, ni l'idée, mais la puissance, la puissance caractère essentiel de l'esprit, et la puissance infinie, c'est-à-dire créatrice. Le Créateur seul a pu produire des êtres divers, parce qu'il est tout-puissant, et
maintenir rhaimonie entre ces êtres, parce qu'il est un. Le problème universel étant posé, l'idée de la création seule peut le résoudre. Ainsi se montre un accord essentiel entre les exigences de la philosophie et le sentiment religieux; car la religion, ainsi que nous l'avons dit au début de cet enseignement, repose sur l'idée de la puissance divine dont l'acte créateur est la manifestation. La raison et la foi se rencontrent sur les sommets de la vérité. N'entrons pas trop avant dans ces difficultés de la philosophie; et terminons par des considérations moins abstraites.
Le Créateur est le Dieu de la nature. Tout l'univers visible n'est que l'œuvre de sa puissance, la manifestation de sa sagesse. Le poëte des Hébreux invite à louer l'Etemel, non pas seulement les hommes de tout âge et de toutes nations, mais les animaux des champs, les oiseaux de l'air et les cèdres de la forêt, la pluie et le vent, la grêle et la tempête'. Un poëte moderne dit avec grâce :
Le monde entier te glorifie, L'oiseau te chante sur son nid ; Et pour une goutte de pluie Des milliers d'êtres f ontsbéni ".
Ce ne sont pas là de vaines fantaisies de l'imagination. L'homme , conscience de la nature, pontife de
* Ps, cxLvm.
' Alfred de Musset.
l'univers, sent Télan de son cœur Tinviter à traduire le murmure confus de la création en un cantique à rÊtre infini source absolue dé la vie, à Celui qui est Tun, l'étemel, le principe absolu de l'existence.
Le Créateur est le Dieu des esprits. Ce n'est pas seulement le Dieu de l'humanité; « l'immense dté de i< Dieu contient sans doute de plus nobles citoyens que tf l'homme, si faible de raison et si misérable de cœur ^ » Mais parlons de ce qui nous est connu : c'est le Dieu de l'humanité. Tous les peuples doivent lui rendre gloire. Une grande parole a retenti sur la terre : a Désormais, il n'y a plus ni Grec, ni Barbare, ni^Juif ; mais un même Dieu pour tous. iù Les idoles ont commencé à tomber; les dieux des nations ont été arrachés de leur piédestal; ils sont tombés, ils tombent, ils tomberont jusqu'à ce que la connaissance du Créateur unique et souverain couvre le globe comme les eaux de la vaste mer recouvrent le lit de l'Océan.
Le Créateur doit être connu de toutes ses créatures; et dans chacune de ses créatures, il doit être le centre et le but de l'âme entière ; toutes les fonctions de la vie spirituelle mènent à lui. Qu'est-ce que la vérité, la beauté, le bien ? Nous avons déjà répondu, répétons notre réponse :
Posséder la vérité, c'est connaître Dieu; c'est le connaître dans l'ouvrage de ses mains, et c'est le connaître
' Albert de Haller. Lettres sur les vérités les plus importantes de la révélaiion. Lettre 2.
dans son pouvoir absolu, comme la source étemelle de ce qui est, de ce qui pourra être, de toute vérité actuelle ou possible dans F esprit de ses créatures. La vérité nous lie à lui,
Et toute la science est uu hymne à sa gloire.
Il est la source étemelle de la beauté. C'est lui qui donne à l'oiseau son chant, au ruisseau son murmure. C'est lui qui a établi entre la nature et l'homme ces rapports mystérieux d'où naissent les nobles joies. C'est lui qui ouvre, au delà de la nature, les sources fécondes de l'art; l'idéal est un reflet lointain de sa splendeur.
Le bien, c'est encore Lui; c'est son plan ; c'est sa volonté à l'égard des esprits; c'est la parole adressée à la créature libre qui lui dit : Voilà ta place dans l'harmonie universelle. Un triple rayon descend ainsi de la lumière incréée, et devant cette immense clarté je demeure ébloui. Il n'y a plus pour moi de distinction entre le profane et le sacré ; je n'entends plus la diflërence de ces termes. Partout où je rencontre le bien, le vrai, le beau, quel que soit l'homme qui me les apporte, et d'où qu'il vienne, je sens que mépriser en lui cette lueur, ce ne serait pas seulement manquer à l'humanité, ce serait manquer à ma foi. Si mes préjugés, mes habitudes, tendent à mettre mon cœur à l'étroit, ou à rétrécir ma pensée, j'entends une voix
qui me crie : a £lfu*gis ta tente ; allonge ses cordages ; élargis ta tente sans mesure. Portes éternelles, portes de la conscience et du cœur, haussez- vous! Laissez entrer le Roi de gloire'. » Toute vérité, toute beauté, tout bien c'est lui. Là où est mon Dieu, rien n'est profane pour moi. Méconnaître quelqu'un de ces rayons, ce serait ravir quelque chose à sa gloire.
