Lettre à W'" Th. V., 12, 28 mars
exquise, des tendresses profondes et une jeunesse que les ans n'entamaient point. Le P. Didon venait de temps en temps lui rendre visite à Arcueil et aimait à l'entendre émettre de belles prophéties sur Tavenir. Vingt ans plus tard au lendemain de Gorbara et de la vie de Jésus, le P. Didon se rappelait avec émotion l'ardeur juvénile et la puissance d'affirmation avec lesquelles ce vieillard, rempli de l'esprit de Dieu, lui annonçait qu'au pape Pie IX, qui avait légitimeaient anathématisé les erreurs du xix" siècle, succéderait un pape lihcral^(\\ù en bénirait les forces et les vertus, qui en accepterait les saines nouveautés, et en sanctifierait les puissantes énergies.
Le P. Didon assista à Arcueil le P. Hue malade et mourant. Il lui donna les consolations divines, il prépara à sa dépouille la dernière demeure et le fit accompagner par un de ses religieux, jusqu'au cinietière deFlavigny.
Ce pieux devoir rempli et le carême terminé, le P. Didon se détermina à partir pour Rome, où sa prédication continuait à être dénoncée comme dangereuse. L'audace et la violence des attaques allaient croissant dans la presse française. Dans ces conditions, une visite au maître général de l'Ordre et au pape Léon XIII pouvait être d'un grand secours. Se ménager des points d'appui au centre du catholicisme, se faire quelques amis parmi les hommes importants de la Ville éternelle,
c'était de la bonne politique. D'ailleurs, la personnalité origiûale de Léon XIII attirait naturellement le P. Didon. Une étoile semblait luire sur le front majestueux et austère du nouveau pontife. Une ère nouvelle, un esprit nouveau, un monde tout neuf, n'allaient-ils pas surgir à l'appel du successeur de Pie IX? On l'espérait et le P. Didon se croj^ait sur d'avoir au Vatican Paccueil le plus paternel.
Il partit de Paris le 20 avril. Il alla coucher le lundi à une heure du matin à Chambéry, en repartit à. sept heures, pour le nid maternel du Touvet, passa quelques heures en tête a tête, en cœur à cœur avec sa mère, se dirigea sur Marseille dès le mardi. Le docteur Poucet, un de ses plus fidèles amis marseillais l'attendait pour l'accompagner jusqu'à Rome. Ils prirent la voie de mer, s'embarquèrent sur la Provence, furent arrêtés, à la levée de l'ancre par un accident qui amena la mort d'un homme. La mature de leur vaisseau s'embarrassa dans les cordages d'un navire voisin; la grande vergue, lourde de plus de 400 kilogrammes tomba avec fracas et tua du coup un pauvre ouvrier. Malgré ce présage de malheur au début du voyage, la traversée fut heureuse jusqu'à Naples. Les deux voyageurs s'arrêtèrent à peine devant le Vésuve et devant les Lazzaroni. Ils avaient hâte d'arriver à Rome.
Le P. Didon qui avait vu la Rome papal<^ ne fut
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point séduit par la Rome Italienne. Il lui trouva des airs de déchéance, malgré ses rues plus propres et ses nouveaux palais. 11 constata avec peine que l'herbe poussait sur la place du Vatican et qu'on aurait presque pu la faucher devant le portique de Saint-Pierre. Il vit d'abord et il entendit de loin Léon XIII, en se mêlant à un groupe de six cents pèlerins français, reçus en audience générale dans la salle du Consistoire. Le pape lui parut tel qu'il l'avait rêvé : front noble, traits distingués, prédominance de l'idée qui gouverne sur le cœur qui doit obéir; voix forte, grave, accentuée : homme parlant avec la volonté de rester toujours mesuré et tranquille et rassérénant. Le P. Didon fut bien accueilli par ses anciens maîtres, comme par ses anciens compagnons. Il n'employa point son temps à visiter les monuments de la vieille Rome païenne ni même ceux de la Rome des papes ; il s'absorba dans la visite et le commerce des hommes, occupant un rang dans la hiérarchie et demanda une audience privée au Souverain Pontife. Elle lui fut accordée le lundi 19 mai, à deux heures moins un quart. Le chambellan du Pape, M^' Macchi, l'introduisit dans la chambre de Léon XIII, et dit à haute voix, en entr'ouvrant la porte : le P. Didon, prieur des dominicains de Paris. — Le Pape était debout, près de sa table de travail, chargée de livres et de papiers, — il re^^ap^a et dit : « Ah î le
P. DidoD... il a déjà un nom célèbre dans le monde! » Le P. Didon lit, suivant l'étiquette, ses trois génuflexions, baisa la mule du Pape, et dit h genoux : « Très Saint-Père, je suis venu pour exprimer à vos pieds mon dévouement filial à votre personne et mon attachement inviolable au Saint-Siège. » En môme temps, il offrait au Pape ses œuvres, u Oserais-je offrir à votre Sainteté ces « petits volumes. Ce sont des primeurs. Sans doute, « il y a dans ces pages beaucoup d'imperfections, « mais, Très Saint-Père, elles sont pleines de (( bonne volonté. » Léon XllI prit les volumes en souriant, les ouvrit, puis les déposa sur sa table. Il lit signe au P. Didon de se lever et une conversation de vingt minutes s'engagea.
