Voir les Deux problèmes relujieux^ du P. Didon, p
IL — Après la négation partielle vint la négation générale de Tautorité de rÉgiise, dépositaire et interprète infaillible de tous les dogmes chrétiens. Sentant que rien ne pourrait entamer l'indissoluble synthèse de la vérité, tant qu'elle était scellée parla haute affirmation de l'Église, l'Esprit humain nia cette autorité, et ce fut la réforme qui, avec une audace plus hardie, formula bruyamment cette nouvelle négation.
III. — Le Christ restait debout, et avec lui l'autorité du Dieu révélateur demeurait tout entière, une troisième négation l'ébranla, et trois siècles après la Réforme, la philosophie rationaliste s'émancipa vis-à-vis du Dieu Révélateur et du Christ, comme le protestantisme s'était émancipé vis-à-vis de l'Église.
IV. — Enfin nous arrivons à la quatrième période, à la négation suprême. Follement émancipée, la raison ne connaît plus de limites dans ses terribles errements ; elle pousse jusqu'au bout cette formidable puissance de nier qui est tout le génie de l'erreur, et se mutilant elle-même, s'emprisonnant dans un empirisme étroit et fourbe, elle ne craint pas de supprimer Tâme et Dieu, comme des hypothèses inutiles, chimériques, surannées, des mots vieux et lourds qu'il faut effacer dorénavant du dictionnaire de la science.
A ces quatre solennelles négations qui forment les grandes étapes de l'erreur antireligieuse,
opposer les affirmations contraires qui résument la simple et grandiose synthèse de la vérité chrétienne et catholique, tel fut le plan du P. Didon.
On le voit. Le terrain sur lequel il allait construire était vaste, les matériaux étaient bien choisis et l'architecte avait bien pris ses mesures. Malheureusement la construction n'arriva point à terme. La première année, le P. Didon s'abandonna à une étude préliminaire sur la Conviction religieuse ; et cette étude absorba sept conférences, qui ne manquent pas d'intérêt mais qui ne sont qu'une préface ou une introduction. La seconde année, le P. Didon entra dans le cœur du sujet. Il affirma Pâme humaine, immortelle et libre, se dressant en face de l'Infini; — et il affirma cet Être Infini, comme Être vivant et personnel, — à rencontre des idéalistes qui en font un vain rêve de l'esprit humain, et des matérialistes qui le confondent avec Pensemble des forces cosmiques. — Il fallait encore au moins trois années de travail pour achever l'édifice... mais la guerre avec l'Allemagne survint et la cathédrale que le P. Didon bâtissait en l'honneur de son Dieu ne fut qu'à moitié construite.
Quels furent les divers incidents de cette prédication? Dans quel état d'âme le P. Didon l'abordat-il? Quels en furent le succès et les péripéties?
A la date du 21 novembre, le Père écrivait :
« La grande heure approche. Dans huit jours, je
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« donnerai ma première conférence sur la Néces- « site des convictions religieuses. Grâce à la bien- (( veillance de l'éveque et de plusieurs de nos « amis, la situation extérieure s'est un peu amé- « liorée. Je n'arriverai pas tout à fait comme un (( étranger, et je n'éclaterai pas comme une bombe. « J'aurai, selon toute probabilité, un premier noyau « très convenable qui me servira de point d'appui et « que j'espère voir se développer tout doucement. « Doucement est bien le mot, caries Lorrains ne (( sont pas enthousiastes et ils mettent du temps « à se donner. Le P. Lacordaire les aimait cepen- « dant, et, dans une de ses lettres, il loue ces (( natures oi^i beaucoup de sens se môle à beauce coup de générosité. N'importe! je regretterai (( toujours Paris. Je suis avec un intérêt pasce sionné le mouvement qui nous agite ; et je « bondis en entendant ces cris forcenés de la (( salle de la Redoute et du Pré-aux-Clercs.
(( J'ai regretté que le P. Hyacinthe ait nommé (( dans sa lettre les catholiriues ulirci ; après tout, (( ils restent nos frères, et devant l'ennemi, il faut (( taire les dissensions intimes. J'aurais taillé « autrement ma plume, ou plutôt je n'aurais rien « dit; mais si j'avais parlé, j'aurais pris laphrase a courte, décisive, qui entre, comme un poignard. « Avec de tels hommes, il faut une affirmation (( plus audacieuse encore que la leur; il faut l'au- « dace du dompteur de bêtes fauves et son ceil
(( magnétique. C'est une trop belle et trop idéale « nature pour descendre jusque-là. Il lui faut « des régions plus sereines.
« Je vous enverrai demain, ou après-demain la « lettre circulaire de l'évêque au sujet de mes confé- « rences, et enfin successivement les journaux qui (( en publieront le compte rendu. Vous voudrez « bien me donner comme toujours votre avis :
« j'aime vos conseils de mère et ils me font du « bien. Dites-moi aussi comment va votre gorge. « Quel dommage que je ne vous aie pas guérie! (( Moi, je continue d'aller bien. Pourtant, ces (( froids si rudes, si précoces m'ont un peu (f éprouvé, et j'ai gagné un petit rhume à cette (( âpre atmosphère de Nancy. C'est la poignée de « mains de l'hiver. x\près cela nous sommes bons « amis.
