‹ Le père d'Émile ZolaChapitre 44 sur 65 · L INSTRUCTION DE M. FLORY · texte numérisé non relu

L INSTRUCTION DE M. FLORY

Comment l'instruction a-t-elle été faite ?

L'instruction de l'affaire Judet sur la plainte de M. Emile Zola avait été confiée à M. le jug-e Flory.

J'ai entendu dire qu'il, avait de l'expérience, l'esprit souple, délié et perspicace.

J'ai entendu dire aussi que, à la suite d'une plainte formée, il y a plusieurs années, contre Walsin Esterhazy par M. de Nettancourt, son beau-frère, M. Flory, qui avait arrangé les choses, avait conservé d'amicales relations avec le fameux commandant. On peut avoir de durs mécomptes dans les relations que créent les circonstances delà vie.

J'ai entendu dire que, sur Va Affaire », M. Flory avait eu, dès le début, son sièg-e fait. Je ne lui en fais pas un reproche : les opinions sont libres.

Ce que je serais tenté d'indiquer, c'est que, à regarder son instruction, il paraît avoir laissé sommeiller la souplesse de son esprit et la perspicacité que l'expérience lui a donnée.

Quoi ! pas une question à M. Judet ! Pas une ! C'est peu. N'est-ce pas trop peu?

J'ai déjà parlé de certaine note de M. Zola, — note qui est au dossier. Je m'y reporte encore et je lis:

M. Emile Zola demande que M. le juge (rinslruction veuille bien entendre, comme témoin, M. X., rédacteur à la Petite Rêjmblique, et «jui a fait paraître dans ce journal, sous le pseudonyme de Jacques Dhur, quelques articles sur les prétendus documents de M. Judet.

C'était peut-être un droit pour M. Zola do demander mon témoignai^'c dans une affaire le concernant, et à propos de laquelle, de ma propre initiative et mû par les sentiments que j'ai eu l'honneur de vous faire connaître au début, j'avais fait des recherches persévérantes, et, semble-t-il, non tout à fait vaines.

Peut-être...^ à\'^']Q, carmes idées se brouillent décidément au milieu des événements qui se déroulent devant nousdepuis quelques mois, c'esi-à-dire depuis que je vois le crime avéré se promener en toute liberté, impuni et narquois, et l'innocence éclatante jetée en prison, où Ton s'efforce de la T<à\.(}Y\\v per fas et nef as. Ce que je croyais beau et noble, "et par-dessus tout dig-ne de respect et d'admiration, je veux dire la recherche désintéressée de lavérité, est l'objet des pires calomnies et de veng-eances inouïes, à jamais inoubliables ; ce que je croyais malhonnête et honteux, flétrissant et voué à toute» les flétrissures, comme le mensong-e et la duplicité, le parjure et le faux, est excusé, justifié, applaudi, encensé môme... Alors, la tète enfoncée dans mes mains et dans mes réflexions, j'en suis là que, très sincèrement, je me demande si je rêve, si mon esprit ne s'ég-are pas et ma conscience aussi, avec toutes mes vieilles idées du juste et de l'injuste..., et si, d'aventure, ce ne serait pas une énormité sans seconde que de penser qu'un plaig-nant a le droit de demander un témoig'nag'e qu'il croit utile, et le jug-e le devoir de l'entendre (i).

Au surplus, le magistrat savait mieux que moi ce qu'il devait faire.

Toujours est-il que je n'ai point été appelé, et que, n'ayant point été appelé, je n'ai pu ni remettre les documents que j'avais réunis, ni fournir les renseig-nements que j'avais recueillis.

Je dois reconnaître et je dois dire, à la décharg^e de M. le jug-e d'instruction, que, en prenant connaissance

(1) M. le colonel Picquart n'a pas été plus heureux que M. Zola quand il a demandé, à diverses reprises, l'audition de certains témoins. (V. p. 103.)

du dossier, quand il lui a été transmis, il n'a pas dû être très encouraeré à m'entendre.

En effet, Monsieur le Procureur, le dossier renfermait déjà, à ce moment, le rapport que vous aviez adressé à M. le Procureur g-énéral, rapport qui, sous l'autorité de votre signature, concluait ainsi :

J'estime, en conséquence, qu'il n'y a pas lieu de donner aucune suite à la plainte de M. Zola.

Préalablement, vous aviez visé :

Deux articles publiés dans les numéros des 28 et 30 juillet du journal la Petite République, qui tendent à démontrer que M. Judet aurait été la victime d'un « Norton », et font remarquer aux lecteurs, à l'appui de cette explication, que les lettres publiées par le Petit Journal renferment des inexactitudes et des invraisemblances : qu'ainsi le nom du colonel Combe y est écrit avec im s, alors qu'il doit être écrit sans s\ que M. Zola aurait été officier de troupe et non lieutenant d'habillement ; qu'il aurait été porté par le ministre à Paris sur le tableau d'avancement, alors que le Petit Journal le représente comme détenu à Alger, et qu'enfin il n'existcùt pas, en 4832, de commissaire de police à Alger, entre les mains duquel les sommes détournées par François Zola auraient été consignées.