Oh ! que le cœur est au large , quand il est appuyé sur l'auteur de tout bien et de toute vérité. Mais si le cœur est au large , qu'il est bien gardé aussi! Ce Roi de gloire, en effet , s'il est permis d'employer de semblables paroles, ce Roi de gloire, quel est le plus beau fleuron de son immortelle couronne? Puissant, il a créé la puissance ; libre, il a créé la liberté. Et à l'être libre, à l'heure de la création , il a dit : Te voilà fait à mon image! ma volonté est inscrite dans ta conscience; deviens ouvrier avec moi et réalise les plans de mon amour. Et cette voix, je l'entends au dedans de moi-même. Ah! je la connais bien cette voix, je connais l'attrait secret qui, malgré toutes mes misères, m'attire vers ce qui est beau, pur, saint, et me dit: C'est là la volonté de ton Père. Mais je connais aussi d'autres voix qui ne parlent en moi que trop haut : voix de révolte et de lâcheté, voix de bassesse et d'ignominie. H y a guerre dans mon âme. Eclairé par ce spectacle intérieur , je porte de nouveau les yeuxsur ce monde où j'ai vu resplendir
* Allusion à des passages du prophète Ësaïe et des Psaumes.
LE CRÉATEUR. ^8i
partout quelques rayons divins ; et je vois bien que par une triple porte, haute et large , le mal y est entré, en compagnie de l'erreur et du laid. Alors je comprends que tout peut devenir profane; je comprends qu'il peut y avoir une science égarée, un art corrupteur, une morale pleine d'immoralité. Mais ces mots prennent pour moi un sens nouveau. Il n'y a pas de mal sacré, et il n'y a pas de bien profane ; il n'y a pas de saintes erreurs et de profanes vérités. Là où est Dieu , tout est saint ; là où est la révolte contre Dieu , tout est mal. Ainsi le Dieu qui est ma lumière devient aussi ma forteresse ; mon cœur s'est fortifié en même temps qu'élargi, et je puis chanter le vieux cantique d'Israël :
C'est an rempftrt qae noire Dieu.
Oui, Messieurs, Dieu est en tout, parce qu'il est lé principe universel de l'être; mais il n'est pas en tout de la même manière. Dieu est dans le cœur pur par la joie qu'il lui donne; il est dans le cœur frivole par le vide et le dégoût qui l'engagent à chercher une meilleure destinée ; il est dans le cœur corrompu par ce miséricordieux remords qui ne lui permet pas de s'éloigner, sans être averti , des sources de la vie. Dieu se sert de tout pour le bien de ses créatures. H est partout par la manifestation directe de sa volonté, excepté dans les actes de la liberté révoltée, et dans l'ombre de la douleur qui suit les trompeuses clartés du mal.
t%t SIXIÈME DISCOURS.
Après avoir dit que l'idée du Dieu créateur satisfait seule la raison, et, sur la base de la raison, relève la conscience et le cœur de l'homme , je voudrais vous montrer, en terminant, que cette idée rend compte des grands systèmes d'erreur qui se partagent l'esprit humain. La vérité a ce haut caractère, qu'elle ne renverse jamais une doctrine sans faire passer dans son propre sein toute la part de vérité qu'elle pouvait contenir.
Quels sont, en dehors de l'athéisme déclaré, du dualisme qui a presque disparu , et de la foi au Dieu créateur, les grands systèmes qui se partagent l'esprit humain. Dy en a deux: le déisme et le panthéisme.
Qu'est-ce que le déisme? Une doctrine qui reconnaît qu'il y a un Dieu, cause du monde ; mais un Dieu qui s'est en quelque sorte retiré de son ouvrage, pour le laisser cheminer tout seul. Dieu a réglé les choses en gros, mais non pas dans le détail, ou , pour employer une expression de Jean-Jaques Rousseau (venu plus tard à des opinions meilleures), « Dieu est comme un « roi qui gouverne son royaume , mais ne saurait s'in- « former si tous les cabarets y sont bons. » La pensée d'un gouvernement général de Dieu qui ne descend pas au détail: telle est l'essence du déisme.
