‹ Le père d'Émile ZolaChapitre 7 sur 65 · L.V CULPABILITÉ DE DrEYFUS DEMONTREE PAR LE DOSSIER · texte numérisé non relu

L.V CULPABILITÉ DE DrEYFUS DEMONTREE PAR LE DOSSIER

-- Une fuite. — On cherche le coupable. — La lettre chiffrée. — Dreyfus nomnté en toutes lettres... »

u Dreyfus nommé en toutes lettres !... » Le procédé était simple. Sur la lettre où on avait déjà commis un faux en datant la pièce; maintenant, on mettait dans la copie : « Cette canaille de Dreyfus ».

Rien de plus facile ! Pour qu'un nom soit écrit en toutes lettres, le procédé le plus élémentaire n'est-il pas de l'écrire soi-même en toutes lettres ?

C'était un woxwqhu faux ! On n'en était déjà plus à les compter.

De i[ui était cet article ? — 11 a émane certainement de du Paty de Clam, a écrit le colonel Picquart, car il s'y trouve des phrases entières qui sont textuellement des propos qu'il a tenus devant moi ». (Lettre du i4 septembre 1898 au g-arde des sceaux.)

A ce point de vue, on peut comparer utilement les procès-verbaux de du Paty de Clam avec le texte de l'article publié dans V Eclair. On verra dans cet article des phrases pour ainsi dire extraites des procès-verbaux.

Cet article finissait par un parag-raphe intitulé : « La preuve sous les yeux des juyes ». C'était un coup de massue.

Il est vrai que Dreyfus ignorait, et ignore peut-être encore «pie le ministre de la guerre possédait la photographie de la

lettre échangée entre les allachés mililaires allemand o italien, seulk piP:ci': ou son nom FrauRAx (!). Ln lettre qu'il avait écrite (le bordereau) et qu'il s'était bien gardé de signer ne pouvait être qu'un élément moral dans la cause. En elîet^ si deux des experts en écriture, Charavay et Bertillon. affirmaient qu'elle était l)ien de Dreyfus, les trois autres étaient hésitants. — Ine preuve ne iiermettait pas l'hésitation : c'était la jjroduction de la piôcedans laquelle iJrei/fus était nommé (!) Elle pouvait décider de la conviction du tribunal et il importait que le traître ne pût échapper à son châtiment. Mais celte pièce si grave était exceptionnellement confidenlielle. le udnistre ne [)uavait s'en dessaisir sans une réquisition de la justice. — 11 fallait donc qu'une perquisition fût opérée au ministère même. Elle eut lieu; mais, pour éviter au commissaire du gouvernement d'avoir à compulser tant de dossiers secrets, elle se trouva la première à portée de sa main. — Il était stipulé toutefois que, môme régulièrement saisie, elle ne serait pas versée aux débats. — Elle fut donc communiquée aux juges seuls, dans la salle des délibérations. — Preuve irréfutable (!), elle acheva de fixer le sentiment des membres du Conseil. Ils furent unanimes lorsqu'il s'agit de prononcer sur la culpabilité du traître et sur la peine qui devait lui être infligée.

Reportons-nous, cependant, aux déclarations que, au cours du procès Zola, Hcnrv a faites au sujet de cette même pièce. (T. I, p. 370.)

M. le colonel Henry. — Jamais la pièce « canaille de D... » n'a eu de rapport avec le dossier Dreyfus. Je le répète : jamais, jamais, puisque le dossier est resté sous scellés depuis 18î).'i jusqu'au jour où, au mois de novembre dernier, M. le général de Pellieux a eu besoin du bordereau pour enquêter au sujet de l'alïaire Esterhazy ; par conséquent, la pièce « canaille de D... » n'a aucun rapport avec l'affaire Dreyfus, je le repète.

Mais je rt'pète, devant ces Messieurs, que ces deux pièces, le dossier Dreyfus cl la pièce « canaille de D... ». n'ont eu aucun rapport.

