Lettre à M. Tii. Y., 30 août
ne voulait pas d'autre prêtre que lui, les derniers sacrements, revint à Paris passer quelques jours, se remit en route pour Flavigny, où les Prieurs réunis devaient nommer un Provincial et retourna de nouveau à Paris, où allaient commencer ses fameuses prédications sur le. î^j^X^^-
La question du divorce passionnait Topinioa publique, à ce moment. On en parlait partout, au théâtre, au palais, dans les journaux, dans le Parlement. Les publicisteset les dramaturges les plus connus, comme Emile de Girard in et Alexandre Dumas, faisaient des brochures sur ce sujet.
M. Naqiiet, l'apôtre du divorce, prodiguait les conférences et les articles; et une loi néfaste était sur le point d'être volée par la Chambre des députés. Dieu sait combien cette loi a été fatale, jusqu'à présent, à la religion et à la société! elle a mis en conflit l'Eglise et l'Etat sur un problème vital; elle a ruiné, par la base, le foyer domestique, et ébranlé la foi dans beaucoup de consciences, parce que la foi et les mœurs se tiennent par des racines secrètes et profondes. Le P. Didoa crut, non sans raison, qu'il était urgent de prendre la parole pour crier aux oreilles chrétiennes que l'indissolubilité matrimoniale était un précepte évangélique et une nécessité sociale; et il porta hardiment cette question dans la chaire chrétienne. Il a d'ailleurs expliqué et légitimé sa conduite dans la préface de son livre swr rindissoliibilité.
« Dans la guerre qui sévit, ce ne sont pas seu- « lement les dogmes spéculatifs qu'il s'agit de « sauver : ce sont les vérités morales. Le monde « est moins immédiâteTnent sous l'influence des (( dogmes que sous l'inspiration des vérités pra- « tiques. Or, s'il est une vérité pratique impor- « tante pour le développement de Thumanité et « des individus, c'est la loi qui fixe le type de (( Tunion conjugale. Fort de cette conviction, « étonné du silence presque général qui se fai- (( sait autour de Findissolubilité, à la veille môme (( du jour, où, en plein Parlement français, elle « allait succomber peut-être; ému de l'accent (^ avec lequel, dans sa première encyclique, le pape <c Léon XIII rappelait les lois du mariage chré- « tien du haut de la chaire où l'on parle au monde « entier, nous avons voulu, dans notre humble « mesure, rendre témoignage à l'une des vérités (( fondamentales de l'Évangile. »
La foule qui accourut à. Saint-Philippe-du-Roule pour entendre l'éloquent dominicain, fut considérable et extrêmement mêlée. On rencontrait là, des artistes, des journalistes, des avocats, des médecins, des professeurs, qui depuis longtemps ne connaissaient plus le chemin des églises et qui, natui'ellement, n'avaient pas toujours une attitude pieuse. Saint-Philippe-du-Roule était envahi longtemps avant l'heure et l'on se disputait les chaises. Le prédicateur était cependant religieuse-
ment écouté; et il ne lui échappa rien, dans la chaleur de l'improvisation, qui ne fût dans les limites des convenances et de la délicatesse. Malgré tout, dès la première conférence, des réclamations arrivèrent à l'archevêché de Paris. Des gens respectables et dévoués aux œuvres catho- Hc[iies^ — ce sont les paroles mêmes du cardinal Guibert, — se plaignirent. Le cardinal hésita quelque temps sur la mesure à prendre. Voici unelettredu P. Didon qui nous raconte les péripéties de ce drame. La lettre est adressée au F^. Chocarne, alors absent de Paris.
Paris, 19 novembre 1819.
a Mon très Révérend et bien cher Père,
« Je ne veux pas que vous appreniez par d'autres que par moi, d'une part, le succès de foule de mes conférences de Saint-Philippe, d'autre part, l'opposition assez vive du parti que je rencontre toujours sur mon chemin et que vous connaissez comme moi. — En mon âme et conscience, je ne vois rien, dans mes conférences, ni dans le fond, ni dans la forme, qui puisse motiver l'opposition dont je suis l'objet. — L'archevêché s'est ému, paraît-il. Le P. Boulanger m'en a amicalement prévenu, et je suis allé aussitôt me présenter moi-même au cardinal, afin de lui demander ce qu'on pouvait me reprocher. L'excellent vieillard
m'a très bien reçu, — peut-être un peu froidement, — tout d'abord. Il n'a rien eu à me reprocher, rien... si ce n'est le choix du sujet et l'impression effarouclice, scandalisée des âmes pieuses. Mais, grand Dieu! je ne puis pourtant pas me réduire à zéro pour ces bonnes âmes. Si je les oflense, qu'elles se retirent; et si je fais da bien aux pauvres publicains, — comme j'en ai, tous les jours, la preuve, pourquoi m'opposerait-oa les bonnes âmes? J'ai dit au cardinal : Eminence, je ferai tout au monde pour éviter l'ombre même d'une impression fâcheuse, mais c'est tout ce que je puis. J'ai même ajouté : Si vous me l'ordonnez, je n'hésiterai môme pas à obéir : car c'est une vraie désolation pour moi de me trouver ainsi toujours en présence d'esprits prévenus qui me font des procès de tendances etqui ne peuvent raisonnablement les justifier... Le cardinal m'a répondu : Je ne veux pas intervenir en cela; je ne veux rien prescrire, voyez ce qui sera le meilleur, etc., etc. — Au revoir. Quand vous reviendrez, la bataille bruyante sera fmie, et nous goûterons, j'espère, les pleines joies de la paix de Dieu. u Je suis à vous cordialement et filialement.