« Demain dimanche, je vais parler à une réu- (( nion déjeunes gens à qui j'expliquerai le rôle (( de la religion dans leur vie morale. Je leur (( montrerai comment le christianisme n'est pas « simplement un signe de croix, un chapelet, <( une formule, un jour de maigre, et une messe « basse.
« Adieu, très chère mère^ je me recommande
l. C'est à M""" Edma Roger des Genettes que le P. Didon écrivait ainsi. C'était une femme de grand esprit, que le P. Didon regardait comme une seconde mère, et qui était liée d'amitié avec la plupart des hommes célèbres de cette époque, par exemple Victor Hugo, Lamartine, Flaubert, etc.
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« à votre affection qui m'est très douce au milieu « des amertumes de mon sacrifice.
« Fr. M. -H. DiDON. »
Cette lettre nous révèle les idées et les sentiments du P. Didon, quelques jours avant la première conférence de Nancy. Voici maintenant une autre lettre que le P. Didon écrivait après sa première bataille, c'est-à-dire après son premier discours.
30 novembre.
« C'est lundi, le lendemain d'une bataille « gagnée. Je me hâte de vous donner cette nou- « velle que votre cœur attend. Je ny mets au- (( cune modestie, aucune autre du moins que « celle qui doit régner môme entre deux amis. (( L'auditoire a dépassé mes espérances. Grâce à « l'évêque et à l'activité de quelques amis du (( P. Lacordaire, ce que Nancy compte de plus (( distingué et de plus intelligent était venu pour « m'entendre. Tous ont été saisis. La journée a (( été belle. Je me suis couché, l'âme remplie. (( sans plus d'orgueil qu'un pauvre soldat meur- (( tri qui a planté son drapeau et qui a été ferme (( à son poste.
« Vous aurez, à la iin de la semaine dans VEs- (( pévance de Nancy ^ le compte rendu de mon dis- « cours. Envoyez-moi vos critiques avec cette se-
/O LE PERE DIDOIN
« vérité que je connais sans l'avoir expérimentée, « et cette affectueuse sollicitude, si bien éclairée (( parvotreâmeartistique. J'apprends àl'instantque « ma conférence d'hier devient un petit événement (( dont on jase dans les cafés et les salons; et on a songe à quitter l'humble chapelle de Saint-Julien « pour la cathédrale. Je laisserai la volonté de « Dieu se faire ; j'en suis J'intrépide esclave... « C'est toute ma force et ma joie. Adieu, guéris- (( sez votre grippe et aimez-moi toujours plus. (( Vous savez ma hliale tendresse.
« Fr. M.- H. DïDON. »
De fait, ces premières conférences de Nancy eurent un beau succès... et elles le méritaient. En les relisant à vingt-cinq ans de distance, avant de les faire imprimer, le P. Didon leur trouvait certains défauts de jeunesse : l'élan mal contenu, l'intransigeance de la formule, la gaucherie des procédés. Soit, mais il y a de fort belles pages ; par exemple: celle où l'orateur chrétien peint l'isolement des hommes qui veulent vivre dans l'indépendance philosophique. ((Éternellement condamnée à l'isolement, la conviction philosophique peut atteindre tout au plus le cercle étroit de l'école; jamais, ou presque jamais elle n'a osé franchir le seuil du sanctuaire domestique. Le philosophe est essentiellement solitaire. Quel préjugé
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« contre cet homme ! Car enfin, ce qui est vrai, (( rayonne, et doit pouvoir éclairer l'univers. Peut- « être avez-vous connu de ces philosophes, dont (( la science était incapable de persuader leurs (( épouses, et qui auraient tremblé à la pensée de (( dessécher l'âme de leurs filles. philosophe, tu (( les voyais grandir comme des plantes charmantes « que le soleil caresse de ses rayons les plus doux, « mais ce soleil n'était pas le tien. C'était le vôtre, (( ô mon Dieu ! Et lui, le savant superbe et triste (( s'éloignait, disant dans le silence de son âme: « ma science est pâle et froide ; enfants, laissez- « vous baigner dans cette atmosphère plus chaude, « dans cette clarté qui tombe de plus haut que (( moi^ » — Une autre page d'éloquence qui émotionna fortement l'auditoire fut celle ou dans son ardente imagination le P. Didon voyait la jeune Amérique et la vieille Russie unissant leurs forces pour écraser l'Europe. « Voyez, à l'Orient. « Autour des monts Durais, comme autour d\me ((. colonne vertébrale, se forme un géant redoutable (( qui donne a pensera tous ceux qui regardent et (( sondent l'avenir; et h l'Occident s'élève, sortant « des Ilots, une nation jeune, brillante, ardente à « la nouveauté... Prenez garde que cette Amé- « rique ne devienne la fiancée future du géant (( moscovite. Alors, quel sera votre sort? Je n'ose