Sur ce point, le colonel Picquart et Henry seraient donc d'accord ! Une fois n'est pas coutume. Qu'est-ce à dire cependant? D'où vient cette contradiction entre

llcnrv cl du Patv do fllaiu? lïod vient que, de la pièce r rannillc de I) », dont on s'est taiil et tant servi foiilie Di'eyf'us, Henry déclare ici, sponlanrnient, qu'elle « it a auriui rapport arec /'affahik Diieyfus » ?

Voici une explication qui ine paraît très simple. Comme on le sait maintenant, cette pièce avait été nW'iihUe d'une fausse date {a\n\ i8()4). La lettre étant arrivée pendant le ministère Develle (iSqS), la fausse date, qui était indénia!)le, pouvait être révélée d'un moment à l'autre par M. Develle lui-même. Prévision justifiée, puis(pie, par la suite, M. Develle a eu, en efl'et, à s'en expliquer devant la (lourde cassation. Que faire?... Henry prend un parti héroïque : de « Y affaire Dreyfus » il retire cette lettre dangereuse, comme plus tard on devait retirer du a dossier », où elle était, la lettre de l'empereur d'Allemag-ne devenue, elle aussi, trop dang-ereuse.

L'enquête du colonel Piquart continuait cependant. — ]^e ministre de la guerre paraissait décidé à provoquer la revision du procès.

Puisque la lettre « canaille de D » ne pouvait plus servir, et qu'elle était devenue un gros dang-er, il fallait trouver autre chose.

En novembre 1896, M. Castelin, député, annonce son intention d'interpeller le gouvernement sur l'affaire Dreyfus.

L'occasion est bonne, semble-t-il. Et, tout de suite, le faussaire Henrv fabrique trois faix, les trois faux qui constituent la fameuse correspondance entre M. Schartzkoppen et M. Panizzardi.

(]ette correspondance était décisive !... Désormais, nul doute possible !...

Le 18 novembre 1896, quand vient la discussion de linterpellation Ce^stelin, le ministre delà g-uerrc, dont la

conviction s'est refaite, proclame, en effet, la culpabllltt' de Dreyfus, en faisant a appel au patriotisme dé la Chambre pour qu'elle n'engage pas un débat qui peut présenter de g^rands inconvénients ».

On se souciait peu, on le comprend, de parler des preuves qu'on avait, ou, du moins, qu'on croyait avoir.

On s'en fût moins soucié encore si on les avait examinées avec un peu d'attention.

Les faux les plus ridicules étaient acceptés (5ommc pièces d'une autlienticité indiscutable.

Qu'était donc la prétendue correspondance des attachés ?

M. Gavaig-nac, devenu ministre de la g-uerre, en a donné le texte — en partie, du moins, — car elle était si grave, si décisive, et elle contenait des détails si compromettants que le ministre n'a pu pousser jusqu'au bout le courag'c de la lecture.

(( J'ai lu qiiiin député va interpeller sur Dreyfus. Si... (Ici un membre de phrase que je ne puis lire). Je dirai que jamais f avais des relations avec ce juif . C'est entendu. Si on vous demande, dites comme ça, car il faut pas que on sache jamais personne ce qui est arrivé avec lui. »

Et le ministre ajoutait qu'il avait pesé l'authenticité matérielle et l'authenticité morale de ce document.

« Son authenticité morale résulte, (ï\^^\i-\\, d'une façon indiscutable de ce qu'il a fait partie d'un échanf/e de correspondances qui eut lieu en i8g6. La première lettre est celle que je viens de lire. Une réponse contient deux mots qui tendent évidemment à rassurer l'auteur de la première lettre. Une troisième lettre enfin, qui dissipe bien des obscurités, indique avec une précision absolue, avec une précision telle que je ne puis pas en lire un mot, la raison même pour laquelle les correspondants s'inquiétaient. »

Dans les Dessous de l'a /faire Dreyfus, Esterhazy, qui n'y va pas de main morte, accuse M. Gavaig-nac d'un crime, d'un véritable crime : car, dit-il, si, avec une.

solennité prud'hommosque, M. Cavaig-nac a affirmé à la Iriimne raiithentioité de la lettre par lui lut', il était Inipossible que cotte lettre pût être prise au sérieux par (jael(}u'un de sérieux l'examinant sérieusement.

