LES IMPUTATIONS
Dans lo Petit Journal du 2.3 mai 1898, M. Judet |>iil)liait un article intitulé « >?^o/^/ />r^/'<? <?/ ///s », on il racontait que, en mai 1882, François Zola, a arrêté pour vol et malversation, avait sul)i une détention de doux mois ».
Deux jours plus tard, dans le numéro du Petit /o//r/?/"// portant la date du 2.3 mai, M. Judet publiait, sous le titre a Zola le récidiviste », un a document ({ui disait-il, apporte aux faits, dont la preuve existe, le témoir»-naf;"e autorisé du e;"énéral de Loverdo ».
Dans lM///'o/Y^ du 28 mai, M. Emile Zola lit celle réponse :
MOJSr PERE
Il s'est trouvé des anies basses, (riinniondes insnltours, dans la guerre clVroyablc de giicL-apens (pii m'csl fuite, parce que j'ai simplement voulu la vérité et la justice, il s'est trouvé des violateurs de sépullui-e jjour aller arniclicr mou père à la tombe honorée où il dormait depuis plus de cinquante ans.
On iiic hurle. i)ariiii un llol de boue : u Voire père était un voleur. » El Ton trouve un vieillard de quatre-vingts ans passés qui cherche des injures et des outrages dans les tremblants souvenirs de sa treizième année, pour raconter (pie mon jière (Hail un jjarasite et qu'il avait commis toutes les fautes. (;e vieilbird n'a qu'une excuse : il croit défendre le drapeau, il aide sa mémoire sénile your terrasser en moi le traître. Ah ! le pauvre homme ! Ah ! la mauvaise action dont on lui a fait salir sa vieillesse !
Ces choses se seraient passées vers 18.'i0. Je les ignore. Mais comment veut-on que j'accepte pour vrais des faits apportés de la sorte par des gens qui, depuis des mois, combattent pour le mensonge avec tant d'impudence ?
Je veux répondre tout de suite, dire ce que je sais, mettre debout sous la pleine lumière le François Zola, le père afb»ré. noble et grand, tel que les miens et moi l'avons connu .
C'est en 4839 seulement que mon père épousa ma mère, à Paris : un mariage d'amour, une rencontre à la sortie d'une église, une jeune fille pauvre épousée pour sa beauté et j)our son charme. Je naissais l'année suivante ; et, à peine Agé de sept ans, je me revois derrière le corps de mon père, l'accompagnant au cimetière, au milieu d\i deuil respectueux de toute une ville. C'est à peine si j'ai d'autres souvenirs de lui ; mon père passe comme une ombre dans les lointains souvenirs de ma petite enfance. Et je n'ai eu, pour le respecter, pour l'aimer, que le culte que lui avait gardé ma mère, qui continuait à ladorcr comme un dieu de bonté et de délicatesse.
Aujourd'hui donc, on m'apprend ceci : « Votre père était un voleur. » Ma mère ne me l'a jamais dit, et il est heureux qu'elle soit morte pour qu'on ne lui donne jias cette nouvelle, à elle aussi. Elle ne connaissait, du passé de l'homme (|u'elle adorait, que des choses belles et dignes. Elle lisait les lettres qu'il recevait de sa nombreuse parenté en Italie, lettres (jue je dois avoir encore, et elle y trouvait seulcjuenl l'admiration et la tendresse que les siens gardaient pour lui. Elle savait la vraie histoire de sa vie, elle assistait à son effort de travail, à l'énergie qu'il déployait pour le bien de sa patrie d'adoption. Et jamais, je le répète, je n'ai ciiloudu sortir de sa bouche que des paroles de fierté et d'amour.
C'est dans «elle religion que j'ai été élevé. Et au François
Zola de 1830, le prétendu coiipablo que |)crH(jiine des nùlres n'a connu, qu'on s'ellone de salir dune faron iulVuiie, uni (jueiiient pour me salir uioi-nir'me. Je ne |)uis aujourd'hui (|u'opposer le Franrois Zola tel que noire Caniille, tel (pie toute la Provence la connu, dès 1833, époque à laquelle il •»sl venu se fixer à Marseille.
