ÉV)>CHK DE MARSEILLE
22 mars Wl.
i( Mon Révérend Père,
« Le succès, et je dirai plus exactement le bien que le P. Didon a fait à Marseille, est immense, et je croirais manquer h une obligation envers mon diocèse, si je ne venais pas vous demander de nous assurer le bienfait de sa parole encore pour plusieurs années. Le P. Didon, avec les facultés oratoires que Dieu lui a accordées, réussira partout, j'en suis convaincu, mais à Marseille, son auditoire est conquis. Il se compose de l'élite de la cité, de la portion qui a le plus besoin d'entendre une parole chrétienne et qui est si avide de celle de son apôtre, que Téglise Saint-Joseph n'est pas assez grande pour la contenir.
« La demande que j 'ai l'honneur de vous adresser serait donc pour le carême de l'année prochaine et des années suivantes. Dans ma pensée, le P. Didon ne prêcherait qu'une fois par semaine, le dimanche, à un auditoire uniquement composé d'hommes, et qui est déjà formé. De cette façon, sa santé serait ménagée et les grandes et salutaires conférences d'hommes seraient foiv dées. Ces conférences auraient lieu dans l'église Saint-Joseph; et avec des tribunes qui y seraient
éiabUes,nouspoarrions réunir quatre mille hommes au moins. Je sais qu'il y a, pour le P. Didon, des engagements plus ou moins rigoureux pour les années prochaines, mais avec votre autorité tout peut s'aplanir, permettez-moi d'y faire appel avec insistance ; nulle part ailleurs le P. Didon ne pourrait faire un aussi grand bien et je crois savoir qu'il a de l'inclination à nous revenir.
« Veuillez, mon Révérend Père, accueillir favorablement ma très suppliante requête; et permettez-moi d'y joindre l'assurance de mes très dévoués et respectueux sentiments.
(( f Ch.-Ph., évoque de Marseille. »
(( P. S. — Si vous pensiez, après votre assentiment préalable, qu'une démarche de ma part, fût utile auprès du T. R. P. Jandel, je n'aurais aucune difficulté à la faire. )^
En recevant cette lettre, le P. Chocarne hésita. Il lui répugnait de lier ainsi le P. Didon à la ville de Marseille pour plusieurs années consécutives ; de plus, il craignait qu'un jour ou l'autre, le P. Didon, dans son langage trop hardi, ne heurtât telle ou telle portion de son auditoire ; car cet auditoire se composait de légitimistes ardents et de républicains non moins ardents. Le P. Chocarne fit donc des réserves. Mais l'évêque de Marseille
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ne se tint pas pour battu, et il l'éitérasa demande par une seconde lettre non moins pressante que la première.
ÉVÊCIIÉ DE MARSEILLE
22 avril 1882. .
(( Mon Très Révérend Père,
(( Votre bonne lettre, dont je ne comprends que trop bien les prudentes réserves, m'autorise néanmoins par là-même à renouveler la demande que j'ai eu l'honneur de vous adresser. Si les périls que vous appréhendez étaient réellement à craindre, je serais le premier à faire mon sacrifice, car ce n'est pas l'attachement que m'a inspiré le P. Didon qui me guide dans cette grande affaire, je crois pouvoir me rendre ce témoignage ; mais uniquement Tintérét du bien et le salut dont il peut être l'occasion pour un très grand nombre d'àaies. — Le P. Didon, par sa mesure et sa prudence dans les questions controversées, n'a soulevé aucune susceptibilité, et il a trouvé dans les adhérents de la Gazelle du Midi, aussi bien que dans les autres opinions, une sympathie presque égale, et qui s'est traduite par des articles pleins d'admiration.
« Ce n'est pas sans doute ce que recherche le P. Didon, ni moi non plus, mais ce côté de la question qui constate l'unanimité n'est pas inutile. L'essentiel, — et nous Pavons, — c'est que
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l'église Saint-Joseph est trop petite pour contenir l'auditoire d'élite qui s'y presse en foule, et qui, aux jours marqués pour recevoir exclusivement les liommes, ne suffit pas à leur empressement, et cela pour entendre une parole substantielle et qui conduit à la foi. — li y a bien eu, en commençant, quelques voix discordantes qui ont manifesté quelques objections, de ce que le P. Didon ne prêchait pas comme tout le monde, mais aujourd'hui, devant le succès et le bien incontestables, elles sont rentrées dans le plus profond silence.
u Vous voyez donc, mon Révérend Père, quelle est ma conclusion. Elle ressort de mon exposé des motifs. Le terrain est préparé à Marseille; nous sommes dans les meilleures conditions pour que le P. Didon y continue, dans les plus larges proportions, l'œuvre qu'il a commencée. Je remets, comme il est nécessaire, la décision entre vos mains.
