CHAPITRE PREMIER
Les Faux.
Si Dreyfus a été jugé à huis clos, on sait pourtant à quoi s'en tenir sur les charges réunies contre lui, puisqu'on connaît désormais les procès-verbaux de du Paty Je Clam (i5, i8, 24 et 3o octobre 1894) et le rapport de M. Besson d'Ormescheville. La perquisition à laquelle
du Paty de (Uani avait ilk'i»"alcment procédé chez Dreyfus, hors sa présence, et l'instruction n'avaient rien donné, et je puis dire, je crois, que si M. Besson d'Ormescheville a admiré son rapport, dont la pauvreté incroyaMe o ( ausé une véritable stupéfaction, c'est qu'il a véritablement pour son œuvre une extrême faiblesse.
C'est alors que, pour eidever la condamnation, comme nça la série des faux.
Plus tard, quand la famille Dreyfus, pieusement fidèle à la mémoire du condamné, multiplia ses ellorls, on ne tarda pas à se rendre compte que, avec le mince et fra- ^'\\\i dossie" qu'on avait, il était impossible de calmer les alarmes de l'opinion publique.
C'est alors que, pour corser le dossier et pour maintenir la condamnation prononcée, on continua la série des faux.
Ouels furent ces faux? Quels sont, du moins, ceux que l'on connaît aujourd'hui ?
Un faussaire fabriqua la fameuse lettre de l'empereur d'Allemag-ne. Cette lettre, on la connaît. On sait même que son auteur n'avait que des données insuffisantes sur les règles protocolaires, puisqu'elle porte Kaiser Von Deufsch/and (Empereur d'AUemag-ne) et non Deutsclier Kaiser (Empereur allemand j. Comme <'lle doit être ridicule dans ses détails, la prétendue trouvaille de cette lettre !
Mais on oppose maintenant la déclaration de M. Delcassé. Sa sincérité n'est pas mise en doute. (Ju'a-t-il dit, néanmoins ? Qu'il n'y avait pas trace au ministère des affaires étrang-ères d'une correspondance entre l'empereur d'AUemag-ne et Dreyfus. Mais jamais personne n'a parlé d'une telle correspondance. C'eut été vraiment par trop béte. La question est de savoir si, au ministère aes affaires étrang-ères ou ailleurs, on a, ou si on a eu la photographie d'une fausse lettre de l'empereur d'Aile-
mag-no à M. de Miinsler relativcmont à Dreyfus et comprometta-nte pour ce dernier. La déclaration de M. Delcassé ne répond en aucune façon à cette question. 1 Nous restons donc en présence des faits suivants :
Personne n'ignore l'entretien que M. de Munster eut un soir avec M. Louis de Turenne au sujet de cette lettre et la démarche que fit, dès le lendemain, M. de Turenne auprès de M. Hanotaux, ministre des affaires étrangères.
Le i3 décembre iSgy^ ]\L Rocliefort, qui recevait de l'état-major ses renseiernements, en même temps que (( le drapeau de la France», proclamait l'existence de cette lettre et se riait des démentis, en homme sûr de lui.
Le 12 février iSc)8, devant la Cour d'assises, Henry, après avoir rappelé l'ordre à lui donné par le colonel Sandherr, en novembre 1894, de rechercher dans les dossiers secrets tout ce qui avait trait aux affaires ■ ctesjHonnaf/e, a déclaré qu'il avait fait un dossier de ' u huit ou neuf pièces » (y compris la pièce Canaille de />.), et l'avait remis à son chef, qui « le g-arda environ un mois » et le lui rendit a vers le 10 ou 16 décembre i 1894 »• Puis il ajouta :
Lorsque le colonel Sandherr m'a remis ce dossier, le 10 décembre 1894, je lui ai dit: « 3Iais connnent se fa'il-il que vous n'ayez plus besoin de ce dossier-là ? » Il m'a' ri'poïKki : «J'en ai un plus important, et je vjiisvous nion- In-i-rM-: LETTUE de ce dossier. — 11 iii'a fait voir UNE' LETTllE eu me faisant jurer de n'en jamais iiailer. J'ai .iuié. Il m'a montré UNE LETTRE PLUS IMPijJiTANTE EN'iOUE que celles du dossier ('le dossier de huit ou neuf pièces). Il m'a dit : «J'ai avec cela quelques documents, mais je les garde par devers moi. et je men servirai si besoin est. » ' — Je n'ai plus jamais entendu parler de ce second dossier*.. Je ne sais pas ce qu'il esl devenu. (T. I. p. 370.)
Le ij février i^gS^ dans une conférence qu'il fit Ji Suresnes, M. Millevoye confirmait l'existence de la lettre de l'enqx'reur d'AUemag-ne.