11 va plus loin : il dit ([ue, en dépit de l'affirmation de M. Cavaig-nae, il était impossible qa on ignorât que ta fameuse pièce était an faux.

Je n'aime guère à m'appuyer sur les dires de W. Esterhazy. La caution n'est pas bourg-eoise. Mais, en vérité, je me demande comment, en etVet, cette lettre a pu être prise au sérieux.

Il y avait, ce semble, une observation facile autant que décisive.

Car c'était l'orig-inal qu'on avait entre les mains, — l'original, dis-je, et non une copie, puisque c'est le quadrillag'e qui aurait révélé le faux.

Si on avait l'orig-inal de la première lettre, c'est que, interceptée en route, elle n'était pas arrivée à destination.

Si elle n'était pas arrivée à son destinataire, comment celui-ci avait-il pu répondie?

Est-ce là donc un raisonnement qui exig-e des facultés transcendantes?

■Mais, en définitive, s'il fallait être aidé pour le faire, n'avait-on pas été aidé?

Est-ce que l'ambassadeur d'Italie, comme auparavant l'ambassadeur d'AUemag-ne pour la lettre impériale, n'était pas venu, lui-même, prévenir notre g-ouvernement que les pièces dont on arg-uait étaient de simples faux (i)?

(1) Le' 1" février 1898, le comte Bonin, sous-secrétaire d'Etat aux alTaires (Hrangcres, à Rome, a dit :

(( Je puis affirmer de la manière la plus explicite que ni no- « tre atlaclu' militaire, ni aucun autre agent ou représentant du « gouvernement italien n'ont eu jamais aucun rapport direct ou « indirect avec Dreyfus. »

Quelques jours avant (24 janvier 1898), M. de Bulow avait fait à la commission du budget, auReischtag, cette dt'-claration :

« Entre l'ex-capitaine Dreyfus et n'importe quels organes « allemands, il n'a jamais existé de relations ni de liaisons « d'aucune sorte. >>

Est-ce que le g-ouvernement français n'avait point engagé sa parole à l'ambassa^îeur d'Italie, comme auparavant à M. de Munster, qu'il ne serait point fait usage de cette pièce fausse?

Des faux! des faux, toujours des faux! — Il y en eut bien d'autres. Depuis de longs mois, tout n'est que supercherie, machinations et mensonges.

Néanmoins, malgré tout, et bien que l'on se fût débarrassé du gênant colonel Plcquart, les choses n'allaient pas au gré des faussaires. — M« Lcblois avait considéré comme un devoir de s'adresser à un personnage capable, par sa situation même, d'éclairer le ministère sur les preuves acquises d'une erreur judiciaire. Il s'agissait tout simplement de donner au ministère l'initiative facile d'une revision nécessaire. C'est ainsi que. Alsacien, i\ s éta.ït adressé à un vice-président du Sénat, Alsacien comme lui, M. Schcurer-Kestner, l'intime ami du général Billot. — Le 28 octobre 1897, M. Ranc déclarait dans les couloirs de la Chambre que M. Scheurer-Kestner était convaincu de l'innocence de Dreyfus. — Vous vous souvenez. Monsieur le Procureur, tout le monde se souvient de l'attitude que crut devoir prendre le ministre de la guerre, et, avec lui, M. Méllne. — Bientôt après, i5 novembre 1897, M. Mathieu Dreyfus faisait son explicite dénonciation contre W. Estcrhazy.

Pendant I' « inoubliable )) instruction du général de Pellieux, dont le nom passera, en effet, à la postérité comme Instructeur, au même titre que le nom de du Paty de Clam, nous pensions tous qu'on procédait sérieusement à des recherches sérieuses. L'affaire le méritait. Nous pensions que chacun à son tour venait apporter sa part de lumière et de vérité.

