Lettre à M™'' Ro£^er des Genettes
(lu 14 au 16 août, il fut enfermé avec elle, dans les remparts de Metz. Il se dévoua, tant qu'il put, à la visite des malades et des blessés. Il logeait au grand séminaire, que Ton avait converti en ambulance, et tous les matins il allait voir non seulement les malades du grand séminaire, mais encore les varioleux répandus dans les divers quartiers de la ville. C'est dans une de ces visites qu'il contracta un espèce d'empoisonnement. Il dut s'aJiter et les médecins devinrent inquiets à son sujet. L'atmosphère viciée du séminaire converti en hôpital lui était fatale. Heureusement, une famille amie offrit de le prendre chez elle. Il y avait déjà trois officiers malades dans cette maison hospitalière ; on s'organisa de manière à donner une petite chambre au P. Didon, et il fut sauvée Quand la capitulation de Metz eut été signée et que les portes s'ouvrirent pour tous, le P. Didon se dirigea du côté de Nancy et se réfugia ensuite à Genève, en attendant la fin de la guerre. On était au mois de novembre.
Il prêcha à l'église catholique de M^' Mermillod, et il fit paraître une brochure d'une dizaine de pages, en réponse à quelques articles du Journal de Genève, où un Français, trop empressé, parlait déjà de l'abandon de l'Alsace-Lorraine : comme moyen de mettre fin à la guerre. Cette
1. C'est la famille Villemin qui reçut et sauva le P. Didon, M. Villemin était le directeur des douanes françaises à Metz.
transaction prématurée indigna l'ardent patriotisme du P. Didon. « Je vous le demande, à vous « qui êtes mon compatriote, écrivait-il à M. le « comte Agénor de Gasparin, notre pays a-t-il, oui (( ou non, le droit de tenir absolument h Tinté- (( grité de son territoire? L'Alsace et la Lorraine « ont-elles le droit de rester françaises et la Prusse (( a-t-elle le droit de disposer d'elles sans leur gré ? « Pour ceux qui admettent le droit violent de con- (( quête, oui; pour ceux qui flétrisseat ce droit (( païen de la force, qui n'admettent pas qu'au « nom de la victoire on trafique d\m peuple (( comme d'un troupeau, pour tous ceux-là, non, « mille fois non. » (20 décembre 1870.) — Hélas ! deux mois plus tard, il fallut bien accepter, non pas la neutralisation de l'Alsace et de la Lorraine, comme le demandait le comte de Gasparin, mais une annexion pure et simple.
Les préliminaires de la paix entre la Prusse et la France devaient être signés à Versailles, le 27 février ; et dès le 26, nous trouvons le P. Didon, en chaire, à l'église Saint-Théodore de Marseille. 11 est encore tout frémissant d'indignation et de colère au souvenir de nos désastres ; il lui tarde de voir les blessures delà patrie cicatrisées, notre rançon payée, notre territoire délivré ; il est pressé de voir la France redevenir forte, influente, souveraine parmi les nations de l'Europe et il prend pour sujet de ses discours : la Régénération
8i LE PÈRE DIDON
1^ ^^^J^^^^^^^' 11 <^lit de magnifiques choses sur un pareil thème. Il trace le rôle de l'homme et de la femme dans l'œuvre de la régénération ; il prouve que le développement de l'instruction est un remède insuffisant, et il démontre la nécessité de Téducation chrétienne pour former des âmes énergiques et convaincues. 11 expose les conséquences funestes de l'irréligion, et fait appel au Christ comme principe de résurrection morale et nationale. Il clôtura son carême, le 20 avril, dimanche de Quasimodo, par un sermon de charité, en faveur des orphelins de la guerre et il donna ce sermon de charité, dans l'église de Saint-Joseph, église plus vaste et située dans un quartier plus riche. Le tableau des immenses douleurs occasionnées par nos désastres se présenta naturellement à l'esprit de l'orateur et cette vision lui arracha des accents qui remuèrent profondément l'auditoire. Le P. Didon quêta lui-même pour obtenir davantage.
