COMMENT ON DECOUVRE UN FAUX
Avant de vous faire connaître les raisons directes qui, îi mon sens, révèlent un faux criant dans les prétendues lettres du colonel Com])es, il n'est peut-être pas inutile, Monsieur le Procureur de la République, que je vous dise comment, n'y étant pas préparé, j'ai procédé à mes recherches.
En effet, selon qu'elle est mauvaise ou bonne, la méthode des recherches déprécie les recherches elles-mêmes, en rend le résultat inutile et vain, ou, au contraire, les rend ditirnes d'intérêt et d'attention, comme l'ont maintes fois répété des hommes supérieurs, au cours du procès Zola, devant la cour d'assises.
Toute chose, tout fait, tout acte est précédé, accompag-né et suivi, dans le temps et l'espace, de circonstances de toute nature, infinies, d'ailleurs, et infiniment variables, qui Tindiviihialisent dans sa réalité distincte et particulière.
C'est, si je ne iue Irompe, sur rexameii de ces cirooi tances d'individualisation, qu'est fondée la critique his^ rique, et c'est à cet examen que procède ou, ce qui n'^ pas la même chose, que doit procéder le mag-istl charo-é de rechercher si une pièce est vraie ou fausse^ un témoignage est faux ou vrai.
La preuve de la fausseté d'un document est donc d'autant plus difficile ou d'autant plus facile que le faussaire a plus ou moins tenu compte, dans son opération, des, circonstances antérieures, contemporaines ou postérieures, qui eussent précédé, accompagné ou suivi r document, s'il avait été authentique.
L' (( Affaire » nous a déjà fourni à ce point de vu un exemple intéressant. C'est le faux Weyler, relaté dans la lettre adressée à M. Sarrien, ministre de la justice, le i4 septembre 1898, par le colonel Picquart. (Voir
Ce que je veux rappeler , c'est l'exclamation souriante de M. Bcrtillon, à propos du fac-similé de cette fausse pièce : « A^ous avons pensé à tout! » Quand un faussaire opère, il faut, de même, qu'il pense à tout, i Et, d'ordinaire, cette nécessité dépasse les forces de son ' intelligence ou les prévisions sommaires de sa précipitation. L
Comme, dans leur ensemble, les circonstances auxquelles le faussaire doit penser sont de toute natui' matérielles ou non matérielles, il en résulte que la , preuve du faux peut résulter, par exemple, du contenu j même du document incriminé, abstraction faite de l'examen direct et matériel de ce document, et sans le secours d'une expertise.
C'est là une conséquence importante, — sur laquelle j'insiste parce que, si élémentaire qu'elle soit, elle peut échapper à un raisonnement superficiel, ainsi que, par son propre exemple, l'a montré M. Cavaignac.
A quoi me servira l'inspection directe d'une fausse pièce, si convaincants qu'en soient les caractères extérieurs et matériels, si indiscernable que soit matérielle- |
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ment le faux, si, dans suii tcxîe publié, j'y vois la mention d'un fait chronologiquement postérieur; si, par oxeinple, le document étant ancien, le faussaire avait
Sarlè de chemins de fer alors qu'il n'y avait encore que es dili^-ences, ou d'un télégramme alors que la télégraphie n'existait pas? Dans le même ordre tl'idées, pourrait-on avoir un doute sur la fausse date d'une lettre où Userait parlé de la rue Victor Massé à un moment où cette rue s'appelait encore rue Laval ? Que dirait-on d'un historien qui, à propos d'un événement du rè^ne de Louis- Philippe, s'appuierait sur un document où le faussaire aurait parlé de la garde de l'Impératrice ?
Ai-je besoin, à ce point de vue, de rappeler la fameuse découverte des fausses lettres attribuées à Pascal ?