Qu'est-ce que le panthéisme, au sens ordinaire de ce mot? Nous l'avons dit: c'est une doctrine qui absorbe Dieu dans le monde , le confond avec la nature , n'en fait plus que la substance inerte, le principe inconscient
de l'univers. VoOà les deux grandes conceptions qui luttent, dans l'histoire des pensées humaines, contre ridée du Créateur. Ces deux systèmes triomphent facilementrun de l'autre, parce que chacun d'eux renferme une part de vérité qui manque à son antagoniste. Us ne peuvent se soutenir parce que chacun d'eux a une part d'erreur. C'est ce qu'il nous faut bien entendre.
Le déisme a une part de vérité; car il maintient un Créateur essentiellement distinct de la Création , ou, selon une expression que j'emprunte, en la traduisant, à une antique poésie de l'Inde : « un seul acte de Lui a créé l'univers, et il est resté Lui tout entier. » Cette pensée est vraie. Quelle est l'erreur du déisme? C'est' de faire un Dieu semblable à un homme travaillant sur une matière qui préexiste à son action, et met en œuvre des forces indépendantes de luiqu'ilne faitqu' employer. Ainsi l'horloger fait une montre qui chemine ensuite sans lui, parce que l'horloger ne fait que mettre en œuvre des forces qui ont une existence indépendante, et continuent à agir lorsqu'il a cessé son travail. Nous travaillons sur une matière étrangère. La matière, l'ouvrier ne l'a pas faite, il la dispose, et il up peut jamais que modifier l'action de forces qui ne procèdent pas de sa volonté, et n'ont pas été réglées par son intelligence. Mais l'être qui est le principe de tout ne peut pas disposer de forces étrangères qui agissent ensuite toutes seules, puisqu'il n'existe dans son œuvre aucun principe d'action, autre que ceux qu'il y a mis lui-même.
tel SIXIÈME DISCOURS.
Le déisme résulte doue d'une confusion entre Tœuvre d'une créature placée dans un monde préexistant, et l'œuvre de la volonté suprême qui est en elle-même le principe uniquaet absolu de tout. H renferme un fond de dualisme : son Dieu ne crée pas ; il organise un monde dont l'être ne dépend pas de lui. Prenez la vérité du déisme: l'existence du Dieu unique; rappelez-vous que le Créateur est le principe absolu de l'univers ; la distinction de l'ensemble et du détail s' évanouira, et vous comprendrez que Dieu est trop grand pour qu'il y ait rien de petit à ses yeux : .
Dieu ne mesure pas nos sorts à retendue.
La goutte de rosée à l'herbe suspendue Y réfléchit un ciel aussi vaste, aussi pur Que l'immense Océan dans ses plaines d'azur '.
En d'autres termes , prenez la vérité du déisme, et acceptez-en toutes les conséquences , .vous arriverez à la pleine doctrine de la création.
Le panthéisme reconnaît la toute-présence de Dieu dans le monde, ou, si vous aimez les termes de l'école, l'immanence de Dieu ; c'est là sa part de vérité. Lorsque j'ouvre les chants d'adoration des Hindous, et que j'y trouve l'énumération indéfinie des manifestations de Dieu dans la nature, je n'y trouve rien à reprendre. Mais lorsque , dans ces mêmes hymnes , je vois la li-
« Lamartîue.
Lfi CRÊÀtEUtl. 28K
bei-té niée , T origine du mal rapportée au Saint des saints, et l'homme s'accroupir devant le destin, au lieu de tourner librement les yeux vers le Père céleste , je me redresse et je dis: Vous oubliez que, si votre Dieu est le principe de tout, il est le principe de la liberté. Si la liberté existe, le mal , révolte de la liberté, n'est pas l'œuvre du Créateur. Votre système se contredit. Vous faites de Dieu le principe universel, et vous avez raison; faites-en donc l'auteur des volontés libres , il ne sera plus la source du mal, et nous serons d'accord.
Le déisme et le panthéisme poussés à leurs conséquences légitimes se transforment donc, et se réunissent dans la vérité. Et vous voyez bien que ce n'est pas moi qui fais un choix arbitraire dans ces systèmes. Jemarche à une seule lumière, à la lumière qui nous a été donnée et qui me sert ps^rtout de fil conducteur : l'Étemel est Dieu, et il n'y a point d'autre Dieu que lui.
