Lettre à un ami, janvier
P. Diclon se tourna alors vers la librairie académique Didier; — Didier lut le manuscrit et Taccepta. On délibéra un instant sur le titre h donner au livre et on s'arrêta a celui-ci : L'homme selon la science et la foi Le volume devait contenir six conférences : l"" La vraie dé finition de Vliomme ; 2"" L'origine divine de F homme; 3° Lncompélence de la science et insuffisance de la philosophie devant le problème de la destinée; k"" La solution catholicj[iie du problème de la destinée ; 5° Lhonmie déchu. ; 6° Vhomme régénéré. Le P. Didon ajouta à ces conférences une introduction et une conclusion.
Dans l'introduction, le P. Didon indiquait l'esprit et la méthode qui devaient le diriger. C'était naturellement, un esprit nouveau et une méthode nouvelle. 11 prenait place entre les faux conservateurs de diverses espèces qui s'enlisent et s'immobilisent dans une tradition qu'ils ne savent ni comprendre ni conserver, et les radicaux destructeurs, blasphémateurs du passé, amoureux fous de l'avenir, qui sont impuissants à produire, quoi que ce soit, parce que trop de vertus leur manquent. Il affirmait que le catholicisme seul pouvait nous sauver, parce que, seul, il a des principes solides pour servir de base au progrès ; et parce que seul il a assez de souplesse pour se plier aux exigences des temps présents. — k ceux qui lui objectaient que le catholicisme représente la réaction à ou-
trance, une religion de formule et de sentiment, rimmobilité et la borne dogmatiques, il répondait : Pas du tout; le dogme catholique appelle la vérité scientifique, au lieu de se défier d'elle et de la proscrire. Il l'appelle pour la compléter, la ramener à l'unité et la transfigurer en l'associant à ses enseignements divins. La théologie est la vaste synthèse de la science divine et de toutes les sciences humaines. — Le culte catholique, alors même qu'un sentiment sans mission et souvent sans règle, le surcharge, n'en est pas moins efficace pour cela, et il est facile de reconnaître sous des ornements parfois trop multipliés le marbre pur et les lignes harmonieuses d'un bel édifice. Enfin le catholicisme n'est pas du tout l'allié des despotismes et des tyrannies; il n'est pas du tout l'ennemi des libertés et des améliorations sociales qu'on nous promet, car l'Evangile, bien avant et mieux que 89, a été la grande Charte de nos droits, en même temps que le code immortel de nos devoirs. Voilà pour l'esprit. Maintenant quelle était la méthode préconisée par le P. Didon?
La méthode nouvelle consistait à se servir, pour défendre la foi, des armes forgées par les modernes. Les découvertes scientifiques, les recherches politiques et sociales ont mis en lumière des faits nouveaux, des lois nouvelles, des forces inconnues; pourquoi le croyant ne se servirait-il
pas de ces nouveautés pour mieux interpréter les vérités de la foi ? La vérité catholique paraît vieillie. L'est-elle en réalité? Non. Elle paraît vieillie, parce qu'elle porte de vieux vêtements. Habillez-la à la moderne; faites luire sur elle le rayon tout neuf de la science; mettez-la en contact avec la conscience et la grande vie sociale dont elle possède les lois souveraines ; et elle vous apparaîtra brillante de jeunesse. Ce que vous croyiez un cadavre deviendra une beauté, capable de provoquer des enthousiasmes et d'allumer des passions.
Ces préliminaires posés, le P. Didon entame son sujet. La première question qu'il se pose est celle-ci : Quelle est la vraie nature de l'homme? Pour résoudre ce problème, il examine Fun après l'autre tous les phénomènes dont l'être humain est le siège, en commençant par les phénomènes physico-chimiques et en terminant par le phénomène de la pensée. Cela fait, il repousse la solution matérialiste qui ne voit dans l'homme qu'un pur animal, parce que la solution matérialiste méconnaît et n'explique point les actes sublimes par lesquels nous dépassons la matière et nous touchons à Dieu. Il repousse également la solution platonicienne ou cartésienne, parce que le spiritualisme outré de cette solution rompt l'unité de l'être humain ; et il adopte la doctrine thomiste ou catholique, proclamant que l'homme est
un être essentiellement composé de corps et d'âme, portant l'image et la ressemblance de l'infini.
