LA DATE DES PRETENDUES LETTRES COMBES
En raison du moment où on les place, il n'est pas possible que les deux lettres Combes aient pu être écrites par le colonel Combe.
A ne parler que du seul intérêt de la vérité et pour la faire éclater aux yeux les plus prévenus, il est bien fâcheux que le Petit Journal lï ait pas publié les dates des deux lettres, car il eût suffi de quelques mots sur ces dates pour établir la matérielle impossibilité de ces deux lettres.
On n'a finalement donné qu'une date, celle de la deuxième lettre: 12 juillet 1882.
On espérait, en ne donnant pas la date de la première, sauver 1 œuvre entière et la protég-er contre les résultats d'un examen attentif.
Vous allez voir. Monsieur le Procureur de la République, si on y a réussi.
Je vais d'abord vous soumettre les bases du raisonnement, en justifiant au fur et à mesure chacune d'elles.
Premier point. — Quel emploi remplissait le lieutenant Zola ? — Reportons-nous aux articles de M. Judct ; nous voyons qu'il le présente tantôt comme officier payeur,, tantôt comme oificier d'habillement. Je n'incrimine pas, pour le moment, cette contradiction. Je me borne à la constater. Les faits que les prétendues lettres Combes imputent au lieutenant Zola auraient donc été par lui commis soit comme officier payeur, soit comme officier d'habillement.
Deuxième point. — A quelle date précise le colonel Combe a-l-il été nommé au commandement de la Légion étrang-ère? — Par ordonnance royale du i^r avril i832.
Troisième point. — Où était-il à cette date? — A Ancône, d'où il est revenu à Paris, et c'est de Paris qu'il est parti pour rejoindre son poste en Algérie.
Quatrième point. — A quelle date est-il parti? — Il a quitté Toulon le 24 juin 1882.
Voici la preuve de cette date. Le journal le Courriez français du mardi 3 juillet 1882, n° i85, 3^ page, 6^ colonne, a publié l'extrait suivant du journal l'Aviso de Toulon du 27 JUIN 1882 :
La corvette l'Emulation commandée par M. Ghauchevral. est partie pour Alger, le 2 A. Elle porte le général Dalton. LE coLOAEL Combe et une compagnie du train. On remarque encore, parmi les nombreux passagers, MM. Genty de Bussy, intendant civil d'Alger, suivi de cinq secrétaires et M. Gaujard de Blandin, directeur des subsistances militaires
Cinquième point. — A quelle date est-il arrivé à Alger? — Le 27 juin 1882.
Voici la preuve de cette date. Le Moniteur algérien, du 28 juin 1882, no 22, page 8, i""" colonne in fine, porte :
M. Genty de Bussy, intendant civil de la' colonie, accompagné de M. Poravey fds, auditeur du Conseil d'Etat, eb arrivé mER matin, sur la gabare VEmulation. M. le lieutenant général Dalton, commandant en second de l'armée d'Afrique, est également arrivé sur le même navire. 1gabare VEmulation, arrivée hier malin, est partie il' Toulon le 24.
Si le Moniteur algérien ne mentionne pas le colonel Combe, il n'importe. Il était à bord de VEmulation, ]){i\ tie le 24 juin 1082, avec le général Dalton et M. Genis de Bussy; VEmulation est arrivée le 27 juin, dans la matinée, avec le général Dalton et M* Genty de Bussy, donc aussi avec le colonel Combe.
Sixième point. — A quelle date a-t-il pris possession effective de sou commandement? — Il est probable que quelques jours s'étalent écoulés depuis son arrivée. Il y aurait môme plusieurs raisons pour cela. Mais, comme je ne peux en faire actuellement la preuve certaine, j'admets la date du 28 juin 1882.
Septième point. — D'après les renseig-nements de Tétat-major, M. Zola aurait donné sa démission le 3 juillet 1882.
Huitième point. — LaL deuxième lettre serait du 12 juillet i832.
Voilà les bases du raisonnement.
Et, maintenant, Monsieur le Procureur de la République, je vous soumets mon arg"umentation.
Je constate tout d'abord que, à première vue, les dates que je viens de rapporter ne font pas, tout de suite, apparaître le vice de l'œuvre que je dénonce.
C'est même cela qui a permis de conserver et de produire la seconde lettre, alors qu'on supprimait la première.
C'est qu'en effet, j'ai omis de parler d'une circonstance capitale, et que voici : puisque les faits imputés au lieutenant Zola dans les prétendues lettres Combes auraient été commis par lui en une qualité indécise et flottante, soit d'officier payeur, soit d'officier d'habillement, il a fallu procéder à la liquidation &q sa situation.
M. Judet, dans l'article du 19 juillet i8()8, a parié de la question de liquidation. « En 1882, disait-il, il (Combe.s) commandait la légion étrang-èrc où il dut liquider les scandales de François Zola. »
Les conditions de cette liquidation étaient déterminées par l'ordonnance du 19 mars 1828 et par l'ordonnance du 8 mai 1882.
Quel est le temps c{ue comportent normalement les formalités de liquidation?
Présentement, c'est un délai de trois mois environ.
Na^-uère, on était moins formaliste, paraît-il, moins paperassier, et le délai ne dépassait pas deux mois, en conditions normales.
