‹ Le père d'Émile ZolaChapitre 13 sur 65 · I VI · texte numérisé non relu

I VI

Nous avons tous lu, sous la sig-nature de M"^e w. Esterhazy — pauvre et pitoyable femme ! — une lettre adressée au Fiijaro (i^'' décembre 1897), pleine d'émotion et de pardon ultra-g-énéreux.

Elle était ainsi conçue :

Monsieur le Rédacteur en chef,

Ayant la confiance de voir bientôt proclamer la complète innocence du commandant Esterhazy, mon mari, j'assistais en silence, mais non sans douleur et indignation, à la campagne menée contre lui et que je laisse à d'autres le soin de juger.

Mais aujourd'hui vous divulguez des faiblesses d'homme,

les secrels les plus intimes de sa vie privée, sans vous soucier de briser un cœur de femme, im cœur de mère. Eh bien ! monsieur, cette femme, cette mère, croit devoir intervenir pour vous dire : « Tout cela me regarde seule ». et devant le maliicur qui accable en ce moment l'homme dont je porte le nom, et dont l'honneur sortira intact de celte épouvantable épreuve, je pardonne et oublie tout. Agréez mes salutations distinguées.

INettangourt, comtesse Esterhazy.

Qu'était cette lettre? Une trompeuse apparence, à en croire une lettre de W. Esterhazy lui-même, publiée dans le Siècle du 19 décembre 1898.

Voici cette lettre :

« Ma vie n'est pas brisée, elle est finie, et je suis

mort; si je ne me tue pas aujourd'hui, c'est parce que c'est encore trop chaud, mais dans quelques semaines, c'est ce que je vais faire. Vous me parlez de l'austère devoir avec une femme comme la mienne ! Savez-vous qu'elle voulait demander le divorce au cours de cette horrible histoire ? Vous n'avez pas douté, je pense, que la fameuse lettre n'était pas d'elle, mais bien de J/« Téj:e/ias. »

I VII

Après l'instruction de M. de Pellieux, après la seconde édition de cette instruction par M. Ravary (3i décembre 1897), M. le g-énéral Saussier ne fut pas très convaincu. « I^' instruction, disait-il^ ji'a pas produit, sur tous les points, une lumière suffisante » ; et il voulait « des débats contradictoires ».

M. de Pellieux s'efforça de lui démontrer cjue la lumière était parfaitement suffisante.

Le général Saussier ne fut pas de cet avis.

Alors les journaux esterhazystes entamèrent contre lui une campai^ne pour le faire renoncer à sa décision.

INI. Rochofort écrivait :

Si ce pouvoir est à ce point absolu qu'il permette au générni Saussier de faire coiiiparaître devant le conseil de

guciTO iiiî oflicior conliv lequel ne s'élève aucune charffef!), la justice dans rarniéc <levieiit un vain mot, et il était non sonlement iniililo, mais tout à l'ail ritliciile de confier au gênerai de Pellieux et au commandant liavary une instruction dont le dictateur Saussier fait annoncer d'avance qu'il ne tiendra aucun comple.

Mais le i'vnéral Saussier persista dans sa résolution.

Cette résolution inquiétait d'autant plus qu'elle infirmait, en effet, les instructions de M. de Pellieux et de M. Ravarv.

Que faire?

Le g-énéral de Pellieux eut une idée hardie : puisqu'on ne pouvait empocher le g-énéral Saussier de donner r « ordre de mise en jugement », il fallait arranger les choses de manière que cet ordre parût, dans le public, n'être que la satisfaction donnée à un désir de W. Esterhazy lui-même !

Il fallait donc devancer cet ordre par une lettre dont les journaux amis mèneraient grand tapage.

Ainsi fut fait.

Et voici que, à la surprise universelle, Esterhazy, par une lettre indignée, demande à passer devant un conseil de guerre !

Mon général.

Innocent, la torture que je subis depuis quinze jours est surhumaine.

Je crois que vous avez en mains toutes les preuves de l'infAme complot ourdi pour me perdre ; mais il faut que ces preuves soient produites dans un débat judiciaire aussi large que possible et que la lumière complète soit faite.

Ni un relus d'informer, ni une ordonnance de non-lieu ne sauraient maintenant m'assurer la réparation qui m'est due. Officier, accusé publiquement de baute trahison, j'ai droit au conseil de guerre qui est la forme la plus élevée de la justice militaire; seul, un arrêt émané de lui aura le pouvoir de flétrir, en m'acquittant, devant l'oytinion à laquelle ils ont osé s'adresser, les plus biches des calomniateurs.

J'attends de votre baute équité mon renvoi devant le conseil de guerre de Paris.

Ouoi de vrai, ici? Rien!

On a voulu prévenir, devancer la décision du g-énéral Saussier, — voilà tout !

C'est ainsi qu'Esterhazy a écrit cette lettre.

Il Ta écrite? Non ! Il l'a transcrite !

Qui donc en a donné l'idée?

Qui l'a préparée ou tout au moins corrig-ée?

Le g"énéral de Pellieux !

Voici autre chose.

Dans les journaux amis, cette lettre était précédée d'un même article.

Qui a fait cet article ?

Qui en a dicté le canevas ?

Encore le g-énéral de Pellieux ! !

Vous le voyez, Monsieur le Procureur de la République, à chaque étape, à chaque pas, de quelque côté qu'on se tourne, on ne trouve encore et toujours qu'apparences trompeuses ou faux conditionnés. Et ce n'est pas tout.

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