‹ Le père d'Émile ZolaChapitre 48 sur 65 · TEMOIGNAGE DU MARECHAL CANROBERT · texte numérisé non relu

TEMOIGNAGE DU MARECHAL CANROBERT

Devant la 9e chambre, le 1 1 janvier 1899, ^^- «Judet a invoqué le témoi"*nage du maréchal Canrobert.

Plaidant, par défaut, l'affaire Judet contre Emile Zola, l'avocat du demandeur a dit exactement et textuellement ceci :

« Si le colonel Combe a quitté la légion étrangère, « c'est à cause de F. Zola, ainsi rjii'il résulte de la « page 5 de l'ouvrage de M. Germain Bapst sur le a maréchal Canrobert, »

Ces propos, que j'ai transcrits de suite, ont été entefl-P dus par tout le monde, dans la salle de la 9^ chambre. '

Un tel incident, avec le nom de F. Zola, eût retenu l'attention de tous ceux qui ont lu les mémoires dej Ganrobert. Cependant, à l'audience, aucun de nous n'o^^' avait la moindre souvenance. Personnellement, je n'( aucun doute.

Et personne n'eut aucun doute après la plaidoirie terminée. Car il n'avait point été donné lecture du pas-[ sag-e allég-ué. Ce passao;-e que M. Judet invoquait eût étéj si accablant et d un si terrible effet que, bien sûr, il n'eût pas manqué d'en faire lire le texte.

Pourtant, par conscience, je me hâtai de reprendre rouvraf!;"e cité.

Tout de suite, mes yeux allèrent à la page 5. Il y est parlé du frère aîné de Canrobert, dont le père, dévoué au roi, ne pardonnait pas à son fils d'avoir été au service de l'usurpateur.

Ce n'était pas cela...

C'était donc ailleurs... Où donc? Je cherchai. Voici le chapitre III. Canrobert, qui était sous-lieutenant au 47® de ligne, accompagnait le général Meynadier dans une inspection, au moment où le colonel Combe était arrivé à Montpellier.

Quand le général Meynadier eut terminé son inspection, je retournai à ma compagnie à Montpellier.

Je vis alors pour la première fois le colonel Combes, qui, pendant mon absence, avait été nommé commandant de notre régiment. C'était un ))el officier, jeune de tournure malgré son âge ; il avait les yeux noirs, très vifs, les cheveux également noirs, et portait une moustache presque imperceptible, avec de petits favoris qui ne dépassaient pas le bas des oreilles. Il a eu sur ma destinée une bien grau<l< influence. '

11 était connu par les actes les plus héroïques. D'abord soldat dans le corps de Davout, puis officier dans la garde impériale, il s'était hâté, lors de la défection de Marmont, en voyant le mouvement de retraite sur Versailles, de courir à Fontainebleau prévenir Napoléon de ce qui se passait, (^hef de bataillon dans les e:renadiers de l'île d'Klbe, il

Knil adiiidant-inajûi* (hicai'pù de la vieille garde au milieu liiquel s'était rt-fu^ii' Napoléon à Waflerloo.Soiis la Restauration, poursuivi par les ranrunes de ses ennemis politiques, il partit avec le généi-al Lallemand au Texas pour y fonder le lameux Champ d'asile. Rentré en France dès les journées de juillet, sa réputation venait tout récemment d'être mise en lumière i)ar la façon remarquable dont il avait mené l'expédition d'Ancône

Pas un mot de F. Zola. Pas un mot môme du premier séjour du colonel Combe en Alg-érie ni de la lég-ion étrang'ère.

(]'est donc plus loin... Nous voici au chapitre V : a Constantine ».

Au mois d'août 1837, je débarquai à Boue un matin, par

un beau soleil J'avais été pris de fièvres violentes

Le colonel Combes m'alTectionnait d'une façon particulière ; alors, il était très affecté moralement et fort souffrant aussi. Son vieux père, colonel en retraite, était mort récemment, et il en avait eu un chagrin profond; de plus, il avait une ophtalmie dont il ne pouvait se guérir; il avait même pensé à demander sa retraite. Mais, à la nouvelle de l'expédition de Constantine, il s'était décidé à conduire encore au feu son régiment. Ayant appris ma maladie, il vint me voir souvent. Comme une fois il était accompagné du médecin-major, il prétendit, en présence de ce dernier, qu'il me fallait une saignée pour me remettre. « J'ai eu souvent de pareilles fièvres, disait-il, et on les a souvent guéries comme cela » Quand je pense à cette saignée, je ne

puis m'e m pécher de rire : car il était drôle de voir le médecin obéir passivement à Tordre du colonel pour une question de chirurgie

Combes mourut le soir même Il aurait été général

le lendemain. C'était un homme supérieur, et il eût joué un rôle considérable

Pas un mot de F. Zola. Pas un mot même du premier séjour du colonel Combe en Alg-érie, ni de la lég-ion étrangère ( i ) .