A un autre point de vue, la simple inspection matérielle d'un document suffira pour y décerner un indubitable faux, quel qu'en soit le texte et abstraction faite do toute expertise sur l'écriture, si, par exemple, ce texte est écrit sur un papier fabriqué seulement à une date postérieure. Et, si j'ai ce renseig-nement, je n'aurai pas besoin de voir la pièce pour en proclamer le faux, sans contestation possible.
Au moment où j'écris ces lig-nes, la troisième chambre de la cour d'appel de Paris ne vient-elle pas d'annuler un testament écrit sur du papier timbré au filig-rane de 1895, daté à Dieppe du 27 janvier iSqo, alors que le premier envoi de papier 1895 était parti de Tusine administrative de Thiers le 28 janvier, c'est-à-dire le lendemain de la date apparente du testament (/'Ïya/'O, 28 dé- '•('inbre 1898).
Le filifiTiane perd souvent les faussaires. Qui ne se souvient de l'incident du fîlin;-rane dans les affaires Wilsoii? (Collection Bataille, 1887-1888.)
Dans sa requête à fin de poursuites (17 novembre 1887), -M. le procureur général Bouchez s'exprimait ainsi :
Le deuxième scellé, désigné parla lettre G, contenait
'jnatre pièces, parmi lesquelles deux lettres de M. Wilson et une enveloppe de lettre portant la grilTe du gouvernement
militaire de Paris. — Les deux lettres signées «Wilsoi furent alors représentées à M. Wilson liii-méine et à dame Limouzin. — M. "Wilson dcrlara que ces lettres étaiej bien celles qu'il avait adressées;) la dame Limouzin en 188/ celle-ci, an contraire, protesta que ces lettres, bien q\ tout à fait semblables à celles qui lui étaient parvenues avaient été saisies h son domicile, n'étaient cependant pî les mêmes. Je dois dire que cette contestation parut aloi sans fondement, la pensée ne jmuvant venir à auci magistrat d'une substitution que le procès-verbal commissaire de police, sous- chef de la sih^eté, et les dècli rations mêmes du pyrèfet de police ne j^er mettaient pas soupçonner. Les scellés transmis le 25 octobre étaient, efTet. accompagnés d'une lettre signée de M. le Préfet d]|
police qui se terminait ainsi: « Les trois scellés que i(
vous ai adressés comprennent la totalité des pièces saisies chez Mnif" Limonzin par mon ordre. » ....Mais à l'audience de la 10e chambre du tribunal de la Seine du mercredi 9 novembre, éclatait l'incident relatii au filigrane du papier sur lequel ces lettres étaient écrites. ,
Vous savez le reste, Monsieur le Procureur. Si j'ai rappelé cette affaire, c'est que, peut-être encore, n'étaitil pas inutile de montrer, par cet exemple retentissant. que, pour leur défense, les gros personnag-es, aidés ei protégés par d'autres per.sonnag-es non moins considérables, ne reculent pas à roccasion devant les pires entreprises (i).
(1) Et aussi pour une autre raison. La substitution de pièces qui avait été faite dans le dossier Wilson avait provoqué la plus vive émotion. M. Douville-Maillefeu avait interpelle à ce sujet le ministre de la justice pour forcer le gouvernement à arrêter l'afTaire et recommencer Tinstruction. Quel était alors le garde des sceaux? M. Mazeau. Et que répondait M. Mazeau? Ses paroles (qu'il a sûrement ouJjliées) doivent être rappelées :
« Gomment voulez-vous interrompre le cours de la justice ? La Chambre voudrait donc, ou du moins les interrupteurvoudraient que ce fût le gouvernement qui donnât des ordri au tribunal? Si le tribunal ne se croit pas en mesure de statu» sur le vu des pièces du dossier parce que ces i;)iéces, comn on l'a dit, auraient été falsifiées, ce (jue je ne préjuge pas, le tribunal, dis-je, ne croit pas devoir statuer en présence d
Je pourrais citer bien d'autres exemples. Mais, il m est assez dans }'« Atlaire » pour ne pas m'en écarter I ivantag-e.