Ces délais, je les ignorais. Je ne les connais que pâ les officiers que j'ai consultés.
Si, Monsieur le Procureur, je ne vous apporte pas déclarations écrites, vous comprenez assez pour quel raison, sans que j'insiste.
Je ne vous demande d'ailleurs pas de faire crédit ai renseig-nements que je rapporte avec fidélité.
Il vous sera facile de les contrôler, et vous aurez à U contrôler.
Je vous fais seulement o])servf r que, à prendre les imputations telles quelles, il aurait fallu, outre le délai normal de liquidation, le temps nécessaire à l'enquête sur les faits énoncés.
Non pas que je veuille, par cette observation, tirer sur le délai et l'étendre pour la plus grande commodité de mon argumentation.
Et, pour vous montrer de suite que telle n'est pas mon intention, je vais réduire ce délai jusqu'à l'impossible. Ramenons-le donc, si vous le voulez, à six semaines seulement tout à la fois pour les formalités de liquidation et pour les exigences de l'enquête.
A partir, rétroactivement, de quel jour compteronsnous ce délai ?
Prenons la date la moins favorable, celle qut est attribuée à la deuxième lettre : 12 juillet 1882. Remontons de six semaines. Nous voici aux derniers jours de mai. Or, le colonel Combe n'est arrivé au port d'Alger que le 27 juin i832 !
Mais il est impossible de prendre cette date du 12 juillet i832, puisque, d'après l'état-major, le lieutenant Zola aurait cessé d'appartenir à l'armée à partir du 3 juillet. Si, à compter de cette date, nous remontons de six semaines, nous arrivons au 22 mai. Or le colonel Combe n'est arrivé au port d'Alger que le 27 juin !
D'où cette conséquence que le colonel eût écrit en Alfférie sa première lettre avant même d'avoir mis le pied sur le sol algérien ?
Il ne vous échappe pas, Monsieur le Procureur de la République, que, dans ces conditions, on tenterait vai
nt'inent de réduire jusqu'iWabsurde le délai de six se-
1 naines.
11 ne vous échappe pas rpie le raisonnement serait enle plus accablant en prenant |)Our point de départ la
pnmière lettre, sur la base, non de sa date, puisqu'elle
n'est pas datée, mais de son contenu même (i). J'ai voulu faire mon raisonnement dans les conditions
l.s plus défavorables.
Et, malgré cela, vous voyez que, quand on oppose la première lettre du colonel C^ondje.s », on se sert d'une
pièce que le colonel aurait écrite en Algérie avant
ijiie d'y être !
C'est donc un faux.
Mais prenons jararde que M. Judet a déclaré, devant M. Florj, juge d'instruction, qu'il avait reçu, en même t<'mps, dans une même lettre, d'un même correspondant anonyme, la copie des deux lettres Combe.9, accompagnées des commentaires de ce correspondant.
L'aveu par Henry du faux pour la première lettre de la correspondance de Schwartzkoppen et Panizzardi impliquait le même aveu pour les deux autres lettres ! Nul doute !
De même ici : si la première lettre est fausse, la seconde l'est aussi.
Henry était trois fois faussaire pour la fameuse correspondance des attachés militaires.
Le correspondant de M. Judet était deux fois faussaire pour la correspondance Combcv.
(1) J'aurai. cVaillcurs. à fain- plus loin quelques observations à ce point de vue au sujet de la « première lettre du colonel Combe5. (V. p. 19-^.)
I VIII
COMMENT ON A ESSAYÉ DE SAUVER LA DEUXIEME LETTRE El SUPPRIMANT LA PREMIERE
Je dois commencer par faire ici le pénible aveu d*ui maladresse.
Du côté où je suis, nous allons vers la justice d'un tel élan, nous avons un tel désir de lumière, que, quand l'un de nous se trouve avoir en mains une parcelle de la totale vérité, il la livre aussitôt, sans chercher méjne s'il no serait pas préférable d'attendre et de choisir son heure.
Nous manquons d'opportunisme et nous savons mal la stratéûfie.
A propos, par exemple, du document « Ce canaille de D », quand, devant le g-énéral de Pollicux, le lampiste Gribelin et Henry vinrent affirmer qu'ils avaient vu, en septembre ou octobre, le colonel Picquart et M^ Leblois examinant ensemble ce document, n'eilt-il point ét6 opportun et de bonne stratég-ie d'opposer seulement une protestation convenable, sans aller plus loin ? Tout au contraire, qu'a fait le colonel Picquart? Livrant en toute bonne foi le moyen d'une réfutation décisive, il a dit que M^ Leblois n'était mem.e pas à Paris à cette époque. Alors, Henry et Gribelin, prévenus, ont reculé la date de cette prétendue communication. Voyez, Monsieur le Procureur, quel facile triomphe se fut ménag-é le colonel Picquart s'il avait remis au moment opportun l'écrasante révélation de cet alibi.
Par la précipitation même de ma bonne foi, j'ai commis une faute pareille. Apres l'incident qui s'était produit le 3 août 1898, à l'audience de la q^ chambre et à la suite duquel M^ Labori avait déposé, au nom de Zola, une plainte de faux, quelle était la situation? M. Judet
avait fait connaître que les ori^'inaux des deux lettres Combo.s étaient au ministère de la guerre. Il fallait donc, sans mot dire, attendre le moment de leur production, et ne révéler qu'à ce moment là que le colonel Combe n'avait pu écrire la première lettre en Alg-érie puisqu'il n'y était pas encore.