(1) Le passage du colonel Combe à la légion étrangère a été si court et si peu marqué qu'on l'ignorerait sans les mentions

Où était donc le flétrissant passag-e que M. Judetavaii

invoqué à l'audience? Où ? M'est avis qu'il y aurai)

lieu de nommer une commission rog-atoirc pour interro^ g-er feu l'ancien archiviste de la préfecture de Gonstantine

Gomment se peut-il que M. Judet, qui avait à s'expliquer sur l'origine de la copie des prétendues lettres Gombes ait donné à son avocat un tel et si faux renseignement.

Et il s'agissait de la mémoire d'nn homme mort depuis plus de cinquante ans !

Décidément, je ne puis me faire à de tels procédés.

J'ai entendu conter une plaisante histoire de palais. Un jour, paraît-il, un avocat à court d'arg-uments imagina, pour relever une mauvaise affaire, d'improviser un arrêt, dont il donnait une référence fantaisiste.

Son adversaire ne broncha pas. Mais, quand il eut la parole, il improvisa à son tour un arrêt décisif en son sens.

— Où est l'arrêt ? interrompit l'autre, qui avait plus d'invention que de présence d'esprit.

— Où il est ? Je m'étonne, cher confrère, que vous m'en demandiez la référence, car il est précisément au verso de la page où est celui que vous avez cité.

Substituer aux éléments véritables d'une discussion des éléments de fantaisie, n'est-ce pas, Monsieur le' Procureur, déserter la discussion et se condamner soimême ?

Ainsi a fait M. Judet, en invoquant dans de telles conditions les mémoires du maréchal Ganrobert.

(prérappelées) de Y Annuaire militaire et les quelques lignes qui lui sont consacrées dans l'ouvrage du général Bernelle.

Cela est si vrai que, dans Les canipagnes de l'armée f /'Afrique, par le duc d'Orléans, ouvrage publié par ses fils cliez Michel Lévy. éd.. on lit, page 4r), ceci :

« Le 28 novembre 18^35, le maréchal Clauzel réunit sur le Tlébat un corps d'armôe fort d'environ 10,000 liommes. Les chefs étaient des officiers de choix. — Deux d'entre eux, le gént'Tal Oudinot et le colonel Combes, paraissaient pour la première fois en Algérie. »

■ A ceux qui voudront la cliorcher, jo laisse le soin de Plécouvrir la bonne foi d'une discussion qui procède de cette manière.

Mais voici ([uel([ue chose de plus i^-rave.

Le lendemain de l'audience, dans le numéro du 12 janvier iS()(), le Pefif Journal a donné un compte rendu des débats.

Non seulement M. Judet, qui y feint de Iriomplier, s'est l)ien g-ardé de publier le juapement dont, au contraire, j'ai cité le texte (p. 19), mais encore il y donné une analyse tronquée delà plaidoirie de son avocat.

Au lieu de la phrase que j'ai immédiatement transcrite à l'audience et que j'ai rapportée ici avec fidélité, vous pourrez y voir, Monsieur le Procureur, la phrase suivante :

11 (Zola) ne pouvait ignorer les faits qui ont atteint son père, et dont, avant M. Judet, des journaux de provi?ice avaient parlé à l'époque et qu'un livre récent de M. Germain Bapst sur le maréchal Canrobert a également rapportés .

En tout cela, pas un mot de vrai, aussi bien pour les a journaux de province de l'époque » (v. p. 181) que pour le (( livre récent de M. Germain Bapst )). Pas un seul mot !

Si M. Judet ne se jug-e pas sévèrement, c'est qu'il a pour lui des trésors inépuisables d'indulg-ence.

Et ne pensez-vous pas. Monsieur le Procureur, qu'on puisse demander à M. Judet, qui outrage chaque jour les mag-istrats de la cour de cassation, si c'est sur cette preuve, plutôt douteuse, de sa sincérité qu'il s'est fondé, notamment dans ce même numéro du Petit Journal^ pour vilipender M. le Procureur g-énéral Manau, dont la vie est un bel exemple de couraq;'e civicjue, car, à l'inverse de tant d'autres, il a su souHVir noblement pour ses opinions.

Telles sont, Monsieur le Procureur, les observatioi que j'avais à présenter sur les prétendues lettres Gombe^

Est-il besoin d'ajouter que M. Flory eût trouvé biei d'autres renseignements s'il avait consulté le dossieij entier de F. Zola, et surtout s'il n'avait pas omis (^ certaines recherches?

Comment, par exemple, a-t-il omis (?) de recherchai au ministère de la guerre, si ce poussiéreux dossier n'a^ vait point été déran^fè d'abord au mois de mai 1898, quand M. Judet a fait ses deux premiers articles, et ensuite au mois de juillet 1898, quand il a publié les prétendues lettres Combes ?

A elle seule, cette recherche, faite sérieusement, eût valu plus que de longs discours. Car on eût connu, par là, l'audacieux instiq^ateur de cette horrible machination.

Vous n'oublierez pas, en effet, Monsieur le Procureur, que le général Zurlinden a lui-même écrit : « De grosses

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