« Fr. H. DiDON. »
Quelques semaines plus tard, au commencement de décembre, le P. Didon eut un nouvel entretien avec le cardinal Guibert. Les plaintes
continuaient à affluer à rarcheveché, et Son Eminence, tout en déclarant « qu'il avait lu les trois (( premières conférences et qu'il n'y avait rien (( trouvé à redire, ni pour le fond, ni pour la forme, (( sauf peut-être que la question aurait pu être « traitée de cette manière aussi bien dans n'im- (( porte quelle enceinte, que dans une église », Son Eminence jugea qu'il était bon d'interrompre les conférences sur le Divorce. Elle proposa au P. Didon de changer de sujet. Le P. Didon n'accepta pas cette proposition. Changer de sujet, n'était-ce pas s'accuser soi-même de tous les égarements de parole qu'on lui avait prêtés? Le P. Didon préférait, ce qui était son droit, rentrer dans le silence. Le cardinal, avec sa grande modération d'esprit, aurait préféré une solution moins radicale. Cependant il finit par se ranger a cet avis, et, le 7 décembre, en termes reconnus par tous irréprochables, le P. Didon, prenant congé de son auditoire, annonça simplement que les conférences étaient suspendues par une décision devant laquelle il s'inclinait respectueusement.
Dans cette dure épreuve, le P. Didon reçut quelques lettres qui le consolèrent. Le P. Chocarne, son supérieur, lui écrivit, dès le 9 décembre :
« Mon bien cher Père,
(( Heureux ceux qui souffrent persécution pour la justice! J'ai plus envie de vous féliciter que de
VOUS blâmer. Vous blâmer de quoi? De ce que vous n'avez pas su plaire à ces esprits prompts à s'eiTrayer à votre endroit et qui ont obsédé notre bon archevêque ! S'ils s'applaudissent de leur triomphe, je les plains. Je ne vois pa.s ce qu'y gagne la cause de la vérité et de l'Eglise. Je lisais vos conférences dans le Moniteiir et j'admirais, en dehors du talent, la prudence avec laquelle vous évitiez les écueils de votre sujet, et comment vous l'avez élevé au-dessus de tous les petits côtés, de tout ce qui pouvait porter ombrage aux esprits les plus délicats. On vous reproche de faire de la politique. Si l'indissolubilité du mariage n'est pas de la pure morale, de la morale attaquée et qu'il est légitime de défendre, il faut renoncer à savoir le rôle des prédicateurs de l'Evangile. »
Le curé de Saint-Philippe-du-Roule écrivit aussi au P. Didonune lettre fort élogieuse.
PAROISSE SAiNT-PiHLipi'E. Paris, le 11 décembre '1879.
Mon cher et très Révérend Père,
(( ... J'ai l'âme navrée de la brusque interruption de vos conférences, et plus encore de tout le bruit qui se fait à la suite de ce coup inattendu. Néanmoins j'ai la ferme confiance que vous n'abandonnerez pas la mission que vous avez acceptée à Saint-Philippe. Puisque vous prêchez le carême
a la Trinité, pourquoi ne continueriez-vous pas dans mon église, à Favent prochain, un enseignement qui, pour n'être pas du goût de tout le monde, n'en a pas moins ses fruits apostoliques. Au revoir donc, et à bientôt, mon cher et très Révérend Père, je vous serre la main dans les sentiments de la sympathie la plus vive et la plus
sincère.