1. Le P. Didon, Deux problèmes )'elif/ieux^ ^vemière conïévence.
« y penser; mais le jour où disparaîtra du monde <( la force morale qui seule peut tenir en échec la « puissance du nombre, nous serons pris comme « entre les deux mâchoires d'un étau... Il y « aura un dernier craquement. Il ne restera plus (( sur la planète que Gog et Magog se dévorant « entre eux^ . »
Ces conférences terminées, le P. Didon entra à Paris pour peu de temps. Après quelques semaines de repos, il alla prêcher le carême (14 février 1869) à Téglise Saint-Maurice de Lille. Il y parla de /\Uat actuel de la cause religieuse ; de la constitution religiense de l'âme huniaine ; de la nécesnté de la religion pour rhonune, de la nécessite sociale de la religion; et à Lille comme ailleurs, son auditoire alla en auguientant, à mesure que le carême suivait son cours. Lesderniersdimanches, les cinq nefs de la grande basilique débordaient d'auditeurs. Le journal du pays, — le Propagateur du Nord, — essaya de donner le compte rendu des conférences, mais en les reproduisant si iaiparfaitement, que le P. Didon préféra qu'on s'abstint de parler de lui.
Au mois de mai, le P. Didon était à Montpellier, prêchant la retraite des Pénitents Blancs. Il y redonna en substance les discours prêches à Lille. Il était heureux de parler devant un auditoire res-
1. Le P. Didon, Deux problèmes religieux, quatrième conférence.
treint, exclusivement viril, où l'élite de la ville se trouvait condensée. Il était heureux aussi de retrouver et de revoir le Midi. La nature méridionale lui plaisait. «N'a-t-elle pas, disait-il, plus de « lumière et plus de ciel que la nature du Nord ? « N'a-t-elle pas des parfiims qui enivrent et une cha- « leur particulière qui met de l'enthousiasme « jusque dans le sang? »
Il rentra à Paris et ne fit guère que le traverser. Dès le mois dej\iinnous le retrouvons àJNancy, et dès le commencement de juillet, il y prêche une retraite aux conférences de Saint-Vincent-de-Paul réunies, et prépare ses grandes conférences de TAventL Le 29 novembre, il remonte en chaire, et cette fois-ci, non plus dans la petite chapelle de Saint-Julien, mais à la cathédrale, La chapelle Saint-Julien était jugée insuffisante et Léglise métropolitaine ne fut pas trop grande. La nef principale fut réservée aux hommes, les nefs latérales furent ouvertes aux femmes. Il s'agissait de démontrer Pimmortalité et la liberté de Famé, la réalité de l'infini et ses droits essentiels sur nous. L'auditoire fut nombreux et passionnément attaché à l'orateur. L'une des conférences, la conférence sur la Liberté morale provoqua une vive émotion. Le prédicateur avait fait la part trop belle aux passions, et il avait dit qu'à certaines heures, le délire de la passion
1. Au mois d'octobre, le P. Didon avait été définitivement assigné à Nancy par le P. Souaillard.
ayeuglant la raison, la liberté sombrait, le remords, n'existait plus et la responsabilité était à couvert. Ces paroles scandalisèrent. Des spiritualistes, des chrétiens, des professeurs, des magistrats surtout protestèrent. On alla jusqu'à dire que le P. Didon parlait en matérialiste, plaidant la cause des passions quand il s'agissait de faire triompher celle de la liberté. L'orateur dut faire une espèce de rétractation le dimanche suivant. Il la fit en ces termes. « Me plaçant uniquement au point de vue (( de la conscience, et non de Tordre juridique, u: j'ai raisonné selon les principes qui guident le « moraliste, sans tenir compte de ceux dont le (( juge s'inspire. J'ai absous comme irresponsables (( devant Dieu ceux que les sévères et vigilants (( gardiens de la justice condamnent devant les « hommes. Vous faites bien. Messieurs, et la sécu- « rite publique dont vous êtes les protecteurs « austères vous autorise à user fermement du « glaive qui est votre arme; mais qui fera an « crime au prêtre de plaider les circonstances « atténuantes? N'est-il pas le dépositaire de l'inu finie miséricorde? J'étais sous cette impression <( profonde dimanche dernier, quand j'ai parlé, et « j'ai pu heurter des chrétiens robustes qui ont (( plus l'expérience des triomphes que des accable- « ments de la liberté humaine, je le regrette, (( mais je m'adresse à des hommes qui savent « assez ce qu'est la parole publique, pour faire
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« une petite part à ses ardeurs et à ses entraînei( ments. »
Cet incident n'eut pas d'autres suites. II n'amena aucune mésintelligence et aucune antipathie entre l'auditoire et l'orateur. On était trop content l'un de l'autre. Aussi, quand on se sépara le 17 janvier 1(S70, on se promit de se retrouver Tannée d'après, dans la même chaire, sur les mêmes bancs et avec les mêmes sentiments. Hélas ! on se trompait. La terrible guerre devait donner un démenti à ces espérances.