Telle est. Messieurs, la vérité fondamentale sur laquelle repose toute religion, et toute philosophie capable de rendre compte des faits. Telle est la grande cause qui réclame tous les efforts que nous dispersons trop souvent dans des luttes stériles : la cause de Dieu. Mais dis-je la vérité ? Est-ce de la cause de Dieu qu'il s'agit? Lorsqu'un chirurgien, par une opération heureuse , a rendu la vue à un aveugle, nous n'avons pas coutume de dire qu'il a rendu service au soleil. Cette cause, c'est la nôtre ; c'est celle des sociétés, celle des familles, celle des individus; c'est la cause de notre di-
iB6 SIXIEME DlS(iOtJRâ.
gnité et la cause de notre bonheur ; c'est la cause de tous, de ceux mêmes qui l'attaquent par des paroles dont ils ne calculent pas la portée, et qui, s'ils réussissaient à supprimer Dieu dans la conscience générale, reculeraient d'épouvante avec nous, en présence des effroyables abîmes dans lesquels nous tomberions tous ensemble.
11 est temps de résumer ces considérations.
La matière inerte et sans intelligence n'est pas le principe de la vie et de l'intelligence.
Les consciences humaines seraient plongées dans une irrémédiable misère, si on réussissait à leur persuader qu'au-dessus de l'homme il n'y a rien.
L'univers est l'œuvre de la sagesse et de la puissance ; ibest la création de l'esprit infini. Que peut-il manquer à nos cœurs? La pensée que Dieu veut notre bien, qu'il nous aime. S'il en est ainsi , nous pourrons entendre que notre cause est la sienne, qu'il n'est pas un soleil impassible dont les rayons tombent sur nous avec indifférence , mais un père qui s'émeut de nos douleurs, et veut nous faire trouver en lui la joie et la paix. Ce sera l'objet de notre prochaine et dernière séance.
SEPTIÈME BÏSdOUBS
Messieurs,
Nous avons posé le problème qui renfenne tous les autres, le problème de l'univers. Quelles sont les lois qui régissent l'univers? Celles qu'étudie la science, dans la plus haute généralité de ce mot. Quelle est sa cause? La puissance éternelle de l'esprit infini. Telles sont les deux réponses que nous avons obtenues jusqu'ici; mais, ainsi que nous l'avons expliqué, une étude n'est pas complète si elle se borne à ces deux réponses. Quand nous connaissons la loi et la cau3e d'un objet soumis à notre étude, nous cherchons encore le but. Ce n'est point là une fantaisie de notre pensée, c'est le résultat direct de la constitution même de notre intelligence. L'univers est la création de Dieu. Quel est le but de là création? Je réponds : Le but de la création
i%% dKPTlÉltE DlSCOUttô.
est le bonheur des esprits. La nature est faite pour les êtres spirituels auxquels elle offre les conditions de leur vie et de leur développement ; les êtres spirituels sont faits pour la félicité. Dieu les a créés pour être heureux ; le mobile de la puissance infinie est la bonté : telle est ma thèse. Si je réussis à rétablir, il en résultera que notre pensée verra sortir de l'unité suprême de rêtre infini trois rayons : la puissance qui fait Têtre des choses, l'intelligence qui Jes ordonne, et l'amour qui les conduit à leur destination. Il en résultera aussi que j'aurai justifié le titre sous lequel ces séances ont été annoncées; la puissance et la sagesse sont les attributs du Créateur, le Père se révèle dans la bonté.
Quelle sera notre méthode? Pouvons-nous entrer dans le conseil de Dieu? Par quelle voie ? Placer notre intelligence dans le sein de la conscience divine, pour y voir le mobile des déterminations de l'Être absolu, est une tentative qui dépasse tellement notre portée qu'il est ;m^ossible d'assigner une voie quelconque qui nous permette de l'essayer. Il s'agirait de comprendre Dieu dans son essence étemelle, en dehors de ses rapports avec l'univers, avec la nature et notre raison. Je ne dis pas que la tentative serait infructueuse; je dis que nous n'avons aucun moyen de tenter cette aventure métaphysique. Mais ne pourrionsnous pas en regardant l'œuvre de Dieu, y discerner la marque de sa destination? C'est un procédé dont nous usons souvent à l'égard de nos semblables. Voulons-
LE PÀHE. 289
nous savoir quel est le but qu'un homme se propose dans son travail? Il peut nous révéler lui-même ce but directement, par sa parole ; nous pouvons aussi tenter de le découvrir. Nous le regardons faire, et en voyant la manière dont il agit, nous arrivons parfois à connaître sa pensée, parce que nous nous trouvons en présence de l'œuvre d'un esprit et que nous sommes nous-mêmes un esprit. Pouvons-nous de même en regardant le monde, ce grand ouvrage, parvenir à reconnaître son but?
