V. — Pendant ce temps, on décachetait toujours la
•rrespondance du colonel et môme on la confisquait.
On m'a montré, a-t-il dit, une lettre que je n'avais , niiais reçue... du 15 décembre. M. le général de Pcllieux me l'a montrée, c'est chez lui que je l'ai vue jiour la première fois... Quand le g-ènéral de Pellieux m'a montré cette lettre, je lui ai dit : Je ne sais pas de <[ni elle est. Il m'a répondu : regardez la signature. < /était Speranza. Quand j'ai lu cette lettre, j'ai compris ou je me suis rappelé beaucoup de choses qui m'étaient arrivées auparavant. Je donne à peu près le li'xte de cette lettre : Votre brusque départ nous a mis tous dans le désarroi^ l œuvre est compromise, parlez et le demi-dieu agira. On avait pris ce mot demi-dieu dans la copie du 20 novembre, sans se 'louter que c'était un sobriquet que je donnais à un
fficier de mes amis. Je pense qu'on voulait désigner par là un chef du -.S'y/^rZ/fr^/ ou quelque chose comme cela. » — Et pendant qu'on se livrait, à l'étatmajor, à ces opérations de faux (c'est maintenant connu et reconnu), le g-énéral Gonse continuait sa correspon-
dance. Comme elle le erène, maintenant, cette correspondance, publiée en son entier par M. de Pressensé, dans son beau livre : Un Héros ! Elle est très affectueuse, pleine de dévouement (le mot y est !) et de bons sentiments, pleine aussi... comment dirai-je? je ne trouve pas de mot, ne voulant pas écrire duplicité. Pourquoi pourtant cette correspondance? Pourquoi M. Gonse avait-il écrit au colonel Picquart qu'il rentrerait dans cinq ou six semaines? Mais les voilà passées ces cinq ou six semaines. Alors (S6 décembre 1895), le général Gonse écrit : (c Le ministre vient de me dire qu'il donnait à votre mission une ampleur nouvelle et il vous charg-e d'aller... en Alg^érie (province de Constantine) et dans la Tunisie. »
VI. — Le colonel Picquart arrive donc à Tunis ! Il est loin, c'est ce qu'on désirait. On veut qu'il y reste. C'est alors seulement qu'on parle de l'attacher « provisoirement » à la troupe. Et encore va-t-on imaginer un prétexte :
6 janvier 189T. — Lettre du général Gonse. — (.' ... Pour éviter déveiller l'attention des agents secrets très nombreux dans la Régence, vous serez, d'après les ordres du ministre, affecté provisoirement (!) au 4e régiment de tirailleurs. L'unilorme de ce régiment vous permettra de circider librement partout sans appeler l'attention des étrangers. 11 va sans dire que vous toucherez l'indemnité de* changement de tenue, le ministre ne voulant pas vous im-J [loser inutilement [\) de dépenses de cette nature... Tous mes vœux à l'occusion de la nourelle année et bonne santé pour votre beau voyage. — Bien affectueusement. Signé :
(iOXSE. »
Et la correspondance se continue ainsi jusqu'au 23 mars 1897:
.le profite de la circonstance pour vous dire que. si les mouvements que vous allez faire vous entraînent dans des frais nouveaux, vous ne devez pas hésiter à me le faire savoir. Il est nécessaire que vous soyez indemnisé dans des conditions satisfai<:.antes. Je vous serre la main. Votre tout dévoué. — Signé : Gonse.
Toute cette niacliination retombe à cette heure, de tout son poids, sur ses organisateurs. Ou bien, en effet, on avait eu quelque soupçon à la suite des lettres des 20 novembre et i5 décembre i8f)G, et alors comment expliquer les lettres du fjfénéral Gonse et pourquoi n'a-t-on pas immédiatement interrog"é le colonel Picquart poui- tirer sans retard l'affaire au clair et sévir s'il y avait lieu? Ou bien le véritable caractère de ces lettres était connu et on savait que celle du 15 décembre n'était qu'un faux, et alors comment a-t-on osé en faire plus tard, dans l'enquête du g-énéral de Pellieux, le point de départ des a2;-ressions contre Picquart, et pourquoi le g-énéral de Pellieux n'a-t-il pas porté ses investigations sur ce faux audacieux ?