Franeois Zola, dont le père et le grand-père avaient servi la République de Venise (^oinme capitaines, fut lui-même lieutenant à l'àiie de vingt-trois ans. 11 était né en 179o et j'ai sous les veux un volume italien, portant la date de 1818, un Tràitède nwellenn'iit topographiqui'. qu'il {luldia à Padoue et qui est signé « Dottore in matematiia Francesco Zola, luogotenente ».
Il servit, je crois, sous les ordres du prince Eugène. Le malheur est que, dans l'alTreiise bousculade où je suis, je cherche avec angoisse dei)uis deux jours, parmi mes papiers de famille, des documents, des journaux de l'époque, (jue je ne puis retrouver. Mais je les retrouverai, et les dates précises, et les faits précis, seront donnés. En attendant, ce n'est ici que ce que je sais de mémoire : l'obligation où fut mon père de quitter l'Italie, au milieu des bouleversements l)oliliques ; son séjour en Autriche, où il travailla à la i)remière ligne ferrée qui fut construite en Europe, période de sa vie sur lacfuelle les documents les plus complets m'ont été récemment promis ; les quelques années ([u'il [jassa en Algérie, capitaine d'habillement dans la lé.i^ion étrangère, à la' solde de la France; enfin son installation à Marseille, comme ingénieur civil, en 4833.
C'est icique je le reprends, hanté d'un grand projet. A cette époque, la ville de Marseille, dont le vieux port était insuftisant. songeait à un nouveau porl. ce port vaste qui fut plus tard établi à la Joliette. Mon père avait proposé un autre projet, dont j'ai encore les plans, un atlas énorme ; et Il soutenait avec raison que son port intérieur, qu'il installait aux Catalans, ollrait une sécurité beaucoup plus grande que celui de la Joliette. où les bateaux sont peu protégés ()ar les jouj-s de mistral. Pendant cinq années, il lutta, et l'on trouverait rhisloire de toute cette lutte dans les jour-
naiix (Iti [ornys. Enfin, il lïit hallii. lo port de la Jolicile l'emporlu. et il s'en consola dans une autre entreprise, (jui. celle-ci, devait réussir.
Sans doute, pendant qu'il se débattait à Marseille, des atïaires avaient dû rai)peler à Aix. la ville voisine. Et j'imatàne que la vue de cette ville mourant de soif, au milieu de sa plaine desséchée, lui donna alors l'idée du canal qui devait [)()rler son nom. 11 voulait ajipliquer là un système de l)arrages qu'il avait remarqué en Autrictie, des gorges de montagne fermées par de vastes murailles, qui retenaient les torrents, emprisonnaient les eaux de ])luie. Dès 1838. il fait des voyages, il étudie les environs de la ville, il dresse des plans/Bienlôl, il donne sa vie à cette idée unique, trouve des partisans, combat des adversaires, lutte près de huit années avant de pouvoir mettre debout son entreprise, au milieu des obstacles de toutes sortes.
11 fut forcé p'iusieurs fois de se rendre à Paris, et ce fut pendant un de ces voyages qu'il épousa ma mère. De forts appuis lui étaient venus. M. ïhiers et M. Mignet avaient bien voulu s'intéresser au projet et lui servir de parrains. D'autre part, il avait trouvé un avocat au Conseil d'Etat. M. Labot, qui se dévouait passionnément à sa cause. Enfin, le Conseil d'Etat accueillit la déclaration d'utilité publique, le roi Louis-lMiilippe accorda l'ordonnance nécessaire. Et les travaux connnencèrcnt, les premiers coups de mine faisaient sauter les grands rocs du vallon des Infernets, lorsque mon ])ère mourut brusquement à Marseille, le 27 mars 4847.
On ramena le corps à Aix sur un char drapé de noir. Le clergé sortit de la ville, alla recevoir le corps hors des murs, jusqu'à la place de la Rotonde. Et ce furent des obsèfjues glorieuses, auxquelles toute une population participa. M. Labot, l'avocat au Conseil d'Etat, accouru de Paris, lit un discours dans lequel il conta la belle vie de mon père, et je crois bien que le fondateur du Sémaphore, lîarlalier, ht également un discours, vint dire adieu au nom de Marseille à l'ingénieur, au bon citoyen qu'il avait souvent soutenu. C'était un vaillant qui s'en allait, un travailleur que toute une cité remerciait de l'acharnement qu'il avait mis à vouloir lui être utile.