La voie dans laquelle nous entrons soulève deux objections qui naissent des préoccupations de deux classes d'hommes opposés dans leurs vues; nous allons d'abord nous débarrasser de ces difficultés préalables.
Jamais vous n'arriverez, dit-on, à prouver la bonté de Dieu, parce que le mal est dans le monde. Je n'invente pas. Messieurs. Une lettre qui renfermait ce défi m'a été adressé par l'un de vous. Il est manifeste que, puisque nous nous proposons de reconnaître dans l'œuvre l'intention de l'ouvi-ier, et que notre thèse est la bonté du principe de l'univers, le mal sous toutes ses formes : péché, douleur, imperfection, est l'objection capitale qui peut nous être adressée. Le mal est réel ; c'est une triste et grande réalité ; je m'empresse de le reconnaître. Tout système qui veut prouver que le mal n'est pas, ou, ce qui revient au même, que le mal est nécessaire, que le bien et le mal enfin sont de même nature,estun système impossible; j'ai presque dit cou-
f§0 BElPTiÀMtS DISdOUftd.
pable. Les plus fermes esprits se sont usés en pure perte à de semblables essais. Le grand Leibniz a tenté une entreprise de cet ordre. Son système consistait à atténuer le mal autant que possible, et à déclarer nécessaire la part de mal dont il ne pouvait dissimuler Texistence; il a échoué. La forte armure intellectuelle d'un des plus grands génies qu'ait vus le monde a été pleinement transpercée par la flèche aiguë et brillante de Voltaire.
Tristes calculateurs des misères humaines, Ne me consolez point, vous aigrissez mes peines; Et je ne vois en vous que l'effort impuissant D'un fier infortimé qui feint d'être content. Quel bonheur, ô mortels, et faible et misérable ! Vous criez: c Tout est bien » d'une voix lamentable ; L'univers vous dément, et votre propre cœur Cent fois de votre esprit a réfuté l'erreur, n le faut avouer, le mal est sur la terre *.
Pour cette fois, Messieurs, nous ne contredirons pas notre ancien voisin de Femey. Oui, le mal est sur la terre ; et il constitue dans la question qui nous occupe le plus grand des problèmes, la plus sérieuse des difficultés. Écoutons un poëte moderne :
Pourquoi donc, ô maître suprême, As-tu créé le mal si grand Que la raison, la vertu même S'épouvantent en le voyant?
• Désastre de Lisbonne.
Le ràRB» t9l
Comment, sons la sainte lumière, Voit-on des actes si hidenx, Qu'ils font expirer la prière Sur les lèvres du malheureux ?
Pourquoi, dans ton œuvre céleste, Tant d'éléments si peu d'accord?
A quoi bon le crime et la peste, Dieu juste! pourquoi la mort*?
Il suffit de traduire cette poésie pour obtenir cet argument : La présence du mal dans le monde n'est pas compatible avec l'idée de la bonté de Dieu. Voilàl'objection dans toute sa force. Voici la réponse : Dieu n'a pas créé le mal; ce n'est pas lui qui a mis le crime dans le monde. Il a créé la liberté, qui est un bien, et le mal est le produit de la liberté créée révoltée contre la loi de son être. J'emprunte à J.-J. Rousseau* le développement de cette pensée. « Si l'homme est K actif et libre, il agit de lui-même; tout ce qu^il fait tt librement n'entre point dans le système ordonné de u la Providence, et ne peut lui être imputé. Elle ne « veut point le mal que fait l'homme, en abusant de « la liberté qu'elle lui donne. Elle l'a fait libre, afin u qu'il fît non le mal, mais le bien par choix. Murmu- « rer de ce que Dieu ne l'empêche pas de faire le mal, u c'est murmurer de ce qu'il le fit d'une nature excelu lente, de ce qu'il mit à ses actions la moralité qui
* Alfred de Musset, Espoir en Dieu,
* Vicaire Savoyard,
191 Septième otscoûRâ
« les ennoblit, de ce qu'il lui donna droit à la vertu. « Quoi! pour empêcher l'homme d'être méchant, fal- « lait-il le borner à l'instinct et le faire bête? Non, « Dieu de mon âme, je ne te reprocherai jamais de « l'avoir faite à ton image, afin que je pusse être libre, « bon et heureux comme toi.