Mais je ne sus pas attendre. Le lendemain, dans le numéro postdaté ae la Petite République du G août i8i)8, je signalai l'impossibilité matérielle des lettres Combes en ces termes :
M. Judet. le 18 juillet, déclare que, en 1832, le colonel « Combe command.iit la légion étrangère où il dut liquider les scandales de François Zola ». Aux termes de la /e^^re accusatrice » publiée la veille par le Petit Journal, Zola aurait été arrêté pour vol et malversation, le 17 mai, et aurait u subi une détention de deux mois . Or. ce liquidateur passionné que fut le colonel Combe, aurait débarqué à Alger seulement le 24 juin 1832 (lire 27 juin).
On comprit vite le péril que j'avais signalé.
On décida, en conséquence, d'allég-er la situation en jetant du lest, c'est-à-dire que, pour essayer de sauver la K deuxième lettre du colonel Combe.s », on prit le parti héroïque de jeter à l'eau, je veux dire de supprimer la « première lettre du colonel Combes » (i).
Mais comment opérer cette suppression ?
En soi, l'opération n'était pas difficile ; mais, ce qui était moins commode, c'était d'expliquer comment une lettre, dont on avait la vedle proclamé l'existence dans les cartons du ministère de la guerre, ne s'y trouvait plus le lendemain.
(Ir De mémo, on a supprimé la fausse lettre de l'Empereur d'Allcma;:,me (v. p. 23). Do mémo encore, Henry a cherctié, à un certain moment, à écarter la lîioce : ce canaille de D (v. p, 29).
Voici les résolutions auxquelles on s'arrêta :
— Pour la seconde lettre (que, seule, on voulait désormais conserver et montrer), on dirait qu'elle était au ministère de la g-uerre.
— Pour la première (qu'on ne voulait plus conserver pour ne pas avoir à la montrer), on dirait qu'elle était non pas au ministère de la g^ucrre, mais ailleurs, n'importe où, à Garpentras, par exemple, à Vannes, ou bien à Gonstantine, dont, à propos du colonel Gombes, le nom était venu par voie d'association d'idées.
Gonstantine triompha donc de Garpentras.
C'est ainsi que, tout aussitôt, certains journaux bien informés — où rien n'est ii>'noré sur nos archives — annoncèrent que, si la seconde lettre était au ministère, la première se trouvait dans les archives de la préfecture de Gonstantine.
G'est ainsi également que, le 12 août 1898, devant M. Flory, M. Judet qui, le 3 août 1898, s'était retranché derrière « le secret professionnel », se délia de ce secret et fit cette déclaration :
Mon correspondant anonyme m'avait fait savoir que la première des lettres signées Combes devait se trouver dan^ les archives de la préfecture de Gonstantine.
En ce qui concerne la seconde, qui est la plus importante, elle doit se trouver, d'après le même anonyme, au ministère de la guerre.
Il était clair que, si ces deux lettres, relatives à la même affaire, avaient été écrites au même moment, l'une ne pouvait être séparée de l'autre.
Il était plus évident encore qu'une lettre écrite à Alger, en 1802. ne pouvait être à Gonstantine, dont la prise, postérieure de plus de cinq ans, est du i3 octobre 1887.
11 était de plus en plus évident c{ue cette lettre ne pouvait se trouver dans les archives de la préfecture de Gonstantine, la création de cette préfecture n'étant que de l'année... i858.
Pourtant^ M. le jug-c d'instruction, qui ne la chercha
point ailleurs, mit un i>r;aKl zèle à chercher cette lettre... à Constantine, selon ce que lui avait dit M. Judet.
M. le procureur de la République de Constantine le prévint de suite, par léléijframme du iG août 1898, qu'il taisait fausse route.
Dans commission rogaloire 39, sans préjn^au' réponse prérel. permets faire observer impossidujtk dî^ite 4832 donnée, prise Constantine datant 1837 et création préreclnre 1858, pouvoirs jnsque-là exercés par autorité militaire. Vi-aisemblable lettre relative question militaire classée archives division qui communi(iue rien sans autorisation ministre guerre.
M. le jug-e d'instruction communiqua ce tèlég-ramme à M. E. Judet le 17 août 1898.
D. — Nous vous donnons lecture d'un télégramme du procureur de Constantine. à nous adressé, et dans lequel ce magistrat nous fait observer qu'il paraît hupossible (1) que des documents portant la date de 1832 puissent se trouver dans les archives de la Préfecture de Constantine qui n'aurait été créée qu'en 1858. Le télégramme indique que la lettre dont nous demandions la vérification doit se trouver aux archives de la division militaire. Avoz-vous quelques observations à présenter au sujet de ce télégramme ?
R. — Je maintiens toutes (!) les déclarations que je vous ai faites le 12 de ce mois, d'après les renseignements qui m'ont été fournis par un témoin digne de foi. {Ce n'est donc plus un anonyine ?) Tout ce que je puis dire, c'est qu'au moment où des recherches ont été faites pour la publication de Y Histoire de l'Algérie, par Camille Uousset, la lettre en question existait bien aux archives de la Préfecture de Constantine, où elle a été copiée entre 1885 et 188G, je crois. [Que devient Vanoni/me en tant qu'anonyme ?*) Je ne sais comment elle avait été déposée dans ces archives et j'ignore si elle en a été retirée depuis. — J'ajoute que cette lettre, que je crois encore à la Préfecture de Constantine, fHait adressée par le colonel Combes au premier général !e Loverdo.