La seconde conférence recherche Torigine de l'homme. D'où vient l'homme? Certains disent qu'il vient de la matière et de la matière seule. Est-ce possible? Il est difficile de prouver que les forces physiques et chimiques sont essentielles à la matière, comment dès lors prouver que les forces vitales lui sont essentielles? On a recours à la génération spontanée. — Mais la science a prouvé que la génération spontanée était une duperie. On a recours aussi à l'évolutionnisme. Mais la science constate à peine la transformation de certaines espèces voisines l'une de l'autre. Affirmer davantage c'est se jeter dans des hypothèses gratuites et sans fondement. — De plus le transformisme qui se concilie avec la loi du progrès ne se concilie pas avec le phénomène de décadence qui se retrouve partout. Dire que l'homme vient de Dieu qui a formé son corps de la matière et son âme par un acte créateur, est autrement raisonnable que de supposer une matière, s'organisant et se développant ellemême.
Dans la troisième conférence, le P. Didon se demande quelle est la destinée de Thomme. Oij allons-nous? Trois puissances peuvent nous répondre : la science expérimentale, la philosophie
116 LE PÈRE DTDON^
i^ationnelle, la révélation. La science expérimentale est incompétente, puisqu'elle ne peut pas atteindre ce qui sort du domaine de l'expérience et que la destinée ou la cause finale d'un être échappe à ses méthodes et à ses moyens d'investigation. La philosophie rationnelle est impuissante. La preuve c'est que les diverses écoles, panthéiste, matérialiste, sceptique se contredisent et nous désespèrent. De plus, l'école spiritualiste, qui étale et développe si bien les preuves de l'immortalité de l'àme, ne peut pas nous donner la solution complète du problème. Elle démontre l'existence d'une autre vie, sans pouvoir nous raconter la nature de cette autre vie.
La quatrième conférence expose la solution catholique du problème de la destinée. Nous allons à Dieu, dit TEvangile, et la raison justifie cette assertion, car par toutes nos facultés et par tous nos instincts, nous tendons vers Tlnfini. Notre instinct de vivre, notre besoin de savoir, notre besoin d'aimer sont sans bornes. Par l'imagination, par la sensibilité, par l'activité, nous sommes insatiables. Dieu est un besoin pour nous. On objecte que l'homme est trop petit et que Dieu est trop grand, pour qu'ils se rencontrent jamais. Le christianisme répond : Dieu y pourvoira : Il exaltera nos facultés; il déifiera notre âme, il spiritualisera notre corps, et ainsi nous deviendrons capables de le connaître, comme
il se connaît, et de l'aimer, comme il s'aime.
La cinquième conférence nous met en présence de riiomme déchu. Le mal est-il dans l'homme? Et s'il y est, comment expliquer sa présence? Le panthéisme et le matérialisme vont Jusqu'à nier la réalité du mal ; mais leur négation est absurde. Le bon sens de l'humanité les condamne. La philosophie rationaliste a reconnu le mal, sans en deviner toute la gravité. Seule, la doctrine chrétienne en a mesuré toute Tétendue et sondé toute la profondeur, en nous indiquant le sujet vrai et l'essence de notre corruption. — Le sujet vrai du mal est la nature humaine, et non pas seulement les individus humains. L'essence de notre corruption est dans l'aversion qui nous détourne du créateur et dans le mouvement qui nous porte vers les créatures. Mais qui donc a pu vicier ainsi la nature humaine tout entière, sinon celui qui en a été le premier représentant ?
La sixième et dernière conférence a pour sujet : l'homme régénéré. L'homme est impuissant contre le mal, tant qu'il n'a pas reçu le secours de Dieu; l'homme aidé par le Dieu Rédempteur, peut vaincre sa corruption originelle. La force prépondérante de l'égoïsme éclate dans toute l'histoire des peuples anciens. L'humanité déchue a été avec le paganisme un monstre de sensualité et d'oppression. Mais il y a un peuple régénéré. Remarquez que la portion de l'haimanité qui
118 LE PÈHE DIDON
accepte la doctrine du Christ, proclame le sacrifice au lieu de l'égoïsme, comme principe de toute vie; la charité au lieu de l'injustice, comme loi de toute relation ; l'austérité au lieu du plaisir, comme le signe et la source de toute énergie. Remarquez de plus qu'en dépit de toutes nos faiblesses, une élite valeureuse et sainte, a mis en pratique les préceptes de l'Evangile et a donné au monde le grand spectacle de toutes les vertus individuelles et sociales. Et cette élite se réclame de Jésus-Christ.