Naïveté ! O sainte naïveté !

Du Paty de (^lam, — la femme voilée! — et Henry travaillent à qui mieux mieux pour empêcher l'utilité de

ritistruclion, ot tousdcu.v (''taienteii rapports quotidiens, directs ou indirects, dans la rue ou chez M'"<' Pays, avec l'inculpé... libre comme l'air!

Et, de concert, du Paty tle Clam, W. Esterhazy, ^jme Pays fabriquent de fausses dépôches, sous les noms de Blanche et de Speransa.

Encore des faux !

Bien avant, il y avait eu (i5 décembre 189G) une fausse lettre, lettre sii^née Speranza.

Je reviendrai sur les faux commis au préjudice du colonel Picquart.

I VIII

Au cours de linstruction, et ensuite au conseil de guerre, les g"énéraux de Pellieuxet de Luxer avaient interrog-é W. Esterhazy sur les conditions dans lesquelles la dame voilée lui avait donné ses mystérieux rendez-vous.

Reportons-nous cà l'interrog-atoire d'Esterhazy.

(( ... Deux jours avant, je reçus un télégramme me donnant rendez-vous derrière le pont Alexandre III, sur le carré des Invalides. Je m'y rendis et trouvai là cette dame dont on a tant parlé, que je ne connais pas, couverte d'une voilette épaisse. Je n'ai pas pu voir sa lig'ure et j'ai pris, sur sa demande, l'eng'ag'ement de ne pas chercher à la reconnaître. »

D. Vous n'avez pas cherché à trouver le nom de cette dame ni à savoir à quelle source elle avait puisé ses rensein^nements?

R. Au cours de l'enquête du f»-énéral de Pellieax, j'ai reçu un avis fixant le jour où je devais la revoir, mais je n'ai pas pu la revoir parce que j'étais entouré d'une collection d'immondes g-redins qui m'enveloppaient et me suivaient botte à botte. J'ai prévenu le g-énéral de Pellieux que je ne pouvais pas m'en débarrasser et, en effet, je n'ai pas été lâché d'une semelle.

D. Cependant cette bande vous a lâché, puisque vous avez eu des rendez-vous avec la dame.

R. Au moment du rendez-vous du pont, je n'étais pas. suivi encore.

D. Mais vous avez eu plusieurs rendez- vous. A combien de jours d'intervalle?

R. Le premier, le 29 octobre; le second, quatre jours après ; deux autres ont précédé de très peu la déclaration du général Billot à la Chambre. . .

D. A la suite de laquelle vous avez été suivi, ditesvous. Il est bien singulier que vous ayez eu ainsi quatre rendez-vous de la personne mystérieuse et que vous n'ayez pas pu chercher à savoir d'où venaient les renseig-nements qu'elle vous donnait.

R. Les renseig'nements étaient exacts, j'en avais la preuve.

D. Vous n'avez pas cherché à savoir quel intérêt elle avait à vous dévoiler les agissements de vos ennemis?

R. Elle semblait poussée par un besoin impérieux de défendre un malheureux contre des imputations fausses.

D. En ce qui concerne l'histoire de la dame voilée, la police a recherché les cochers qui l'avaient conduite dans ses rendez-vous. Les résultats ont été nuls.

R. Tout ce que j'ai dit est aussi vrai que je suis

IINNOCENT.

D. Est-ce que, dans chacun de ces rendez-vous, elle venait en voiture?

R. Dans deux rendez-vous.

D, Eh bien ! on n'a pas pu retrouver les cochers.

Supercheries! La dame voilée, c'était du Paty de Clam qui renseignait lui-même Esterhazy ! C'était aussi Christian Esterhazy, de qui sont les prétendues lettres de rendez-vous ! Ces lettres, présentées comme étant de la dame voilée, étaient donc encore défausses lettres.

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