UN PAPIER ANONYME
Quand il a vu la publication des prétendues lettres Combe.9, M. Zola ne dut pas être très surpris. Car, par un « papier anonyme », on lui avait annoncé, pour le 18 juillet 1898, une publication écrasante.
Ce papier, adressé à M. E. Zola, qui l'a fait remettre à M. Flory, est ainsi conçu :
Je crois rendre service à l'illustre M. Zola en le prévenant qu'il existe à Alger un rapport fin colonel Cond)e6' (tué à Conslantine). deux rap})orts de la division et de la subdivision, sur le lieutenant son père, disant qu'en outre des 4.000 francs de la solde, il aurait disposé de deux autres sommes, l'une de l'ordinaire des f/renadiers (v. p. 18G) du
S''l)atail]on (v. p. 140), l'autre déposée par les sergents dj la (onipagnie des voltigeurs. Ces pièces seraient très vébq mentes. On les réserverait pour les débats de juillet dj Versailles. Elles sont arrivées depuis peu.
Son respectueux défenseur^
Je redoute la poste, étant employé de l'Etat.
Si ce mystérieux billet avait pu être pris pour autr^ chose qu'un moyen d'intimidation, il est bien certaii qu'on en eût profite contre M. Zola, qui l'avait lui-mém( remis.
M. Judct n'eût pas manqué d'en faire grand bruit eï de demander au juge d'instruction de rechercher h « deux rapports » dont parlait cette note.
Et M. Florv (c'était son droit et c'était son devoir) n'eûj pas omis de les réclamer au ministère de la guerre, et] en cas de besoin, d'envoyer une commission rogatoire Alger pour obtenir de la division et de la subdivision tous renseignements utiles.
Or, au sujet des «deux rapports », il n'y a rien dans le dossier : pas un mot de M. Judet, pas une pièce d'instruction.
On peut donc affirmer, en toute certitude, que, pour M. Flory, comme pour M. Judet, la pièce dont il s'agit n'était qu'un moyen d'intimidation.
Etait-ce une raison pour la négliger ?
Il n'eût point été inutile, à mon gré, de rechercher d'où elle avait pu venir.
Je crois même que quelques efforts en ce sens étaient tout à fait nécessaires ; car, si les recherches avaient abouti, elles eussent pu être d'un grand secours pour l'ensemble de l'affaire.
Quelles recherches ?
Elles comportaient une double orientation.
D'une part, ce papier était « anonyme » sans l'être ! 11 portait, en effet, une signature et une adresse. Cette signature et cette adresse étaient, il est vrai, couvertes de hacimres. Mais ces hachures ne paraissent avoir été faites que pour mieux appeler l'attention. Car, outre qu'il eût
'■té très simple de recommencer ce court billet, lasii^naiLire s'aperctnt commodrmcnt, et, avec un pende bonne volonté, on eut découvert l'adresse. Si, d'aventure, ces si'jj-nature et adresse avaient été vraies — tout peut arriver ! — il y eiU eu, ce semble, plusieurs motifs d'interroi^er ce correspondant qui se disait si bien renseigné. Il parle de choses qui, « en les supposant véritables », ne j)0uvaient être connues qu'au ministère de la g'uerre. Ce n'eût point été du temps perdu que de l'inviter à faire connaître l'origine et le moyen de ses renseiç;"nements. Vx si, tout simplement, il s'était rendu coupable envers M. Zola d'une infâme manœuvre, celui-ci eut pu réclamer quelque sanction pénale parfaitement méritée.
Je reconnais, d'ailleurs, que, de ce coté, les recherches n'avaient guère de chance de succès.
Mais en eût-il été de même de recherches dirig^ées d'autre part ?
Je me reporte au papier flont il s'agit, où je vois, à propos des (.< deux rapports » qu' « on les réservait noitr les débats de Juillet de Versailles. »
Je viens de montrer que, précisément, M. Judet avait réservé pour les débats de juillet, à Versailles, la publication des prétendues lettres Combe.s\
L'auteur du « papier anonyme » savait donc la mauvaise action qu'on projetait de commettre le i8 juillet 1898 et qui a été effectivement commise ce jour-là.
Où donc, par avance, pouvait-on avoir ce renseig-nement? Au Petit Journal seulement ou bien au ministère de la g-uerre.
Par conséquent, c'était de ce côté qu'il fallait chercher.
Et les « Précédents » pouvaient, à ce point de vue, fournir de très utiles indications.
J'y ai relevé, à propos, notamment, du colonel Picquart, de fausses lettres ou de faux télégrammes qui, procédant de la même inspiration que celle qui a dictée le « papier anonyme », n'avaient d'autre but que d'imposer silence au destinataire. Gomme vous le savez, Monsieurle Procureur, les cas semblablcsne manquent
pas dans l'Affaire (i). Il y a donc là comme une marqua de fabrique. Pourquoi ne sest-on pas adressé à lnjabri-i que ? C'était assurément utile, — ne fût-ce que poui savoir si quelque contrefacteur ne lui faisait pas une concurrence déloyale.
De nombreux faits, également rapportés dans les Précédents^ ont aussi prouvé que les produits épistolaires pourvus de cette marque circulent avec la garantie d'une assurance générale contre tous risques, y compris les risques judiciaires. Et voilà que, Jus/enienf.... (je voulais dire : pareillement), ce « papier anonyme
a bénéficié de la même franchise exceptionnelle je
voulais dire : particulière aux seuls produits de la fabrique concessionnaire.
De cette circonstance — très frappante — jointe, d'ailleurs, aux autres que je viens de rappeler, on peut, je crois, conclure logiquement que ce « papier anonyii; » émanait de « quelqu'un » du ministère de la guerre.
Je soumets cette conclusion, Monsieur le Procur; ; . à toute votre attention. Peut-être, un jour, abrogera- i -on rétroactivement la concession de cette franchise par!/ ■:lière.