(( G. Cathelïn,
«Gh. ]i., curé de Saint-Philippe. >>
Le P. Didon, réduit au silence, employa ses loisirs à préparer la mise en volume de ses conférences sur le Divorce : des trois conférences qu'il avait prechées et de celles qu'il n'avait pas eu le temps de prêcher. Il voulait que l'opinion publique pût juger et apprécier sa doctrine. L'éditeur Dentu se chargea de cette publication. Le volume parut au commencement de février. Ceux qui le lurent furent édifiés plutôt que troublés. Les six conférences étaient non seulement irréprochables au pointde vue doctrinal, mais encore admirables sous bien des rapports. Le grand Pasteur écrivit au P. Didon au sujet de ce volume :
Paris, 06 9 février 1880.
<< Mon très Révérend Père,
(( Je vous suis bien reconnaissant de l'envoi de votre beau livre. J'aurais été déjà vous en remer-
cier en personne, si le laboratoire ne m'en eCit empêché et si je n'avais été absorbé par une communication que je devais faire aujourcrhui même à TAcadémie des Sciences... Les mêmes motifs se sont opposés à ce que je termine la lecture de vos conférences. Ma femme a été plus heureuse, et nous admirons ensemble votre grande parole, votre grand caractère et votre grande doctrine. Sans doute, placer le bonheur dans le sacrifice est au-dessus des forces communes ; mais il serait beau de prêcher, même dans le désert, les nobles pensées et les sentiments sublimes. C'est une semence divine qui fructifie tôt ou tard, comme la science la plus éloignée des applications finit toujours par y aboutir.
(( Veuillez agréer, mon très Révérend Père, le nouvel hommage de mon plus profond respect.
(( L. Pasteur. »
Le P. Didon avait écrit pour ses conférences sur h Divorce une longue introduction et, dans cette introduction, il prônait le ralliement à la République, bien avant Léon XIII. Cette profession de foi républicaine déplut à bon nombre de catholiques qui se défiaient absolument du régime républicain et regardaient toute concession à ce sujet comme une défaillance et une faute.
C'est au milieu de cette agitation d'esprits et
d'une hostilité toujours croissante que le P. Didon reirroirtarën chaire, le 15 février, à Féglise de la Trinité, pour inaugurer son carême de 1880. Il avait choisi un très beau sujet : l a Réconciliation dl^.^MLholiçî^^^'^^ ajiec [g^sodMé~Jixodeo^-iu., Il voulait prouver qu'entre le catholicisme et la société moderne, il n'y avait que des malentendus et non un antagonisme fondé en raison. Il chercha à démontrer la chose dès sa première conférence, mais, dès cette première conférence, une véritable bataille d'idées s'engagea autour de sa chaire. Il y eut des admirations maladroites, tapageuses, compromettantes; il y eut des dénigrements systématiques, perfides et violents. La doctrine et les paroles du prédicateur furent travesties et défigurées à plaisir, et le P. Didon, dès le 3 mars, dut publier, dans les journaux religieux, la lettre suivante :
u Monsieur le Directeur,
(( On met sous mes yeux divers journaux qui rendent compte de ma conférence à la Trinité, et clans lesquels le plus souvent mes paroles et ma doctrine sont étrangement défigurées et travesties. Voulez-vous me permettre de déclarer, par la voie de votre journal : 1° que je suis absolument étranger à tous ces comptes rendus et à toutes ces analyses; 2" que je n'accepte, par conséquent, ni de
près, ni de loin, la responsabilité des doctrines et des paroles qu'on m'y prête.
« Agréez, Monsieur le Directeur, l'hommage de mes sentiments distingués. »
Malgré ce démenti public, malgré l'approbation d'hommes graves, haut placés dans l'Eglise et la société, voire môme d'éveques, 1e P. Didon fut dénoncé, non plus à Tarchevêché de Paris, mais auprès du général des Dominicains, à Rome. Par qui fut-il dénoncé et en quels termes ? Nous ne le savons pas. Il ressort d'une des lettres du P. Didon, qu'on avait persuadé au^JLarroca, que les conférences du P. Didon, produisaient une impression fâcheuse ; que Tardent dominicain parlait en tribun et non en apôtre ; qu'au lieu de convertir les incroyants, il les confirmait dans leur incrédulité, qu'il n'avait pas l'esprit de l'Evangile et qu'il compromettait l'Ordre des Dominicains au lieu de l'honorer. — Le P. Larroca crut qu'il serait bon d'éloigner momentanément de Paris Tapôtre de la Trinité; et, vers le milieu du carême, il envoya une lettre au P. Ghocarne ainsi conçue :
(( Mon très Révérend et cher Père Provincial,
(( Je vous prie de rendre la lettre ci-jointe en propres mains du P. Didon, lequel doit se mettre en route pour venir à Rome sitôt qu'il l'aura
reçue. — Ayez la bonté de m'aviserpar télégraphe quand il sera parti. Je vous prie aussi de vouloir faire les démarches nécessaires pour que la prédication à la Trinité ne soit pas interrompue pendant l'absence du P. Didon.