Et, sans autrement insister, je crois pouvoir dire que, ,11 matière de taux, la certitude croît ou diminue d'après la nature même des moyens de preuve.
L'expertise est le moyen le moins sûr de vérification ; ar, en dehors des incei'titudes inhérentes à ce ij;"enre il'opérations, c'est à l'écriture et dans l'écriture ([ue le faussaire porte le principal effort de son attention.
La seule inspection du papier dont s'est servi le Faussaire peut, en certains cas, fournir des éléments décisifs, en dehors de toute expertise.
Enfin, en dehors de toute expertise et abstraction faite de tout examen matériel, la simple connaissance du texte, à le supposer exactement donné, peut révéler des éléments de certitude absolument inexpug-nables, par la contradiction de ce texte avec les réalités de temps, de lieux et autres.
ces pièces, avec un dossier incomplet, le tribunal le dira et c'est à lui seul de le dire. .Je crois que c'est là une doctrine inattaquable. !Mais comment voulez-vous que le garde des sceaux, que le gouvernement interviennent auprès de la justice pour lui dire : arrêtez-vous ? La justice s'arrêtera elle-mêmo si elle croit devoir le faire. JAMAIS .te ne porterai la main SUR LA jç.sTicE... Je demande à la Chambre de respecter l'indépei i dd) ice du J uge. »
Tout comme M. Dupuy, M. Mazeau a cliang»; son fusil d'épaule. Et, sans s'embarrasser de « l'indépendance du juge », il a trouvé « sage » de proposer au gouvernement, qui ne se Test pas fait dire deux fois, de « porter la main sur la justice ». Quelle page dans nos annales judiciaires et parlementaires ! A l'instigation du ic Premier Président de la Cour de cassation de France », le « Parlement Français » aura voté, non pas simplement une loi de [»rocédure, comme on le dit en manière d'excuse, mais « une loi de compétence », en vue et à cause d' « une allaire ». non pas « pour » mais « contre un homm.e », dans un but de nuisance, inavoué mais certain, et cela, en cours d'instance, après que cet homme avait èt^' interrogé, après que les t/moins avaient 4té entendus, à la veille même des débats et de la décision!!!
Plus éloig'nés, dans lo temps et dans l'espace, si les événements et les faits auxquels se réfère un texte faux, plus le faussaire est exposé à des défaillances do mémoire et à des erreurs, mais plus aussi il aura d chances d'échapper ; car, s'ils ne se bornent pas à un( instruction banale, rapide et superficielle, les ma^^istraf^ devront tout d'abord se livrer â des études préliminaire ou rafraîchir tout au moins leurs souvenirs pour rechci cher ensuite et suivre à la piste les erveurs du faussaire, qui n'aura pas pensé à tout.
Un homme plus expérimenté dans l'art des recherche^ un homme plus instruit que moi dans la connaissance des événements de 1882 et des choses militaires de ci temps, eut sans nul doute aperçu des détails qui ont échappé a mon incompétence technique et à mon ig-norance.
Votre expérience y suppléera. Monsieur le Procureur.
Quant à moi, je vous livre, en toute sincérité, les documents et les arg-uments directs qu'un travail opiniâtr de quatre mois a réunis entre mes mains .sur les pièr^ incriminées et leurs alentours.
Quoi que vous en puissiez conclure, et même si j n'arrive pas à faire dans votre esprit la conviction qi. je souhaite, vous aurez du moins l'assurance que je ne me suis pas permis de vous apporter de simples affirmations, œuvre inutile de polémiste téméraire.
Gomme j'ai eu l'honneur de vous le dire, je n'ai aucune raison d'animosité personnelle contre M. Judet.
Il ne s'agit pas de lui. Je serai, sans doute, dans la néce.ssité de dire son nom, mais c'est simplement parce que c'est par lui qu'ont été publiées les lettres, sur lesquelles j'ai porté toute mon attention.
A OIEL MOMENT A-T-ON FAIT LA nULICATION