(1) Non. Il disait formellement « impo.?sibiIité ».
— loi —
Là-dessus, M. le juccc d'instruction prie le procureui de Gonstantine de fouiller les archives de la préfecture.
Mais le procureur répond, le i8 août, par le télégramme suivant :
Permets exposer archives préfecture Gonstantine considérahles. Si vous voulez commission rogatoire exécutée utilement, impossible sans date approximative, preuves aussi. Refus certain préfet si provoquez pas ministre autorisation recherches.
Le 19 août 1898, M. Flory répond.
En présence des scrupules cpie vous avez manifestés relativement à l'exécution fie ma commission rogatoire du 42 août dernier, j'en ai référé a M. le Procureur général, à Paris, qui a ol)tenu de M. le Garde des sceaux et des Ministres compétents les autorisations nécessaires, ainsi, d'ailleurs, que vous avez dû en être avisé par la chancellerie. J'apprends que. lors des recherches faites à" Gonstantine par M. Camille Rousset pour son histoire de la conquête de rAlgéric, il aurait été aidé dans ses recherches, en 1885 ou 1880, par des auxiliaires et employés de la préfecture qui existeraient encore (1). J'ai l'honneur de vous prier de vouloir bien demander à M. le juge d'instruction de faire rechercher ces employés et de les entendre. Il y aurait lieu de leur demander s'ils se souviennent d'avoir lu des lettres émanant du colonel Combes et le contenu de ces lettres.
Les 24 et 3o août 1898, M. le procureur demanda au préfet (( les noms des personnes visées en ladite commission rogatoire, afin qu'il pût les convoquer et recevoir leurs déclarations. ^)
Le 3i août 1898, M. le préfet faisait répondre:
En réponse à votre lettre du 24 août courant, no 742, j'a l'honneur de vous faire connaître que, malgré les reclicrches auxquelles je viens de procéder, il n'a pas été possible de savoir quels sont les auxiliaires et employés de la préfecture
(1) La déclaration de M. Judet ne dit pas cela.
le Constantine qui auraient, en 1885 ou 188(), aidé M. Camille Uousset dans les recherches par lui faites en vue (le la rédaction de son histoire de la conquête de l'Ali^érie.
Cette lettre se continuait et se terminait par ce paSvSag-e qui n'est pas dépourvu d'intérêt:
LkS agents Ot'I ÉTAIEXT EN FONCTIONS EN 1885 ET 1886 NE SE SOUVIENNENT NULLEMENT QUE DES RENSEIGNEMENTS AIENT ÉTÉ FOURNIS A M. GaMILLE RoUSSKT.
Le préfet, qui paraît avoir eu le net sentiment qu'on l'associait à une Besoqfne bizarre et sans résultat possible, observa à son tour que, la préfecture de Gonstantinc n'ayant été créée cju'en i858, ne pouvait avoir des documents de 1882, antérieurs mémo à la prise de Gonstantine. M. le procureur de Gonstantine ne put c[ue lui répondre, le 3 septembre 1898, cpi'il avait déjà fait la môme observation.
Comme j'ai fait observer au magistrat instructeur qu'à l'époque indiquée par lui, la préfecture de Gonstantine n'existait pas, j'ai reçu en réponse un télégramme ainsi conçu : . . .
Et, dans la même lettre, du 3 septembre 1898, M. le Procureur de Gonstantine ajoutait :
L'archiviste de la préfecture, que j'ai entendu, m'a déclaré que, en 1885, il n'était pas en fonctions, que^ toutefois, il ne croit pas que le document auquel Ernest Judet a fait allusion existe dans les archives. Je vous serais reconnaissant. Monsieur le Préfet, de vouloir bien, afin de me permettre d'exécuter la commission rogatoire de M. le juge d'instruction Flory, me faire savoir si, parmi s fonctionnaires de la préfecture, qui ont été appelés, ans une circonstance quelconque, à compulser les documents déposés aux archives, quelqu'un aurait remarqué la l'ièce ci-dessus décrite.
J'imac^ine que le parquet et le personnel de la préfec-
ture de Gonstantine devaient avoir une hilarante id^ des questions qu'on leur posait. Mais, n'importe, il fallait marcher.
Le juge d'instruction de Gonstantine interrog-ea don^ gravement, le 3 septembre 1898, M. Gharles Antoine^ Entz, âgé de soixante-deux ans, archiviste à la préfecture de Gonstantine, qui, non moins gravement, répondit :
Je suis absolument certain qu'il n'existe, dans les archives de la prefecture de constantine, aucune lettre DL" COLONEL CoMBE... — Je ne puis vous dire aujourd'hui qui était archiviste en 1883, mais je vais m'en informer à la préfecture, et je vous fournirai ce renseignement. En vous disant tout à l'heure qu'il n'existait pas dans les archives de lettres du colonel Combe, j'ai voulu vous dire que je n'en ai pas vu. J'ajouterai toutefois que je puis presque certifier qu'il n'existe pas de lettre dudit COLONEL dans les paperasses non classées auxquelles je viens de faire allusion, car presque toutes viennent du quatrième bureau, chargé des travaux publics, routes et chemins.