Je l'ai dit, je cherche depuis deux jours avec une fièvre douloureuse les ijreuves de ces choses. J'aurais sui'loul
voulu retrouver le iumih'm-o du Mémorial d'Aix, où est le compte rendu des obsèques de mon père. Il m'aurait suffi de le reproduire, de donner surtout le texte des discours 1 (Mir (pie le vérit;ilde Frnuçois Zola lût connu. I.e malheur csi <[u'il n'est pas commode de remettre la maiu sur des journaux datant de plus de cintiuante ans. Je viens trôcrire à Aix et je crois pouvoir faire au moins copier !e compte ren<lu à la Bibliothèque.
Mais, si je n'ai point reirouvé dans mes j)a|)iers le nunuîro en question, en voici [tourtant quelqres {lulres. qui seront des preuves suffisantes.
C'est d'abord un numéro du Sf'f/ui/t/toi'e, en date du samedi 14 mai 18 i4, dans lequel se trouve une correspondance d'Aix, datée du 9 mai : « Xous sommes heureux de pouvoir annoncer à nos concitoyens cpie, le 2 de ce mois, le Conseil d'Etat, sections réunies, a déclaré définitivement l'utilité du canal Zola, et a adopté en entier le traité du 19 avril 18i:i, consenti entre la ville et cet ingénieur. Cette question, d'une si grande importance pour notre ville, est donc com[dètement résolue, malgré les innombrables difficultés qu'on lui opposait, et que M. Zola a surmontées avec une grande énergie et une persévérance à toute épreuve. »
C'est ensuite un numéro de la Prarence, publiée à Aix, dans lequel se trouve le texte complet de l'ordonnance royale autorisant M. Zola, ingénieur, à construire le canal Zola. L'acte est donné au palais de Xeuilly, le 31 mai ISii, signé Louis-Philip})e, et contresigné par le ministre de l'intérieur, L. Duchalol .
C'est un autre mmiéro de la Provence, en date du 29 juillet 1847, quatre mois après la mort de mon père, dans lequel est racontée une visite que M. Thiers, alors ne voyage, fit aux chantiers du canal Zola. « Hier, 28 juillet, M. Thiers. ainsi que MM. Aude, maire d'Aix; Borely, procureur général ; Goyrand, adjoint ; Leydet, juge de paix, et plusieurs autres notabilités de la ville, sont allés inopinément visiter les travaux du canal Zola, à la colline des Infernets. Ils ont été re<;us au milieu des bruyantes détonalions des coups de mine, que les ouvriers, prévenus à la hâte, avaient préparés à cette intention... M. Pérémé, le gérant, a prolité de la circonstance pour présenter à -M. Thiers le jeune fils de feu M. Zola. L'illustre orateur a fait le plus gracieux accueil à l'enfant, ainsi (pi'à la veuve
d'un homme dont le nom vivra parmi ceux des bienfaiteurs fin pays. » '
l'jilin. comme je ne veux pas emplir ce journal, je me conlculcrai de doiiiior encore la lettre suivante, qui était adressée à M. Emile Zola, homme de lettres. 23. rue Trulfaut. MatignoUes-Paris :
u Aix, le 25 janvier 1809.
« iMonsieur,
« J'ai l'honneur de vous adresser une ampliation de la délibération du Conseil municipal d'Aix , du 6 novembre 1808, et du décret du 19 décembre suivant, qui décident de donner au boulevard du themin-Neuf la dénomination de B(mler(ir(l François-Zola, en reconnaissance des services rendus à la cité par M. Zola, votre père.
« J'ai donné des ordres pour que la délibération du Conseil municipal, sanctionnée par l'empereur, reçoive immédiatement son exécution.
« Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération très distinguée.
« Le maire d'Aix ,
« P. Roux. »
Et c'est cet ingénieur, dont le projet de nouveau port a occupé Marseille pendant des années, qui serait un individu, un parasite vivant de la desserte d'une famille î Et c'est cet homme énergique, dont la lutte au grand jour pour doter la ville d'Aix d'un canal est restée légendaire, qui serait un simple aventurier qu'on aurait chassé de partout ! El c'est ce bon citoyen, bienfaiteur d'un pays, ami de Thiers et de Mignet, auquel le roi Louis-Ptiilippe accorde des ordonnances royales, qui serait un voleur, sorti honteusement de l'armée italienne et de l'armée française î Et c'est ce héros ds l'énergie et du travail, dont le nom est donné à un boulevard par une ville reconnaissante, qui serait un homme abominable, le crime et la honte de son fils !