Le P. Didon exposa au Pape la nature de son apostolat. Il dépeignit la jeunesse française, éblouie par la faussa science, entraîné par une folle liberté et parla de sa tactique à lui : qui était de ramener les jeunes gens à la foi, en acceptant ce qu'ily a de légitime dans lesaspirations de la science et de la liberté. Le pape l'encouragea vivement à poursuivre sa tâche et lui dit avec un accent pénétrant : « Oui ! consacrez à la jeunesse votre « science, toute votre science, toute votre élo- « quence et votre pouvoir sur elle ; ramenez-la à « Dieu et à la Foi. » Et, comme le P. Didon insistait sur cette même idée, en disant qu'il était diflicile de démêler dans la science le vrai du faux
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et dans les passions qui remuent la société, le juste de l'injuste. (( Difficile, reprit le Saint-Père, <( mais tout ce qui n'est pas contraire h la loi « naturelle, h la raison, à l'évangile, tout cela est (( vrai, tout cela est juste et la foi ne saurait lui « élre opposée. » Cette réponse large et ouverte combla de joie le P. Didon.
La conversation tomba alors sur l'insuffisance de la philosophie actuelle dans la formation des intelligences. Léon XIIJ dit au P. Didon qu'il préparait une encyclique aux évêques sur ce sujet et vanta la philosophie de saint Thomas. «. Votre Saince teté, répondit le Père, sait à quel point l'Ordre de (( saint Dominique est resté fidèle à. Tenseigne- « ment de saint Thomas, mais à cause du puissant (( empire que les sciences naturelles ont pris sur « les intelligences de notre génération, ne seraitce il pas opportun de joindre à la métaphysique de « saint Thomas la connaissance des sciences (( naturelles?» Le regard de Léon XIII s'éclaira, et il approuva, avec ce mot italien, ffià, già^ qui veut dire: sans aucun doute! Le Saint-Père fit Téloge des dominicains de France, cita les vers du Paradis o\\ Dante, le grand poète, fait l'éloge de saint Dominique et de saint François. Alors le P. Didon s'agenouilla, en demandant une bénédiction pour lui, pour sa mère et pour ses amis.
En sortant, le Saint-Père mit la main sur l'épaule du P. Didon, raccompagna deux ou trois pas, et
lui dit à voix haute et avec un geste hardi : Continuez, Didon, (-onlinuez. Ce fut le dernier mot. Le P. Didon descendit les escaliers du Vatican, en se disant à lui-même : Oui, en avant. Un vieux monde fuit ; un nouveau monde naît : Léon XIII en sera le parrain ; et il voyait dans les encouragements du Pape sa meilleure garantie pour l'avenir , pour les combats qui l'attendaient et pour les attaques auxquelles il serait exposée
Il quitta Rome presque immédiatement. Il était à Marseille le 27 ; au Touvet vers le 30 ; à Flavigny le 6 juin, et à Paris le 7 ou le 8. Il se réserva, cette année de prêcher le panégyrique de saint Dominique, pour la fête du 4 août. Comme c'était la première fois qu'il prenait la parole, depuis son voyage de Rome, on était assez curieux de savoir ce quil allait dire. Il y eut foule à la petite chapelle de la rue Jean-de-Reauvais. Des notabilités de la magistrature, du monde politique et de l'armée s'y étaient donné rendez-vous ; et le P. Didon sut glorifier le créateur de l'Ordre des Dominicains avec sa largeur habituelle d'idées. Il se posa deux questions : quelle avait été la destinée providentielle de saint Dominique dans Thistoire? et comment saint Dominique avait accompli cette destinée ? — Le rôle de saint Dominique fut de créer dans l'Eglise un ordre distinct, un