(( Veuillez agréer, mon très Révérend Père, l'hommage de mon respectueux dévouement.
(( 7 Ch.-Ph., évêque de Marseille. »
(( P. S. — Je me tiens toujours à votre disposition, dans le cas de l'affirmative, pour me mettre en rapport, soit avec le P. Cormier, soit avec le P. Jandel, si vous le jugez indispensable. »
Cette seconde lettre triompha de toutes les hésitations du P. Ghocarne, et il fut décidé que le P. Didon viendrait régulièrement, pendant plusieurs années, prêcher le carême à Marseille ; et, en effet, il y revint, en 1873, 1874, 1875 et 1876.
Le carême de 1872 terminé, le P. Didon ne remonta pas tout de suite à Paris. Il donna, dans le courant du mois de mai, deux discours qui produisirent un effet considérable, Tun à Saint-Joseph de Marseille, l'autre à Sainte-Marie de Toulon. Il s'agissait de hâter la libération du territoire, que quelques régiments prussiens continuaient à occuper, en attendant le paiement intégral des milliards imposés. On fit appel au patriotisme du P. Didon qui accepta de prêcher un sermon de charité, à Marseille d'abord, et à Toulon ensuite. C'est le 12 mai qu'il parla à Marseille, et il fut plus éloquent que jamais. (( Regardez, disait-il, (( une carte de géographie, telle que nos vain- « queurs ont pu la dessiner, depuis un an, que (( verrez-vous? Vous verrez la pairie amaigrie, « ses traits allongés, ses membres presque inca- « pables de se mouvoir; elle n'est pas libre! Elle « ne peut plus tenir le superbe langage qu'ins- « pire le lier sentiment de la liberté : elle en est « réduite à se taire. Et moi qui ai vu ces beaux (( champs, ces vertes collines, ces rivières charce mantes, autrefois sa frontière orientale etniciin- « tenant la terre de l'étranger; quand je songe h
« TiQiage de mon pays, telle que je Tai connue (( dans ma jeunesse et telle qu'elle est encore (( devant mes yeux ; quand je songe qu'il y a là des <( ombres, des lignes tordues, des mutilations ; que (( notre sol n'est plus h nous, etque là môme où il (( nous appartient encore, il est foulé par Tétran- « ger; quand je songe à toutes ces choses, je pousse (( vers vous, Français, mes Frères, un cri d'an- (( goisse, et je vous dis de faire retentir, formi- « dable comme un rugissement, le cri de la délice vrance : Affranchissons le territoire! » Pendant une heure, le P. Didon tint sous le charme de sa parole, son immense auditoire. Tous les représentants du Gouvernement étaient là : le préfet, M. de Kératry, au premier rang ; et pour maintenir Tordre, il avait fallu installer çà et là des piquets de soldats. En finissant, le P. Didon s'écria : « Moi qui vous parle, je vais avoir l'hon- (( neur de vous tendre la main pour la patrie. « Donnez, non pas seulement la petite pièce du « superflu, mais la pièce d'or du sacrifice. Donnez, « non pas comme vous donneriez pour une au- « mône ou une cause ordinaire, non! alors, « l'humble offrande du pauvre suffirait; mais il (( faut ici que vous soyiez tous riches. Qu'importe « s'il ne vous reste plus rien pour le soir : Je (( vous promets moi, que s'il ne reste plus rien « dans votre bourse, il y aura un immortel et <i bon souvenir de plus dans votre vie. » On dit
que des bracelets, des anneaux d'or, des pendants d'oreille, des bijoux de toute sorte tombèrent dans l'aumônière du quêteur et que le produit de la quête s'éleva à soixante mille francs.
Le P. Didon eut un succès analogue à Toulon.
Là aussi, les autorités civiles et militaires tinrent à honneur de venir assister à son discours. L'amiral Jaurréguiberry, un des héros de la guerre de 1870, quoique protestant, prit place au banc d'oeuvre, escorté et entouré de beaucoup d'officiers de l'armée de terre et de mer. La ville entière avait essayé de pénétrer dans la basilique, et la foule regorgeait hors de l'église comme à l'intérieur. Le P. Didon chanta devant cette multitude les gloires passées de la France et les espérances de demain. A un moment donné, les applaudissements éclatèrent. Il avait prononcé ces paroles : « Dès que i< les forces vives de la nation seront réunies en <( un faisceau sacré, la grande heure sera venue, (( et la France qui est aujourd'hui une moitié (( d'elle-même, redeviendra la France telle que « nous l'avons connue, telle que nos ennemis pource ront la connaître demain. » Avant de quitter la chaire, il dit : «■ Mettez dans la main qui vous sera « tendue une lourde offrande. Je voudrais dé- (( faillir sous le poids. » Le produit de la quête ne fut guère inférieur à celui de Marseille.