Allons donc ! à quels sots, à quels sectaires même espérezvous faire croire cela? Expliquez donc comment Louis-Philippe, s'il avait eu affaire à un soldat déshonoré, aurait signé l'ordonnance d'utilité publique? comment le Conseil d'Etat aurait accueilli le projet avec une faveur marquée ? com-
ment irillustres amitiés seraient venues à mon père? comment il n'y aurait-eu de lui qu'un concert d'admiration et de gratitude ?
Un homme m'attend au coin d'une rue, el. par derrière, m'assène un coup de bâton : k Votre père était un voleur ». Dans l'étourdissement de cette attaque h\che et ignominieuse, que faire? La faute commise, dont j'entends parler pour Ja première fois, remonterait à soixante-six ans. Je le répète, aucun moyen de contrôle, de discussion surtout. Et alors me voilà à la merci de l'outrage, sans autre défense possible que de crier tout ce que je sais de bon et de grand sur mon père, toute la Provence qui l'a connu et aimé, le canal Zola ([ui clame son nom et le mien, son nom encore qui est svir la plaque d'un boulevard et dans tous les cœurs des vieillards qui se souviennent.
Mais les misérables insulteurs ne sentent donc pas une chose, c'est que. même s'ils disaient vrai, si mon père jadis avait commis une faute — ce que je nierai de toute la force de mon i\me, tant que je n'aurai pas moi-même fait l'enquête — oui ! si même les insulteurs disaient la vérité, ils commettraient là une action plus odieuse et plus répugnante encore ! Aller salir la mémoire d'un homme qui s'est illustré par son travail et son intelligence, et cela pour frapper son fils, par simple passion politique, je ne sais rien de plus vil, de plus bas, de plus flétrissant pour une époque et pour une nation !
Car nous en sommes arrivés là. à des monstruosités qui semblent ne plus soulever le cœur de personne. Notre grande France en est là, dans cette ignominie, depuis qu'on nourrit le peuple de calomnies et de mensonges. Notre àme est si profondément empoisonnée, si honteusement écrasée sous la peur, que même les honnêtes gens n'osent plus crier leur révolte. C'est de cette maladie immonde que nous allons bienlôl mourir, si ceux qui nous gouvernent, ceux qui savent, ne liuissentpas par nous prendre en pitié, en rendant à la nation la vérité et la justice, ((ui sont la santé nécessaire des peuples. Un peuple n'est sain et vigoureux que lorsqu'il est juste. Par grâce, hommes qui gouvernez, vous qui êtes les maîtres, agissez, agissez vite ! ne nous laissez pas tomber plus bas dans le dégoût universel î
iMoi, je me charge de ma querelle, el je compte y suffire.
Puisipie j"ai la plume, puisque quarante années de travail ni'onl donné le pouvoir de parler au monde et d'en être en-
icinlu. puisque ravenir est à moi, va! père, dors en paix dans la lomhe, où ma mère est allée le rejoindre. Dormez en paix côte à côte. Votre fils veille, et il se charge de vos mémoires. Vous serez honorés, parce qu'il aura dit vos actes et vos cœurs.
Lorsijiie la vérité et la justice auront triomphé, lorscpie les tortures morales sous lesquelles on s'efforce de me broyer l'àmc seront finies, c'est ta noble histoire, père, que je veux conter. Depuis longtemps j'en avais le projet, les injures me décident. Et sois tranquille, tu sortiras rayonnant de cette boue dont on cherche à te salir, uni(|uement parce que ton fils s'est levé au nom de l'humanité outragée. Ils t'ont mis<lemon calvaire, ils t'ont gran<li. Et, si même je découvrais une faute dans ta jeunesse aventureuse, sois tranquille encore, je t'en laverai, en disant combien ta vie fut bonne, généreuse et grande.
Puis M. Zola assiofna le g'érant du Petit Jounini et M. Ernest Judet devant le Tribunal correctionnel pour diffamation.