« C'est l'abus de nos facultés qui nous rend malheu- « reux et méchants. Nos chagrins, nos soucis nous « viennent de nous. »
Telle est la réponse de Rousseau à l'objection du mal. Elle est bonne. Elle est si bonne qu'il est impossible d'en trouver une meilleure. Si l'on est résolu à ne pas léser la conscience humaine, en niant la réalité du mal ; si Dieu est le bien suprême, et s'il n'y a pas d'autre principe des choses que lui, le mal ne peut êtr« expliqué que par la révolte des créatures. Du reste, la réponse de Rousseau, excellente en elle-même et d'une manière abstraite, devient profondément insuffisante dans le déve"'oppement des pensées du citoyen de Genève. Le mal vient des créatures; mais chaque individu n'est pas la source exclusive des maux qu'il fait et qu'il souffre. Attribuer à chaque individu, non-seulement la responsabilité de ses actes, mais l'origine des germes mauvais qui existent dans son âme, c' est la thèse insoutenable d'un individualisme désespéré ; il y a entre les hommes une solidarité évidente dans le mal. Rousseau le voit bien ; mais il fait de vains efforts pour trouver dans l'organisation de la société et dans
l'état de civilisation les causes de la douleur et du péché. Lorsqu'on a vu clairement que la source du mal est dans les créatures, la solidarité des volontés créées et leurs rapports avec la nature offrent un champ de longues et difficiles études; et Rousseau* vient à peine de discerner la voie de la vérité qu'il dévie dans des chemins de traverse, où la solution du problème lui échappe. Ce problème, Messieurs, j'ai l'intention et le désir de l'étudier un jour, si Dieu le permet, avec ceux de vous qui le voudront bien. Nous aborderons une objection , ou plutôt une difficulté. Mais cette difficulté, que nous ne pouvons élucider maintenant, ne doit pas nous empêcher de poser notre thèse. Dans toute étude bien conduite, il faut poser les thèses et les appuyer, avant d'aborder les objections. Si l'on posait la thèse que le mal est le principe des choses, il faudrait d'abord essayer de l'établir de quelque manière, puis on rencontrerait le bien qui serait l'objection. On devrait répondre à la question : pourquoi le bien a-t-il paru dans le monde? — Pour le dire en passant, nos bibliothèques sont pleines de traités sur l'origine du mal, et je n'en ai jamais rencontré un sur l'origine du bien. Il semble donc que la raison a toujours admis par une sorte d'instinct l'identité du bien et du principe de l'être. — Notre thèse est que le principe de l'univers est bon. Nous allons chercher à la démontrer. Ensuite se présentera la difficulté, le mal, dont il faudra chercher l'explication.
t9i SEPTIÈME DISCOURS.
Ce sera la suite natarelle et 4e complément nécessaire de renseignement que nous terminons aujourd'hui.
Je passe à une auti*e difficulté, à un autre défi qui m'a été aussi adressé.
Votre but, m'ont dit des chrétiens, est d'établir que le principe des choses est la bonté. Vous ne le pourrez pas sans sortir de votre programme, sans entrer sur le terrain de la foi chrétienne proprement dite. Dans votre examen de l'univers, laisserez-vous de côté Jésus-Christ et son œuvre? Ne savez-vous pas que c'est par cette œuvre que l'idée de l'amour de Dieu s'est implantée dans le monde, et que c'est là que vous l'avez prise? Vous voulez gravir les cimes de la pensée ; vous dispenserez-vous de monter sur la montagne de Nazareth et sur la colline duJJalvaire? ,
Messieurs, j'ai dit, dès le début, toute ma pensée à cet égard. L'idée complète de Dieu réclame, pour se maintenir, les grandes bases dogmatiques de notre foi. Chrétienne dans son origine, la ferme croyance en l'amour du Créateur a besoin pour se défendre des armes de l'Evangile. Mais, avant de défendre cette croyance, il faut d'abord l'étabUr ; il faut montrer qu'elle a des racines naturelles dans la nature humaine. Le christianisme l'épure et l'affermit; il ne la crée pas dans un sens absolu. Le signe de la vérité, c'est qu'elle ne nous frappe pas comme quelque chose d'absolument nouveau, mais qu'elle trouve un écho dans les profondeurs de notre âme. Lorsque nous la rencontrons, il
nous semble rentrer dans la possession de notre patrimoine. La croix de Jésus-Christ est sans contredit la preuve la plus éclatante de la miséricorde du Créateur ; mais la croix de Jésus-Christ permet au chrétien de croire à Tamour divin plutôt qu'elle ne lui en donne ridée, n faut distinguer dans TEvangile la religion universelle qu'il a restaurée, et l'acte même de cette restauration, qui constitue l'Evangile au sens spécial du mot. Or, ce que je défends ici, ce sont les éléments de la religion universelle tels qu'ils existent dans la société .moderne. Je suis fort loin de partager les illusions de mon compatriote Rousseau, affirmant que lors même qu'il aurait vécu dans une île déserte, et n'aurait connu aucun homme, il aurait pu écrire néanmoins la Profession de foi du Vicaire savoyard. Je sais fort bien que si j'étais un brahmane, né au pied de l'Himalaya, ou un mandarin chinois, je ne pourrais pas dire tout ce que je dis de la bonté de Dieu. La lumière que nous avons reçue, je sais d'où elle rayonne; mais, éclairé de cette lumière, j'en recherche les rayons partout, et partout je les trouve dans l'humanité.