(< Agréez l'expression de la plus sincère alTection
de votre dévoué.
(( Fr. Joseph-Marie Larroca,
«Maître général des FF.-PP.»
A la réception de cette lettre, le P. Chocarne, fort ému, réunit son conseil et délibéra sur ce qu'il convenait de faire. On décida d'envoyer un télégramme et une lettre au Révérendissime Père général, pour obtenir un sursis et ne laisser partir le P. Didon qu'après l'achèvement de la station quadragésimale, c'est-à-dire dans la semaine de Pâques. Voici le télégramme qui fut expédié au Révérendissime Maître général.
Larroca^ Dominicain^ Minerve, Ro)nc
(( Impossible remplacer Didon. Seconde et troisième conférences irréprochables. Effet d'interruption très grave. Conseil provincial demande sursis jusqu'à explication par poste aujourd'hui. Réponse par télégraphe.
« ChOCAI'.INE. ))
Le p. Didon avait parlé dans sa seconde conférence : De la restauration de la philosophie chrétienne comme condition de r harmonie entre le catholicisme et la société moderne; et dans sa troisième conférence : De raccord de la science et de la foi. — Le P. Didon avait encore à traiter trois sujets intéressants et délicats : le Catholicisme et la Liberté; le Catholicisme et la Démocratie ; le Catholicisme et le Mouvement économique. Il aborda ces sujets hardiment comme toujours, mais non sans provoquer des mécontentements et des colères. Les polémiques de presse entre les journaux de diverses nuances s'envenimaient de jour en jour et le succès de foule allait toujours croissant. De hauts personnages du monde politique et de la presse coudoyaient dans Fauditoire les membres du haut clergé. A partir de deux heures et demie, il était impossible de pénétrer dans l'église. Les femmes envahissaient l'enceinte réservée aux hommes, et les bas-côtés, les tribunes, les galeries supérieures étaient bientôt inaccessibles comme la grande nef. — Le 21 mars eut lieu la sixième et dernière conférence, et le P. Didon s'apprêta à partir pour Rome.
Il s'illusionnait complètement sur l'issue et les conséquences de son voyage. Il avait pleine confiance dans l'absence de griefs sérieux qu'on pouvait formuler contre lui ; il comptait sur la bonté de sa cause comme sur la pureté de ses inten-
tions. A Ten croire, pendant le carême de la Trinité, il n'avait fait que développer les idées exposées dans la préface de son livre sur le Divorce ; et comme ces idées avaient été approuvées, ou du moins n'avaient pas été condamnées, il ne croyait pas que les conférences de la Trinité fussent répréhensibles. — Le 26 mars, il m^écrivait :
« Mon cher Frère et Ami,
« Je suppose que vous avez assez de connaissance de mes idées et de ma façon de les traduire pour ne pas croire un mot des inepties que les journaux m'ont prêtées. Mon carême, c'est ma Préface du divorce, tout simplement... Je vais partir pour Rome dans la semaine de Pâques. Ils sont émus, là-bas, et je pense que je parviendrai aies rassurer. Que les amis tiennent bon... Adieu, je vous serre affectueusement la main.
« Fr. H. DiDON,
« Des FF. PP.
« Paris, 26 mars 1880. »
Le P. Didon partit de Paris le 31 mars, à sept heures du soir, avec l'intention de s'arrêter un ou deux jours au Touvet, auprès de sa vieille mère, qui souflVait toujours mais toujours vaillamment. Il eut avec elle de longs entretiens, sans soupçonner que c'était les derniers. — Que comptes-tu
faire ? lui disait sa mère? — Je voudrais ramener mes contemporains à la religion. — Pourquoi t'appelle-t-on à Rome? Ne crains-lu pas qu'on te mette en prison? — 11 n'y en a plus, répondit le Père en riant. Et il ne croyait vraiment pas au coup de foudre qui lui était réservé. Il voyait déjà la tempête dont il était enveloppé, se dissiper au soleil du lendemain.
Le printemps naissait ; les montagnes du Dauphiné étaient ravissantes. Les premières fleurs et la première verdure couvraient la plaine, et on respirail les brises tiédes qui mettaient la sève en mouvement. En haut, les grandes cimes étaient encore blanches de neige, et le soleil faisait luire les nevés et les glaciers comme des nappes d'argent. Ce réveil joyeux de la nature n'était-il pas d'un beau présage? et y avait-il lieu d'être triste et inquiet, tandis que partout, autour de lui, éclataient la vie et la joie ^ ? Le pèlerin de Rome se remit en route, le 2 avril, au soir. 11 alla coucher à Ghambéry, comptant arriver bientôt à Rome. — Il n'y arriva que le 7.