A cette asslg-nation, ]\L Lasseur, gérant, et M. Judet répondirent par l'exploit suivant :
(( L'an mil huit cent quatre-vingt-dix-huit, le seize juillet,
« A la requête de I^j M. Lasseur, gérant du Petit Journal, demeurant à Paris, rue Lafayette, u'j 61, et 2o M. Ernest Judet, demeurant à Paris, rue de la Faisanderie, n'J 20, pour lesquels domicile est élu en mon étude,
« J'ai Louis-Virgile Vallois, huissier au tribunal civil de la Seine, demeurant à Paris, rue Monsigny, 18, soussigné,
« Signifié, dit et déclaré à M. Emile Zola, homme de lettres, demeurant à Paris, 21 bis, rue de Bruxelles, en son domicile où étant et parlant à la concierge de la maison ;
« Que mes requérants entendent établir devant tous juges compétents ipie le fait qu'ils ont fait connaître, et qui est un fait accompli par un officier comptable dans l'exercice de ses fonctions, a été révélé alors qu'ils avaient la preuve certaine que ce fait était rigoureusement exact;
« Qu'ils croient devoir informer M. Zola que. dans l'intérêt de leur défense, ils produiront des éléments de preuve qui leur permettent d'affirmer l'exactitude du fait dont il s'agit ;
« Qu'il dépend de M. Zola de fournira la justice un moyen décisif de contrôler leur affirmation el de savoir si cette affirmation est calomnieuse, comme il 1".*) déclaré dans son assignation ;
(( (Jue ce moyen consiste à demander au ministre de la guerre, ainsi (ju'il a seul le droit de le faire, de vouloir l)ien communi(|uer, à sa requête, et faire apporter à la barre, le dossier relatif aux circonstances dans lesquelles le lieutenant Zola a quitté eu 1X32 l'armée franraise ;
« (Jue si M. Emile Zola refuse de demander et de faire donner à la justice cette communication, mes requérants seront en droit d'en conclure (|u'il reconnaît la vérité du fait relevé par lui comme diffamatoire, et (jualifié, dans son assignation, de mensonger.
(( l*ouri]uoi j'ai, huissier soussigné, fait sommation à M. Emile Zola :
u D'adresser à M. le ministre de la guerre une denuinde tendant à obtenir que le dossier relatif au fait par lui incriminé comme diffamatoire et calomnieux soit produit dans le débat qui aura lieu sur les poursuites qu'il a cru devoir exercer et soit mis à la disposition de la justice compétente,
u Lui déclarant que, faute par lui de satisfaire à la présente sommation, mes requérants tireront de son refus ou de son inaction telles conclusions et telles conséquences (jue de droit.
u Sous toutes réserves.
« A ce qu'il n'en ignore, je lui ai, étant et parlant comme <lessus, laissé copie du présent dont le coût est de 6 fr. 90. Timbre spécial copie une feuille à 0.60.
<( Signé : Vai.lois. »
Deux jours après, à la date du i8 juillet i8()8, M. ,ludet publiait dans le Pclif Journal deux lettres attribuées au colonel (xjmbe.s.
Voici, d'après lui, la « première lettre du colonel
(^OMBE.S' » :
u >[on général,
(I J"ai riionneur de vous accuser réception de la lettre par laquelle vous m'annoncez que le lieutenant Zola, coupable
d'im détournement de 4,000 francs au détriment du magasin d'habillement, ne passera pas au conseil de guerre.
« Je me permettrai de vous faire observer respectueusement que cette mesure fera très mauvais elîet ici, où l'on comprendra que cet officier, une fois sa détnission donnée, pourra se ])rêra1oir, plus tard, d'un passé lionorable. occuper une jtosition administrative quelconque, et bénéficier d'un oubli que l'indulgence de ses chefs semble py^éparer. »
Voici, d'après M. Judet, la a deuxième lettre du COLONEL Combes » :
Mustapha. 12 juillet 1832. (1)
« Mon général,
« J'ai l'honneur de vous (venir) rendre compte que l'affaire de Zola, ex-officier à la légion, est terminée ; mais comme il est indispensable que la conscience de M. le 7naréchal, ministre de la guerre, soit éclairée, je ferai une courte narration des faits.
(( Au commencement du mois de mai dernier, la comptabilité de l'habillement dont (le sieur) Zola était chargé se trouvait en arrière et en désordre, ainsi que le magasin. M. le lieutenant-colonel pressait (le sieur) Zola d'y reinédier par un travail assidu.