Il écrivait à sa mère adoptive dès le début du carême.
Marseille, 12 mars 1871.
« Pauvre chère Mère,
« Vous voilà donc retrouvée ! Que de fois pen- (( dant cette effroyable tempête qui nous a brisés « je vous ai appelée et cherchée du regard ! Que de « fois, après le naufrage, j'ai eu peur de vous voir
(( parmi les épaves ! Nous restons debout, malgré « la honte de cet humiliant traité, dicté par des « brigands ; malgré Tépuisement du pays ; malgré (( la décadence hideuse des âmes, telle que les (( événements Tout montrée; malgré nos fautes « et notre supplice ; malgré cette sévérité de la (c Providence dont les rigueurs étonnent et sur- (( prennent l'imagination sans limites du grand (( Hugo. Malgré tout, je demeure vivant, intré- « pide, opiniâtre dans mon espérance et invinci- « blement croyant à la régénération de Fâme (( humaine, comme à la résurrection de la France. « Je prêche ici, devant un auditoire innombrable (( et ardent, cet espoir religieux et intrépide. On « vient en foule. Les hommes remplissent l'église « de Saint-Théodore. Une fois parsemaine,lejeudi, u je leur donne rendez-vous. Hélas ! Marseille ne « vaut pas Paris, et je ne puis m'empecher de (( regretter la grande ville. Mais Dieu l'a voulu. « Les portes de Paris m'ont été absolument ferce mées, et je dois aux Prussiens une grande « reconnaissance, moi qui les ai tant maudits : « celle de m'avoir interdit la chaire de Saintce Roch et peut-être celle de Notre-Dame... Ma « vie, depuis le mois d'août, est tout un drame ; « j'aurais besoin de vous revoir pour vous en (( raconter les terribles péripéties, mais qu'est-ce « que la vie d'un homme, quand la vie de tout (c un peuple est en jeu !
« Jerestele mêmequ'avant, plus convaincu encore « de cette nécessité pressante de refaire un monde « nouveau, des âmes neuves, des convictions ca- (( tholiques et une France démocratique et reli- « gieuse. J y travaillerai. Écrivez-moi, soutenez- (( moi, parlez-moi. — Je loge ici près de Féglise « où je prêche, 20, rue Saint-Sépulcre. J'attends « vos chères lettres. Adieu.
« Fr. H. -M. DiDON. »
Après les fêtes de Pâques, le P. Didon rentra à Nancy, heureux de son succès, mais inquiet des événements qui se déroulaient à Paris. La guerre civile avait succédé à la guerre étrangère, et des horreurs ne tardèrent pas à être commises. L'incendie dévora plusieurs quartiers de la capitale et le massacre des otages ensanglanta les murs des prisons et les pavés des rues. Ces douleurs nouvelles s'ajoutaient aux douleurs pourtant assez grandes de l'invasion et de la défaite. Le P. Didon, comme tous les bons patriotes, en était consterné.
Dans les premiers jours de juin, M=' Foulon, évêque de Nancy, manda le P. Didon, et lui fit part de l'intention où il était de célébrer un service solennel, en l'honneur de M^' Darboy, archevêque de Paris, ancien évêque de Nancy, fusillé à la Roquette par les hommes de la Commune. 11 demanda au P. Didon de vouloir bien
prononcer l'oraison funèbre de l'archevêque martyr. L'honneur était grand : la tâche était difficile, le P. Didon accepta.