M. Entz revient le même jour, et dit :
L'employé qui était archiviste à la préfecture de Gonstantine eii*^ 1885 était M. Grillet, qui est resté en fonctions jusqu'à sa mort, c'est-à-dire jusque vers 1890 ou 1891,
Le 9 septembre 1898, le Préfet écrit à M. le juge d'instruction de Gonstantine la lettre suivante :
En réponse à votre lettre du 3 septembre courant, n° 777, j'ai l'honneur de vous faire connaître qu'aucun des emploi/és (le la préfecture de Coiistantine n'a remarqué^ parmi les documents déposés aux archives, la lettre dont vous m'avez transmis copie ^ et qui est attribuée au COLONEL Combes. »
Telle fut donc cette partie de l'instruction.
Il faut reconnaître que, en apparence, le plan de camaij'ne avait été bien coneu. Il n'est pas difficile de le
reconstituer
D'une part, les amis de M. Judet avaient escompté ijue, dans le lointain des souvenirs, les déclarations
raient un peu vag*ueset prêteraient commodément à des iterprétations. On devine les articles de M. Judet, pom- M'ux et éclatants, où il eût fait valoii" à i'rand hruit et vec une écrasante abondance de mots, ses interprétations favorables, si, par fortune, on avait pu avoir des u'inoii''nag'es comme ceux-ci : — « Tout cela est ancien; je ne me souviens pas de la lettre Combes ; mais il se peut néanmoins qu'elle ait existé». — « Nous n'avons pu retrouver les employés qui ont recopié des documents pour Camille Rousset, mais il se peut que des documents aient en effet été recopiés par eux. »
D'autre part, au cas où on leur objecterait, ce qui était à prévoir, que, si cette lettre avait existé dans les archives de Constantine, elle devait s'y retrouver, ils avaient, pensaient-ils, une réponse décisive. Ils diraient qu'elle avait été brûlée dans l'incendie de 1889.
Mais les choses ne s'arrangèrent pas comme on l'avait espéré, ni pour l'incendie, ni pour l'instruction à CiOnstantine.
Il faut que je vous montre, Monsieur le Procureur, comment est né l'arg-ument de l' a incendie de 1889. »
Un touriste, son g^uide à la main, est à Constantine.
Il parle de « l'incendie de la préfecture ». Immanquablement, on lui dira : — « Ah! oui, l'incendie de 1889! »
Il parle du dang-er auquel ont échappé les archives de la préfecture. On lui dira : — a Ah ! oui, quand il y a eu le feu à la préfecture. »
Et, volontiers, notre touriste mettra dans ses notes de voyage : « Les archives de la préfecture ont failli être détruites dans l'incendie de 1889. »
Son erreur sera excusable par l'inexactitude du lang'ag'e courant, mais ce sera une erreur.
En 1889, au cours du voyage de Jules Ferry en Alg-érie, une explosion se produisit à la préfecture, dans un
des salons. Bien qu'elle n'ait point eu de suites graves, le souvenir de cette explosion est resté très vif dans 1 mémoire de tous, associé qu'il est au souvenir d voyag^e et de la présence de Jules Ferry. Quand, sa plus, on dit r « incendie », c'est de l'incendie de i88 qu'il s'ag'it.
Or, en 1 884, le 2 décembre, à neuf heures du soir, éclaté à la préfecture un incendie autrement sérieux, o partie des archives faillit être brillée. Pendant quelques heures, cette perte parut certaine.
De même que, tout à l'heure, notre touriste, les amis de M. Judet ont confondu ces deux événements et marié leurs conséquences.
Et comme cette confusion entrait à merveille dans les convenances de leur plan de campag-ne, ils ont précipitamment chanté victoire.
Si, disaient-ils, on ne retrouve pas la première lettre Combes, c'est qu'elle aura été détruite dans l'incendie d& 1889, où les archives ont été brûlées.
]\iais, ajoutaient-ils, si la première lettre Combes a été ainsi très malheureusement détruite, le malheur n'avait pas eu, quant à elle du moins, des conséquences irréparables, parce qu'elle avait été recopiée avec fidélité en 1 885- 1886, c'est-à-dire avant l'incendie de i88q.
Tout cela n'était d'ailleurs qu'un roman !
En 1889, point d'incendie, et surtout point d'archives brûlées, détruites ou seulement menacées.
Les archives n'ont couru un dang-er qu'en 1884.
La preuve?
Voici les journaux du temps :
L'Indépendant, n° /ji56, mercredi 3 décembre i884, disait :
Vers neuf heures, hier an soir, une colonne de fumée s'échappait de la toiture de la nouvelle préfecture à l'angle ouest. . . Le fcn dévorait déjà le 3"-' l)nreau fcolonisation). . . Les archives du 3*' bureau sont presque complètenicjit détrui-
•s. Ln porte st-rieiise résiilo ilnns rniiéniUissomontdcs flosors (lun l)iiroaii aussi inipoi-lnnl que i:elui de la colonisation.