« A cette époque, le nommé Fischer, autrefois gardemagasin d'habillement, obtint de se faire remplacer (et l'e.joécuter).
(Cet homme était marié, et il avait existé longtemps entre lui, sa femme et Zola des relations toutes particulières d'intimité, de ménage et de coliabitation qu'on pou-
(1) Les mots et passages qui sont tout à la fois mis entre parenthèses et en italiques sont ceux qui. n'étant pas dans la copie pul)liée par M. Judet, se trouvent dans le texte rerais par le ministère de la guerre.
Au l)as de la première page de ce texte, se trouve aussi, non ])ubru''(' par M. .Judet, cette mention : « A Monsieur le marécJtffl (le camp Buchet, commandant la 2'^ brif/ade. »
Et en marge de la première page, cette autre mention, également non publiée par M. .Judet: « La démission dans la forme voulue par la circulaire du 10 mars 1831, »
rfiit (Jirersement infdf/irrfc •. O/i ndrdil fuil cesser ([iw U's (leu.r dernières eti enroijant Fischer à la Maison Carrée, la femme alla habiter Alf/er.)
« C'était le 10 mai. à dix heures du soir, que les époux Fischer devaient partir pour Naples sur un bâtiment marchand corse. Ce joui', vers les six heures du soir. M. Zola dit à un soldat qu'il allait se baignera la mer, qu'il ne rentrerait (rentrera) pas de la nuit. Le lendemain ses habits militaires furent trouvés au bord de la mer et l'on crut quelques instants qu'il s'étail nojé.
(( M. le lieutenant-colonel courut d'autres soupçons : on apprit que la veille l'on avait apporté à (au sieur) Zola des vêtements communs propres à se déguiser en homme du peuple. M. le lieutenant-colonel courut à Alger, et s'étant assuré que le bâtiment marchand sur lequel les époux Fischer avaient dû partir la veille n'avait pu mettre à la voile par une avarie survenue, il obtint l'ordre de faire débarquer les mariés Fischer et leurs efl'ets. On ne trouva pas (plus) M. Zola.
« Dans une malle de Fischer on saisit 4,090 francs qui furent déposés chez le commissaire de police. Fischer fut écroué par ordre du général ; le lendemain, Zola se constitua (constituait) prisonnier ; il était vêtu comme un ouvrier et avait coupé ses gros favoris.
« Les recherches que l'on commença alors, les réclamations de diverses personnes, les aveux de ^L Zola et de Fischer, ainsi que la vérification des comptes et du magasin d'habillement firent connaître les détails suivants: Sur les 4.000 francs trouvés dans la malle de Fischer. 'J.OOO fratics (jj) avaient été déposés par Zola : tout récemment (coici comment) (i) celui-ci (ce dernier) en était devenu possesseur : lorsque le 3« bataillon de la légion obtint une gratification pour les prises de la tribu el Ojfra. on la paya partie en argent, partie en etTcts de linge et chaussures, pour l'achat direct et immédiat desquels les deniers furent remis à M. Zola qui, au lieu d'en faire l'emplette et de les payer, les prit en partie au magasin du corps et en garda le montant.
(1) Au lieu des mots « tout rc'cemrnent » qui se trouvent dans la copie publiée par M. Juclef, le texte rernis à M, Flory porte : « voici comment, »
<( Lue facture de 134 francs par suite d'un marché fut présentée au conseil par M. Zola, au nom de M. Chapelier, qui y avait mis son acquit. Zola (<'n) rerut le montant, ïiiais ne If remit ( iKn/fi) point au marchand.
(( Une autre facture de 2,000 francs de la maison Fuclwt^ fournisseurs d'efifets militaires, et portée par Zola (fut poi'tée i)(ir h' sieur) au conseil d'administration avec l'acquit du sieur Fucliet ; on confia (compta) les 2,600 francs à (au sieur) Zola, qui ne lui remit que 1,500 francs en compte et garda le reste.
« Un marché de guêtres blanches ayant été passé avec le tailleur de la légion, M. Zola reçut pour le compte de ce dernier une avance de 400 francs à employer à l'achat de la toile pour la confection des guêtres, mais il n'y consacra (pie la moitié <le cet argent et garda le reste à l'insu du caporal tailleur.