Cette cérémonie eut lieu le 24 juin 1871, et le prédicateur ne fut pas au-dessous de sa tâche. Après un exorde, où il affirmait magnifiquement qu'à un homme riche par les dons de la nature et la splendeur des dignités, qu'à un homme illustre par les services rendus et par les mérites acquis. Dieu ne pouvait pas faire un plus grand don, que le don d'une grande mort, l'orateur retraça la carrière de l'archevêque martyr. 11 démontra, d'une part, qu'une pareille mort était le digne couronnement d'une vie énergique et vaillante; et, d'autre part, qu'une pareille mort était le gage et la rançon d'une expiation et d'une régénération nationale. La force de caractère fut la qualité maîtresse de M^' Darboy. Cette force se révélait dans sa physionomie, dans ses conceptions intellectuelles, dans sa parole et son style, dans tous les détails de sa vie de jeune homme et de sa vie sacerdotale. Or le martyre est la meilleure manifestation delà force morale; le martyre convenait donc à M^'" Darboy. « Au-dessus de l'archevêché « de Paris, il y a la Roquette, s'écriait le P. Di- « don, au-dessus d'un palais, il y a la prison ;au- (( dessus d'un trône, il y a la Croix ; au-dessus « de la vie triomphale, il y a le martyre. » — Une pareille mort ne peut pas être stérile.
88 LE PÈIŒ DIDON
M^'" Darhoy travailla toute sa vie au grand œuvre de la réconciliation et de Fliarmonie entre rÉgiise et les sociétés modernes. Souplesse, fermeté, modération : il employa tous les moyens; et son talent, son caractère, sa situation le rendirent éminemment apte à réaliser ce but ; eh ! bien, sa mort héroïque ne servira-t-elle pas à cette réconciliation? Restera-t-elle sans efficacité? Ce sang répandu n'expiera-t-il rien et ne régénérera-t-il rien? C'est impossible. La France coupable trouvera dans ce martyre une expiation pour ses crimes. La France déchue y trouvera une régénération pour ses défaillances.
Ce discours fut religieusement écouté et universellement applaudi. Et certes! ce n'était pas chose aisée que d'obtenir un pareil résultat. La mémoire de M^' Darboy n'avait pas les sympathies de tout le monde. Beaucoup de catholiques lui en voulaient, lui reprochant son attitude opportuniste au sujet de l'infaillibilité et son attitude défaillante au sujet du pouvoir temporel. Beaucoup de libéraux lui en voulaient, lui reprochant son assiduité à la cour de Napoléon IlL Dans ces conditions, on comprend que le P. Didon ait eu du mérite à passer entre toutes ses antipathies, sans les heurter et sans les flatter. Il réussit à ne déplaire à personne et sa mère adoptive, qui se connaissait en délicatesse, le félicita de son succès.
Chose singulière! Ce discours qui satisfit l'opi-
nion publique, amena la rupture entre M^''' Foulon et le P. Didon. L'impression de Toraison funèbre ayant été décidée, l'évoque de Nancy exigea certaines retouches. Le P. Didon trouva que ces retouches défigureraient le caractère de IVP'Darboy, tel qu'il l'avait compris, et refusa de rien retrancher et de rien ajouter. Il y eut une entrevue pénible. Sa Grandeur se fâcha, s'emporta; le P. Didon maintint ses droits avec calme et fermeté, et l'on ne se revit plus. C'en fut fait des conférences de Nancy.
Vers la fm de juillet, le P. Didon partit pour Aix-les-Bains. 11 avait reçu la mission d'accompagner aux eaux le P. Mercier, blessé par une balle prussienne, en soignant un soldat, sur le champ de bataille de Villers-Bretonneux. Cette mission fraternelle lui fut très douce. Revoir les montagnes de son pays était une grande joie pour lui; il avait besoin de refaire ses forces, et il profita largement de son séjour en Savoie. Pendant un mois et demi, il fut en proie, ainsi qu'il le disait, h la fièvre des ascensions. Il escalada bien des sommets, et peu s'en fallut qu'il ne se laissa entraîner jusqu'au haut du Mont-Blanc. 11 se contenta des Grands-Mulets, puis du Buet, puis de beaucoup d'autres cimes. Son enthousiasme débordait au milieu de cette nature sauvage, grandiose, terrible, au pied de ces rochers, de ces glaciers, de ces masses géantes, devant ces champs
(le neige, ces cascades, ces torrents; et son âme religieuse voyait Dieu, sentait Dieu, derrière le voile de toutes ces beautés créées. 11 séjourna à Aix-les-Bains du 20 juillet jusqu'au 2 ou 3 septembre. 11 s'attarda encore une douzaine de jours dans la Savoie ou le Dauphiné et n'arriva à Nancy que le 16. Il fit ses paquets, car il était de nouveau assigné à Paris, et il quitta la Lorraine, sans beaucoup de regrets. — A la fin de septembre, il était réinstallé à Paris et il préparait ses prédications de l'avent.
