‹ Le père d'Émile ZolaChapitre 8 sur 65 · IX · texte numérisé non relu

IX

Pendant l'instruction et au cours des débats, le.% notes d'Esterhazy ont été produites. Excellentes, ces notes!

Moralité irréprochable ! Action exceptionnelle avec citation à l'ordre du jour ! Bref, un officier modèle !

Or — sans compter que, d'après les récentes informations du Rappel (numéro du 4 décembre 1898), W. Esterliazy aurait été mis en réforme pour inconduite notoire et notamment comme associé dans une maison dépasse des environs de la Madeleine, ce qui infirme les notes supérieures de moralité — vous vous souvenez, Monsieur le Procureur de la République, de ce qui s'est passé à la Cour d'assises au sujet de ces notes.

Voici d'abord la déposition du colonel Picquart (T. I, p. 3i3):

M^ Labori. — M. le colonel Picquart sait-il que le commandant Esterhazy a été l'objet de notes extrêmement favorables, qui ont été lues au conseil de i2;-uerre ?

M. LE COLONEL PicouART. — J'ai VU Certaines de ces notes dans les journaux. Je les ai même lues avant le conseil de g-uerre ; j'en ai été extrêmement étonné, parce que les dossiers du personnel sont essentiellement confidentiels.

Maintenant, il y a une chose qui m'a étonné aussi. On a parlé de citations ; eh bien 1 je sais que le g-énéral Guerrier, chef de M. le commandant Esterhazy à Rouen, a fait raver des états de service de cet officier une citation qui s y trouvait indûment.

Me Labori. — Si je comprends bien, ce serait une citation à Tordre du jour de l'année dont ont parlé les journaux?

M. LE COLONEL PicouART. — Une citation pour faits de g-uerre en Tunisie, dont ont parlé les journaux.

M* Labori. — Il se trouverait alors dans les états de services de M. le commandant Esterhazy une citation élogieuse ?

ÀL LE COLONEL PicQUART. — Pour faits de g-uerre en Tunisie. Le général Guerrier m'a dit, à moi, — il est prêt à en témoigner — qu'il avait fait rayer cette cita-^ tion (i).

(1) Cf. U Aurore y numéro du 3 juin 1898.

Me L.VBORi. — Cotte citation constituerait un faux ou un renseignement erroné ?

M. LE COLONEL PicouART. — Je uc sais pas le nom qu'on peut donner à cela. [Mouvements divers.)

On appelle plus tard le g-énéral Guerrier, mais il ne' lui fut pas permis de déposer. (T. II, p. 1 5 9.)

M. LE Président. — Appelez M. le g-éncral Guerrier.]

M. l'Avocat général. — C'est un témoin qui ne m'ai pas été notifié.

M. le Président. -- Ce témoin n'a point été notifié, au ministère public.

M*^ Laboui. — Non, Monsieur le Président, mais il; pourra être entendu sur la question de bonne foi.

M. LE Président. — Le ministère public s'oppose à son audition

Il y a eu aussi \efaux Otto. — Fabriqué en apparence! contre Esterhazy, il était destiné à réduire au silence, en; les déshonorant, ceux aux mains de qui on allait le remettre/!

Le 20 novembre i8gy, M. Berr, du Figaro (i), reçut* la visite de Lemercier-Picard, qui lui raconta : — qu'au! mois de décembre 1898, le colonel Sandherr l'avait chargé] de filer Esterhazy, surpris en conversation suspecte aveol un diplomate étranger du nom d'Otto ; que, le 24 décem-J bre, il avait suivi Esterhazy à Bruxelles où, sous le nom de Thérouanne, celui-ci était descendu au Grand-Hôtel avec une dame ; — que, ayant pénétré le 26 décendjic dans la chambre d'Esterhazy, il avait trouvé dans la sacoche de sa compagne une lettre chitïrée à elle adressée par le diplomate Otto. La traduction de cette lettre chiffrée donnait ce texte :

(1) C'est H ce moment-là que le Figaro publiait les lettre» de M"" de Bouluncy.

— SO- IS décembre 1893.

Madame,

Votre exigence dépasse toute limite. Vous ne tenez aucun compte des sommes versées, heaucoui) plus considérables que celles qui vous avaient été promises. Et cepenrlanl vous n'avez pas livrée {sic) la totalité des documents contenus dans votre bordereau. Faites-moi tenir la pièce en question el satisfaction vous sera donnée. Veuillez dire à Walsin que je serais {sic) jeudi soir chez Sternberg.

A vous.

Signé : Otto.

Lemercier-Picard exprimait en mémo temps le désir d'entrer en rapport avecM. J. Reinach. Par M. Berr. cette lettre fut communiquée à ce dernier. Ce n'était qu'un pièg'e. On avait espéré que, sans aucun examen, cette fausse lettre serait immédiatement portée à M. de Pellieux, par qui, sans peine, le faux eût été rapidement découve it et dénoncé. Et alors on n'eût pas manqué de tirer, avec grand tapaoe, cette conclusion que l'innocence d'Esterhazy était si évidente, aux yeux mêmes de ses dénonciateurs, que, pour le compromettre, ils en étaient réduits à fabriquer des faux. Et quelle joie pour Esterliazy qui, sur cette base, eût pu déconsidérer et frapper de suspicion tous les documents qui étaient ou seraient produits contre lui ! Mais ces belles prévisions furent trompées. M. Reinach ne tarda pas à découvrir l'artifice, et, tout de suite, il dénonça le faux et le faussaire.

Le coup avait manqué !

On le reg-retta, sans nul doute, car, tout aussitôt, on en tenta un auti'c. Avant remis à M. Berr la lettre Otto, Lemercier-Picard lui en avait demandé une copie, qu'il porta alors à M. Rochefort, en lui laissant croire que cette copie était de la propre main de J. Reinacdi. Il n'en fallut pas davantag"e à M. Rochefort (jui, à i^rand fracas, publia cette copie, en appelant M. Reinach chef des faussaires ! Etait-on arrivé au but qu'on voulait atteindre? On l'espérait. Mais, celte fois encore, la joie d'Esterhazy ne fut pas de long-ue durée. M. Reinach n'eut pas de peine à

montrer le nouveau pireo qu'on avait voulu lui tendre.

Le coup avait encore manqué !

M. Heinach assig*na M.Rochefort, qui fut condamné à cinq jours d'emprisonnement et à i,ooo francs d'amende par jugement de la 9*^ chambre du 10 févrie'? 1898. (Le Siècle, numéro du 10 février 1898.) (i)

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