Le P. Didon concluait : « Nous tenons en main « les éléments principaux qui expliquent la na- (( ture de Thomme et les faits premiers auxquels « se ramène toute l'anthropologie. Si vous me « demandez ce qu'estl'homme, je vous répondrai : (( il est l'univers en raccourci. Si vous me dece mandez d'où il vient, je vous répondrai : de (( l'infini et de la terre. Si vous me demandez où « il va, je vous répondrai : il est en marche vers « le ciel et vers Dieu. Si vous me demaudez enfin « son histoire, je vous répondrai : elle est un (( drame en deux actes : le premier est la chute (( et le second la rédemption. »
Ce premier livre du P. Didon fut bien accueilli par le public. On remarqua la profondeur et Tordonnance des idées, l'accent extraordinaire de conviction, la puissance d'entraînement, le style plein et ferme, large et contenu, toujours substan-
tîel, quoique parfois lourd et heurté. Alexandre Dumas, qui lut ces premières pages, disait : « Je (( vais commencer la quatrième conférence. Jusce qu'à présent, c'est irréfutable, et il n y a pas « un être pensant qui ne pense ainsi. La forme (( est claire, loyale, simple, élevée : le souffle « chrétien y passe librement et largement par les « portes et les fenêtres ouvertes sur tous les (( horizons. » Un tel début était plein de promesses.
Quelque temps après la publication de ce volume, le P. Didon partit du Havre pour Marseille. Son auditoire de Saint-Joseph, toujours nombreux et toujours sympathique l'attendait impatiemment. Ce carême de 1875 était l'avant-dernier carême prêché parle P. Didon à Saint-Joseph de Marseille et il ne fut pas Fun des moins importants par le sujet traité et les résultats obtenus. Le prédicateur passa en revue les divers systèmes philosophiques qui ont été et qui sont encore en honneur parmi les contemporains : le Positivisme ; le Matérialisme ; le Panthéisme ; le Scejjtieisme. Il sut mettre beaucoup d'éloquence dans des sujets très élevés et passablement arides. Ces mêmes conférences devaient être redonnées, deux ans après, à la chapelle de notre couvent de la rue du faubourg Saint-Honoré, et réunies en un volume, en 187S. Nous en reparlerons plus tard.
Ayant achevé sa station quadragésimale, le
P. Didon revint au Havre. 11 s'était engagé à prêcher quelques-unes de ses belles conférences de Marseille, les dimanches du mois de mai, à l'église Notre-Dame. Il ne put pas tenir sa promesse. Sa santé ne s'accommodait pas du climat Havrais ; l'état de sa gorge laissait toujours un peu à désirer. Aussi il fut très heureux, quand, dès la seconde semaine du mois de mai, il reçut la lettre suivante :
Paris, 8 mai 1875.
(( Mon bien cher Père,
(( La mer vous repousse... Ingrate ! Tant pis pour elle ! Elle n'aura pas vos os. — Revenez-nous. Si vous saviez comme après avoir froissé en croyant faire son devoir, on est heureux d'avoir la main forcée par la Providence, et de sentir le cœur et la conscience qui s'embrassent. Revenez-nous dans ce nid de Saint-Honoré, où il y a plus d'air et de verdure, et un cœur qui vous est bien affectionné, et qui se réjouit bien de vous revoir et de vivre près de vous. — Le 12, il y aura une cellule libre et des cœurs amis pour vous recevoir.
« A bientôt et tout vôtre,
(( Fr. R. Cmocarne,
« des Frères Prêcheurs. »
Le P. Didon répondit aussitôt à cette lettre.
apostolat a paris 121
« Mon Très Révérend et bien cher Père,
(( Je ne regrette point que la mer ait été pour moi si inhospitalière, puisque, repoussé par elle, je suis noblement recueilli par vous. Entre âmes sincères et qui veulent le bien avec désintéressement, les malentendus ne peuvent avoir qu'une heure. Ce sont de mauvais nuages. La Providence ne tarde pas cl les dissiper. J'ai voué sans retour ma vie et mes forces à la défense et au progrès de la vérité religieuse. L'œuvre est pleine de difficultés et de périls. J'ai toujours compté sur votre sympathie et votre influence pour me soutenir et m'encourager. Vous me permettrez bien d'y compter encore. — Je n'ai pu qu'être vivement touché, mon Père, des sentiments affectueux dont votre lettre est pleine, et en m'appelant près de vous, vous m'en donnez un témoignage éclatant. Veuillez croire toujours à. mon affection, à mon dévouement et à
ma reconnaissance.