Le. Républicain, n" 1695, mercredi 3 déccml)ro i884, disait :
...Le feu s'était dêclaiv dans les pièces du 3" bureau (colonisation)... Presque toutes les archives du 3« l)urcau ont été perdues ou détériorées par la jtrécipitation qui a été mise il vouloir les déméiuiger avant l'arrivée des autorités.
Ces comptes rendus, très pessimistes, s'étaient d'ailleurs res.sentis de l'émotion de la première heure.
Le lendemain, on apprenait que, s'il y avait dans les archives du 3*^ Jjurcau (colonisation) quelque dérang-cment facilement réparable, il n'y avait eu, du moins, aucune perte.
L'Indépendant, n" 4107, jeudi 4 décembre 1884, rectifiait son récit de la veille en ces termes:
Nous sommes heureux de pouvoir annoncer que. contrairenient aux premiers avis, aucun dossier au bureau de colonisation n'a été détruit dans l'incendie d'avanl-liier. . . Nos concitoyens dont les intérêts sont engagés dans la conservation des pièces du 3*^ bureau peuvent donc être pleinement rassurés.
Le Républicain, \\° 1G96, jeudi 4 décembre i884, faisait pareille rectification :
On avait cru tout d'abord dans le public que les arcliives du bureau de colonisation avaient été brûlées dans l'incendie d'avant-hier. Nous sommes heureux de pouvoir démentir cette nouvelle qui a certainement dû jeter quelque inquiétude chez beaucoup de colons. Les archives du bureau de colonisation sont absolument intactes. Les dossiers ont été bouleversés, mais aucune pièce n'a été brûlée, et, avec quelques jours de travail de classement, tout sera remis en ordre comme auparavant.
Impossibilité d'aller à l'encontre de tout cela.
Il fallait renoncer à e.xciper de l'incendie de 1884,
car il n'avait menacé qu'un seul bureau, sans rien détruire; et on ne pouvait tout de môme pas prétendre qu'une pièce avait été détruite en i884, dont on avait dit qu'elle avait été copiée avec fidélité en i885 ou 1886.
D'autre part, les témoig-nag-es recueillis et les déclarations reçues étaient explicites et formels dans le sens op posé à la campag-ne entreprise.
Non seulement on n'avait jamais vu la lettre Combes, mais on pouvait certifier qu'il n'existait pas de lettre Combes.
Non seulement on ne pouvait prétendre que la lettre Combes avait dû être copiée par les employés de la préfecture pour Camille Rousset, mais encore nul n'avait même souvenir que Camille Rousset eût jamais demandé un renseig-nement quelconque à la préfecture.
En définitive, le chemin qu'on avait choisi pour la retraite était plein d'obstacles.
Dés le premier pas, on s'était heurté au mot « impossibilité)).
Il y avait. Monsieur le Procureur, une autre « impossibilité )) à laquelle on s'était heurté et que je dois vous faire connaître.
Pour toute lettre, il y a un auteur et un destinataire.
Il ne suffisait pas de dire : « Voici des lettres du colonel Combes », il fallait dire aussi à qui elles étaient adressées.
Nous allons voir tout à l'heure que, pour la «deuxième lettre du colonel Combes », l'indication n'a pas été heureuse, puisque le colonel Combe n'aurait même pas su à quelle brig-ade il appartenait et quel était son chef.
Pour le moment, je ne m'occupe que de la « première lettre ».
Quel en aurait donc été le destinataire ?
Reportez-vous, Monsieur le Procureur, aux déclarations de M. Judet, quand, le 17 août 1898, M. Flory lui
lonna connaissance du télégramme de M. le Procureur le Constantine, le i^énant télégramme où celui-ci sig-naait « Viinpossibilité » à laquelle on n'avait pas song-c.
J'ajoute. à\s^\\[ M. Judet, que cette lettre Ha première), pie je crois encore à la Préfecture de Constantine. était idressée par le colonel Combes au premier r/énéral de Loverdo.
Avec un souffle, un rien de curiosité, M. Florv eût sans ioute interviewé M. Judet sur cette déclaration, et — 3n termes meilleurs — ^ il lui eût tenu à peu près ce lanîag-e :
(( Eh ! Monsieur Judet, si vous dites que la première (( lettre était adressée par le colonel Combes au premier « g-énéral de Loverdo, c'est, apparemment, que vous le « savez. Mais, comme le texte que vous avez publié ne « donne aucune indication matérielle en ce sens, je vous « serais reconnaissant de me dire comment vous savez le « nom du destinataire et qui vous l'a donné ».
M. Flory n'a pas même eu ce rien de curiosité !
Et c'est bien dommag-e, je vous assure, Monsieur le
Procureur, car la réponse de M. Judet n'eût pas manqué
d'être pleine d'intérêt et très utile à consig-ner. De la
sorte, vous auriez pu apprécier si cette réponse avait
3uelque base sérieuse, ou si ce n'était qu'une simple éfaite.
Puisque M. Flory a omis de vous fournir les éléments d'une appréciation étudiée, je vais tenter de vous les donner, sauf à vous à vérifier mes dires.
A quel titre, donc, le premier g-énéral de Loverdo eùtil été en correspondance avec le colonel Combe ?
Est-ce en sa qualité de g-énéral et comme chef du colonel ?
Est-ce comme particulier et à titre privé ?