Essayons donc, selon notre projet, de reconnaître dans l'univers les marques de la bonté divine. Interrogeons d'abord l'âme humaine, qui est certainement un des éléments essentiels du monde; et interrogeonsla dans le grand fait de la religion.
La reUgion universelle offre à l'observation deux sen-
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timeuts principaux: le besoin d'apaiser la justice divine et le besoin d'obtenir le secours de Dieu.
Le besoin d'apaiser la justice se révèle dans les sacrifices, n est des sacrifices quine sont que des offrandes de reconnaissance et des hommages d'amour. Mais, en voyant le sang des animaux couler dans les temples, et souvent le sang humain ruisseler sur les autels, vous ne pourrez méconnaître que l'homme, en se présentant devant la divinité, se sent pressé d'apaiser une justice qui le menace.
Le besoin de secours se manifeste dans la prière ; et ce doit être là l'objet particulier de notre étude, parce que c'est dans l'invocation religieuse que nous rencontrerons l'idée obscure peut-être, mais réelle, de la bonté du principe de l'univers.
La prière est un fait de la religion universelle. Où puisons-nous une bonne partie de nos connaissances sur les civilisations antiques de l'Inde et de l'Egypte ? Dans les ruines ; et les principales de ces ruines sont des ruines de temples, c'est -à- dire de maisons de prières. Veut-on remonter plus haut que ces monuments de pierre ? J'interroge ces pionniers de la science qui recherchent les traces de l'antiquité dans les vieux langages , dans les ruines de la parole. Je demande , par exemple, àmon savantcompatriote, M. Adolphe Pictet: « Vous qui avez étudié, avec un soin patient, les origines premières de notre race , qu'avez-vous découvert au point de vue de la religion? » Il me répond; « En re-
montant aussi haut que les suppositions de l'histoire peuvent le faire à l'aide du langage , il me semble que j e ne vois plus de templesbâtis de la main des hommes ; mais, sous la libre voûte du ciel, je vois nos premiers ancêtres faire monter ensemble le chant de la prière et la flamme du sacrifice '. »
De cette antiquité reculée, je descends au paganisme dans lequel la civilisation moderne a pris racine. Tertullien nous apprend que les païens , semblant oublier leurs idoles et rendre naturellement témoignage à la vérité, s'écriaient souvent : Grand Dieu! bon Dieu! Quel était dans leur esprit l'ordre de ces deux pensées : la pensée delà grandeur et celle de la bonté ? Le fronton d'un temple de Rome portait cette inscription fameuse : Beo optimo maximo , et Cicéron nous explique que le Dieu du Capitole a été nommé par le peuple romain « très-bon » à cause de ses bienfaits et « très-grand » à cause de sa puissance'. C'est l'idée de la bonté qui paraît ici la première. Allons plus directement au fond du problème: Que signifie le fait universel de la prière? Qu'est-ce que prier? Prier, c'est demander.. La prière peut être mêlée d'actions de grâces et d'actes d'adoration, mais la prière en elle-même est une demande. Cette demande monte vers Dieu. Quand monte-t-elle ?
* Les Origines Indo-Européennes ou les Aryas primitifs. — Ces lignes sont un résumé et non une citation textuelle.
* Quocirca te, Capitoline, quem propter bénéficia populus Romanus optimum, propter vim maximum nominavit (Pro domo sita, lvii).