(( Fr. IL-M. DiDON. »
u p. -S. — Je ne quitterai le Havre que vendredi ou samedi, car, si l'air marin m'est inhospitalier, j'ai rencontré parmi les Pères une sympathie et une cordialité telles que je m'en sépare avec regret. »
Le P. Didon fut très heureux de rentrer à Paris Il était réconcilié avec le P. Chocarne, et il comp-
122 LE PÈUE DIDON
tait bien faire disparaître en peu de temps les derniers vestiges de leurs malentendus. Il allait pouvoir reprendre ses études scientifiques, forcément interrompues par un exil de quelques mois; et puis, il aurait de nouveau le plaisir de vivre en plein champ de bataille ; car c'est à Paris, somme toute, que les conflits entre la religion et la politique, entre la science et la foi, entre le philosophisme et la révélation s'affirment avec le plus d'ardeur et le plus de bruit; et le P. Didon aimait mieux se trouver là où pleuvent les balles et la mitraille qu'aux lointaines extrémités où l'on court moins de péril en récoltant moins de gloire. La grande chaleur de la fournaise où s'élaborent le bien et le mal ne lui déplaisait pas. Il reprit bientôt ses habitudes de travail, et Paris lui redonna cette ardeur batailleuse qui lui seyait si bien et dont les villes de province sont trop avares.
Vers la mi-juillet, il eut la permission d'aller prendre un mois de repos à Saint-Brieuc, à l'école Saint-Charles, dont les Pères du Tiers-Ordre enseignant avaient la direction. Il n'avait point l'intention d'habiter la ville, mais les bords de la mer. On loua à une heure de distance de Saint-Brieuc une maisonnette, située sur la plage, dans le hameau de la Villa Godu. C'est là que le P. Didon se réfugia, en compagnie d'un autre Père, qui, pour la circonstance, devait remplir les fonctions de cuisinier. Comme bien on le pense, le confor-
table faisait un peu défaut dans cette habitation de la villa Godu. Le lit n'était pas trop moelleux ; la cuisine laissait à désirer : tellement à désirer que le P. Didon avait dû se réserver la confection du café. Le cuisinier improvisé donnait beaucoup trop de clarté à cette boisson préférée du P. Didon. De temps en temps, d'autres Pères de Saint-Brieuc et même des Pères de Paris venaient demander l'hospitalité aux amphytrions de la villa Godu. On ne refusait pas de partager avec eux l'étroitesse du logement et la maigreur des dîners. Le règlement de vie était assez simple. Toute la matinée, le P. Didon l'employait au travail, et l'après-midi, on se promenait. Quand la marée élait basse, on longeait la plage, en regardant la mer reculer et calmer peu à peu le tumulte de ses flots. Quand la mer montait, on allait par-dessus les dunes et les falaises, en suivant les sentiers des douaniers et en respirant l'odeur des bruyères, jusqu'à ce que la fatigue conseillât de s'asseoir. Alors du haut d'un promontoire, on contemplait le grand spectacle de l'ondoyante immensité et Ton écoutait la grande musique des flots.
Cette année-là, en 1875, le P. Didon termina ses vacances vers le 16 du mois d'août et revint à Paris vers le 20. Il ne se trouva pas h son aise, en rentrant dans sa cellule. Couvait-il une maladie? S'était-il surmené en composant hâtivement un travail sur les Universités catholiques qu'il alh^it
publier? Peut-être. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il fut obligé de se mettre au lit et de se condamner à un repos absolu dans les premiers jours de septembre. Le mal ne s'aggrava point et les médecins prétendirent qu'il avait échappé à une maladie sérieuse. — Les forces ne tardèrent pas à revenir. Il ressentit même un renouveau de vie et de jeunesse dont il était étonné. — Ce retour de vigueur n'était pas inutile : il devait prêcher Lavent à Saint-Thomas d'Aquin et monter en chaire, le premier dimanche d'octobre.