Examinons d'abord la première hypothèse.
Si c'est comme i>-énéral et comme chef que le premier erénéral de Loverdo a reçu « la première lettre du colonel
Gombc5 », cette lettre est un document officiel, une pii du dossier. Comment, dès lors, ne se trouve-t-elle pas daij le dossier de F. Zola ?
Voilà une question qui comporterait, sans doute, instant d'attention.
Mais le premier g-énéral de Loverdo était-il le chef colonel Combe ?
Lors de la première campag-ne qui eut pour résultat capitulation d'Alg-er (5 juillet i83o), le général en chel M. de Bourmont, avait sous ses ordres trois lieutenant généraux: le baron Bcrthezène,qui commandait la ir^dil vision ; le comte de Loverdo, qui commandait la 2'', et \\ DUC DE Cars à la tête de la 3^.
Le vendredi 9 juillet 1830. dit C. Rousset, le canon des Inv; lides avait annoncé aux Parisiens la prise «l'Alger; mais.toul en applaudissant à ce glorieux succès de l'expédition d'Afri-' que, ils confondaient dans une môme défiance le gouvcrnemcnl qui l'avait ordonnée, le général qui l'avait conduite et les soldats qui l'avaient faite. L'armée d'Afrique était suspecte et impopulaire. Trois semaines plus tard, la révolution était triomphrnte ; loin d'apaiser ses soupçons et ses haines, le triomphe ne fit que les exaspérer... Le 2 septembre, Alger eut en raccourci, mais au rebours, le spectacle étrange qui avait surpris les Parisiens au mois d'avril 1814 : ce fut le débarquement du général Clauzel et de son ^tat-major, tous anciens officiers de l'Empire, bariolés de rubans tricolores.
Après le général de Bourmont, partirent successivement : 1° le duc des Cars, remplacé par le général Boyer, puis 2°, le 22 octobre i83o, le général Berthezène^ — (qui devait revenir bientôt pour remplacer le général Clauzel, comme il fut lui-même bientôt après remplacé par le duc de Rovigo) — et enfin 3^ le génér.\l de loverdo.
Le comte de Loverdo rentra à Paris où il resta en disponibilité.
Les documents officiels et historiques abondent.
Tout à l'heure, je reproduirai le texte des déclarations qu'a faites son fils, le second général de Loverdo, au
cours de l'instruction de M. Flory* Dos à présent, j'en détache ceci :
Mon père, le premier général de division de Lovenlo, venait rie rentrer d'Algérie et il était à Paris en disponibilité.
Gomment donc le colonel Combe, arrivant à Aly-cr le 27 juin i832, comme colonel de la lég-ion étranj3;'ère, eûtil écrit au ^-énéral de Loverdo, comme chef, alors que celui-ci n'était plus même en Algérie ?
Plarons-nous dans la deuxième hypothèse.
Serait-ce donc comme particulier et à titre privé que le comte de Loverdo aurait reçu la a première lettre du colonel Combe.*? )) ?
En ce cas, les défenseurs des « lettres Combes » ont une facile explication de l'absence de cette lettre dans le dossier de F. Zola. C'est une lettre privée qui serait restée dans les papiers du destinataire.
Fort bien ! — Pourtant, ils auraient tort de triompher bruyamment.
Pourquoi, en effet, ont-ils, en ce cas, provoqué de lointaines recherches. Quelle bizarre et folle idée de faire rechercher cette lettre à... Constantine !
Voilà une lettre qui aurait été adressée au g-énéral de Loverdo en 1882. Comme, à cette époque, celui-ci était «à Paris, c'est à Paris qu'il l'aurait reçue, et on la recherche, en 1898, à Constantine. Pourquoi pas à Saig-on?
Dira-t-on que, au milieu des préoccupations de son installation et de son nouveau commandement, le colonel Combe ig-norait le départ antérieur du général de Loverdo ?
Mais que savait-il donc, le colonel Combe? Selon les besoins d'une détestable thèse, on le couvre de fleurs méritées ou on en fait un personnag"e ridicule !
Voyez d'ailleurs. Monsieur le Procureur, le texte de la (( première lettre » :
Mon f/énéral. — J'ai VhfmwQwv (\ç. vous accuser réception
de la lettre par laquelle vous ?n'a7mo?ice£^ que le lieutenant Zola... ne passera pas au conseil de guerre.
Cette lettre est donc une réponse.
Gomment expliquer cette correspondance privée entre] Çfénéral de Loverdo, en disponibilité à Paris, et colonel Combe, qui venait d'arrivé/' à xilger?
Car j'y reviens, malg-rémoi, à cette question de daÛ déjà examinée, et vous apercevez, Monsieur leProcureul que surg-it, en outre, ici une question de délais de corres pondance.
Enfin, — dernière observation — si la « première" lettre » fait partie d'une correspondance privée (qui, pour cette raison môme, ne serait pas au ministère), où en a-t-on eu le texte?
Qui l'a donné ?
Serait-ce le second général de Loverdo ?