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Dans la détresse, dans l'angoisse. C'est la misère , la faiblesse , le cœur abattu , la volonté défaillante qui s'unissent pour élever de la terre au ciel ce long cri qui retentit à travers toutes les pages de l'histoû-e : Au se cours I J'analyse ce fait , et je cherche sa signification On demande. Que demande-t-on? La force, le cateie, la paix ; sous toutes les formes on demande le bonheur. A qui demande-t-on le bonheur? A la bonté. On apaise la justice ; on redoute la puissance ; c'est la bonté qu'on invoque. H en est ainsi dans les relations humaines. L'homme qui supplie le plus dur des tyrans ne le supplie que parce qu'il suppose qu'une fibre de bonté peut vibrer encore dans ce cœur féroce. Otez-lui cette pensée ; persuadez-le que la dernière lueur de miséricorde est éteinte dans l'âme à laquelle il s'adresse, vous arrêterez la prière sur les lèvres du suppliant; il ne lui restera que le silence du désespoir ou l'héroïsme delà résignation.
Concluons : La religion est un fait universel. « Pas de religion sans prière, » a dit Voltaire, qui n'a jamais mieux dit. Pas de prière sans un sentiment confus peut-être, mais réel, de la bonté du principe de l'univers. Si vous pouviez étouffer dans le cœur de Thomme le sentiment que le principe des choses est bon, vous éteindriez sur tout le globe cette voix de prière qui monte à Dieu. Notre thèse est donc posée par l'humanité. L'humanité prie, elle croit donc à la bonté de Dieu. Ce fait est un argument. Le cœur de l'honmie
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est organisé pour croire que Dieu est bon ; c'est la mai;tyie4^ l'ouvrier déposée sur son ouvrage.
J^Otts fiLYom entendu la réponse du cœur de Thomme; 4^i»andoA3 la réponse de la raison. La raison n'at-elle rien i nous aptprendre sur les intentions du Créateur? Plaçons-la en prés^ce de l'idée de D^eu, de l'être infini, et voyons ce qu'elle pourra nous enseigner.
Pour atteindre mon but, il me faut expliquer, plus amplement que nous ne l'avons fait encore, un mot rendu frivole par la légèreté de notre cœur, un mot souîUé par le 4érégl€iiient de nos passions, et trop souvieptpar l'infamie des jpoêtes et des romanciers, et qui pourtant, dans sa pureté virginale, proteste toujouiis .^^ntre les .outrages ,qu'(W veut lui faire subir : l'amoiur.
Ce terme a deux siguificatiops principales.. L'amour au sens 4e Platon, c'QSt 1^ recherche de tout ce qui est beau, gras^ noble, pur, 4e ce qui attire l'âme comme étant son véritable bien, la remplit et la réjouit. Mais il est un autre amour, qjoi ne poursuit pas la grandeur et la beauté, mais qui se donne, un amour qui cherche le misérable pour l'enrichir, le pauvre pour le réjouir, rhomme tombé pour Je relever. Ces deux amours semblent suivre des lois diverses, et même contraires.. Voyez ce qui se passe souvent dans une grande ville. Un homme sort de chez lui, le soir, et se rend à des spectacles dans lesquels je veux croire que tout porte le cachet de la noblesse et de la grandeur, ou du moins
d'un goût pur et sain. Il éprouve des jouissances vives et d'un ordre élevé. Le spectacle fini, il regagne sa demeure et prolonge encore sa veille. Il n'y a pas longtemps peut-être qu'il a éteint ses bougies, quand des hommes, qui ont dormi pendant que les autres s'amusent, se lèvent avant le jour et allument de petites lanternes afin d'aller secourir l'infortune, sans témoins et sans ostentation.
J'ai pris cet exemple dans Xavier de Maistre. En voulez-vous un autre plus rapproché de nos mœurs? Vous connaissez ces pures matinées d'été, où l'on peut dire vraiment que l'Âlpe sourit et que la montagne appelle. Voici un jeune homme qui sort de sa demeure aux premiers rayons du jour. Le bâton du voyageur est dans ses mains, la joie brille dans ses regards. H s'élance vers les montagnes. Tout le jour il s'enivre de l'air pur, de la liberté des pâturages, de l'aspect des grandes cimes, de la vue des lointains horizons. D se repose à l'ombre de la forêt, il boit à la source du rocher, et, après avoir contemplé la chaîne des. Alpes resplendissante des feux du couchant, il voudra voir encore
Le crépnscule aux monts prolonger ses adieux.
Nobles jouissances I Ce jeune homme jouit parce qu'il aime. Le spectacle de la création parle à son cœm- et élève ses pensées. Il aime cette nature enchan-