Et vous ajoutiez :

Tous ces raisonnements, déductions ou hypothèses empruntés à des articles de journaux, au cours de la violente polémique de presse qui existe actuellement, ne présentent aucune garantie et ne sont nullement démonstratifs.

Je reconnais volontiers et sans me faire violence que la justice — j'entends les magistrats préposés à l'administration de la justice — ne doit point accepter sans contrôle les articles de journaux. Mais quelqu'un a dit : « Je prends mon bien où je le IroaDe. » A un académicien qui me donnerait une mauvaise idée, je me sens, quant à moi, très capable de préférer mon humble concierg-c qui m'en donnerait une bonne. F. Coppée ne nous a-t-il pas

t'ait tonlidenco qu«% qiiaïul il avait hesoiii d'idées, il allait les prendre chez un brave savetier de sa connaissance ? Et puis, tout de même, il y a eu et il y a, parmi les journalistes, des hommes qui ont fait et Font assez bonne lij^ure dans le monde, qui ont eu et qui ont une grande influence sur les destinées du pays et sur l'opinion publiijue, où, en définitive, tout aboutit et de la([uelle* tout relève à une heure ou à une autre ; et si les maii;istrats chargés d'assurer l'exécution des lois, de réprimer les infractions commises et de vider les querelles particulières, trouvent (juelques renseiji^nements utiles dans un journal, quehjues indications profitables, quelques raisonnements bien tiéduits et loi>i([uenienl motivés, il n'y a peut-être pas de raison péremptoire pour ({ue, a priori, ils en fassent fi. Sans doute me trompé-je.

Mais, au total, puisque, contrairement à votre opinion, M. le Procureur général avait été d'avis d'ouvrir une instruction, le meilleur moyen de vérifier si mes observations étaient justifiées, si elles étaient appuyées de preuves sérieuses, authentiques et dig^nes de confiance, n'était-il pas de me demander mes preuves pour les contrôler et les retenir, si elles étaient bonnes, ou les rejeter, si elles étaient mauvaises?

Si, ne fût-ce que pour la forme et l'honneur des prin- 1 ipes, M. le juge d'instruction m'avait demancié le jiioindre renseiiii'nement, j'aurais profité de cette minute d'audience pour lui demander s'il pouvait et s'il voulait me laisser entrevoir les prétendus orii^inaux. J'en aurais profité pour lui dire aussi que je n'en étais pas resté aux articles des 28 et 3o juillet 1898; que j'avais continué mes recherches non sans ])rofit; et que j'avais réservé pour lui le résultat de quelques-unes. J'aurais encore, probablement, cédé à la tentation d^ lui exprimer que, si peu démonstratifs que fussent mes raisonnements, il en résultait pourtant que, quoi qu'on fasse et de quelque côté qu'on s ' retourne, nul ne saurait maintenant faire un sort, même d'apparence, à l'impossible prendére lettre... Jui;ez un peu. Monsieur le Procureur, où on aboutirait si, d'aventure, mes raisonnements étaient démonstratifs.

Mais on ne m'a rien demandé ! . . .

Certains, qui eonnaissent mal Horace — ml mirari, s'en sont étonnés. Ils ont même cherché des explications' importunes. Les uns ont dit que mes recherches avaient le défaut g-rave d'être trop démonstratives. Les autres ont pensé — liorresco referens — que l'instruction n'avait été ouverte que pour la clore, avec les sacramentelles paroles d'un requiescat in pace plein de savante stratégie. Les premiers sont des flatteurs et les seconds de mauvaises langues. Je m'applique à n'écouter jamais ni les flatteurs ni les mauvaises langues...

...C'est pour cela, Monsieur le Procureur, que, ti'ès i avide de lumière, en quête non de scandale mais de vé- ! rite, très sûr de mes documents, très confiant dans les ! conséquences qui s'en déduisent, directes ou indirectes, j je me suis fait un cas de conscience, une véritable oblig-ation de vous soumettre celles-ci en vous citant fidèle- ) ment ceux-là^ non sans indiquer avec soin les références j qui faciliteront vos vérifications. !

L'esprit de corps prend toujours ses droits. J'ai donc vu avec un sensible plaisir que, dans l'instruction, M. Judet, quoique journaliste, avait été plus heureux que M. Zola.

Il a demandé que l'instruction fût dirig-ée du côté de Constantine et, quoique ce ne fût là qu'une visible et simple mystification, une instruction approfondie a été faite à Constantine.

Il a demandé que fût entendu M. Belon, son collaborateur au Petit Journal, et M. Belon a été entendu, quoique journaliste, pour confirmer une interview, et quoiqu'il ne fût point étrang-er, « que je sache », à « la violente polémique de presse qui existe actuellement ». Ce serait même, dit-on, M. Belon qui aurait remis le bordereau au journal le Matin, qui l'a publié.

|. M. Judet a demandé aussi que le g-énéral de Lovcrdo Mt appelé à déposer, et M. le jui^-e d'instruction a Miten lu le inéuéral de Lovertlo — du(|iiel j'ai niainfeiiaut [ueltjues mots à dire.

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