C'est la paroisse Sainl-Louis d'Antin qui eut rhouneur de Tentendre, à la fin de l'année 1871. Encore secoué par les convulsions de la dernière guerre et par les souvenirs du démembrement de notre pays, le P. Didon prêcha ou plutôt chanta un vrai poème, en l'honneur de la France vaincue et humiliée. Voici le titre des sujets qu'il traita : De la nature et de r étahlissement de la nation française; — Providence de Dieu à Uégard de la Patrie française; — Destinée de la nation française; — Dieu et rÉ'pée de la France ; — le Génie apostolique de la France ; — les Malheurs de la France; — la Résurrection de la France. — On le voit, c'était une série d'hymnes patriotiques, capables de calmer nos douleurs et de réveiller nos espoirs. Le P. Didon aimait à remuer dans les cendres du passé les étincelles de notre gloire; il se plaisait
iu< 'Z'.;^'^^^;^
PENDAiNT ET APRÈS LA GUERRE 01
à exaller notre génie militaire et notre génie apostolique, il cherchait à persuader aux autres, comme il en était persuadé lui-même, que la France était nécessaire à la civilisation eui'opéenne ; qu'elle était nécessaire à Dieu, qu'il y avait du divin dans ses origines et dans son expansion ; et il ne pouvait parler de nos malheurs, sans songer immédiatement à notre résurrection. Le 31 décembre, il écrivait à ce sujet à M""^ Roger des Genettes.
Paris, 31 décembre.
Chère Mère,
«... Je vais bien. J'achève mon avent de Saintce Louis d'Antin, et la série de mes sermons pa- « triotiques sur la Providence de Dieu à f égard (( de la France... L'auditoire s'est accru chaque « dimanche et de ce public que j'aime; de ces (( êtres dévoyés qui finissent par fuir Dieu, parce (( qu'ils n'entendent jamais parler de lui avec un « grand accent. Croiriez-vous que j'ai eu le co\x- « rage d'écrire en entier quatre sermons? J'aurais « bien voulu avoir votre avis &' artiste sur eux. Il (^ m'a semblé que j'étais infiniment plus maître « de ma parole et que, chaque mot portant juste, « je produisais avec moins d'effort, un effet plus u profond. Je vais écrire celui de dimanche pro- (( chain sur la Résurrection possible de notre (( chère malheureuse patrie. Malgré tout j'espère.
(( malgré nos ruines et notre décadence je suis « resté debout; je ne consentirai jamais à capi- « tuler. Je mourrai, s'il le faut, mais en travail- « lant à ramener la vie dans ces tombeaux où dort (( épuisée notre misérable génération... »
En février 1872, le P. Didon revint à Marseille et il prêcha le carême à Saint-Joseph. Il était toujours obsédé par la pensée de notre relèvement national et il voulait parler, cette année, à la population Marseillaise, de ce qu'il regardait comme une des causes principales de notre déchéance : l'Irréligion. Le fait de l'irréligion, aux yeux du P. Didon, était un fait nouveau^ un fait cjrandusant^ un fait malheureusement national et français. Ce fait, il allait en étudier et en exposer les causes multiples. Et puis enfin, il montrerait les abîmes de décadence vers lesquels l'irréligion précipitait noire race et notre pays. — Sur ce terrain bien préparé, le P. Didon livra une grande bataille, pour nous servir d'une de ces expressions favorites, et il la gagna pleinement. Deux lettres, écrites coup sur coup par l'évêque de Marseille, ^P' Place, au R. P. Chocarne, alors Provincial de France en font foi. — Voici ces deux lettres.