(c Le vaguemestre du corps rerut une lettre contenant un mandat de 00 francs sur Paris, pour un soldat appelé Guillaume et le remit au tailleur qui porte ce nom. Celui-ci ayant ouvert la lettre et reconnaissant qu'elle n'était pas pour lui, mais pour un homonyme, grenadier, qui se trouvait au camp, la mit entre les mains de (du sieur) Zola qui se chargea de l'y faire parvenir : lettre et mandat disparurent et n'arrivèrent ja?nais au grenadier.
« Tout le déficit au magasin^ toutes ces dettes et réclamations ont été reconnus paf Zola.
(Le sieur Fischer s'est offert à acquitter pour Zola le montant des dettes au paiement desquelles les 2,000 saisis dans sa malle ne suffiraient pas. Cette offre acceptée, tovs les créanciers ont pu être pages, et le conseil d'administration couvert du déficit existant en magasin.)
« Pour l'honneur du corps et ds l'armée, il est indispensable que ce vil instrument de toutes les turpitudes humaines soit ignominieusement expulsé de leur (s')/»} sein, afin que sa présence ne souille plus les regards d'hommes et de guerriers qui tiennent et estiment l'honneur. Ce narré est fait sans haine, quoiqu'il ait pu la soulever. Mais connaissant l'impudente effronterie de cet individu, il est essentiel que ce rapport soit envoyé à M. le maréchal ministre de la guerre; car
je ne doute pas que si on le gardait en Afrique, Zola ne parvienne ( iKirrint ) à déguiser son infâme conduite en parlant de son innocence, de ses services et en se considérant comme une malheureuse victime de chefs iniques. Je pense donc que dans l'intérêt de la société autant que de l'armée, on doit prémunir M. le maréchal ministre de la guerre contre les tentatives de cet intri gant plein de mensonges, de déceptions et de vilenies.
u Ci-joiiit la démission du lieutenant ^67V^///7 Zola, accompagnée d'une déclaration dans laquelle il renonce à ses droits et rang dans l'armée française.
a Le colonel commandant la léfjion éfvatKii'rp,
« Combes. )> (Ci-joint huit pièces.)
M. Zola demanda au ministre de la j>'uerre communication du dossier de sou père, (V. p. iGG.)
Cette communication lui fut refusée.
A la date du 3 août 1898, le Tribunal, statuant sur la demande de ^I. Emile Zola pour dilfamation. rendit le jugement suivant :
Attendu «(uil résulte dos débats qu'à la date du 23 mai ;i paru dans le Petit Journal un article intitulé : » Zola [1ère et lils », dans le<iuel il y a lieu de relever les expressions suivantes adressées à Zola père : « En mai 1832, il est arrêté pour vol et malversation, subit une détention de deux mois — misérable — les preuves explicites de vol commis par le prétendu proscrit existent — rapports qui nouent la destinée du lils anarcbiste à celle du père voleur — son nom a eu le mallieiu- de déshonrtrer l'armée — vilenie — testament d'un vtjleur — forfaiture — pris la main dans le sac dans la caisse de sou l't'i^iment : »
Atten<lu <(ue dans le même article, il y a lieu de relever li's expressions suivantes adressées à Zola fds : « Son nom a eu le malheur de déshonorer l'armée, et il ne venge
(Iirune querelle pcrsonnelli' — Il devnit aller spontanément, sans efforts, à la trahison, comme les pornographes vont à FabeiTation. comme les h(Hes stercoraires vont au fumier et se délectent dans la pourriture. — détraqué, — l'ernicieux, maniaque en délire, sur la poitrine de qui, par une incroyable tolérance, brille encore la rosette de la Légion d'honneur — Obstination criminelle de romancier sans patrie, vaniteux — affamé de vice - passionné d'ordures — Son cas, où la littérature obscène s'allie à la suprême inconscience morale »;
Attendu que dans le numéro du Petit Journal daté du 25 mai. il y a lieu de relever les expressions suivantes, adressées à Zola père : « avait volé dans l'exercice de ses fonctions et fut obligé de quitter l'armée par la porte la plus honteuse, également chassé de l'armée austro-sarde pour des actes analogues, récidiviste de la fraude et du vol — A tellement malversé dans les rangs de deux armées euro- ])éennes et en a été honteusement expulsé — Forban >> ;