M. Gauthier (de Glag-ny) ne cachait pas, soit dans les
couloirs (le la Chambre, soit parmi ses confrères du Palais, soit au cours de sa campaii^ne électorale, que cette lettre faisait sa conviction inébranlable coiitre Drevfus.
Pendant les vacances de 1898, M. G. Clemenceau a re(;u, au sujet de cette même lettre, des renseignements très précis qu'il a publiés dans VAiirore.
Le colonel Stotl'el en a parlé au g-énéral Sclineegans, ui, partant de là, croyait à la culpabilité de Drejfus, et isait : k Dreyfus est coupable ; Stoffel m'a dit et répété r//l'lh AVAIT vu, DE SES YEUX VU, LA LETTRE DE
l'empereur d'Allema(;ne. » (L'Aurore, 7 février 1899.) Interviewé, le g-énéral Sclineegans a dit aussi : (( Quelqu'un COLPORTAIT, PARAIT-IL, CETTE LETTRE AUTOGRAPJUÉE ))
(Le Petit Temps, '^ février 1899.) Oui a fait cette autog-raphie ? Et comme il serait intéressant d'en connaître le colporteur !
Enfin — circonstance sing"ulièrement grave — M. de Boisdelfre en a lui-même parlé dans certains salons, notamment chez la princesse X. . .
Tout récemment encore, il y a seulement quelques semaines, ne disait-on pas que cette lettre devait éclipser à jamais les révélations qui s'accumulaient? Dans un article intitulé « Les Deux Dossiers », la Libre Parole (novembre 1898) disait que, si la Cour de cassation pouvait avoir l'un (procédure), il était impossible que l'autre (preuves) lui fût jamais remis.
Depuis que, tout au contraire, le gouvernement a fait connaître que tous les dossiers, y compris le dossier diplomatique, seraient remis aux magistrats delà Chambre criminelle, ceux qui invoquaient la fameuse et accablante lettre se sont empressés de dire et de répéter en chœur qu'elle n'existait pas !
D'où vient ce revirement ?
Que cette lettre n'existe /tlus, c'est possible. Un si ridicule document n'était assurément pas fait pour supporter le moindre examen.
On peut même se demander si les faux d'Henry n'ont
pas, prccisémcnt, été faits pour remplacer la fausse lettr impériale, devenue trop gênante.
> Ce n'est là qu'une hypothèse; mais, on en conviendra, cette hypothèse, si elle venait à se vérifier, expliquerait bien des choses et jetterait la plus vive lumière sur certains points restés obscurs. \i
1 II l
L'attaché militaire italien, M. Panizzardi, ayant appris i l'arrestation d'un capitaine attaché à l'état-major, fit mention de cet événement dans une dépêche qu'il adressa à son g-ouvernement.
Comme on avait le chiffre de la correspondance italienne au ministère des affaires étrano-éres, la dépêche de M. Panizzardi y fut traduite. Un exemplaire de cette traduction fut envoyé au ministère de la guerre.
Comment se fait-il que cette traduction fût inexacte ? Comment se fait-il que cette inexactitude comportât, dans le texte de la dépêche, une addition compromettante pour Dreyfus : « Toutes précautions prises » ? Toujours est-il que M. Hanotanx, ayant eu vent de cette manœuvre, en prévint le ministère delag-uerre, à qui il fit envoyer une traduction exacte. Mais comme cette traduction rectifiée ne cadrait pas avec les dispositions où on était, on n'en tint pas compte, et on continua à se servir de la traduction fausse.
Vous savez, Monsieur le Procureur, comment ce faux a été découvert au cours de l'enquête de la Cour de cassation.
I III
Au mois de juin 1898, était arrivée au ministère delà guerre une pièce non datée, ainsi conçue :
Je regrette de ne pas vous avoir vu avant mon départ. Du, reste^ je serai de retour dans huit jours, (j-joini douze
plans (liroclcurs (le. . . (1), ([iio ce canaille de /).,. iii'a doiiiK's pour vous.
Cette pièce avait été ranimée, et délaissée, dans les cartons du ministère, comme étant sans importance. Car il étiiit de toute impro])al)ilité (jue douze plans de forteresses eussent jamais pu disparaître sans qu'on s'en aperçût.
Au moment du procès Dreyfus, et pour convaincre le conseil de g'uerre, on reprit cette pièce abandonnée.
Et, pour en augmenter la g-ravité accusatrice, un faussaire y mit cette date : iG avril 1894 (2).
Or, cette date se rapprochait de la date qu'on donnait alors au bordereau (3).
(^elte pièce appartenait au dossier secret avec plusieurs autres, au sujet desquelles j'aurai à revenir au polut de vue des annotations de du Paty de Clam.