Non ! — Car, dans l'instruction, il a lui-même déclaré ceci:
« Je n'ai, bien entendu, jamais vu le texte officiel des lettres Combes, mais je les ai lues, il y a environ un mois, datis le Petit Journal «
Ne vous paraît-il pas, maintenant, Monsieur le Procureur, que, comme je le disais tout à l'heure, M. Flory ne fût pas sorti des bornes d'une convenable curiosité en demandant à M. Judet comment et sur quelle base il avait indiqué le premier g-énéral de Loverdo comme ayant été le destinataire de la (( première lettre » ?
Ne vous paraît-il pas aussi que le « correspondant anonyme » de M. Judet est un homme sing-ulièrement heureux, à décourager les chercheurs, lui qui a pu, en se jouant, retrouver, d'une si opportune manière, et réunir entre ses mains, pour les insérer dans une môme, enveloppe, les deux a lettres du colonel Combes », ces deux lettres dont M. Judet, a dit : d'abord, qu'elles étaient l'une et l'autre au ministère de la guerre, et, ensuite, que la première :< devait se trouver dans les
! chives de la préfecture de Gonslantine >> et que « la
ronde devait se trouver au ministère de la t^uerre » .
Homme heureux, en effet. Car s'il est difficile à une
personne quelcon([ue » de savoir ce que contiennent
Il s dossiers essentiellement secrets et plus que mi-sécu-
iiires (lu ministère de la i^uerre, il est plus dilticilc encore,
si u anonvme » soit-on, d'avoir la copie d'une pièce...
Hii n'est nulle part 1
Et dire que, si vous ne vous en mêlez, Monsieur le
Miocureur, si vous ne le recherchez pas résolument, cet
lu'ureux mortel, ce chercheur fortuné, cet incomparable
inventeur » se dérobera toujours, humble comme la
i.)deste violette, à l'admiration de ses contemporains et
aux honneurs qu'il mérite !
Or, pourquoi, contre toute évidence, les adversaires de M. Zola avaient-ils orienté rinstruction du côté de Constantine? Pourquoi, contre toute possibilité, ont-ils parlé ici du premier général de Loverdo ?
C'était, ne l'oublions pas, pour deux motifs: pour un motif de forme et pour un motif de fond.
Il s'ag-issait, au fond, d'isoler après coup la seconde lettre de la première, la fausseté de celle-3i prouvant la fausseté de celle-là.
Et, en la forme, il s'ag-issait précisément de mettre des formes dans la suppression de la première lettre, dont la production eût fait crouler tout 1 artificieux édifice.
Vous venez de voir, Monsieur le Procureur, comment le plan avait échoué.
Les etl'orts des adversaires de M. Zola n'ont donc servi qu'à rendre plus éclatante encore la solidarité des deux prétendues lettres Combcs", et à montrer en pleine lumière que, tirées d'un même dossier, envoyées ou remises au même moment par une même main à M. Judet,
ces deux lettres sont et doivent rester inséparables, avec toutes les conséquences que comporte cette indivisibilité.!
Mais, puisque, si inséparables que soient ces deux lettres, on a supprimé l'original fabriqué de la première! puisque jamais on ne le montrera, il en résulte cette! conséquence, c'est qu'on a publié, comme étant la copie sincère et véridique d'une lettre existant vraiment, un* factum pitoyable dont, maintenant, on est obligé d reconnaître qu'il ne correspond à rien.
Voilà où on en est; voilà où nous en sommes à cette heure.
Est-il possible que la pratique de telles machination se continue?
Est-il possible que la pratique du faux entre dans h mœurs comme une habitude ?
Est-il possible que, de toute son énergie, la justice ne se mette pas à la traverse de tels procédés de polémique vindicative?
A quelque échelon de l'échelle sociale que ce soit, parmi ceux dont la vie se passe et s'écoule dans unétroii milieu ou parmi ceux dont l'existence s'étend sur une scène plus large et plus en vue, prenons telle individualité qu'on voudra, un humble et brave particulier, ou un personnage éminent, un Gaton delà politique, par exemple, un d'Àguesseau de la justice, un Vincent de Paul (!< ta religion, un Bétolauddu barreau, en un mot, l'homni le plus respecté et le plus respectable, son honneur, s réputation, l'honneur et la réputation des siens ne tiennen. qu'à un fil, ne tiennent à rien même ^t dépendent du dernier valet de plume, du plus infime et du plus irjfànp adversaire, d'un concurrent sans vergogne, d'un rivai sans honte, d'un voisin mécontent, d'un domestique renvoyé, s'il est désormais possilde ([ue des factums pareils ou judicieusement appropriés, soient publiés avec impunité et puissent circuler comme copies conformes de documents authentiques. Que sera-ce, si, dispensé de toutes explications personnelles, retranché dans le « secret professionnel » ou derrière un « correspondant anonyme », celui qui les publiera et les fera circuler n'a, de par
.emplc d'un Ici précédent et hi jurisprudence d'une
!e impunité, ([u'à inviter ironiquement la victime à roclicrcher dans le monde cet « anonvme correspondant » età priei' lemag-isli-at instructeur de vérifier si, d'aventure, du temps d'Henri IV ou de Louis-Philippe, il n'y aurait pas([uelque pièce justificative dans les archives nationales, dans les vieux dossiers des cours prévôtales, dans les poudreuses paperasses de nos sous-préfectures... ou ailleurs?
Simple citoyen, je pose la question.
C'est à vous, Monsieur le Procureur de la République, qu'il appartiendra de la résoudre.
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