Attendu que ces expressions constituent les injures et les diffamations les plus graves;
Attendu que la seule lecture des articles incriminés démontre manifestement que \ ardeur patriotique invoquée par hidet n'a pas, ainsi qu'il le prétend, été son unique mobile ; que l'intention qui l'animait de nuire à Zola en divulguant les actes indélicats qu'aurait commis son père ne saurait être déniée, puisque lui-même déclare qu'il a voulu le disqualifier: En ce qui concerne Marinoni, assigné en qualité de directeur A[\ Pet if. Journal, Attendu que les articles incriminés font partie d'une longue série d'autres articles contenant les plus violentes attaques contre Zola ; qu'il est manifeste qu'une telle camjiagne engageant d'une façon si formelle et si grave la direction politique du Petit Journal n'a pu être menée sans l'aveu et le consentement formel de Marinoni; qu'il est inadmissible qu'il ait ignoré la teneur des articles incriminés ;
Qu'il est donc élabli ([u'il a sciemment participé au délit commis par Lasseur et Judet ;
Sur l'application de la peine; attendu que d'une part il y a lieu de tenir compte de l'ardeur de la polémique engagcîe entre les Journaux d'opinion différente, des attaques indignes adressées à un certain nombre des officiers de notre armée et de la violence des passions décbaînées à la suite de lattitiide prise par Zola, au sujet de l'affaire Dreyfus;
mais que, d'auli'e pari, le Irihiiiial ne |)OiiL juii^er sans sévéri(é le procédé de polémique consislaiil à fliviilifuer, pour alleindrc le lils dans son honneur, en déconsidérant son p.om, les fiiules (ju'aur.iil pu commellre son père, il y a soixanle-six ans. (piehpie i^ravilé (TMilieurs que puissent avoir ces fautes, ignorées vraisemblablement du lils et, en tous cas, n'entacliant en aucune manière sa pro[)re honorabilité ;
Par ces motifs. Le tribunal condamne Judet à 2,000 francs d'amende, Lasseur à riOD francs el .Marinoni à 500 francs, les condamne solidairement à 5,000 francs de dommap^esintérêts, une insertion dans le Petit Journal, dix insertions dans les journaux, le coût de chaque insertion ne devant [)as dépasser 100 francs, sons une astreinte de 100 francs pour (diaque numéro tpu pnr;i lirait sans contenir le Jugement.
C'est ce mémo jour, 3 août i8()8, que, au cours de l'audience, fut déposée, entre les mains de i\I. le substitut, une plainte clans laquelle M. Emile Zola déclarait (|ue les prétendues lettres Combe.s- étaient des faux.
Vu-G instruction fut ouverte.
Confiée à M. le juge Flory, elle fut bientôt close par une ordonnance de non-lieu.
Se fondant sur cette ordonnance, M. Judet prétendit (jue la plainte de M. Zola avait été calomnieuse.
En conséquence, la neuvième Chambre a rendu, le 1 1 janvier 1899, un jugement par défaut ainsi conçu :
Attendu qu'à la suite de la iiublicalion par le Petit Journal de deux lettres du colonel Combeà-, Zola déposa entre les mains d'un membre du parquet du Procureur de la République une plainte en faux contre inconnu et eu ns'Kje de f'a\i,r contre Judet ;
Ou'tme instruction ouverte sur cette dénonciation aboutit à une ordonnance de non-lieu ;
Attendu que, sans rechercher à quelles préoccupations Zola a pu obéir, en déposant la plainte susvisée. il est constanl que rien ne lui permettait d'aflirmor que Judet eût fait sciemment usage de pièces fausses ou falsiliées; que sa bonne foi doit, dès lors, être écartée;
Attendu ([u'il v a lieu toutefois, au point de vue de l'application de la peine, de constater que Zola a pu être
léiiitimement cnui par la jmhlicniion da documents cofisf if liant fieft pièces de service aifatit un caractère confidnitirl. et dont, par suite, E.\' LES SUPPOSANT WAW- TWWA'IS, Jud('t n aurait jamais dû avoir communication.
Pai" rrs Diotils.
Conflnmno — lOD fr. d.imeinie. deux insortions. oOO fr. de domniagos-inti'i'L'ls.
Voilà donc, Monsieur If Procureur de la République, la situation initiale, avec les documents textuellement rappelés.